La mobilisation contre la guerre du Vietnam qui s'est déroulée à Londres le 27 octobre a été la plus réussie jusqu'à maintenant en Grande-Bretagne. Elle fut importante par son ampleur — plus de gens que jamais et de ce fait de nouvelles couches d'opposants à la politique du gou. vernement sur le Vietnam y étant venues — mais aussi par le fait qu'elle constitue un nouveau départ dans un pays bien connu pour son insularisme.
Les membres du Comité ad hoc qui organisèrent cette démonstration esperaient réunir entre 50 et 100.000 personnes et furent aussi surpris que quiconque par son immensité. C'en était la caractéristique la plus frappante : les estimations des organisateurs selon lesquelles il y eut cent mille personnes, sont très probable. ment en deça de la vérité car la rue Whitehall fut facilement remplie plusieurs fois, or elle peut contenir entre 70 et 80.000 personnes.
Tout fut déterminé par le caractère massif de cette marche. Confrontées avec une telle masse, les forces de police, techniquement non équipées pour une telle éventualité, étaient dans l'impossibilité de la contrôler et de lui imposer leur volonté. Jusqu'au départ de la manifestation, les chefs de la police, dans leurs déclarations publiques et auprès des organisateurs, avaient obstinément refusé d'accepter les demandes d'utiliser toute la largeur de la rue et de ne pas couper la manifestation aux feux de signalisation. (En Grande-Bretagne, les manifestants avaient dans le passé géné. ralement marché sur un côté de la rue, pour faciliter le travail de la police et le trafic). Au moment de la manifestation, le pouvoir fut visiblement obligé de re. venir sur sa décision.
De façon générale, les 7.000 policiers rassemblés en prévision de la manifestation furent gardés hors de vue des ma. nifestants. Certes, la retraite de la police fut effectuée d'une façon typique pour la classe dirigeante britannique qui fit de nécessité vertu (que pouvait-on attendre d'autre ?), mais il suffisait d'être pré. sent à la manifestation pour voir que chacun — y compris la police — avait compris que toute tentation d'interférer aurait rencontré une résistance active. Les manifestants étaient dans la rue, imposant leur volonté, confiants qu'on ne pourrait les manœuvrer.
Toute cette affaire était un progrès politique sur ce qui s'était produit aupara. vant en Grande-Bretagne. Le principal mot d'ordre était « victoire pour le FNL et la révolution vietnamienne ». Dans le passé, le parti communiste et le Mouvement de la Paix avaient prétendu que ce mot d'ordre isolerait le mouvement pour le Vietnam et ils mettaient habituellement l'accent sur des appels à un « accord négocié » ou à un soutien aux initiatives d'U Thant. Sur ce piar le nouveau mouvement a commencé une nouvelle tradition en Grande-Bretagne. Peut-on imaginer que le mouvement pour le désarmement nucléaire (C.N.D.) se soit placé sans réserve en faveur d'une révolution sociale ? L'action du 27 octobre indique que des changements importants se produisent sur l'arène politique anglaise : depuis la révolution russe, 1l n'y a pas eu une telle opposition de masse anti-impérialiste dans le pays.
Beaucoup de personnes n'ont vu dans la démonstration qu'une simple action d'étudiants. Dans leurs compte-rendus après l'événement, , les grands journaux ont eu soin de toujours en parler comme d'une « manifestation d'étudiants ». Bien que les étudiants aient constitué certainement le contingent le plus important, ce fut néanmoins la plus grande manifes. tation « non officielle » de la classe ouvrière depuis des décennies en GrandeBretagne. Si l'on compte maris, femmes et familles entières, on peut dire qu'environ 40 % de la manifestation étaient composés de travailleurs, dont une proportion élevée de jeunes ouvriers, y compris des adolescents. Il y eut aussi nombre considérable de syndiqués adultes. Beaucoup se présentèrent volontairement le jour de la manifestation pour cospérer aux nombreuses tâches ces Vois nitation pratiques d'organisation et d'encadrement - sans ces volontaires, il y aurait eu beau. coup de chaos, étant donné la tentative faite par les maoïstes et le Vietnam Solidarity Front pour dévier la marche de la route prévue ainsi que les provocations d'éléments d'extrême.droite.
En fait, d'une protestation contre" la guerre du Vietnam, la mobilisation se transforma en une manifestation anticapitaliste contre le gouvernement travailliste. On le voyait clairement à la variété des nombreux mots d'ordre portés dans la manifestation. Ce changement fut le résultat du rôle combiné que jouèrent le gouvernement, la grande presse et la police qui se sont efforcés de faire tout ce qui était en leur pouvoir pendant les semaines qui précédérent le 27 octobre, pour isoler le Comité ad hoc et effrayer tous ceux qui pourraient l'appuyer. Tous les organes de l'Establishment furent appelés la rescousse. Tous les grands journaux, le ministre de l'Intérieur Callaghan au nom du gouvernement, les chefs de la police, et maints politiciens de troisième ordre firent savoir sans dissimulation que tous les citoyens devaient éviter la manifestation et qu'ils ne de. vaient même pas venir la voir ! Les autos et les véhicules entrant à Londres, conduits quelqu'un gul paraissait avoir moins de trente ans, étaient arrêtés et fouillés par la police; le sens en était très clair : les jeunes étaient suspects. Mais plutôt que d'isoler et de rendre inefficace la démonstration, dans le climat politique actuel de la Grande.Bretagne ces mesures donnèrent un résultat opposé et fournirent un soutien de masse à la manifestation. Car beaucoup de ceux qui y vinrent le firent simplement pour exprimer leur solidarité envers les organi. sateurs au sujet du droit de manifestation, un droit qui paraissait être mis en cause par l'attitude des autorités.
