L'exclusion de la « microfraction » et la condamnation d'Escalante n'ont soulevé aucune protestation de leurs amis politiques dans le monde. Paradoxalement, sont des militants communistes adversaires du stalinisme qui se sont posé des questions sur cette affaire, se demandant même si l'on n'y sentait pas quelque relent de stalinisme. Il est bon d'examiner la chose de plus près et ne pas voir dans tout procès au sein d'un Etat ouvrier une manifestation de stalinisme (1).
(1) Nous entendons examiner dans cet article les doutes soulevés de façon sérieuse par des défenseurs. des Cubains. Il n'est nullement dans notre intention de propos démentiels comme ceux parus dans l'organe Newsletter, des associés britanniques de Lambert et Just. Nous y lisons : « Le procès Escalante est une autre démonstration preuve que Cuba est une dictature capitaliste et bureaucratique Même sous Staline, au moins jusqu'au 15º Congrès, l'Opposition avait plus de droits formels qu'en avait Escalante en 1967... La fraction Escalante, en vertu de ses connexions historiques et de ligne réformiste, trouve plus près de la classe ouvriére la direction bourgeoise et petite bourgeoise de Castro qui oscille continuellement entre l'impérialisme et l'U.R.S.S. Dans ce sens - et d'une manière très qualifiée — la répression contre Escalante représente coup dirigé contre une partie de la classe ouvrière qui a ouvrière qui a essayé de s'organiser indépendamment de l'appareil castriste, » (souligné dans le texte). déclare aussi que Escalante n'a pas été accusé d'être un « instrument de la politique l'Union soviétique. Nous lisons même : « Le procès de Moscou où les hommes ont été exécutés pour leurs plans et non pour ce qu'ils avaient fait ou pas fait. » En outre, la politique internationale prétendus intentions de Castro est « aventuriste ». Disons qu'il y a deux grandes pages pleines d'une autre Etat ouvrier, les Chinois et les Yougoslaves sont littérature. Les Soviétiques ne songent pas à user de pressions économiques sur un là pour en témoigner. parce que T'U.R.S.S. est un Etat ouvrier, Brejnev est plus près de la classe ouvrière que Castro. Que tous les Dieux de la terre et d'ailleurs nous préservent à jamais d'un tel trotskysme !
Dans l'affaire Escalante, il est certain que les accusations portées par la direction cubaine Escalante et ses amis ont voulu exploiter les difficultés de leur pays et ont fait appel aux Soviétiques pour exercer une pression économique, à la fois contre la politique économique de Fidel Castro et contre son orientatien révolutionnaire en Amérique latine. L'intervention d'Escalante s'est renforcée après le coup dur que constituait la mort de Che, parallèlement à d'autres interventions des partisans de la « coexistence pacifique » contre la politique cubaine. Il n'y a là aucune comparaison avec les « procès de Moscou » des années 1930, où les accusations étaient fausses et qui constituaient la liquidation des forces subjectives révolutionnaires dans le pays, le parachèvement du « socialisme dans un seul pays ».
Une objection a été faite, plus sérieuse : les exclure du parti était une chose, ALES les poursuivre devant un tribunal à huis-clos une autre. A ce propos, nous devons dire d'abord que les résolutions du Comité Central sont formulées de façon plus précise que le rapport de Raul Castro. Dans ce rapport, tous les éléments (faits, propos, etc.) se trouvent présentés sur des plans très voisins. Par contre dans les résolutions du Comité Central des différences sont faites entre, l'orientation politique d'Escalante et des siens, pour laquelle sont prononcées des sanctions de parti, et des délits, des crimes - comme la communication de documents d'Etat secrets - pour lesquels une partie d'entre eux ont été déférés devant le tribunal. Car, certains qui ont coopéré avec Escalante en matière de travail fractionnel sans commettre de délit ou de crime par rapport à l'Etat, n'ont été qu'exclus du Parti ou même seulement du Comité central (c'est le cas par exemple de José Matar).
