La Conférence préparatoire et consultative de Budapest a décidé la tenue d'une conférence internationale des partis communistes à Moscou pour la fin de l'année 1968. Péniblement, a donc été obtenue une décision de rassembler à huit annnées de distance une Conférence faisant suite à celle des 81 qui, unanime pour la façade, n'avait trouvé aucune solution au différend șino-soviétique qui couvait depuis plus de deux ans et qui, depuis lors, a pris des formes extraordinaires.
Pour rassembler le plus grand nombre de participants à Moscou, il a été décidé de ne mettre à l'ordre du jour qu'un seul point: la lutte anti-impérialiste, et de laisser de côté les problèmes « idéologiques ». Ainsi, de prime abord, chez les post-staliniens comme chez les sociauxdémocrates, la théorie est devenue superflue, à l'usage des jours de fête, sans rapports avec l'activité quotidienne. Mais, même si pour un instant on se plaçait sur ce plan, on doit constater que si comme l'a dit dans son intervention le délégué hongrois Momocsin, l'impérialisme a re cours à « une stratégie globale », la Conférence de Budapest n'était pas pressée de répondre à cette stratégie globale sinon par quelque chose d'analogue, pas même par une action d'ensemble. La guerre du Vietnam sévit depuis plusieurs années, au cours desquelles les partis communistes ont jusqu'à ces tout derniers mois eu comme mot d'ordre « la paix ». Ils en sont venus, enfin, peu avant la rencontre de Budapest à celui de la victoire du Vietnam. Mais que font-ils pour cela ? In Conférence de Budapest a envoyé un message de salutations au peuple vietnamien mais elle s'est bornée à cela. Ainsi on ne pouvait imposer quoi que ce soit à l'un quelconque des participants même pas une journée d'action internationale de solidarité. Pour prendre de telles décisions, il faut être tout simplement des étudiants américains ou des organisations de jeunes révolutionnaires qui n'ont pas d'allégeance envers Moscou ou envers un de ces partis communistes aujourd'hui apparemment si chatouilleux sur leur « indépendance » nationale. Nous ne pouvons savoir ce que pourra décider — si elle prend une décision -la prochaine conférence à Moscou pour 1e Vietnam, mais en attendant l'impérialisme continue à globale » au Vietnamiquer sa « stratégie
On a beau décider de mettre l'idéologie à la porte, elle fait irruption à sa façon, car toute action ou inaction repose en dernière analyse sur des conceptions générales. A vrai dire, présents et aussi absents, à l'exception des Cubains, à Budapest, étaient unis par une seule et même idéologie, celle du « socialisme dans un seul pays », du socialisme ou du communisme national, puisqu'une telle chose existe, bien que les mots jurent ensemble. Au-dessus de la classe ouvrière pour eux il y a la nation. A la place de « Prolétaires de tous les pays unissez-vous » nous nous trouvons en présence de la conception suivante : chaque parti national pour soi, pas de condamnation, pas de critique réciproque, la règle entre partis est celle de la souveraineté complète. Plus encore, la stricte égalité entre partis serait respectée, le parti de Saint-Marin (il en existe un) est l'égal du Parti d: l'Union Soviétique. Cette pseudo égalité est ainsi poussée au-delà même de la fiction diplomatique internationale des Nations Unies, où l'on introduit un aspect de la réalité des choses sous la forme du Conseil de sécurité et où, à l'occasion, on frappe sur la table avec son soulier (une manifestation ridicule, mais certainement pas aussi scandaleuse comme tant de votes soviétiques à l'O.N.U.). La notion qui est maintenant à la base des partis communistes officiels, celle qui s'exprime dans la pratique sous la forme de partis indépendants et égaux en droits (ô combien indépendants, ô combien égaux) est celle du « communisme national ». C'est une notion étrangère au marxisme, elle est à l'opposé de l'internationalisme prolétarien de Marx, de Lénine, de Trotsky, qui aspiraient à faire de l'Internationale l'organisation unique de la classe, de Rosa qui, après la faillite d'août 1914, voulait une Internationale dont les décisions seraient exécutoires par chaque section nationale sous peine d'exclusion.
