Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 36

Le PC mexicain et la lutte des étudiants

Quatrième Internationale, n° 36 · mars 1969 · p. 49-52 · 2 903 mots

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Dans notre numéro de novembre 1968, nous avons publié un article d'un correspondant mexicain décrivant comment les événements de l'été s'étaient déclenchés. Il y avait souligné l'attitude du Parti communiste de ce pays cherchant à se valoir les bonnes grâces du pouvoir.

Nous publions ci-après une déclaration qui a été faite publiquement par un certain nombre de membres des Jeunesses communistes de ce pays, qui occupaient entre autres des fonctions responsables dans les comités de grève universitaires ; certains d'entre eux sont à présent emprisonnés. On verra que cette déclaration apporte une confirmation totale de la qualification que nous avions donnée de la politique du Parti communiste mexicain. Elle est d'autant plus probante que ses auteurs ne paraissent pas avoir d'autres éléments de jugement que leur propre expérience et ne mettent en avant aucune critique plus fondamentale. Mais une discussion ouverte sur la base même qu'ils ont ainsi fournie ne pourrait, dans la recherche des causes fondamentales de la prise de position du Parti communiste mexicain sur les événements sanglants de Mexico, conduire qu'à la critique le d casse elle-même fruit de la politique de de la politique de collaboration de • coexistence pacifique • poursuivie dans le monde sont à son service AUX CAMARADES COMMUNISTES AUX ETUDIANTS EN LUTTE A CEUX QUI COMBATTENT POUR UN MEXIQUE PROGRESSIF

1) Nous ne voulons pas dénoncer des positions exprimées à travers des mots, des phrases ou des documents, avec lesquels on peut être ou non fondamentalement d'accord. Un seul fait peut toujours nous en dire plus que mille discours. Nous nous en tenons maintenant aux faits, car commencer une discussion basée sur des arguments théoricistes (et non théoriques) nous conduirait à voiler tragiquement les conséquences des actes.

2) Nous ne nions pas qu'à une pratique révolutionnaire corresponde nécessairement une théorie révolutionnaire. Mais c'est la pratique qui détermine si la théorie est révolutionnaire, c'est pourquoi l'examen des attitudes concrètes va nous indiquer quel jugement nous pouvons porter sur les mots, les phrases et les documents émis par diverses organisations politiques et par les individus qui les composent.

3) Notre pays est en train de vivre le mouvement politique le plus important de son histoire depuis cinquante ans et il en ressent les effets. Au travers de ce mouvement et de sa complexité se sont définis en général les intérêts des diverses classes et classe, elle-même fruit de la politique de par la bureaucratie du Kremlin et ceux qu: couches sociales dont se compose la société mexicaine. Face à lui, ces classes et ces couches ont réagi de façon différente, conformément à leurs intérêts fondamentaux. Des millions de Mexicains ont pris position et ont agi. Dans cette grande masse, les groupes et les appareils politiques se sont mobilisés ; mais (et c'est là un facteur qui va donner ample matière à l'étude) aucun d'eux n'a constitué la partie essentielle du noyau de la direction du mouvement avant le 2 octobre. Ce sont les jeunes qui, à partir d'une position indépendante des intérêts de ces groupes — et non partis — politiques, ont pris en main la responsabilité de conduire jusqu'à la victoire cette lutte capitale des étudiants et du peuple ; et c'est parce que celle-ci est capitale et, en de nombreux aspects, définitive, qu'il est indispensable de dénoncer les responsabilités. Non pas pour critiquer avec amertume et ressentiment, mais au contraire pour critiquer avec un esprit constructif qui a pour but de réparer les erreurs et d'éliminer les déficiences fondamentales, afin que la lutte parvienne à conquérir les objectifs qu'elle se propose. Tel est le sens de ce document, et tels sont ses principes de base.

Indiquer, dans cet esprit, quels sont les responsables de telle ou telle décision, est aujourd'hui l'obligation de tous ceux qui, dans les faits, ont démontré qu'ils étaient

UATR profondément intéressés à la victoire de cette lutte historique.

4) Si on le fait avec la responsabilité et le sérieux propres d'un révolutionnaire, on n'agit pas comme un délateur en donnant des noms, mais on analyse les courants politiques. La masse sait identifier en observant les actes des hommes, actes qui nécessairement s'insèrent dans un courant politique. C'est à elle qu'il revient de qualifier les faits et de leur donner la valeur qui leur correspond.

