Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 35

Quelques aspects de l'élection présidentielle américaine

Georges-Arthur Raymond · Quatrième Internationale, n° 35 · janvier 1969 · p. 13-15 · 2 003 mots

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Richard Nixon, un technicien politique du Parti républicain, banal, incolore et complètement dépourvu de prestige, a été élu chef du pouvoir exécutif des EtatsUnis. Ce président est l'élu d'une minorité. Ni lui ni son principal adversaire n'ont pu s'assurer une majorité des voix dans une épreuve que les électeurs ont considérée comme étant dépourvue de choix. Il a gagné le faible avantage qui lui valut la couronne.

Tel fut le point culminant d'une extraordinaire année de campagne électorale qui commença avec le « renoncement » sans précédent du président Johnson qui, selon toutes les règles de la politique américaine, aurait du être assure, comme président sortant, de sa désignation pour un second mandat et d'une victoire électo. rale. L'opposition à la guerre du Vietnam qui était devenue un cauchemar pour l'impérialisme américain eut raison de Johnson avant que la course électorale ne commence formellement. L'offensive du Têt scella son sort. Il faut noter qu'aucun des candidats n'osa demander une poursuite plus vigoureuse de la guerre en vue d'obtenir la victoire militaire. Le candidat d'extrême droite. candidat d'extrême-droite, Wallace luimême, mena la plus grande partie de sa campagne avec prudence sur la question de la guerre. Il ne commit une erreur tactique que vers la fin, mit une erreur tactioue aue vers la fin. en désignant comme candidat à la viceprésidence un militaire fanfaron connu publiquement pour préconiser le bombardement nucléaire du Vietnam; cette er.

Les lignes principales de la stratégie américaine sont déterminées dans une mesure considérable et ont un soutien à la fois des Républicains et des Démocrates. Il n'y a pas de division profonde dans les sommets dirigeants, qu'ils soient reflétés par un Johnson d'une part, ou par un Nixon d'autre part. Le remplace. ment d'un leader politique battu par un autre dépend de qui peut attirer et influencer l'opinion d'une façon plus efficace. Le problème politique clé subsiste, c'est l'obtention du maximum de soutien intérieur pour pouvoir déployer et utiliser la puissance militaire améri. caine en toute partie du globe où elle est nécessaire. La précondition en est évidemment la pacification des grandes villes américaines. Le « renoncement » de Johnson et la quasi catastrophe au Viet_ nam furent provoqués par les coups com. binés des combattants vietnamiens résolus, et de l'opposition de masse dans les rues des Etats.Unis, cette nouvelle expérience aux Etats.Unis étant un clair signal de danger pour la classe dirigeante.

Sur les talons de la révolution cubaine et de la défaite humiliante dans la baie des Cochons, du f vements coloniaux produisent dans cain, les explosions lux montant des moude libération qui se l'empire latino-améri.

noires dans les centres urbains ont commencé à ébranler la confiance en soi de la classe capitaliste la plus puissante du monde Associé à la fragilité apparente de sa structure économiaue nomique et tinanciere internationale, et financière internationale ceci agit comme un acide qui dissout avant tout les liens idéologiques et, par conséquent, ses instruments politiques.

Par sa série de chocs dramatiques, la campagne électorale a reflété avant tout les profonds déplacements interieurs de les profonds déplacements intérieurs de la société américaine qui se produisent. Nous avons déjà parlé du processus géné. ral de polarisation qui se poursuit sous l'effet des tensions économiques et sociales. Le signe le plus clair du point atteint par ce processus en est la décomposition du parti dirigeant qu'est le parti démocratique.

On sait bien que ce parti a été l'instrument politique principal de la bourgeoisie américaine, qui dirigea avec ce succès le pays pendant la plus grande part des dernières trentesix années. Même lorsqu'il fit place à l'administration Eisenhower, après le desastre de la guerre de Corée, il continua à mainreur réduisit énormément Wallace.

