Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 35

Le P.C.F. depuis Mai

C. Henry · Quatrième Internationale, n° 35 · janvier 1969 · p. 18-21 · 3 089 mots

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Qu'avons-nous vu au cours des six mois qui ont suivi mai 68 en France ?

Tout d'abord une espèce de comédie s'était jouée : pour emporter les élections, le gouvernement accusait la « gauche » d'avoir voulu s'emparer illégalement du pouvoir et ladite « gauche » qui s'en défendait — à bon droit - prétendait qu'il n'y avait pas de situation révolutionnaire. Comme de Gaulle l'emporta aux élections, comme l'économie redémarrait en juillet, il sembla à beaucoup que de Gaulle était le grand bénéficiaire de la crise. L'heure de vérité ne tarda pas à sonner; ce furent les capitalistes euxmêmes qui s'en chargèrent, avec leurs moyens qui n'ont rien à voir avec les manifestations de rues ou les barricades : ils exportèrent des masses monétaires considérables, transformèrent les francs en deutsch Marks. La parité du franc a été maintenue, avec l'aide des banques étrangères, surtout en vue de défendre le dollar, le sterling, et l'ensemble du système monétaire mondial.

Pendant des années, la grande bourgeoisie était en gros satisfaite du régime gaulliste; 1l tallait, certes, payer le prix de certaines ambitions de De Gaulle (la force de frappe, son hostilité aux AngloSaxons, des incartades à Quebec...), mais il contribuait à la concentration de l'économie, à la modernisation de certains domaines, il avait mis un terme à la chienlit parlementaire, il parvenait dans certaines circonstances à entamer les positions électorales du Parti communiste.

Les événements de mai ont alerté nombre de bourgeois sur un aspect grave de la situation qui n'avait jusqu'alors inquiété que quelques rares hommes politiques : de Gaulle avait crée un régime bâti pour sa seule personne dans lequel les décisions essentielles étaient prises par un tout petit nombre de personnes :pendant ce temps les institutions avaient été vidées de leur substance, les formations politiques réduites à leur plus simple expression. Dans un article du Monde (10 décembre), Jacques Fauvet exprimait la situation en termes assez saisissants : « il 1y a plus de citoyens, il n'y a que des foules qui passent... de l'espoir à la peur ». il n'y a « plus de société politique », il existe « le vide du pouvoir » .

A vrai dire, le pouvoir lui-même a chaviré à la suite des événements de mai. Sur le plan économique, il s'est lancé dans une fuite en avant, abandonnant toutes les règles qu'il s'était imposées dans le passé, finançant la reprise par un déficit budgétaire considérable. Lors de l'alerte de novembre, il a fait demi-tour dans un affolement non moins grand. La grandeur, l'indépendance, l'équilibre, disparurent en quelques jours.

Le régime gaulliste a visiblement du plomb dans l'aile. Sa force actuelle n'est faite que de la faiblesse et de l'impuissance des autres. Jamais on n'a vu une débacle aussi honteuse de la « gauche » :

Mitterrand a disparu dans la trappe ; la

F.G.D.S. est morte sans même envoyer de faire-part; la S.F.I.O. cherche à survivre à la tourmente.

Mai 68 a ébranlé la France. Pour l'avenir du mouvement ouvrier en France, c'est évidemment ce qui se passe à pré.

sent dans le P.C.F. qui est de la plus grande importance. Ce parti qui avait sous son contrôle la majorité de la classe ouvriere a connu de mai à août 1968, en quatre mois, une série d'accidents qui l'ont énormément atteint : en mai avec la lutte des étudiants et la grève générale, il a été débordé sur sa gauche par de très larges couches de la jeunesse qui échappent dé.

sormais à son autorité; en juin, cette formation électoraliste et parlementariste a subi une cuisante défaite aux élections; en août, ce parti jusqu'alors fidèle entre tous au Kremlin a été contraint de désapprouver l'occupation militaire de la Tchécoslovaquie.

Deux sessions du Comité central se sont tenues l'une en octobre l'autre en décembre. Celle des 20 et 21 octobre était la première après celle du 22 août, soit deux mois après le début de l'occupation de la Tchécoslovaquie. Deux mois c'était beaucoup, car pendant ce temps il y avait des divergences au Bureau politique, et aussi à la base, dans les cellules et les sections. Seul l'organe prétendument dirigeant du parti entre deux congrès n'était pas appelé à se prononcer.