5) Nous, militants de la Jeunesse communiste de Mexico, et du Parti communiste mexicain, nous appartenions à ces organisations, convaincus de ce que, à la ligne politique générale, devaient correspondre des attitudes politiques concrètes qui, intransigeantes sur les principes et souples quant à leur méthode, devraient satisfaire les intérêts généraux du combat du peuple mexicain pour qu'il s'émancipe définitivement, aussi bien de ses exploiteurs nationaux que de ses exploiteurs étrangers. Et dans ce but, nous avons livré une lutte intense dans ces organisations. Au cours de ce mouvement et, à notre avis, principalement durant les derniers 45 jours, la pratique de ces organisations n'a pas correspondu à sa théorie.

6) Si la J.C.M. et le P.C.M. n'imposèrent pas au mouvement, à son début, leur tactique, cela est dû en grande partie à ce que les militants de ces organisations au sein du Comité national de grève et la propre base communiste des institutions d'éducation supérieure, obligeaient virtuellement les directions de ces organismes à ne pas suivre les propositions qui ne respectaient pas l'esprit de lutte et la combativité du mouvement. Cela a été clair comme de l'eau de roche, à l'occasion du manifeste publié par le Présidium du P.C.M., en réponse aux déclarations faites par le Président Diaz Ordaz, à Guadalajara, manifeste qui provoqua une grande indignation parmi les communistes de l'Université et de l'Institut polytechnique qui, à ce moment-là, luttaient durement contre l'agression gouvernementale.

7) C'est alors que beaucoup d'entre nous avons compris la nécessité de donner désormais à notre activité politique une grande indépendance vis-à-vis des directions du P.C.M. et de la J.C.M. Directions qui, étant donné leur éloignement de la lutte concrète et leurs grandes erreurs d'appréciation de la réalité, ne pouvaient donner des orientations clairement combatives. Nous avons

IEME INTERNATIONALE compris que c'était devant la base étudiante, qui nous accordait une grande confiance, que nous devions répondre de notre attitude, et que c'était au sein des assemblées étudiantes que nous devions rendre compte de nos actes.

8) Nous l'avons compris, nous, la grande majorité des communistes de l'Université et de l'Institut Polytechnique, et c'est là que nous rendions des comptes, passant par-dessus les pseudo-directions qui étaient toujours dépassées, et se voyaient dans l'obligation de marquer le pas que la masse étudiante et leur propre base leur indiquaient. Cela n'a jamais été aussi clair que lorsque, avec une très mauvaise intention, avant la prise du C.U. et du Casco, ils commencèrent à insister sur la nécessité de « changer la forme de la lutte » ; nous disons, avec une mauvaise intention, car pour eux (« la directron »), changer la forme de la lutte signifiait uniquement - et nous l'avons tous compris —, en terminer avec la grève générale ; cette mesure qui, maintenant, étant donné les conditions et la forme proposée, signifie uniquement la capitulation et l'abandon des conquêtes principales du mouvement, ne pouvait alors être comprise que comme une trahison. La base communiste et les militants communistes du C.N.H. (*) résolurent et imposèrent de ne proposer aucun changement dans la forme de la lutte tant qu'un fait nouveau n'aurait pas changé tout le panorama. Ce fait évidemment ne pouvait être qu'un triomphe d'une telle importance qu'aux yeux des étudiants et de l'opinion populaire, serait que cela: un triomphe.

10) Il est nécessaire d'insister : le noyau central du mouvement dans lequel participaient les quelques militants communistes que nous sommes, était éloigné des intérêts de toute organisation politique, et cette direction politique qui tarda à se consolider et à donner une cohésion à ses actions (mais qui y est parvenue) agissait de façon indépendante et ses décisions étaient éloignées de toute directive concrète venant de quelque organisation que ce soit.

11) Montrer que cette direction - le Comité national de grève — n'a pas cédé aux pressions et répressions gouvernementales n'est que justice. Dire qu'elle n'a pas reculé ni en ce qui concerne la stratégie sur les questions tactiques, ce n'est que faire honneur à la vérité.

12) Ne pas reprendre les cours tant que la revendication sur les six points n'était pas satisfaite, et ne pas entamer un dialogue public, pouvant amener la solution du conflit, tant que nos demandes minima ne nous étaient pas accordées de façon satisfaisante, furent des positions que ni le coup de poignard dans le dos que fut la prise du C.U., ni la tuerie de nos héroïques camarades du Casco, ni l'occupation de nombreux locaux scolaires par la police et l'armée, ni les attentats terroristes contre le mouvement, ni la répression la plus vaste et la plus brutale contre les militants des brigades, ne purent ébranler. Jusqu'au 2 octobre, ces positions ont été défendues avec intransigeance par le Comité national de grève.

