Dans le programme du P.C.U.S. adopté au XXII• Congrès de ce parti, la bureaucratie soviétique a codifié une nouvelle et importante révision du marxisme, une thèse selon laquelle il peut exister des Etats ni bourgeois ni ouvriers, des « Etats de démocratie nationale », qui, sans aller directement dans la voie de la construction du socialisme, prendraient néanmoins un « développement non-capitaliste '». Variante nouvelle de la théorie de la révolution par étapes, d'essence menchevique, cette thèse voulait faire croire qu'il était possible d'infliger une défaite définitive à l'impérialisme et aux classes sociales liées à lui dans des pays semicoloniaux, sans l'établissement de la dictature du prolétariat s'appuyant sur la paysannerie pauvre.
La vie a infligé de cruels démentis à cette théorie révisionniste. Quelques-uns des gouvernements d'Etats qui avaient été habituellement cités comme les prototypes de « démocratie nationale » ont
Dans un article paru dans la Pravda du 3 janvier 1968, le professeur R. Uljanovsky distingue « trois groupes principaux des jeunes Etats nationaux » :
• « A la tête des pays du premier groupe ,il y a la bourgeoisie nationale, seule ou en alliance avec des semi-féodaux, quelquefois même avec les propriétaires fonciers et les capitalistes ». Notons au passage la distinction pour le moins bizarre de la « bourgeoisie nationale » et des « capitalistes », considérés comme une catégorie à part, Sans doute y a-t-il dans l'étrange marxisme du professeur Uljanovsky non seulement une « voie de développement non-capitaliste », mais encore une bourgeoisie non-capitaliste. Notons aussi que, selon cet auteur, « la bourgeoisie nationale occupe en gros des positions anti-colonialistes dans ces pays ». Il s'agit surtout, d'après lui, de pays de l'Asie orientale et du sud-est, des pays du Moyen-Orient et de « quelques pays du Maghreb ». Les masses en savent quelque chose, des positions anti-colonialistes » de été éliminés sans la moindre réaction populaire et remplacés par des gouvernements dont la servilité à l'égard de l'impérialisme ne iait pas de doute : il suffit de rappeler les cas du Ghana et de l'Indonésie. Une série de coups d'Etat militaires ont renforcé l'emprise du néo-colonialisme sur une grande partie de l'Afrique. En Amérique latine également, la nature semicoloniale de tous les gouvernements bourgeois, qu'ils soient « constitutionnels » comme au Chili ou ouvertement dictatoriaux comme en Argentine ou au Brésil, a été fortement accentuée. L'Etat de « démocratie nationale » reste plus que jamais une chimère et un mirage.
Aussi, des théoriciens de la bureaucratie se sont-ils efforcés de sauver des ruines de cette conception ce qu'il est encore possible d'en sauver, en se repliant sur des positions de défense «préparées à l'avance ». Cela n'évite ni de nouvelles contradictions ni la rechute dans de nouvelles révisions des principes du marxisme. Hassan II, de Bourguiba et du Shah de Perse.
2° un deuxième groupe de pays - parmi lesquels Uljonovsky classe surtout « un important nombre de pays africains » n'a pas encore « une voie de développement définitivement déterminée ». Cela correspondrait avant tout au fait que ces pays ne possèdent qu'une « structure de classe peu développée ». On se demande ce qu'il faut à Uljanovsky, pour découvrir la voie de développement choisie par Hauphouet-Boigny ou Mobutu.
3° Finalement, un troisième groupe de pays est composé de ceux « qui se sont engagés sur la voie du développement non-capitaliste vers le socialisme ». Parmi ces pays Uljanovsky classe la République Arabe Unie, l'Algérie, la Syrie, la Birmanie, le Mali, la Guinée et le Congo-Brazzaville. Signalons au passage la formule étrangement pléonastique : « Voie de développement non-capitaliste vers le socialisme ». Le développement vers le socialisme pourrait-il être autre que non-capi-
TROIS GROUPES D'ETATS NATIONAUX?
TROIS GROUPES D'ETATS NATIONAUX?
INTERNATIONALE taliste ? Derrière l'embarras du style se cache . la tentative de sauver les restes de « Etat de démocratie nationale », en lui donnant un contenu quelque peu nouveau.