Examiner les déclarations cours de Nixon et chercher une nouvelle stratégie ou programme qui servirait de l'attrait de et les disà y trouver un nouveau guide à son administration pour les quatre prochaines années serait un exercice inutile. Ce qui les caractérise un peu différemment de celles des autres est une efficacité quasi électronique. Son équipe était dirigée par des experts en relations publiques et en publicité. L'art de faire des déclarations à double sens ou sans signification ne dépendait plus du hasard ou du talent mais d'une production soigneusement calculée à propos d'un problème ou d'une occasion donnée. Dans aucun pays de l'hémisphere occidentale, on n'a perfectionné comme aux Etats.Unis la technique de la manipulation politique, aidée ou amplifiée maintenant par un appareillage électronique.

QUATRI tenir ses forces au Congrès, et il le fait encore maintenant. Ce parti se conservait essentiellement grâce à une coalition composite, née au cours de la grande crise économique des années trente et renforcée pendant la période de guerre des années quarante. Son premier architecte avait été Roosevelt qui édifia cette coalition au cours du rude orage économique et poli. tique des années trente; elle paraissait avoir une grossière similitude, en termes américains, avec les formations de type Front Populaire en Europe.

A cette époque, le nouveau mouvement ouvrier montant fut canalisé avec succès dans les rangs de ce parti, ainsi que les organisations populaires des minorités nationales aux Etats-Unis. Les intellectuels et, en fait, tout le spectre du libérallsme parmi les classes moyennes four. nirent les principaux cadres des organisacions de volontaires de ce parti. Le cadre traditionnel du parti, basé sur les fortes machines politiques des grandes zones urbaines et les machines politiques fermées des états du sud, fournissait professionnels qui, tout respectant l'air chaud libéral, ne perdirent jamais de vue le but essentiel du jeu, à savoir la capture et la conservation du pouvoir en vue de jouir de ses prébendes bien rétribuées. Rare est le membre de ce milieu qui n'a quitté son poste sans être devenu plus riche que lorsqu'il y entra, ainsi que ses amis et sa famille dont on prenait bien soin. Le président sortant, Johnson, est un représentant parfait de ce mécanisme du parti démocratique. Sa défaite personnelle humiliante résulte de l'infortune qu'il eût d'être appelé à la direction à un moment où le fossé entre la chaude rhétorique libérale et les froi. des nécessités politiques auxquelles l'impérialisme américain doit faire face était infranchissable.

Le premier signe des nouveaux glissements au sein de la société américaine vint du défi persistant et grandissant des masses noires. Puis vint la radicalisation d'une nouvelle génération qui repoussa avec colère les vieux shibboleths libéraux et qui défie aujourd'hui l'idéologie du capitalisme américain. Cette double rupture trouva une expression dans des ma. nifestations de rue, une tempête grandissante dans les campus et, à la surprise et à la stupeur du monde entier, dans une guerre civile virtuelle dans les ghettos. La coterie bien soudée du libéralisme - amateur et professionnel - s'effilo. cha en désordre, faisant place au désespoir et à la panique. La convention du parti démocratique à Chicago montra à des millions de téléspectateurs incrédules la réalité de la brutalité policière qui soutenait un parti démocratique terriblement scindé. Le livre le plus récent du romancier talentueux Norman Mailer « Miami et le siège de Chicago » exprime le drame de cette circonstance. C'était, écrit-il « comme si la colonne vertébrale militaire du grand parti libéral s'était finalement séparée de sa peau et comme aucune métaphore suffisamment

EME INTERNATIONALE grande ne pouvant servir, le parti démo. cratique s'était brisé en deux sous les yeux de la nation comme la baleine de Melville quand elle chargea directement hors de l'eau... ».

L'artiste n'avait besoin là d'aucune autre forme que celle du reportage direct. Les événements eux-mêmes, simplement inscrits dans l'ordre chronologique, ont une tension dramatique égale et même supérieure à l'imagination talentueuse dramaturge ou d'un romancier contemporain.

La désaffection et la scission de ce qui est appelé vaguement la gauche du parti démocratique sont beaucoup plus complexes et plus difficiles à mesurer et à penser que celles de l'extrême-droite. Celle-ci a à sa disposition la machine traditionnelle du parti dans le sud du pays et, surtout, elle dispose de la seule question qui peut unir des courants différents et contradictoires, celle de la supériorité raciale et de l'appel à résister et à endiguer la révolte noire. Son mot d'ordre est « la loi et l'ordre », ses symboles le bâton et le fusil du policier.