13) Le massacre de Tlatelolco a donné un rude coup au mouvement. Nous avions démontré que pas même la répression la plus brutale ne pouvait étouffer le désir de démocratie, de justice et de liberté avec lequel venaient les étudiants et le peuple de Mexico aux manifestations, aux meetings et aux assemblées.

Le gouvernement n'avait pas réussi non plus à réduire la combativité des jeunes qui s'empressaient d'entrer à nouveau dans la lutte après avoir obtenu ce triomphe qu'avait été le retrait de l'armée de la Cité Universitaire. Devant la proximité des Olympiades, il ne restait qu'une seule alternative au pouvoir gouvernemental : ou bien il acceptait le triomphe du mouvement, ou bien il le noyait dans le sang. Il a opté pour la seconde solution. Tlatelolco et le 2 octobre sont un lieu et une date qui resteront gravés dans l'histoire du Mexique comme le lieu et la date où les droits démocratiques de tout un peuple furent étouffés dans le sang et les balles.

14) Avec le massacre de Tlatelolco, le pouvoir gouvernemental a non seulement effrayé terriblement le mouvement des étudiants et du peuple et l'a immobilisé durant la période où il lui importait de le paralyser totalement, non seulement il a déconcerté l'opinion et établi les bases de son attaque politique, mais il a aussi gravement frappé la direction générale du mouvement et son noyau central de direction, le Comité national de grève. Cette politique a porté ses fruits immédiatement. Comme nous n'étions préparés que pour des réponses politiques, éminemment pacifiques, le Comité national de grève, très affaibli, commença une interminable discussion byzantine - discussion qui s'introduisit alors au sein du Comité national de grève - sur le « changement de forme de la lutte ». Cela l'a conduit le 4 novembre, alors que les assemblées se rem-

ONALE 51 plissaient et qu'il existait une large possibilité de reprendre l'offensive politique avec des mesures concrètes — ce qui n'avait pas été fait depuis le 2 octobre — à n'en rien faire et à reculer unilatéralement dans l'incapacité de donner une perspective claire aux yeux des étudiants. Cette absence de perspective a conduit dans la pratique à une démobilisation et à une désorientation progressives. On oublia le principe du dialogue public en transformant le contact iniavec MM. Caso et De la Vega en négociations privées sur la libération des prisonniers qui avaient été incarcérés durant le mouvement; on faisait ainsi le jeu du gouvernement au point d'avoir des conversations avec les procureurs, que l'appareil publicitaire gouvernemental faisait apparaitre comme des conversations entre le Comité national de grève et les autorités. Et qui plus est, on recula en ce qui concerne la décision de continuer la grève générale tant que les six points ne seraient pas accordés ; en effet, le Comité national de grève déclara publiquement qu'il suffisait que les trois points minimums préalables aux six points soient accordés pour que les cours reprennent, cédant ainsi ouvertement au chantage gouvernemental. Les conversations se sont centrées sur la liberté de ceux qui avaient été détenus durant le mouvement, laissant ainsi la porte ouverte à un chantage sur la liberté des prisonniers, qui fait d'eux, malgré leurs avertissements et leur opposition, un poids mort assez important pour l'action future du Comité national de grève. Dans ce cadre contradictoire, des actions publiques se réalisaient.

15) D'abord, le meeting à la Cité Universitaire, où les nouveaux accords du Comité national de grève ne furent pas présentés à la base étudiante pour être discutés, où l'on ne donna aucune perspective immédiate de lutte politique et où l'on perdit l'opportunité de reprendre l'offensive. Ensuite un meeting au Casco que l'on suspendit parce « qu'il n'y a rien de nouveau à dire », et plus tard le dernier meeting au Casco qui démontra aux yeux de tout le monde le désir de la base de continuer la lutte et où, paradoxalement, on ne dit toujours rien de nouveau et où l'on ne fit que ratifier massivement la décision de ne pas reprendre les cours tant qu'une solution ne serait pas donnée aux revendications minima.

16) Pendant ce temps, la base étudiante ne recevait de la part du C.N.H. que l' « orientation » qui consistait en un • chan-

QUATR gement de forme de la lutte ou changement tactique » impliquant uniquement la fin des grèves ; et malheureusement c'est aussi ce que lui répétaient avec insistance ses représentants au C.N.H. maintenant clairement influencé par la direction du P.C.M et de la J.C.M.