Les critères utilisés par Uljanovsky pour opérer cette division en trois groupes sont extrêmement vagues et imprécis. D'une part, il s'appuie avant tout sur l'attitude à l'égard de l'impérialisme... tout en affirmant que même les gouvernements les plus réactionnaires occupent en gros des positions anti-colonialistes (cette formule remplit, elle aussi, une fonction précise : elle doit justifier l'aide économique et militaire que la bureaucratie soviétique continue à apporter à des gouvernements ultra-réactionnaires, sous prétexte que ces gouvernements sont « anti-colonialistes »). D'autre part, il est obligé de constater que tous les trois groupes de pays restent sous la coupe de l'impérialisme: « La plupart des pays d'Asie et d'Afrique qui ont acquis leur indépendance, y compris ceux qui se sont engagés sur la voie non capitaliste, restent étroitement liés à l'économie capitaliste mondiale ». «Etroitement liés » est évidemment un euphémisme : il s'agit de liens de subordination.. Faire abstraction de ces liens de subordination pour définir la nature de l'Etat et du gouvernement, c'est commettre une faute méthodologique et théorique grossière. Si la chute de Nkrumah n'est pas sans rap port avec les fluctuations du prix du cacao, peut-on sérieusement affirmer qu'avant cette chute le Ghana, économiquement dépendant des trusts du chocolat et de leurs alliés, était engagé dans une « voie de développement non capitaliste »? Et que dire de l'économie de la Guinée, étroitement dépendant trust français Péchiney? Un Etat peut-il être non-capitaliste » alors que son éco nomie est dominée par le Capital?
Il ne s'agit d'ailleurs pas seulement de l'économie mais encore de cet autre facteur-clé de l'Etat qu'est l'armée. Uljanovsky formule l'idée que voici :
« Au cours des dix à quinze dernières années, il y a eu un changement de régime politique dans une série de pays devenus libres. La cause en était que les masses populaires, les travailleurs, qui ont fait les sacrifices majeurs dans la lutte contre l'impérialisme, n'ont pas été libérés de l'exploitation et de la misère, et n'ont pas connu une amélioration sensible de leur sort. »
On pourrait, à la rigueur, appliquer cette définition à la révolution égyptienne et syrienne ; même dans ce cas, elle exigerait beaucoup de mises au point et de réserves. Mais que dire des multiples coups d'Etat militaires qui se sont produits en Asie et en Afrique? Ils n'ont apparemment aucune place dans le schéma d'Uljanovsky ; ils ne méritent aucune attention, parce qu'ils ne cadrent pas avec l'analyse du programme du P.C.U.S. ! Uljanovsky définit le « nouveau front national » qui serait arrivé au pouvoir dans les pays gouvernés par la « démocratie nationale » comme composé de « parties importantes de la paysannerie, de la petite bourgeoisie urbaine, de l'intelligentsia patriotique et des milieux patriotiques de l'armée » Le malheur, c'est que ces « milieux patriotiques de l'armée » ont été les principaux instruments des coups d'Etat de droite qui ont eu lieu au Ghana, en Algérie, en Indonésie et dans plusieurs pays d'Afrique noire.
Ali Yata, le dirigeant du PC marocain définit le rôle de ces putschs militaires de manière autrement précise que le professeur Uljanovsky :
« Finalement, partout où des putschs se sont produits, c'est l'armée qui a pris le pouvoir. L'armée n'a pas joué partout le même rôle, mais le processus de pourrissement de l'armée est souvent identique. Ces armées étaient insuffisamment liées aux masses populaires et mal contrôlées par lEtat ; dans ses rangs servaient beaucoup d'éléments autochtones qui avaient servi dans les anciennes armées coloniales. Un grand nombre de leurs officiers étaient éduqués dans les académies militaires de l'impérialisme et restaient sous une forte influence des conseillers techniques occidentaux... En conclusion on peut dire que les putschs militaires ont élargi les possibilités tion du néo-colonialisme en Afrique.» (Ali Yata : « Le néo-colonialisme en Afrique », in : Gerhard Lieber : « Nationale und soziale Revolution in Afrika », Berlin, 1967, p. 140).
