Dans le dernier numéro de Quatrième Internationale nous avons décrit ce curieux phénomène qu'est le développement d'une conscience socialiste de plus en plus forte dans un pays d'« Etat-providence », organisé selon le modèle social-démocrate, sans chômage et avec un niveau de vie montant, tel que le Danemark. Cela est egalement le cas, dans une certaine mesure, pour les pays scandinaves. Dans cet article nous exprimions le désir de voir se développer une analyse marxiste de ce phénomène.
On comprend aisément que les sociologues et les politiciens bourgeois ne peuvent ou ne veulent pas se pencher sur un tel problème, de même que les sociauxdémocrates ou les soviétiques. On peut se rappeler, pour ce qui est d'une époque récente, comment les révolutions en Algérie, à Cuba et même en Chine les prirent par surprise...
Au Danemark, les développements politiques de 1960 furent également une surprise lorqu'à la suite d'une scission du Parti communiste s'établit un nouveau parti socialiste, le Folke Socialistisk Parti, qui obtint onze sièges au Parlement. Après une période de consolidation et d'organisation (une nouvelle presse notamment), l'intérêt pour le nouveau parti ne cessa de croître parmi la population et lors des élections de 1966 celui-ci fit un réel bond et obtint une vingtaine de sièges, cependant que le Parti social-démocrate avait jusqu'alors négligé le nouveau parti et l'avait traité avec la suffisance et le mépris qu'il réservait auparavant au Parti communiste. Jusqu'a ce que les résultats des élections fussent connus, le Premier ministre Krag affirmait que son parti ne collaborerait en aucun cas avec le nouveau parti. Mais immédiatement après les élections, lorsqu'il devint absolument certain que le nouveau parti allait obtenir vingt sièges, et que, ajoutés aux soixante-dix sièges des sociaux-démocrates, cela constituait une majorité, une « majorité ouvrière » comme on l'a nommée, • majorité faible mais claire, le Premier ministre Krag tourna immédiatement sa veste et déclara que son parti était maintenant prêt à la collaboration
Cela fit sensation. Pour la première fois dans notre vie politique il était possible, notamment sur le plan parlementaire, de faire une politique socialiste; et le fait que le Socialistisk Folkeparti se soit clairement identifié comme étant un parti marxiste, pouvait laisser espérer dans le début d'une ère socialiste, ou tout au moins dans une radicalisation des réformes démocratiques.
Durant tout le temps où elle avait été au gouvernement, la social-démocratie avait dû collaborer avec le petit parti libéral-radical (Det Radikale Venstre) et, par conséquent, n'avait pu mener à bien que des réformes de caractère démocratique et petit bourgeois, ce qui n'est d'ailleurs pas sans importance en ce qui concerne les libertés civiles et les droits des travailleurs. Il était difficile d'éviter que ce grand parti ouvrier ne soit influencé, au travers d'une collaboration si étroite, dans une direction bourgeoise. Mais, à certains égards, le petit parti se situait à gauche de son grand partenaire : il votait contre la participation du Danemark à l'O.T.A.N. et il défendait fortement des principes antimilitaristes; ainsi, bon nombre de ses jeunes sont des objecteurs de conscience.
Les partis bourgeois, naturellement, depuis très longtemps sont au courant de tous ces développements ; mais jusqu'aux dernières élections le danger socialiste n'était pas à l'ordre du jour. Après les élections, tout cela a subitement changé.
La peur du socialisme devint rapidement un sujet d'actualité. Une peur sans doute comparable à celle qui, selon Karl Marx, devait s'emparer des puissances capitalistes européennes lorsqu'il écrivit dans le Manifeste Communiste : « Un spectre hante l'Europe, celui du communisme... » A cette époque c'était seulement la peur d'une idée; mais aujourd'hui, après l'établissement de nombreux Etats ouvriers de par le monde, c'est la peur d'une réalité bien concrète, qui est aussi une possibilité, et qui plus est, une possibilité « parlementaire ».
Le comportement plutôt calme jusqu'alors des partis bourgeois, changea. Ils commencèrent à lancer le slogan:
« A bas le « cabinet rouge » ! » C'est alors que le petit parti radical danois entra en scène. A la différence de la Grèce, des méthodes du genre coup d'Etat militaire sont très peu possibles dans un pays de vieille tradition démocratique comme le Danemark. D'autres expédients étaient donc nécessaires. Ce ne furent pas les réactionnaires avoués qui mobilisèrent la résistance, mais la petite bourgeoisie démocrate regroupée autour du petit parti radical. C'était plus commode.