Cette notion est évidemment l'exprestion idéologique des couches bureaucrati-
QUAT ques qui, dans chaque Etat ouvrier, voient leurs intérêts dans une stabilisation du statu quo, les préservant de toute perturbation révolutionnaire, et dans une progression très graduelle, sans à coups, de la société socialiste telle qu'elles la conçoivent, dans le cadre national qui est le leur. Evidemment, les abus de la bureaucratie soviétique - surtout du temps de Staline mais pas seulement du temps de Staline - ont renforcé ces tendances.
Voyons un peu comment les choses se sont passées à Budapest, en commençant par les absents qui ne se mesurent pas seulement au nombre des formations manquantes. D'abord les Chinois qui n'étaient pas venus à une Conférence qui, bien que s'en défendent les Soviétiques et leurs suiveurs les plus fidèles, était dirigée contre eux. Avec les Chinois et en comptant les Roumains, sur lesquels nous reviendrons plus loin, il manquait sept des quatorze partis au pouvoir : Cuba qui n'a que faire de la politique de « coexistence pacifique » et qui cherche à rassembler en Amérique latine de véritables forces révolutionnaires ; le Vietnam et la Corée du Nord qui n'avaient également aucun goût pour de telles palabres; les Yougoslaves qui ont été jadis si échaudés qu'ils ont juré qu'on ne les y reprendrait plus; les Albanais.
Ce n'était pas tout. Il faut aussi enregistrer l'absence du Parti communiste japonais ainsi que d'autres formations asiatiques, de sorte que la représentation de cette partie du monde était plutôt faible.
Enfin, si l'on ne veut pas tenir compte des petits groupes pro-chinois, il se posait le problème des pays où les partis communistes sont profondément divisés, où existent des groupes d'une force non-négligeable qui n'étaient pas admis. Dans cette catégorie, s'inscrivent : Israël où l'un des deux partis a soutenu la guerre d'Israël contre les Arabes; la Grèce où à la veille de la Conférence s'est produite une scission presque à parts égales dans la direction, la majorité étant soutenue par Moscou la minorité ayant reçu l'hospitalité de la Roumanie et... l'appui de IE.D.A.; et l'Inde ,où le parti communiste de gauche est plus fort que celui qui était représenté par Dange à Budapest. Ce cas doit passablement embarrasser les bureaucrates, puisque même des des suiveurs aussi inconditionnels que ceux du P.C.F. ont déclaré ne savoir que penser à ce sujet.
Il faut également relever un fait qui a d paraître minime en soi, la presse bourgeoise ne lui ayant accordé aucune im• portance, mais qui n'est pas sans intérêt. Au vote ,il y a eu une abstention, celle de Vergès, du Parti communiste de la Réunion. S'abstenir, dans de telles conditions s'apparente à faire de l'opposition. Les motifs de cette abstention ne sont pas connues. Cependant, de certaines interventions de Vergès en France lors de manifestations anti-impérialistes, il est possible de penser que ses positions sont assez proches de celles des Vietnamiens ou des Coréens. Il est évident que, d'une façon générale, Vergés pose quelques problèmes au P.C.F., car dans son pays où il s'oppose violemment à l'impérialisme français, représenté là-bas par Debré lui-même, il est l'objet d'une répression incessante et le P.C.F. ne peut pas ne pas prendre sa défense.
Le communiqué final de la conférence a trouvé le moyen de ne pas contenir un mot sur le départ des Roumains. Comme s'il n'y avait rien eu, comme si la délégation roumaine n'avait pas existé.