Ajoutons que ces armées néo-colonialistes disposent d'importants privilèges matériels et que l'impérialisme leur accorde d'importantes aides financières et techniques (1). Par leur structure et la composition sociale du corps des officiers, par leur place dans la société, ces armées sont liées à un système de classe dé-
(1) Le Sunday Times de Londres (19 novembre 1967), signale que le gouvernement « démocratique national » de Birmanie reçoit aujourd'hui une aide importante des impérialismes japonais, ouestallemand et américain. Des « armes hautement compliquées, expérimentées dans la guerre du Vietnam » sont amenées en masse en Birmanie par des jets de la United States Air Force. Et Ulianovsky voudrait nous faire croire qu'un gouvernement ainsi armé par l'impérialisme a choisi « définitivement » la voie du « développement non-capitaliste».
LEME terminé et, du même fait, à un système de propriété. Il est aberrant, dans ces conditions, de les supposer capables de
STRUCTURE ECONOMIQUE
Le principal argument utilisé par Uljanovsky pour démontrer le « développement non-capitaliste » dans certains pays ayant accédé à l'indépendance politique, voire le caractère progressiste de leurs gouvernements, c'est « le développement à un rythme plus ou moins rapide du secteur étatique, tant pour assurer la croissance des forces productives que pour limiter [!] ou remplacer les entrepreneurs capitalistes privés ».
C'est une confusion particulièrement particulièrement dangereuse et qui a désorienté une génération entière de communistes, notamment en Inde et au Mexique, parce qu'on mélange deux phénomènes d'apparence analogue, mais en realite diamétralement opposés les uns aux autres quant à leurs effets socio-économiques à long terme. Dans un cas, il y a la création d'une infrastructure industrielle par l'Etat qui peut comprendre également un secteur nationalisé important de l'industrie lourde. Il s'agit là non pas d'un développement qui tend à limiter mais au contraire à stimuler l'accumulation primitive du capital privé, et qui apparait donc comme une énorme entreprise de subvention à la bourgeoisie naissante. Peu importe si cette accumulation primitive s'effectue « légalement » ou « illégalement » (par la corruption, le vol, l'appropriation de kiens « nationaux », etc.). L'histoire de la même accumulation primitive en Europe occidentale, en Europe centrale ou au Japon foisonne de phénomènes analogues. Des pays comme le Brésil, le Nigéria, l'Iran, apportent d'innombrables exemples pratiques de . cette accumulation primitive de capitaux privés grâce à l'extension du secteur étatique dans l'économie. En Indonésie et en Birmanie, ce sont précisément les officiers « patriotiques » qui incarnent ce processus de constitution de la « bourgeoisie bureaucratique ».
Dans l'autre cas, il y a l'expropriation de la bourgeoisie et l'avènement d'un mode de production qui rend impossible l'accumulation primitive de capitaux privés, sauf dans des proportions extrêmement limitées. L'extension du « secteur étatique » exprime alors non pas un besoin objectif de la bourgeoisie mais au contraire le renversement de son pouvoir politique et social. Dans ce cas, et dans ce cas seulement, le pouvoir est passé définitivement d'une classe à une autre.
En présence d'une véritable révolution, il est quelquefois difficile de définir le point auquel celle-ci est parvenue et si les devenir des facteurs de développement « non-capitaliste » ou même « socialiste » (2). ET STRUCTURE SOCIALE mesures d'« étatisation » prises correspondent à la défaite de la bourgeoisie ou à des mesures d'auto-défense de celleci. Mais lorsqu'il s'agit de mesures prises à froid par des gouvernements bourgeois, le doule n'est évidemment pas permis.
Mieux que ce qui se passe dans le secteur industriel - de toute façon fort faible sinon insignifiant dans de nombreux pays semi-coloniaux - l'évolution des rapports de propriété à la campagne est un indice clair de la nature de classe du régime. Dans presque tous les pays semi-coloniaux, la propriété foncière reste la forme principale de la propriété des classes dominantes ; même la jeune bourgeoisie industrielle tent à investir une partie importante de ses profits dans l'achat de terres. Aussi longtemps qu'une révolution agraire n'a pas fermé définitivement la porte à la constitution de la propriété privée du sol, supprimé les propriétaires fonciers et l'exploitation des paysans par les usuriers et les gros marchands, nous restons en présence d'un Etat bourgeois.