Deux courants se mêlèrent alors, con tradictoires en apparence, donc générateurs de confusion. L'un était la classique peur du socialisme de la bourgeoisie, l'autre était l'antimilitarisme bien connu et l'opposition à l'O.T.A.N. du parti radical, plus décidé, à cet égard que la social-démocratie. Ces deux courants se conjuguèrent pendant la période électorale, et après.
Par ailleurs des antagonismes se développèrent au sein du Folke Socialistisk Parti. Son groupe parlementaire qui était contrôlé par Aksel Larsen maintint sa suprématie sur le Comité Central du parti, notamment lors de la discussion à propos de la coopération avec la social-démocratie. Les préparatifs pour un gouvernement de coalition, comme le souhaitait le président Larsen, furent interrompus sous la pression des éléments les plus fidèles au socialisme. Sous la direction du vieux marxiste Kai Moltke, ils s'opposèrent farouchement à ce qui devait mener le Parti Socialiste Populaire à une situation d'otage vis-à-vis du Parti social-démocrate.
Il fut alors établi clairement que le président Larsen avait perdu la haute main qu'il avait sur le parti. Ceci fut manifeste au congrès du printemps 1967, lorsque les opposants à sa ligne obtinrent la majorité. Ces antagonismes n'échappèrent pas à la social-démocratie qui, sur les conseils de Hakkerup, le porte-parole de son aile droite. soutint le président Larsen. Hakkerup a été un dynamique ministre des Affaires étrangères, qui démissionna de son poste afin de devenir le président social-démocrate du Parlement, afin de mieux contrôler la situation. En supportant Larsen, il accentua le fossé qui séparait les deux tendances au sein du Parti Socialiste Populaire. Démagogue, il flatta les qualités de parlementaire de Larsen, tandis qu'il attaquait les jeunes « sans expérience » et « utopiques ». Parallèlement, il ne cachait pas ses intentions: pas de collaboration d'égal à égal avec le nouveau parti, pas de « cabinet rouge ». Il déclara publiquement que le futur partenaire devrait se rallier à la totalité du programme de la social-démocratie. T1 faut souligner que bon nombre de minis-
NALE 37 tres sociaux-démocrates n'approuvèrent pas son attitude ultra-droitière; en fait, il représente dans son parti un petit groupe qui, lors des périodes d'opportunisme, a accaparé toute une série de privilèges qui n'ont pas été contestés par les capitalistes, mais qui le seront sans doute lorsque les socialistes seront au pouvoir. En un mot, il s'agit d'un exemple typique de ce que Lénine appelait « l'aristocratie ouvrière ».
Dans de telles circonstances, il apparut à beaucoup que la collaboration avec la social-démocratie coûterait très cher. De plus, l'aile gauche du nouveau parti s'opposait à l'héritage stalinien d'Aksel Larsen, c'est-à-dire ses méthodes bureaucra tiques et ses tendances au culte de la personnalité; tendances atténuées par le contexte danois mais qui ne manquaient pas d'exaspérer les éléments jeunes du parti. Mais la rupture de l'alliance devait se faire sur une question concrète de politique intérieure: le débat qui eut lieu à la fin de décembre 1967 au Parlement à propos de la situation économique. Le gouvernement proposa une motion importante que l'aile gauche des socialistes se refusa de voter car elle allait à l'encontre des intérêts de la classe ouvrière. La motion fut rejetée. Immédiatement des protestations venant à la fois de Larsen et de son groupe droitier ainsi que des sociaux-démocrates s'élevèrent contre ce groupe de gauche qui avait renversé un gouvernement « ouvrier »... (de telles aussi étrange que cela puisse paraitre, vinrent aussi des partis capitalistes). Le gouvernement décida immédiatement que des élections auraient lieu. Elections qui, constitutionnellement, n'étaient pas nécessaires puisqu'aucun vote de « défiance » n'avait été émis et que l'aile gauche qui avait repoussé la motion gouvernementale affirmait qu'elle ne voterait pas la « défiance» au gouvernement.
L'élection qui s'ensuivit fut une défaite pour le gouvernement « ouvrier ». La social-démocratie perdit huit sièges, tandis que le Parti Socialiste Populaire en perdait cinq. Le petit parti radical de son côté remportait une grande victoire et doublait sa représentation au Parlement (de 12 à 25). Son président, Baunsgard, homme d'affaires, directeur d'une maison de publicité à capital américain, fut désigné comme Premier ministre par son parti et par les deux autres partis bourgeois. Ce fut une tactique très habile de la part du Parti conservateur, le plus important des trois, que de renoncer au poste de Premier ministre et de le laisser aux radicaux. Pour ces derniers, il s'agissait d'un moment historique, puisque, pour la première fois depuis soixante ans, ils doivent collaborer avec leurs ennemis mortels, les conservateurs. C'est payer un prix élevé pour être libéré du socialisme. Car très certainement les radicaux perdront nombre de leurs sièges aux prochaines élections. De nombreux jeunes ont manifesté leur opposition à l'abandon de la politique anti-militariste et antiO.T.A.N. du parti, et des oppositions se dessinent en son sein. Baunsgard a d'ores et déjà assuré les Américains que la participation du pays à l'O.T.A.N. ne serait pas remise en question.
