Documents de la IVe Internationale

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La revue › n° 35

Austro-marxisme et stalinisme

Pierre Frank · Quatrième Internationale, n° 35 · janvier 1969 · p. 47-50 · 2 824 mots

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Innombrables ont été les prétendues démonstrations selon lesquelles le stalinisme était le produit naturel du bolche. visme. Staline n'avait-il pas été membre du Bureau Politique ? Ne se revendi. qua-t-il pas toujours de Lénine et du léninisme ? Les méthodes du stalinisme n'étaient-elles pas « en germe » dans le bolchevisme, dans « l'amoralisme » de Lénine, dans la conception centraliste du parti, dans l'interdiction par le X° Congrès des fractions ? etc. Que de fois Trotsky n'a-t-il pas dû réfuter de tels propos, montrer que le stalinisme n'avait aucune théorie propre, qu'il était l'expression politique d'une couche sociale — la bureaucratie soviétique - qui avait détruit le parti bolchevik, expression politique du prolétariat révolutionnaire. Trotsky n'avait également pas manqué de souligner les affinités sociales, poli. tiques, psychologiques, etc... entre les bureaucrates soviétiques et les bureaucrates des partis sociaux-démocrates et des syndicats réformistes.

Sur le plan idéologique, ce fait est frappant quand on procède à une compa. raison entre les idées qui sont défendues fondamentalement par les staliniens celles qu'ont mises en avant les réformistes, plus particulièrement parmi les SOciaux-démocrates de gauche, ceux qui furent les derniers tenants d'une fidélité verbale à la théorie marxiste, à savoir : les mencheviks russes, les austro-marxistes, les maximalistes italiens, les guesdistes Bracke et Zyromski de la S.F.I.O. dans les années d'avant-guerre. C'est d'ailleurs ces affinités idéologiques profondes qui expliquent que lorsque ces milieux ont connu des crises, certains d'entre eux -et non des moindres - ont capitulé devant Staline ou même rejoint le parti communiste. Ce fut le cas de Dan pour les mencheviks, d'une aile des socialistes italiens, de Zyromski adhérant au P.C.F. Ce fut aussi le cas d'Otto Bauer, le leader de l'austro-marxisme, dans ses dernières années d'existence.

Le cas d'Otto Bauer est de beaucoup le plus typique, car il était le plus enclin aux démonstrations théoriques. ne manquait pas de culture et, aussi, d'une certaine habileté dans le jeu des idées qui lui permit d'être bien plus subtil qu'un Kautsky en la matière. Les jeunes générations ignorent en général l'austromarxisme et même jusqu'au nom d'Otto Bauer, dont un auteur français, Yvon Bourdet, a fait un sujet d'études, ainsi que d'autres austro-marxistes comme Max

Adler. Le livre qu'il a écrit « Otto Bauer et la révolution » (1) présente le grand intérêt de rassembler l'essentiel des principaux textes théoriques et politiques d'Otto Bauer depuis 1917 jusqu'à sa mort en 1938, et de permettre une comparaison édifiante de la pensée austro-marxiste avec celle des staliniens ou des post-staliniens (2).

La conception marxiste d'Otto Bauer se caractérise d'abord par le fatalisme : ce qui se passe est pour lui, dans la plupart des cas, « inévitable » et « né. cessaire ». Ces adjectifs reviennent à de multiples reprises sous sa plume. Nous les soulignerons dans les citations que nous donnerons dans la suite de cet ar. ticle.

Sa conception est également marquée par une vision du développement du socialisme pays par pays ; c'est-à-dire au fond, du socialisme « dans un seul pays ». Il n'a aucune idée du développement combiné, c'est-à-dire de sociétés dans les. quelles se combinent des éléments appartenant à des époques ou des modes de production différents.

(1) E.D.I. éditeur, Paris.

(2) Nous nous garderons de toute critique de la partie du livre écrite par Y. Bourdet. A la lecture de ce livre et d'autres textes de cet auteur, nous avions commencé par être surpris par certaines remarques étonnantes. Ainsi, dans un de ses articles dans la revue Autogestion (N° 4, décembre 1967) on peut lire par exemple : « l'attitude globale des austro. marxistes - assez semblable à celle de Rosa Luxembourg - à l'égard de la ré. volution russe », « Lénine pratique non sa théorie mais celle de Bauer, il est vrai, sans l'avouer jamais », etc. Finalement, nous en sommes venus à la conclusion qu'il n'y avait pas chez cet auteur dé. formation voulue, intentionnelle, comme pourrait permettre de le penser une première lecture. En relevant l'ensemble de son interprétation des textes de Lénine, Trotsky, Rosa, on ne peut que conclure à une incompréhension totale par lui de ces penseurs révolutionnaires. Il ne saisit littéralement pas le sens de leurs idées. Sa compréhension défigurée de la révolution socialiste a quelque chose de sem. blable à la vision des couleurs par un homme affecté de daltonisme.