Le fait qu'en Egypte et en Birmanie, où les nationalisations ont été si radicales dans le domaine de l'industrie et du commerce de gros, on n'ait pas supprimé la propriété foncière des gros propriétaires, Tachat đó ta 1 on n'ait pas aboli la vente et l'achat des terres, on n'ait pas supprimé en fait l'achat de la force de travail (en Birmanie, un décret l'interdit dans les rizières, mais cela a simplement provoqué une reconversion partielle des cultures par les propriétaires fonciers), est un indice plus important de la nature sociale de l'Etat que mille spéculations sur la nature « anti-impérialiste » des gouvernements en question.
Uljanovsky mentionne à peine ces problèmes brûlants et se garde bien de les analyser en profondeur. Son analyse reste purement superficielle et formelle, passant à côté des questions élémentaires du point de vue marxiste, à savoir les rapports de production, le mode de production et le système socio-économique avec lequel nous sommes confrontés.
(2) Après la défaite de l'Egypte dans la guerre de juin 1967, Nasser lui-même a dû dénoncer le caractère profondément conservateur et parasitaire de la « caste des officiers ». Il se place ainsi à la gauche de ces lamentables pseudomarxistes qui remplaçaient l'analyse sociale de cette caste par des étiquettes politico-morales, « patriotique » ou « pro- gressiste ».
« FRONTS NATIONAUX » ET NATURE DE CLASSE DE L'ETAT
La confusion arrive à son comble quand Uljanovsky s'efforce de définir la nature sociale des gouvernements et de leur politique dans les pays nouvellement indépendants. « La bourgeoisie nationale mène la politique de l'Etat dans la plupart des pays ayant accédé à l'indépendance dans ses propres intérêts de classe ». Voilà une première constatation correcte bien qu'incomplète, car Uljanovsky rencontre les plus grandes difficultés pour définir quels sont exactement ces intérêts de classe de la « bourgeoisie nationale ». D'après lui, elle désire « consolider l'indépendance nationale », acquérir l'indépendance économique, mais maintenir en même temps « l'ordre social bourgeois ». Uljanovsky définit les intérêts particuliers de la bourgeoisie nationale exelusivement par rapport à l'impérialisme et jamais par rapport aux masses laborieuses. Cette bourgeoisie est bien capable « de poursuivre pendant un certain temps la lutte contre l'impérialisme pour l'indépendance économique [sic] » ; mais à la longue elle tend vers la conclusion de compromis avec lui. Que cette même bourgeoisie exploite férocement les prolétaires, ligote les syndicats, impose des salaires de famine, participe de manière croissante à l'exploitation des paysans, voilà ce qui semble laisser froid ce marxiste décidément étrange.
Mais, heureusement, la bourgeoisie nationale n'est pas tout-puissante. Car « les forces progressistes de ces pays l'ont compris: afin de donner satisfaction aux masses laborieuses, afin de réaliser les transformations nécessaires pour elles et de manifester également dans le domaine social les tendances révolutionnaires de la lutte nationale, il faut une direction politique proche du peuple [sic], qui s'appuie sur un bloc social très large ». La bourgeoisie nationale doit-elle participer à ce bloc ? Ecoutons les explications embarrassées de notre auteur :
« A l'époque de la lutte contre le régime colonial, la bourgeoisie nationale a souvent dirigé cette lutte. A l'étape actuelle de la iutte de libération nationale, elle manifeste déjà dans de nombreux pays son incapacité à accomplir plus longtemps cette tâche. Mais cela ne veut évidemment pas dire qu'elle ait cessé partout à participer à la lutte anti-impérialiste, et qu'elle ait de ce fait perdu son importance de force anti-impérialiste. Certaines couches de la bourgeoisie, en premier lieu la bourgeoisie moyenne non monopoliste, qui ont à souffrir de la domination du capital étranger continuent à participer à la lutte et y participeront encore à l'avenir ».