17) Deux jours après le meeting du Casco, brutalement, et avec un grand déploiement publicitaire, le C.N.H. proposait le changement de tactique - la suspension de la grève — à présent de façon inconditionnelle, sans rien en échange, parce que les représentants de la présidence, au cours d'une réunion expressément convoquée à ce sujet, les avaient placés devant cette alternative : ou bien ils suspendaient la grève parce qu'elle n'était plus un élément effectif de la lutte, ou bien ils la poursuivaient et alors ils devaient en subir les conséquences. Il ne pouvait se produire de capitulation plus abjecte à ce moment-là.

18) Les arguments politiques abondent pour démontrer que ce pas fait par le C.N.H. n'est pas autre chose qu'une capitulation. Les arguments de certains dirigeants du C.N.H. sont enfantins et absurdes. La base étudiante, dans sa majorité, a répondu énergiquement contre la proposition du C.N.H. et s'est montrée disposée à continuer le mouvement de grève nationale. Malgré cette démonstration de force du mouvement, quelques représentants du C.N.H. persistèrent dans leur position personnelle et allèrent jusqu'à voter contre la décision de leurs assemblées.

19) Fidèles à leur ligne capitulatrice, ils proposèrent alors une manœuvre politique absurde à cette étape du mouvement, à savoir un plébiscite que l'on ne peut interpréter que comme une manœuvre de plus de ce courant politique qui parait s'être fixé pour objectif d'en finir avec le mouvement de grève.

20) Mais parler du Comité national dans l'abstrait, c'est manquer d'objectivité.

Après le 2 octobre, seuls le Parti Communiste et la Jeunesse Communiste avaient assez de cadres politiques au sein du C.N.H. pour en prendre la direction. Et ce sont ces organisations qui sont finalement responsables des erreurs fondamentales du Comité durant cette période. Les camarades communistes qui avaient pour tâche de faire triompher le mouvement, même en passant par-dessus les directions bureaucratiques de leurs organisations, ont failli devant leur base et une grande responsabilité leur incombe.

21) Nous ne sommes pas disposés à collaborer à la défaite du mouvement et comme nous savons que c'est seulement en rompant avec ces organisations - le P.C.M. et la J.C.M. — qu'il nous sera possible d'exprimer notre pensée avec responsabilité, nous nous voyons obligés de renoncer à ces organisations. Nous appelons tous les camarades communistes qui sont fondamentalement d'accord avec notre position à faire de même, se montrant ainsi honnêtes et conséquents avec ce qu'ils pensent d'une direction qui pratique une politique de confusion et de division basée sur des appréciations politiques subjectives et toujours éloignées de la réalité.

22) Renoncer à ces organisations et abandonner cette direction ne signifie nullement pour nous abandonner la lutte révolutionnaire, ni renoncer à la recherche de nouvelles méthodes et de nouvelles formes de lutte progressistes et avancées. Mais au contraire, c'est pour ne pas renoncer que nous avons abandonné le P.C.M. et la J.C.M. Nous sommes sûrs que ceux qui détermineront si notre attitude a été correcte ou non seront ceux qui ont-combattu avec nous, ceux qui ont affronté avec courage et décision les problèmes concrets de la lutte, ceux qui ont vu notre attitude et connu notre pensée au cours de la pratique même de la lutte ; et maintenant que l'ineptie, l'irresponsabilité et la lâcheté de certains de nos camarades ont provoqué une crise sérieuse et profonde, une première division, il faut continuer le combat jusqu'à la victoire finale, sans relâche jusqu'à la victoire.

VIVE LA LUTTE REVOLUTIONNAIRE DU PEUPLE MEXICAIN. Mexico, D.F., le 30 novembre 1968.

Eduardo Valle Espinoza, membre du C.N.H. à Lecumberri ; Florencio Lopez Osuna, membre du C.N.H. à Lecumberri; Ermilo Camarillo Enrique, prisonnier politique à Lecumberri; Servando Davila Jimenez, prisonnier politique à Lecumberri: Carlos Vazquez, membre du C.N.H. ; Reynaldo Escamilla Lira, membre du Comité de lutte E.S.E.; Cantu Chapa Cosme, membre du Comité de lutte E.S.E.; Manuel Felix Valenzuela, membre du Comité de lutte de la E.S.I.M.E.

(*) C.N.H. : Comité National de Grève. - C.U. : Campus Universitaire.

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