Aussi, dès 1917, du fait que la Russie tzariste était un pays arriéré, avait-il tire la conclusion que la révolution laite par les ouvriers russes en alliance avec les paysans ne devait pas conduire à la dictature du prolétariat mais... à la démocratie bourgeoise : « Je considère dès lors [octobre 1917] la domination transitoire du prolétariat allié à la paysannerie comme une phase de l'évolution nécessaire de la Russie dans sa marche vers la démocratie bourgeoise » (p. 73 -« Neue Kurs » in Sowjetrussland).

Pour lui, la Russie devait nécessaire. ment suivre la voie suivie par la France, l'Angleterre etc. Il cite abondamment la révolution française, la période de dictature jacobine, invoque qu'elle a été nécessaire, ainsi que les « illusions » des masses plébiennes sur lesquelles elle s'appuyait pour frayer le chemin au ré. gime du capital, et en conclut que les bolcheviks avaient des « illusions » nécessaires à tout combattant, mais que l'histoire se chargerait d'aller en-deça, à une démocratie bourgeoise :

« Leur domination [des masses plébéiennes]... ne peut réaliser leur idéal com. muniste, mais n'a été que le moyen employé par l'histoire pour détruire tous les vestiges de la féodalité et créer par là les conditions de développement du capitalisme sur une nouvelle base élargie ». (p. 79-80).

Il a été de ce fait un des créateurs de la théorie de l'Union soviétique forme de « capitalisme d'Etat », théorie qui allair faire fortune dans les milieux politiques les plus divers (capitalistes à la Eisenhower, réformistes Guy Mollet, ultra-gauche à la Bordiga).

Quand les bolcheviks font la N.E.P., il se croit pleinement justifié : « Les effets inévitables de la liberté du commerce (par la N.E.P.) sont la restauration du capital commercial et industriel, le réta. blissement du capitalisme » (p. 79, même ouvrage).

Bien entendu, s'il est pour la défense de l'URSS, c'est dans un sens très « austro-marxiste », pour mieux assurer la transition à la démocratie bourgeoise : « C'est l'intérêt vital du prolétariat russe et du prolétariat international que l'inévitable liquidation de la dictature s'accomplisse par une transformation pacifi. que et non par un renversement violent du régime des Soviets ». (p. 82, même ouvrage).

Dans son pays, en Autriche, où il est le guide théorique du parti social.démocrate qui encadre la très grande majorité de la classe ouvrière, il ne peut être question de s'engager par la violence sur la voie du socialisme, les vainqueurs de la guerre mondiale ne le permettant pas. Dans une brochure « La voie au socialisme » (1919), il écrit :

« Imaginons que les travailleurs s'emparent en un seul jour de toutes les entreprises, qu'ils en expulsent tout simplement les capitalistes, les directeurs et

EME INTERNATIONALE qu'ils en assument eux-mêmes la direc. tion ! Un tel bouleversement ne serait naturellement possible que dans une guerre civile sanglante... Les capitalistes de l'étranger nous refuseraient les matières premières. et le crédit indispensable... ; l'Amérique et l'Entente main. tiendraient le blocus... » (p. 90).

Mais, lui Otto Bauer, n'est pas sans trouver une solution. Il a élaboré tout un programme qui trouve sa place dans le cadre de la république démocratique :

« La socialisation commence par l'expropriation : l'Etat (1) déclare par loi, déchus de leur propriété, les propriétaires actuels de la grosse industrie. Ceux-ci doivent être indemnisés : car il serait injuste de spolier les actionnaires des mines et des forges, tandis que les autres capitalistes resteraient en possession... La charge de l'indemnité à payer par l'Etat... doit être supportée par l'ensemble des capitalistes et des propriétaires fonciers. A cette fin, l'Etat lèvera sur tous les ca. pitalistes et propriétaires un impôt progressif sur le capital dont le produit sera employé à indemniser les actionnaires dépossédés de la grande industrie. De cette façon, il n'est fait à ceux-ci aucun tort... » (p. 93).