« L'incident roumain », pour reprendre l'ineffable expression de l'Humanité marque à lui seul l'échec de la conférence. La venue des Roumains avait été considérée comme un succès pour les Soviétiques ; il faut donc logiquement conclure que leur départ est un échec. Les partisans des Soviétiques laissent entendre que les Roumains étaient venus avec l'intention de trouver un prétexte pour rompre, tandis que les Roumains déclarent que les promesses qui leur avaient été faites pour les décider à se rendre à la conférence n'ont pas été tenues. Nous ne disposons d'aucun élément pour nous faire une opinion définitive sur ce point, cependant nous croyons plutôt la version roumaine, car nous ne voyons pas l'intérêt des Roumains à préparer un scandale qui ne peut servir leurs relations étatiques avec les Soviétiques. Par contre, l'intervention du Syrien Bagdache est tout à fait dans les habitudes de ce stalinien de vieille date. Les Roumains étant pratiquement isolés et subissant le poids de la Conférence, Souslov a dû juger qu'une petite pression supplémentaire, s'exerçant à propos du point le plus faible des Roumains, de. vait être tentée pour les remettre davantage dans la ligne. Le délégué roumain sur place n'a-t-il pas cédé un moment à la pression de la Conférence, et n'a-t-il pas fallu des instructions de Bucarest pour qu'il y résiste ?
Après le départ des Roumains, on a vil la conférence un peu désemparée, du moins certaines délégations — l'italienne qui se montra d'ailleurs en recul par rapport aux manifestations du P.C. italien de quelques années auparavant -chercher à rester davantage dans le plus grand vague et insister pour que la prochaine conférence, à Moscou n'ait aucun pouvoir effectif.
Formellement, à Budapest comme plus tard à Moscou, les interventions ne doivent pas contenir d'ingérences dans la politique respective des partis nationaux, politique qui ne relèverait que de chacun d'eux seul. La règle a évidemment souftert quelques exceptions, non seulement avec intervention de Bagdache, mais aussi à l'égard des Chinois. Il est vrai que, pour respecter la fiction, on ne dit pas « le P.C. chinois » mais le « groupe Mao ». En outre, il est des manières de faire la critique qui ne sont pas possibles à tous. Les Hongrois ont pu constater que l'article écrit par leur représentant pour la tenue de cette conférence fut reproduit dans la Pravda dans une traduction qui, sur des points essentiels, disait le contraire du texte hongrois.
Mais cette règle de non ingérence, si caractéristique du « communisme national », témoigne de la vanité des conférences internationales de ce genre. Ne rien dire l'un sur l'autre, ne pas aborder de sujets ou de thèmes susceptibles de soulever des désaccords, ne rien dire qui puisse offusquer les présents et même les absents ,renoncer à la polémique, n'eston pas dans un monde semblable à celui que raillait Figaro :
« Pourvu que je ne parle en mes écrits, ni de l'autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l'Opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous l'inspection de deux ou trois censeurs. »
De telles rencontres internationales ne servent à rien, pas plus que les conférences internationales des partis sociaux-démocrates. Quand l'Internationale communiste fit sienne la conception du « socialisme dans un seul pays », Trotsky lui prédit qu'en poursuivant sur cette voie, elle se désintégrerait et que ses sections évolueraient vers la social-démocratie. L'Internationale communiste ne tarda pas à périr. L'évolution des Partis communistes fut plus lente et plus compliquée qu'on aurait pu le penser à l'époque. Mais la tendance fondamentale prédite par Trotsky s'est vérifiée. Et c'est pourquoi, loin de voir se rétablir « l'unité » des partis communistes actuels, nous assisterons tis communistes à une désintégration accentuée avec le temps. D'ores et déjà on peut se demander sérieusement lequel des partis présents à Budapest ne sera pas là dans quelques mois à Moscou.