Immédiatement après l'entrée des troupes soviétiques à Prague, le C.C. avait désapprouvé l'action du gouvernement soviétique. Quand un « accord » fut signé quelques jours plus tard, le Bureau poli. tique y vit un pas « positif », sans toute. fois se prononcer sur le contenu de l'accord, sans dire un mot sur les conditions dans lesquelles il fut conclu. Depuis lors, plusieurs choses furent connues sur l'état intérieur du P.C.F. A la base et dans les cadres inférieurs, un courant non négligea. ble n'approuvait pas la position prise par la direction du P.C.F.; il pensait que la direction soviétique devait savoir mieux que quiconque les raisons de son action et que la position de la direction du P.C.F.

était dictée par des considérations tactiques en vue d'une politique d'entente avec la gauche (F.G.D.S., Parti socialiste). D'autre part, en sens contraire, on entendit publiquement un membre du Bureau politique, Garaudy se prononcer d'une façon violente contre l'action du Kremlin dans laquelle il voyait une « résurgence du stalinisme » et il ajoutait que ce que la direction soviétique avait de mieux à faire pour la cause du communisme était de s'en aller Le B.P. désavoua ces propos, y voyant une « ingérence » dans les affaires intérieures du P.C.U.S. Enfin, on apprit que Jeannette Vermeersch, membre du B.P. et veuve de Thorez, était elle aussi en désaccord dans un sens opposé à Garaudy : elle n'était pas formellement pour l'occupation militaire, mais les Soviétiques avaient selon elle de bonnes raisons de l'avoir faite.

S'il fallut que deux mois se passent avant que le C.C. se réunisse, c'est que la direction a tenté l'impossible pour trouver une solution unanime. Mais en vain. Le C.C. d'octobre fut donc placé devant la réalité telle qu'elle s'était reflétée au B.P. Finalement Vermeersch, au regret de ses camarades, a donné sa démission du B.P. et même du C.C. ,et Garaudy a été blâmé publiquement pour ses déclarations publiques contraires à la ligne, blâme qu'il a accepté en affirmant qu'il conservait ses positions mais qu'il ne les défen. drait désormais que dans le cadre du parti, selon les règles de celui-ci. Bien que blâmé, Garaudy reste membre du B.P.

Selon la coutume du P.C.F., il n'est donné aucun compte-rendu analytique de la session sauf une phrase de Duclos rapportée par Waldeck Rochet et sur laquelle nous reviendrons plus loin. Par l'Humanité on ne connait de la session du C.C. que le rapport du membre du B.P. Plissonnier, jusqu'alors chargé de la police intérieure du parti, et désigné par le B.P. pour présenter la question, l'intervention de Waldeck Rochet, la résolution votée, la lettre de démission de J. Vermeersch et la déclaration de Garaudy dont nous avons donné la substance.

Il n'y a aucune différence, si petite soit elle, entre le rapport de Plissonnier, l'intervention de Waldeck Rochet et la résolution : c'est une autoapprobation des positions prises par la direction depuis le 20 août. Il n'y a pas un mot sur le maintien de l'occupation ni aucune qualification de l'« accord ». La seule chose plus explicite, c'est une plus grande insistance sur le fait que, bien qu'il y ait eu des « hésitations » dans la politique tchèque, la direction Dubcek était en état de résoudre les difficultés car il n'y avait pas de danger contre révolutionnaire dont le peuple tchécoslovaque lui. même ne pouvait venir à bout.

A cette session, la direction du P.C.F. n'a pas caché que si elle avait une « divergence » avec la direction du P.C.U.S., c'était toutefois pour elle une « donnée de principe » que de maintenir des liaisons et sa solidarité avec le parti soviétique. Elle déclare être prête à faire tout le pos-

IONALE 19 sible pour rétablir des conditions qui permettront entre autre de tenir ultérieurement une conférence des partis communistes. A aucun moment, elle n'a eu un mot pour qualifier le travail fractionnel effectué dans le parti par l'envoi abon. dant « de journaux et de brochures diffusés en France venant des pays socia. listes » (Plissonnier). Elle manifeste ainque sa désapprobation de l'opération soviétique est purement tactique et qu'elle ne pouvait la défendre comme elle l'avait fait pour l'intervention en Hongrie en 1956. Elle se considère comme trop engagée dans la politique d' « union de la gauche » pour prendre une position qui aurait mis un terme à cette politique de sa propre responsabilité.

Si la direction présente son orientation comme un témoignage de grande maturité pour le mouvement communiste international, pour le P.C.F. et pour elle-même, elle laisse tout de même percer des notes d'inquiétude. « La situation dans le mou. vement communiste international manque pas d'être préoccupante. Des 1958-1959 elle a commencé à se dégrader de façon inquiétante », déclare Plissonnier avec l'approbation de Waldeck Rochet. Dans ce domaine, ce n'est pas l'homélie prononcée par le secrétaire général du P.C.F. sur l'« internationalisme proléta. rien » qui contribuera à changer les choses.