Un trait de la démonstration qui a dû paraître inquiétant pour la bourgenisie est le fait qu'elle a été organisée et dirigée par une coalition de marxistes dé. clarés qui n'ont à aucun moment caché leur identité politique. A la différence du C.N.D. qui était dirigé par un groupe de prêtres et autres, derrière lesquels le Parti communiste se dissimulait à loisir pour mettre en avant un programme et des objectifs limités, cette fois-ci chacun était là, y compris le Parti communiste, nom et son drapeau. Dans le sous son Comité ad hoc, créé par le Vietnam Solidarity Campaign où les trotskystes de l'International Marxist Group jouent un rôle important, sont représentés tous les principaux groupes de gauche (1), le Parti communiste participant activement au travers de la Jeunesse Communiste. Les représentants Group International Socialism y jouèrent un rôle.
Prenant pour base le principe de non exclusion, le Comité ad hoc chercha à faire l'unité de tous ceux qui acceptaient les mots d'ordre minima de la marche. De cette façon les petits groupes marxistes furent capables de lancer un appel direct - qui fut entendu - par-dessus les dirigeants traditionnels du mouvement ouvrier. Toutes proportions gardées, cette expérience ressemble sur ce point à cet aspect des événements de mai et juin à Paris, lorsque les « groupuscules » parvinrent à acquérir une influence de masse sur leurs positions politiques en concurrence avec le Parti communiste.
signifie que d'importants secteurs Cela parmi les masses sont maintenant prets à agir indépendamment de leurs organisations de masse, et même de recourir temporairement à l'action directe.
Il reste à voir l'impact que cette manifestation produira sur une institution sur une telle que le Labour party, mais n seme telle aue le Labour Party, mais il semble que l'apathie engendrée par quatre années de trahison du Labour touche à sa fin. Dans les périodes antérieures, par exemple lors de la montée du C.N.D., de nombreux leaders de gauche dans le Labour Party (dont plusieurs sont maintenant au gouvernement) trouvaient avantageux de se placer en tête des marches et d'utiliser celles-ci pour exercer une pression dans leur action parlementaire. Cette fois-ci, les parlementaires de gauche ont tous été dépassés; le titre de membre du Parlement, au lieu de servir à gagner de l'influence et un soutien populaire parmi les militants, est mainte. nant, notamment chez les étudiants, passif en raison de son association généra. le avec les trahisons On peut dire avec certitude qu'il y a maintenant une opposi-
«extra-parlementaire » de masse dans le pays.
Enfin, et ceci est de la plus grande importance, la manifestation du 27 octobre l'avenir aura des implications profondes pour du socialisme en Grande-Bre. tagne. L'utilisation de mobilisations de masse comme armes dans la lutte de classe peut à présent prendre une place historique dans la bataille pour le socialisme. Le 27 octobre a donné un bon exemple à tous les secteurs de la classe ouvrière qui luttent pour défendre leurs conditions de vie contre le régime. Une action de masse dans la rue est la précondition nécessaire pour mobiliser les travailleurs en vue de préparer une révolution sociale victorieuse. Cette manifestation a fait renaitre dans la classe ouvrière le sens et la compréhension de sa propre puissance. Si de petites organisations de gauche disposant de maigres ressources peuvent réussir à faire sortir les masses contre le gouvernement, sur ce qui a pu apparaître à beaucoup de personnes dans une certaine mesure une question relativement abstraite comme le
Vietnam, si elles peuvent en outre imposer leur volonté et obliger le pouvoir à reculer, quelles excuses peuvent donc avoir les bureaucraties ouvrières qui, en dépit des énormes ressources à leur disposition, pratiquent la coexistence paci. fique avec le gouvernement et le régime ?
Cet exemple a été déjà repris. A une récente conférence syndicale féminine dont l'objet était d'organiser une campagne pour les droits des femmes dans les mois à venir, de nombreux orateurs ont dé. claré qu'il fallait faire comme le 27 octobre et il fut adopté comme objectif de rassembler au printemps 30.000 femmes dans les rues de Londres. Le 27 octobre
1968 restera un jalon important dans la lutte pour une Angleterre socialiste.
ultra-gauche qui refusa d'avoir quoi que ce soit de (1) Sauf la Socialist Labour League sectaire et commun avec la manifestation et se signala le 27 octobre en distribuant un tract expliquant... pourquoi elle ne participait pas.