La Conférence s'était à peine terminée sur un vide que quelques-uns des partis présents ont eu affaire à des problèmes
NALE 41 réels qui, au fond, touchent aussi à cette question du « communisme national ». C'est à Prague et à Varsovie que ces problèmes se sont fait sentir avec le plus d'acuité. Les bureaucrates dans leur rencontre ne se critiquent pas entre eux, mais dans leurs pays respectifs ils ne peuvent échapper à la critique des masses, à commencer par la critique de cette partie particulièrement sensible et ardente de la société, la jeunesse estudiantine Au moment où nous écrivons, les crises n'en sont qu'à leurs tout débuts. A Prague la quasi unanimité s'est faite contre Novotny qui a été forcé de plier bagage. Mais combien de temps durera cette unanimité une fois Novotny disparu, quand les technocrates à la Sik voudront appliquer une politique économique contre les conséquences de laquelle les ouvriers s'opposeront ? En Pologne, la répression pourra-t-elle venir à bout des forces qui n'ont pas oublié l'Octobre 1956 ? On fait appel aux ouvriers contre les étudiants, Mais à Wroclaw les « vrais » ouvriers ont fait savoir aux étudiants qu'ils étaient à leurs côtés. Gomulka comprend mieux que Moczar le danger à vouloir trop tirer sur la corde, mais même l'habileté d'un Gomulka suffirat-elle à endiguer la nouvelle montée des aspirations démocratiques qui se manifeste en U.R.S.S. et dans tous les Etats ouvriers d'Europe orientale à des degrés différents et sous des formes diverses ?
Ces aspirations ne sont pas ouverte• ment dirigées contre le « communisme national », dans certains cas même c'est à partir d'un certain sentiment national qu'elles s'expriment. L'exemple de Varsovie où le point de départ de la crise a été fourni par l'interdiction de la pièce de Mickiewicz Les Aieux pourrait même faire penser à un renforcement du « communisme national ». Mais là où il s'agit d'aspiration populaires démocratiques, contre le régime de monolithisme bureaucratique, ces aspirations, indépendamment de la forme même qu'elles prennent au départ, parce que pro-socialistes et antibureaucratiques tendent vers l'internationalisme prolétarien. A Prague, les étudiants manifestaient à la fois contre Novotny et pour le Vietnam. Les étudiants polonais proclamaient dans une de leurs résolutions « le soutien au système socialiste, la solidarité avec tous les mouvements progressistes dans le monde, avec la lutte du peuple vietnamien, avec la lutte des étudiants et des intellectuels tchèques, slovaques, russes, et également avec les mouvements des jeunes communistes des pays occidentaux » Ce n'est certainement pas aux bureaucrates les moins âgés des partis représentés à Budapest qu'ils pensaient mais aux jeunes non-conformistes de Ber-
INTERNATIONALE ln, Londres, Rome, Tokyo, Paris, aux jeunes étudiants américains.
Le « communisme national » est désormais en déclin. Au lieu de succès de parades, il a plutôt à offrir des tristes exemple à la Sejna. L'internationalisme prolétarien se reconstruit à l'échelle de masse dans les luttes pour la victoire de la révolution vietnamienne. Il trouvera son entière expression théoirque et politique dans la IV° Internationale.
Le 28 mars 1968.
Cet article était terminé quand on a annoncé la tenue de la conférence de Dresde, par la publication d'un communiqué officiel. Dresde est à sa façon la confirmation de tout ce que nous disions de Budapest, mais par son contraire. Dresde a été convoqué aussi rapidement que Budapest a été retardé. Dresde a fourni un communiqué officiel, et il n'a pas été question des conférences de presse plus ou moins insipides des délégués comme à Budapest. Dresde a vu les « huiles » à la Brejnev et Kossyguine, et non les idéologues à la Marchais ou autres, de Budapest. Dans cette dernière ville, il n'était question que d' « indépendance nationale », de « non ingérence » dans les affaires spécifiques de chaque parti. A Dresde, la principale question, la seule, à l'ordre du jour était la situation en Tchécoslovaquie, et il est évident qu'un avertissement a été donné aux successeurs de Novotny : jusque là et pas plus loin. Il est vrai qu'il ne s'agissait pas d'aider les Vietnamiens à vaincre l'impérialisme yankee afin de pouvoir « coexister pacifiquement » avec ce dernier. Il s'agissait d'endiguer, de réprimer éventuellement, les aspirations aux libertés démocratiques et les mouvements antibureaucratiques dans les Etats ouvriers.