Tous deux - le rapporteur et le se. crétaire général - terminent leurs interventions sur un appel à l'unité du parti. « Toute atteinte à l'unité du Parti compro. mettrait gravement notre cause et notre action, nous ne devons pas le permettre » (Waldeck Rochet). « Il s'agit de l'unité de pensée et d'action du Parti et de sa direction » (Plissonnier). Pourquoi cette inquiétude si, par exemple, « dans les Hauts-de-Seine, sur 1.150 membres des comités de section, 26 camarades approuvent l'intervention militaire et 33 manifestent des hésitations » ? Pourquoi Waldeck Rochet a-t-il souligné cette seule phrase l'intervention de Duclos « il faut faire front » ?

A la suite de cette session du C.C. l'entrevue entre la délégation du PCF et celle du PCUS du 4 novembre a abouti à un communiqué commun, nature très diplomatique, dans lequel on retrouve les banalités sur la coexistence pacifique, la lutte contre les bellicistes, etc et où la question tchécoslovaque est escamotée quelques lignes disant que les deux délégations sont communiqué leurs positions respectives à ce sujet.

Dans les organismes de base du parti, la question la plus discutée récemment, est celle de la Tchécoslovaquie, tandis que la politique lors des événements de Mai paraissait oubliée, même par ceux qui, à l'époque, faisaient des criti. ques sérieuses. Mais le fait qu'on ne parle pas de cette question ne veut pas dire qu'elle ne pèse pas dans le débat. Il ne faut pas oublier que ce parti n'a pas une vie politique tant soit peu normale.

QUATRI Les discussions sont rares ne durent pas langtemps, et c'est peut être pour cla première fois, à propos de la Tchécoslovaquie, qu'elles ont atteint des problèmes fondamentaux. L'affaire de Prague

EME INTERNATIONALE une coalition sur un « programme commun » avec la gauche. Les proposi. tions pour ce programme n'ont pas changé, elles restent non seulement dans cadre de la société capitaliste, mais même dans le cadre de la Constitution gaulliste dont il n'est demandé que des amendements.

Cependant, après les événements de mai et. surtout. après la crise monétaire mai et, surtout, après la crise monétaire de novembre, la direction du PCF a cru bon de mettre On peut releve vention, Rochet la satisfaction diates devenues ment (de mai) tions plus pro1 du monde dans n'est pas encore sée et il ne fai se soit rapproc de ceux qui ont de Mai une cr de Gaulle est qu'il a manqué d'une entente seulement les aussi les grande sur la base d'u Ainsi donc le ch à son vomissem

Si le contenu mots, avons-nou vise plus une mais une même contenu, ment, à une « se trouvait déjà mai; la différ quelques mots renflants. er que, dans son interdécouvre que « par delà les revendications imméimpérieuses, le mouve. visait à des transforma. ondes et plus décisives lequel nous vivons». Ce : une analyse très pousit pas croire que Rochet hé des « gauchistes» ou : vu dans les événements ise révolutionnaire Et si toujours là, c'est parce

«avant tout l'existence solide comprenant, non partis de gauche, mais s organisations syndicales n programme commun.» ien de l'Ecriture retourne ent. reste le même, certains s dit, changent. On ne «démocratie véritable » émocratie avancée», de qui conduira, graduelle. France socialiste ». Cela dans les textes d'avant ence aujourd'hui, c'est ré dans lHumanité qu'on a employé dans l'Humanité des caractères plus grands pour les mots «France socialiste». D'autre part, la résolution du CC s'efforce de dire un peu ce que serait le socialisme. Le document reste tres peu precis; on y promet une grande liberté pour les masses, mais le 1 silence est total sur des questions à ce propos légitimes Le socialisme ne peut être à présent envisagé de façon abstraite. Les Rochet et autres ont présenté bon an mal a incomparable du socialisme. l'Union soviétique comme le modèle Ils ont fait successivement les louanges de Staline, Malenkov et Khrouchtchev. Dans la résolution il ne se trouve aucune explication pour dire quel est ce « socialisme » qui a valu les camps, les procès et les exécutions de vieux bolcheviks, qui maintient la censure, les condamnations d'écrivains, qui a réprimé les masses en Hongrie, occupé militairement la Hongrie. occupé militairement Tchécoslovaquie, etc. Rochet se contente de dire : «Certaines de ces difficultés ont un caractère objectif et ont été déterminées par des facteurs historiques, et d'autres ont un caractère subjectif qui s'explique par des fautes qui ont été commises et par le fait qu'on n'a encore appris à utiliser toutes les possibilités contenues dans la nature du système socialiste. » On reconnaît les difficultés qui proviendraient de l'incapacité des dirigeants... mais malheur à celui qui désigne les « erreurs» et les dirigeants avant l'heure! et malheur à qui oserait a pris le pas sur les mai, elle les a refoulés pas fait disparaître la leurs, la direction du PCF et c'est pourquoi dans événements de mais elle n'a question. D'ail.