La bourgeoisie nationale, qui détient le pouvoir, poursuit la lutte pour l'indépendance économique, mais malgré cela l'économie continue à être dominée par le capital étranger. Elle n'est plus capable d'accomplir cette tâche de libération économique, mais elle y participe encore, et y participera encore à l'avenir : voilà toute la « sagesse » misérable que les néo-khrouchtchéviens ont à offrir sur ce sujet capital pour un milliard et demi d'êtres humains !
La réalité est tout à fait différente. Dans la plupart des pays coloniaux qui ont accédé à l'indépendance, celle-ci a été octroyée par l'impérialisme pour maintenir l'exploitation impérialiste. Les gouvernements semi-coloniaux au pouvoir gèrent l'économie dans ce sens précis. « L'aide » qu'ils reçoivent des anciennes métropoles, des impérialismes américain et ouest-allemand, tend à les lier plus étroitement aux trusts étrangers qui les exploitent. Même pour un pays comme l'Inde, le degré d'indépendance économique ne s'est pas accru mais a fortement diminué depuis dix ans. Son intégration dans le système impérialiste mondial s'accentua d'année en année. La bourgeoisie « nationale » n'a nul intérêt à lutter contre cette intégration. Ce qu'elle désire, c'est obtenir une part plus grande du gâteau. Ses disputes avec le capital international se circonscrivent à cet objectif, non à une quelconque « indépendance économique ».
La petite bourgeoisie nationaliste qui, elle, cherche sincèrement à compléter l'indépendance politique formelle par une indépendance économique, se voit obligée d'entamer une lutte combinée contre l'impérialisme et contre la bourgeoisie « nationale ». Mais elle hésite entre les deux forces fondamentales de la société, le Capital d'une part et le Travail de l'autre. Elle est prête à des mobilisations limitées des masses contre l'impérialisme et la réaction indigène, mais craint toute mobilisation pius large de peur d'ébranler « l'ordre » et de se voir débordée par les masses. Oscillant sans cesse entre l'impérialisme et la révolution, elle démobilise et décourage les masses, notamment en refusant de leur accorder le droit à une organisation autonome,
Men décevant leurs revendications, en refusant d'installer un pouvoir fondé sur les masses laborieuses organisées. Là où la petite bourgeoisie nationaliste exerce le pouvoir - dans le cadre d'un Etat qui reste bourgeois - grâce à une poussée initiale des masses, elle finit par s'isoler de celles-ci et devenir prisonnière de l'appareil d'Etat bourgeois. Celui-ci s débarrasse ensuite d'elle le moment venu. C'est ce qui est arrivé avec Nkrumah au Ghana et Ben Bella en Algérie.
Les théoriciens du PC chinois, qui détendent la même théorie menchevique du « front national », y compris avec la bourgeoisie « nationale » ou du moins avec des fractions de celle-ci, se situent à la gauche ces khrouchtchéviens dans la mesure où ils insistent sur le rôle dirigeant que le prolétariat et son parti doivent jouer au sein de ce « front ». Mais la confusion dangereuse qu'ils continuent à maintenir concerne la nature de l'appareil d'Etat issu de l'indépendance par rapport, aux anciennes puissances coloniales (3). Il n'y a que deux possibilités : soit un appareil d'Etat bourgeois, soit un appareil d'Etat ouvrier. Lorsqu'il y a dualité de pouvoir - notamment dans des cas de guerre civile — les deux pouvoirs peuvent se faire face sur le même territoire. Mais lorsqu'il y a gouvernement de coalition, il n'y a pas, comme le croyait l'infortuné Aidit, un pouvoir mi-bourgeois mi-populaire. Il y a un pouvoir bourgeois (comme en Indonésie), dont des révolutionnaires sont prisonniers, même iorsqu'ils s'appellent « communistes » et « marxistes-léninistes », ou un pouvoir ouvrier (au sein duquel quelques bourgeois peuvent tout au plus servir d'hommes ce paille).