La réaction permettra-t-elle de mettre en œuvre un tel programme qui a de grandes similitudes avec les « programmes de transition » des Togliatti et autres défenseurs de la « démocratie rénovée » ? Que faire si la bourgeoisie allait résister ? La réponse d'Otto Bauer, bien que réformiste, est, reconnaissons-le, supé. rieure à celle de nos post-staliniens contemporains. Non seulement, il déclare comme eux que les travailleurs devraient dans ce cas recourir à la force, mais il préconise ouvertement une propagande politique dans l'armée, et auprès des forces de répression de l'Etat etc. Plus encore, pour pouvoir combattre, il dispose d'une milice ouvrière armée, la Republikanische Schutzbund, séquelle de la ré. volution autrichienne avortée de 1918. Ecoutons ce qu'il dit en 1924, dans une brochure intitulée « La lutte pour le pouvoir » :

« Nous ne pouvons nous servir des armes de nos soldats pour prendre le pouvoir. Non, nous devons conquérir le pouvoir par le bulletin de vote. Mais les armes de nos soldats doivent nous pro. téger d'une contre-révolution qui nous arracherait le bulletin de vote des mains au moment précis où il serait en mesure de nous donner le pouvoir (p. 157)... Si les soldats restent dans notre camp, si nous parvenons à gagner une partie des fonctionnaires de la sûreté et des gendarmes, si le Republikanishe Schutzbund demeure puissant et en éveil, alors réaction n'osera pas se soulever contre la constitution de la République. Et nous

(1) L'Etat démocratique bourgeois (P.F.)

pourrons alors prendre le pouvoir sans faire appel à la violence et sans guerre civile, mais en utilisant simplement le droit de vote ». (p. 158).

Il faut aussi reconnaitre qu'Otto Bauer a appliqué en 1934 jusqu'au bout sa théorie qualifiée de «violence défensive ». L'exemple tragique de la lutte héroïque mais désespérée des ouvriers de Vienne apporte la condamnation la plus impla. cable d'une « théorie » trop subtile qui voulait faire croire qu'on pouvait dans la lutte de classe gagner à tous les coups, aussi bien dans le cadre de la démocratie bourgeoise que, le cas échéant et en laissant la décision à l'ennemi, dans le combat armé.

Le nazisme ayant mis la main sur l'Allemagne et sur l'Autriche, avance dans toute l'Europe. Otto Bauer en exil va échafauder de nouvelles théories « marxistes ». Il a perdu ses illusions dans la démocratie bourgeoise, mais pas son interprétation fataliste du marxisme:

« La démocratie bourgeoise aboutit nécessairement à la contre révolution fasciste » (p. 222).

Nous reviendrons plus loin sur ce propos quand nous examinerons la conception d'Otto Bauer des rapports de la classe et du parti. Mais, la destruction de ses illusions sur la démocratie bourgeoise va lui faire découvrir un socialisme en U.R.S.S. effectivement réalisé. Dans un ouvrage intitulé Entre deux guerres mondiales (1936), on fera des découvertes surprenantes :

« La société socialiste n'est plus seulement une idée abstraite. Elle est devenue en Union soviétique une réalité tangible ». (p. 169).

Il va même découvrir que le socialisme « dans un seul pays » est parfaitement possible :

« Le socialisme dans un seul pays » est tout à fait possible dans un immense pays comme la Russie qui a sur son sol presque toutes les matières premières importantes et peut écouler la plus gran. de partie de ses produits dans le pays même » (p. 174).

Passons sur ce marxiste qui, sur le plan économique, renonce à la division internationale du travail pour l'autarcie. Li. mitons-nous au côté politique de l'affaire. Quand il écrit de telles lignes, il sait que le régime de Staline n'était plus celui de Lénine :

« La dictature correspondait à peu près, dans la première phase de son évoson lution, à l'idée que Lénine s'en était faite avant la Révolution d'Octobre » (p. 18). « La dictature du prolétariat est devenue quelque chose de tout différent de ce que ses fondateurs avaient conçu à l'origine. Cette évolution était inévitable ». (p. 198).

Et pourquoi cette évolution était-elle inévitable ? Pour la construction du socialisme, il trouve justifiée la dictature stalinienne, et en quels termes :

« Le passage du mode de production capitaliste au mode de production socia-

IONALE 49 liste exige de nombreuses années. Afin de ne pas être perturbé ou ininterrompu, il lui faut un pouvoir d'Etat assez stable pour ne pas devoir se soumettre au juge. ment du peuple au beau milieu de ce processus de transformation sociale, alors que les masses commencent déjà à ressentir les sacrifices temporairement né. cessaires sans apprécier encore ses conquêtes, mais seulement quand mürissent les fruits de la révolution socialiste (p.