Toute estimation de la rupture sur la gauche est rendue difficile par l'absence d'une forte solution de rechange sur la gauche qui soit aussi capable et résolue que l'extrême-droite, laquelle a pu se présenter dans une cinquantaine d'Etats. Les efforts de nos camarades du Socia. list Workers Party des Etats-Unis et ceux d'autres formations minoritaires ne pouvaient, au stade actuel, être plus que des efforts propagandistes, comme le Socialist Workers Party l'a souligné en toutes occasions. Il a combattu pendant de nom. breuses années pour briser l'emprise du parti démocratique sur le mouvement ouvrier. Il a préconisé la création d'un instrument politique de la classe ouvrière. Son intervention dans la campagne électorale avait pour objectif d'exploiter cette circonstance à propager cette idée et à faire de la propagande et de l'agitation sur les questions principales de la guerre et de la lutte des masses noires.

Le seul grand terme qui fait défaut dans l'équation américaine, c'est celui du poids politique indépendant de la classe ouvrière américaine. Jusqu'à présent sa capacité d'obtenir des concessions du capitalisme américain — ce qui lui a don. né le plus haut standard de vie dans le monde - a également milité contre la formation d'un instrument politique propre. Elle est restée tranquille comme classe depuis la grande montée de mili. tantisme syndical pendant les années trente et une courte période aussitôt après la guerre.

Les résultats électoraux montrent que la classe ouvrière, noire ou blanche, a encore choisi le parti démocratique, même si elle a rejeté ou ignoré les rassemblements politiques et les appels fi. nanciers de ce parti. Un secteur marginal a glissé vers la droite, votant pour Nixon ou même pour Wallace. Il est trop tôt pour tirer toute conclusion importante des échantillonnages électoraux.

Cependant certains signes extra-électoraux indiquent que la base de la classe ouvrière n'est pas du tout immunisée contre les tensions qui grandissent aujourd'hui au sein des Etats-Unis. Tout d'abord, il faut mentionner les luttes militantes des syndiqués qui surgissent continuellement. C'est seulement avec de grandes difficultés que la bureaucratie ouvrière les contrôle et les endigue. Deuxièmement il y a l'organisation par les syndiqués noirs de fractions syndica. les distinctes, qui prédisent une contestation de la bureaucratie actuelle. Il y a enfin le changement des générations au sein de la classe ouvrière. Des millions de jeunes qui entrent sur le marché du travail y viennent avec l'expérience de la révolte dans les rues et les écoles, ils considèrent la direction actuelle du mouvement ouvrier comme « de vieux hommes du passé » appartenant à « l'établissement ».

C'est peut-étre ceci qui, plus que toute autre chose, provoqua la récente scission dans les sommets du mouvement syndical. En tout cas, il est clair que des changements s'accumulent actuellement dans la classe ouvrière américaine. Tandis que les salaires nominaux se sont accrus, la montée du coût de la vie et l'augmentation des impôts ont en fait provoqué un déclin réel des revenus ouvriers. C'est ce qui se trouve à la base des luttes extrêmement militantes menées pour les augmentations de salaires.

Nixon prend la direction du capitalisme américain dans une période qui n'apparait ni stable ni assurée. La troisième crise monétaire au cours d'une année en partie provoquée par le défi révolutionnaire massif de Mai, l'effondrement des régimes soutenus en Amérique latine par les Etats-Unis et la menace de nouvelles guerres civiles, la difficulté à sauver quelque chose de la catastrophe vietnamienne, la radicalisation de la jeune génération et la révolte noire à l'intérieur, tout cela constitue une escalade qui promet de s'élever vers la crise la plus grave qu'ait jamais affrontée le capitalisme américain. La nouvelle équipe Nixon électroniquement dirigée aura-t.elle la capacité magique de faire front à ces défis et de garder son équilibre ? Nous le verrons bientôt.

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