La conception de «l'Etat de démocratie nationale» implique en réalité l'illusion qu'on peut glisser imperceptiblement d'un Etat bourgeois à un Etat ouvrier, en modifiant petit à petit le dosage des forces « progressistes » au sein des « coa-
(3) Dans son livre Démocratie nouvelle, Mao Tse-toung avait lui aussi affirmé que la « République de démocratie nouvelle « qu'il fallait créer en Chine et dans les pays coloniaux et semi-coloniaux « diffère de la république socialiste du type soviétique sous la dictature du prolétariat ». Il affirmait qu'il pouvait y avoir trois types d'Etat: les républiques de dictature bourgeoise ; les républiques de dictature prolétarienne ; et « troisièmement, les république de la dictature exercée en commun par plusieurs classes révolutionnaires » (in: Mao Tse-toung: « Ecrits choisis en trois volumes », II, Petite collection Maspero, p. 90-91). C'est en s'appuyant sur cette idée confuse que l'infortuné Aïdit a élaboré sa conception de l'Etat indonésien ayant une « double nature », reflétant la « coalition » des forces révolutionnaires indonésiennes (c'està-dire la coalition de la bourgeoisie « nationale » et du prolétariat). A la défense de Mao, on doit cependant ajouter qu'il faudrait faire ce qu'il a fait et non ce qu'il a dit. Car l'Etat qu'il a fondé en 1949 était bel et bien une dictature du prolétariat, et non une quelcongue « troisième forme d'Etat », ni bourgeoise ni prolétarienne.
NALE 47 litions » et ues « fronts » et conquérir ainsi le pouvoir au sein de l'Etat bourgeois « bastion par bastion ». C'est là que se révèle la nature profondément reformiste de la conception khrouchtchévienne, et ses liens avec le révisionnisme bernsteinien et social-démocrate classique. On en trouve le reflet dans le passage que voici de l'article du professeur Uljanovsky :
« Si l'on examine attentivement le programme socio-économique des démocrates révolutionnaires ou nationaux, on peut constater les ceractéristiques que voici... Le capital étranger est nationalisé. Les positions économiques et politiques de la bourgeoisie indigène sont sapées [sic]. On crée des structures politiques caractérisées par un parti unique, qui exer cent une dictature révolutionnaire antiimpérialiste. D'importantes réformes populaires sont réalisées dans le domaine de la législation du travail, ainsi que dans le domaine de l'agriculture, qui vont plus loin [!l que dans les autres pays ayant accédé à l'indépendance. Ces transformations sapent [!] la grande propriété et la propriété étrangère du sol bien que, dans certains pays, il n'y ait pas eu des réformes agraires conséquentes. On met le cap sur le développement de l'industrie. On applique une politique étrangère progressiste... ».
Ce qui est frappant dans cette citation, c'est qu'elle s'applique pratiquement à la lettre à l'évolution de l'Indonésie, qui a conduit au coup d'Etat des généraux réactionnaires. Le malheur, c'est qu'un pouvoir « sapé » de la bourgeoisie et des propriétaires fonciers est une catégorie non marxiste, inexistante. Ou il y a un pouvoir bourgeois renversé, ou il y a un pouvoir bourgeois menacé mais qui subsiste. Justement, dans ce dernier cas, il va se céfendre bec et ongles. Cette réaction est inévitable, aussi longtemps qu'on n'a pas renversé ce pouvoir bourgeois. Pour ne pas avoir retenu ces enseignements élémentaires, les communistes indonésiens, irakiens, guatémaltèques d'autres encore ont subi des défaites sanglantes.
Le seul Parti communiste d'origine stalinienne - nous ne mentionnons évidemment pas le Parti communiste cubain qui a d'autres origines - qui a partiellement tiré les conclusions correctes de cette expérience longue et sanglante de la révolution coloniale est le Parti du Travail du Vietnam. D'un discours que son secrétaire Le-Duan a prononcé en décembre 1963, nous pensons extraire le passage que voici :
« Lénine a enseigné que dans les pays qui n'ont pas encore accompli leur révolution bourgeoise, la classe ouvrière ne doit pas laisser à la bourgeoisie la direc
INTERNATIONALE tion de la paysannerie dans la révolution bourgeoise, mais, par contre, lui disputer cette direction, afin d'accomplir avec la paysannerie la révolution bourgeoise, brisant la domination féodale. Mais la classe ouvrière ne doit pas s'arrêter là, dans l'attente d'un développement pacifique du capitalisme, érigeant une grande muraille entre la révolution bourgeoise et la révolution sociale ; elle se doit par contre de promouvoir le mouvement révolutionnaire de façon permanente, en accomplissant, en collaboration avec les paysans pauvres, la révolution socialiste. »
Et encore :
« Dans sa nature, le courant révolutionnaire actuel en Asie, en Afrique, et en Amérique latine est un courant révolutionnaire démocratique bourgeois, avec un contenu national et démocratique. Mais de par le fait qu'il se produit dans une époque de révolution prolétarienne mondiale, où plus d'un milliard d'hommes ont remporté leur victoire de révolution prolétarienne, ce courant est fort capable de se transformer en un courant de révolution permanente, de se transformer en révolution socialiste, sautant par-dessus revolution sals, sautant par-dessus l'étape du développement capitaliste. »
(N° 2, 1964 de Hoc-Tap (« Education »), revue théorique et politique du Parti du Travail du Vietnam).