Une opposition au gouvernement se développe maintenant dans le pays à propos de cette attitude vis-à-vis des EtatsUnis. Un sentiment anti-américain, antiimpérialiste se renforce à propos de la guerre du Vietnam et de l'affaire du bombardier atomique qui s'est écrasé au Groenland, territoire danois.
Juste avant les élections, le Parti Socialiste Populaire (Folke Socialistisk Parti a tenu un congrès extraordinaire à la demande d'Aksel Larsen. La, T'aile droite qui le soutient obtint une faible majorité. L'aile gauche en arriva & la conclusion que, fort de cette majorité Larsen allait mener une politique de collaboration encore plus étroite avec la social-démocratie et qu'il allait tenter de maîtriser l'aile gauche de son parti. C'est alors que quelque chose d'inattendu se produisit, Lorsque Larsen acheva son discours, le porte-parole de la gauche se leva et dit : « Maintenant, nous quittons le Congrès ». Lui et ses partisans quittèrent immédiatement la salle, se réunirent dans une salle voisine et fondèrent un nouveau parti, le Venstre-Socialisterne (Parti de la Gauche Socialiste), le dotèrent d'un exécutif provisoire et prirent la décision de tenir leur premier congrès le plus tôt possible. Le nouveau parti a maintenant quatre sièges au Parlement. Son succès aux élections a été des plus surprenants; il avait à surmonter un grand nombre de handicaps: pas de presse, pas d'organisation et seulement trois semaines pour se faire connaître et mener la campagne électorale. Les quatre sièges obtenus sont allés aux camarades les plus dévoués à la cause du socialisme, trois d'entre eux sont des jeunes.
La progression vers le socialisme ne sera pas arrêtée par cet interlude bourgeois. Les communistes sont hors du Parlement, et il n'y a guère de perspectives pour eux d'y retourner dans un avenir prévisible, particulièrement depuis que le nouveau parti marxiste a pris leur relève dans la lutte pour le socialisme, le développement du marxisme, et la résolution des problèmes intérieurs du Dane. mark ‚tels que la question de la participation à l'O.T.A.N., la politique économique, la crise du logement et bien d'autres, le tout dans une perspective antistalinienne et d'indépendance vis-à-vis du Parti communiste de l'Union Soviétique. (Sur ce dernier point la position du nouveau parti est très semblable à celle du Parti communiste suédois).
Il apparait que le programme du nouveau parti est très proche de celui des trotskystes ; aussi la majorité d'entre eux sont-ils très actifs dans ses sections.
D'autre part, il est évident que le nouveau parti n'a pas encore gagné un appui suffisant dans les syndicats. Ses membres et sympathisants sont pour la plupart des jeunes intellectuels, des employés des services qui, ici comme dans de nombreux autres pays développés, sont à présent plus enclins que les ouvriers à des actions anti-capitalistes, telles que des actions contre la guerre du Vietnam, la dictature grecque, I'O.T.A.N. Ils sont généralement des soutiens de la révolution cubaine et sont attentifs à ce qui se passe en Chine ; plus généralement, ils suivent áe très près les problèmes du « Tiers. Monde ». Ils font de nombreuses actions communes avec les éléments de gauche des autres partis. Ils reprochent aux dirigeants du Venstre-Socialisterne le fait qu'ils aient attendu trop longtemps avant de rompre avec Aksel Larsen. Ce sont des chauds partisans d'une large démocratie au sein du parti et d'un strict contrôle des dirigeants.
Faire le bilan de ces développements politiques selon un point de vue marxiste est difficile. Il n'est pas aisé de comprendre le développement du mouvement socialiste de ces dix dernières années dans une société « d'abondance », et d'«Etatprovidence », telle que la société danoise.
Il est plus facile d'apprécier la frayeur petite bourgeoise en face de cette évolution, frayeur qui l'a amenée à retourner sa veste. Il ne s'agit pas là d'un phénomène historique nouveau; « un pas en avant, deux pas en arrière », c'est ainsi que Lénine l'appelait.
En dernière analyse, ce qui est positif dans cette évolution, c'est une clarification des objectifs socialistes, une position plus réaliste des forces de gauche, à la fois sur le plan idéologique et sur le plan organisationnel,
Cela prendra toute sa valeur lorsque se produira la prochaine poussée à gauche des masses ouvrières.