« La dictature changea... de fonction. Contre les besoins actuels des prolétaires individuels, elle imposait des exigences d'avenir du prolétariat. Cette tâche ne pouvait évidemment pas être accomplie par une dictature de Soviets dont les membres, pouvant à tout moment être révoqués par leurs mandants, décident à tout moment en fonction des souhaits égoïstes, des conceptions et des besoins immédiats de leurs électeurs. Cette tâche ne pouvait être maitrisée que par la dic. tature d'un parti, disposant d'un tout puissant appareil policier, militaire et bureaucratique, se fixant son but en fonction de la connaissance de l'évolution et des intérêts futurs du prolétariat, mais imposant les moyens nécessaires à la réalisation de ce but même aux couches prolétariennes récalcitrantes... Seule une dictature d'acier sur le parti lui-même pouvait assurer à celui.ci la tenacité, l'inflexibilité, inébranlables, nécessaires pour atteindre le but ». (p. 192-193).

Pas de terreur envers les bourgeois, di. sait.il dans les années 1920, mais la terreur envers les ouvriers qui ont souhaits égoïstes, des conceptions et des besoins immédiats », dans les années 1930 Ainsi capitula Otto Bauer devant la reaucratie soviétique.

Mais cette capitulation ne comporta jamais une acceptation des idées que Lénine avait défendues sur le rôle spé cifique du parti comme avant-garde ré. volutionnaire de la classe ni sur les rapports entre le parti et la classe, ni sur la faillite de la social-démocratie en août 1914. Il fait de nombreuses critiques à la social-démocratie sans s'en exonérer personnellement, mais il n'atteint pas le fond du problème, parce que le coupable principal selon lui - c'est la classe ou. vrière !

Nous retrouvons une fois de plus chez Otto Bauer « l'inévitable et le nécessaire ». Le réformisme n'est pas influence de l'idéologie bourgeoise sur la classe ouvrière et n'est pas trahison des diri. geants des partis ouvriers : il est, chez « le marxiste qui a compris que l'idéologie et la tactique réformistes sont la phase nécessaire et inévitable du développement de la conscience de classe prolétarienne dans des conditions déterminées » (p. 273) « Le réformisme. n'a pas été, comme le disait Lénine « l'asservissement idéologique de la classe ouvrière par la bourgeoisie ». Il était la tactique et l'idéologie de la classe ouvrière elle-même dans une situation historique.. » (p. 223). « Le

QUATRI socialisme réformiste n'est que l'idéologie inévitable du mouvement ouvrier à une étape déterminée de son développement. » (p. 271).

Moralité chez cet homme qui a avalisé la terreur de Staline : la scission résul. sociaux-démocrates en août 1914, c'est la tant de la position prise par les les partis faute aux bolchéviks : « Les bolchéviks ont, dans tous les pays, provoqué la scission et déchainé la lutte fratricide. » (p. 249).

Dans toutes ses variations. Otto Bauer ne montre qu'une seule constante : la classe ouvrière n'a pas de possibilités révolutionnaires, elle est une masse amorphe préoccupée de ses « souhaits égoïstes » et « besoins immédiats ». C'est pour cela que les directions des partis socia. listes l'ont appelée à s'entredéchirer en 1914; ensuite à la suite de la prise du pouvoir par les bolchéviks qu'elle a fait pleine d' « illusions », il faut construire le socialisme, grâce à « un tout puissant

EME INTERNATIONALE appareil policier, militaire et bureaucra. tique se fixant son but en fonction de la connaissance de l'évolution et des inté. rêts futurs du prolétariat, mais imposant les moyens nécessaires à la réalisation de ce but même aux couches prolétariennes récalcitrantes »" Inévitable et néces. saire ». la trahison de 1914 qui n'est plus une trahison: « inévitable et nécessaire » la démocratie bourgeoise; « inévitable et nécessaire » la victoire d'Hitler; sinévitable et nécessaire » le régime de Staline, etc...

Que Lénine eut raison dé voir dans ce « marxisme ; d'Otto Bauer " un abime d'irréflexion, de pédantisme, de lâcheté, et de trahison envers les interêts de la classe ouvrière, le tout pré. senté comme une « défense » de l'idée de « révolution mondiale ». (La maladie infantile.) Il n'y a pas un mot à changer à ce jugement qui frappe et les austromarxistes d'avant-hier et les post-staliniens d'aujourd'hui.

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