Malgré leurs attaques occasionnelles con- Malgre leurs attaques occasionnelles contre Trotsky et les trotskystes, les communistes vietnamiens font du trotskysme comme M. Jourdain faisait de la prose ; comme le faisaient Fidel Castro et Che Guevara en 1959, quand ils accomplissaient en pratique la révolution dans leur pays. Aux antipodes de cette conception à la fois scientifique et réaliste de la révolution à notre époque dans les pays soumis au néo-colonialisme, il y a la conception menchevique, stalinienne, khrouchtchévienne et néo-khrouchtchévienne, telle qu'elle ressort par exemple du rapport soumis au XV• Congrès du Parti communiste du Mexique. Nous y lisons :
« ...les processus révolutionnaires qui se déroulent dans les pays coloniaux et semicoloniaux, dont l'objectif est la conquête de l'indépendance nationale, la création d'un Etat national et le développement d'une économie propre, processus où la bourgeoisie nationale a un certain rôle à jouer parmi les forces motrices de la révolution et ou les formes que revêt la collaboration de toutes les forces nationales sont celles de l'union nationale. D'autre part, ces pays se trouvent placés devant l'alternative: développement capitaliste ou développement non-capitaliste. » («La Nouvelle Revue Internationale, n° de janvier 1968, p. 161).
L'auteur de l'article d'où nous tirons cette citation du rapport au XVe Congrès du PC mexicain, y rajoute d'ailleurs, en parlant du « rôle fondamental » que la bourgeoisie nationale jouait dans « la révolution démocratique de libération nationale ». Le fait qu'à son XV• Congrès, le PC du Mexique a fait un timide tournant à gauche, a déclaré que le but de la révolution mexicaine n'est plus seulement le renversement de la domination économique néo-colonialiste de l'impérialisme américain mais encore le renversement du régime actuel (régime de la « bourgeoisie nationale » précisément) et a même conclu qu'au Mexique, la voie la plus probable de la révolution sera celle de la lutte armée (il est vrai dans un avenir indéterminé), n'enlève rien à sa conception menchevique, mais la rend plus dramatique A la conception de la révolution comme un processus ininter-
. permanent, au sein duquel le rompu, prolétariat et son parti luttent dès le début pour l'hégémonie, essaient de conquérir la direction politique de la paysannerie et le pouvoir politique pour accomplir les tâches démocratiques-bourgeoises et entamer les tâches socialistes de la névolution, les néokhrouchtchéviens continuent à opposer la conception d'une pes. Première étape :
avec participation tion inévitable - de xième étape, lutte des révolution par éta-
« union nationale » et sous la direcla bourgeoisie. Deuforces « populaires » pour renverser l'Etat bourgeois... qu'elles ont d'abord contribué à créer ! Le fait que les néo-khrouchtchéviens assignent maintenant à cette « union nationale », à ce « bloc avec la bourgeoisie nationale », le but supplémentaire de s'engager dans un « développement non-capitaliste » — en collaboration avec les capitalistes ! — ajoute un grain de grotesque à toute cette aventure lamentable.