le sait fort bien le rapport au

CC d'octobre sur la question tchécoslo. vaque, on lit : vaque. on lit :

«Le BP propose au CC d'élaborer, lors d'une prochaine session, un document important destiné à expliquer aux plus larges masses notre programme de démocratie politique et économique avancée et nos perspectives pour laccomplisse. ment de l'idéal socialiste comme résultat du mouvement démocratique de toute la nation laborieuse. »

Quel peut être le lien entre l'affaire tchécoslovaque et la politique intérieure du parti? Parmi les opposants à la politique du BP sur la Tchécoslovaquie, il y en a plus d'un qui déclare : notre direction est opportuniste aujourd'hui pour faire plaisir à la FGDS comme elle l'a été en mai pour la même raison. Dans l'opposition à la direction, il n'y avait pas que de vieux staliniens raccornis à la Vermeersch qui se sont alignés toute leur vie sur le Kremlin mais aussi des « gauchistes » qui sont dans la confusion politique et qui comprenant l'opportunisme de leur direction en mai et en août, prennent le contrepied de la position de celle-ci..

La politique intérieure du PCF a fait en mai une faillite retentissante. Dans les deux années qui ont précédé mai, elle paraissait en voie de justification : de Gaulle avait été mis en ballottage par Mitterrand à l'élection présidentielle, FGDS et PCF n'avaient besoin que d'une demi-douzaine d'élus supplémentaires pour atteindre la majorité au Parlement et les voix s'accroissaient aux élections partielles; des pas etaient accomplis sur la voie d'un « programme commun » entre la FGDS et le PCF. Survient mai, dix millions de grévistes, et après cela, c'est l'échec électoral, l'éclatement consécutif de la FGDS, le « programme commun » renvoyé aux calendes grecques. Toute la perspective du PCF s'est effondrée après le plus grand mouve. ment que la classe ouvrière française ait accompli depuis plusieurs dizaines d'années. Est.il possible, après mai 1968, de recommencer la politique « d'union de la gauche » ? Comr « programme élections, la tuait la pierre tchécoslovaque autres sur la ro

La session du a adopté le « prévu à la sess ment, la mont souris : le CC la politique an démocratie bou d'une majorité nent parviendra-t-on à un commun »? Avant les olitique étrangère consti d'achoppement, et l'affaire en a ajouté quelques 'ute. CC des 5 et 6 décembre document important. ion précédente. Politiqueagne a accouché d'une a tout simplement repris térieure de retour à la rgeoise par la conquête parlementaire, grâce à parler de stalinisme et en faire une analyse.

Ce bavardage fatigant ne pourra satisfaire longtemps les membres du parti communiste, notamment les militants des entreprises car nous sommes entrés dans une période où la lutte de classe s'exacerbera. Le gouvernement insiste sur le « maintien de l'ordre » et pas seulement dans les Universités et les lycées. Il y aura à l'avenir une contradiction très aigue entre des grèves plus dures que par le passé où le patronat aura le plus souvent l'appui des C.R.S. etc. et une politique parlementariste, en vue d'élections hasardeuses et de combinaisons politiques aléatoires.

Le P.C.F. a connu des heures difficiles dans son histoire mais ses cadres avaient été élevés dans l'idée que, quoi qu'il puisse arriver à un moment ou à un autre, il existait dans le monde un bastion solide, qui permettrait à la longue de surmonter les difficultés quelles qu'elles soient. Or avec l'affaire tchécoslovaque, on ne peut plus lui faire la même confiance que par le passé.

La combinaison de cette crise de confiance dans ce qui restait, quoi qu'on en dise, le « parti-guide » avec la faillite en politique intérieure a placé le PCF dans une situation extrêmement périlleuse pour son équilibre interne. Waldeck Rochet a rappelé dans son intervention en octobre au Comité Central que les tendances étaient interdites dans l'organisation. Il ne l'a pas fait sans raison : la présence dans le BP d'un minoritaire qui a promis d'être discipliné, et le retour à la base d'un membre du BP qui a l'appui des Soviétiques doit lui inspirer des inquiétudes sur l'unité à tous les échelons et dans l'appareil. « Il faut faire front », tel est le mot d'ordre d'une direction sans politique de rechange dans un parti qui est de plus en plus divisé politiquement. Ce front ne pourra pas ne pas craquer dans la période que Mai 68 a ouverte dans la vie politique en France

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