La conception du « développement noncapitaliste » sans établissement de la dictature du prolétariat s'appuyant sur la paysannerie pauvre, la conception de « l'Etat de démocratie nationale », représente une des variantes de l'idéologie petite bourgeoise aujourd'hui répandue dans les pays néo-coloniaux et dont le « socialisme africain » et le « socialisme arabe » sont des specimens typiques. C'est un reflet typique de l'intelligentsia et de la bureaucratie e ces pays, qui sont en partie animées de sentiments anti-impérialistes sincères, mais qui hésitent à s'engager sur la seule voie qui permet de parachever le processus de libération nationale et sociale dans leurs pays, celle de la rupture définitive avec le mode de production capitaliste, de la construction d'un Etat des ouvriers et des paysans pauvres. En s'adaptant à cette mentalité petite bourgeoise, la bureaucratie soviétique rend un fier service au néo-colonialisme.
LA LUTTE DES FORCES VIVANTES
Il ne s'agit, hélas, pas seulement d'un service purement idéologique. L'aide économique fournie à des gouvernements réactionnaires en lutte directe avec les masses populaires (4), l'aide militaire fournie à la bourgeoisie nationale indienne (un récent contrat promet 150 chasseurs à réaction supersoniques) qui est sur le point de l'utiliser contre les masses laborieuses indiennes, l'appui politique accordé au gouvernement birman qui est déjà en guerre contre le Parti communiste et les guérilleros (5), sont une triste répétition d'expériences qui ont donné des résultats si sanglants en Irak et en Indonésie.
Dès que l'on comprend, comme Fidel Castro et Le-Duan, le caractère permanent de la révolution déclenché dans les pays semi-coloniaux, on comprend aussi l'inévitabilité d'une polarisation croissante des forces à l'échelle nationale et internationale. L'impérialisme américain l'a compris à sa manière, et les divers impérialismes d'Europe occidentale le comprennent également même si, pour des raisons tactiques, ils considèrent que Washington est allé « trop loin » au Vietnam. La contre-offensive lancée par l'impérialisme américain depuis 1962 a remporté quelques succès tactiques éclatants. Des régimes à sa dévotion ont été installés dans maints pays, du Brésil à l'Indonésie et du Congo-Kinshasa à l'Irak. Les impérialismes européens ont essayé par des moyens plus subtils de consolider
(4) Voir notamment le moratoire accordé au régime sanglant de Djakarta et les crédits accordés à la Birmanie. Les exemples en Amérique latine ont été dénoncés par Fidel Castro.
(5) Le quotidien du SED. est-allemand Neues Deutschland publie régulièrement des articles élogieux pour la dictature de Ne Win (voir notamment son no 4, janvier 1968).
l'emprise du Capital sur des pays comme le Mali et la Guinée, et rencontrent un succès croissant dans cette voie également. Certes, les succès du néo-colonialisme ne sont que temporaires. La réalité socio-économique des pays semi-coloniaux exclut toute stabilité, même temporaire, de ces régimes vermoulus jusqu'à la moëlle. Mais nier ces revers tactiques comme le font à la fois les néokhrouchtchéviens et les maoïstes qui parlent d'une situation « meilleure que jamais » (même en Indonésie, après le massacre de 500.000 communistes !), c'est faire preuve d'irresponsabilité et faire fi des souffrances et sacrifices énormes que ces revers ont coûtés aux masses populaires.
L'aile marchante du mouvement révolutionnaire international, c'est l'aile qui, comme le dit justement Le-Duan dans l'article précité, est avant tout animée par la résolution de faire la révolution. Cette aile a tiré des conclusions des échecs sanglants causés par l'opportunisme de la direction khrouchtchévienne, par l'adaptation servile et passive à la bourgeoisie nationale ou à la petite bourgeoisie nationaliste, par les manœuvres impuissantes entre les classes remplaçant de plus en plus l'effort d'organiser et de mener au combat révolutionnaire le prolétariat et la paysannerie. Ces conclusions vont dans la direction de la nature permanente de la révolution, qui vise la dictature du prolétariat et de la paysannerie pauvre. Elles vont dans la direction de l'organisation de la lutte armée pour détruire l'armée existante, et non s'accommoder à son « aile patriotique ». Elles vont dans la direction de l'occupation des terres et du soulèvement des paysans, dans la direction de la réorientation de la lutte ouvrière vers des objectifs qui posent la question du régime et du pouvoir.