Il reste la question du huis-clos sur laquelle on pourrait dire qu'un procès public eut été vraiment plus convaincant. C'est vrai d'une façon générale, mais on ne peut toutefois dénier à un tribunal révolutionnaire le droit de procéder dans certains cas au huis-clos. L'accusation portée contre Escalante porte : «. soustraction de documents secrets du Comité central et du ministère de l'industrie de base ». Ce point mériterait-il qu'une partie du procès ait été menée à huis-clos? Nous ne le savons pas, mais nous ne sommes pas disposés à incriminer les Cubains à ce propos. Invoquer les abus possibles, les potentialités d'une telle procédure, etc., c'est vouloir imposer à la défense révolutionnaire des normes au-dessus de la réalité et tomber dans la métaphysique de ceux qui invoquent Cronstadt ou la résolution du *° Congrès contre les fractions pour faire du stalinisme l'enfant naturel du bolchevisme. Pour le présent nous n'avons rien de sérieux qui permette de reprocher à la direction cubaine des tendances au renforcement de la bureaucratie. Après tout, il ne faudrait pas oublier qu'Escalante avait été écarté, pendant quelques années dans un exil doré chez ses amis soviétiques, pour avoir cherché à renforcer une bureaucratie à Cuba. Nous n'avons aucune raison de soupçonner la direction cubaine de méfaits, tandis que nous sommes parfaitement avertis de quoi un Escalante est capable : non d'un combat politique ouvert tendance ou de fraction, mais de manœuvres plus ou moins sordides dans l'ombre.
Escalante et ses amis se sont montrés des fidèles staliniens, hostiles à la lutte révolutionnaire en Amérique latine et, se souvenant des exemples de Yougoslavie et de Chine, n'hésitaient pas à faire appel à la pression de l'Union soviétique : ils donnaient entière licence à leur conception de « l'internationalisme prolétarien », à savoir la subordination de leur politique aux intérêts de la diplomatie soviétique. Ils l'étaient aussi dans, cette lettre « autocritique » d'Escalante, puant l'hypocrisie à chaque ligne et se permettant encore de donner des leçons aux militants cubains.
Il n'y a vraiment pas de quoi plaindre Escalante et Co. noa pas par on ne sait quelle Schadenfreude de voir des staliniens à leur tour condamnés (nous ne sommes pas pour la vengeance, mais pour la justice prolétarienne). Nous comprenons parfaitement que le pouvoir cubain ait frappé des hommes qui n'ont pas essayé de défendre publiquement une autre ligne politique, mais qui ont tenté de la faire prévaloir par des moyens qui étaient étrangers, à la démocratie prolétarienne.
Nous n'avons envisagé jusqu'ici l'affaire Escalante avant tout que sous un angle juridique, sous l'angle de la justice prolétarienne révolutionnaire, pour répondre à ceux qui peuvent avoir des doutes.
Ayant vu l'affaire sous l'angle juridique, il faut l'examiner sous son aspect le plus général. Pour des révolutionnaires, un tel procès ne doit pas seulement respecter les règles de la justice prolétarienne, il ne peut pas ne pas répondre à des besoins politi. ques. Sur ce point, nous devons dans ce procès, pour des raisons que nous ne reprochons pas aux Cubains, dire qu'il y a quelque chose d'insuffisant mais qui ne peuvent manquer de troubler ce fervents partisans de Cuba. Deux choses sont à noter. D'une part, et bien d'autres que nous l'ont fait, il y a une sorte de disproportion flagrante entre les dimensions réelles de la « microfraction » le danger qu'elle représentait en soi, et les peines qui ont été infligées. Comme personne ne peut croire que des peines aussi lourdes ont été données sans raison, il reste à se demander s'il y avait, s'il y a à Cuba un grand danger et quel il est. D'autre part, nous remarquons aussi qu'alors que la première affaire Escalante a été portée par Fidel Castro lui-même sur la place publique, dans les manifestations cette seconde affaire n'a pas eu de tels prolongements et tout en ayant été portée à la connaissance du public, a été essentiellement débattue dans le Comité central. Ce sont ces deux considérations qui, à notre avis, permettent de saisir le contexte politique et social dans lequel les dirigeants cubains ont clé amenés à procéder dans cette affaire.
Avant d'aller plus loin, ajoutons enfin que nous comprenons les précautions des dirigeants cubains à ne pas impliquer le gouvernement soviétique mais seulement certains Soviétiques à titre individuel. Ceux qui leur feraient des reproches sur point seraient à notre avis soit irresponsables, soit dépourvus du moindre tique, car il n'est pas indiqué de tout dire à tout instant. Ce que les dirigeants cubains ont dit dans cette affaire est suffisamment clair à l'adresse des Soviétiques. leurs les propos conseiller Chliapnikov aux membres de la « microfraction » ceux-ci ne sont pas sans comprendre de quoi il retourne : « Si eux, les Soviétiques, envoyaient une note au commandant Fidel Castro, celui-ci était capable de la publier, ce qui ne leur convenait pas. » Y a-t-il tellement de dirigeants d'Etats ouvriers qui seraient capables de faire ce que les Soviétiques craignent de la part de Castro ?
Le contexte dans lequel s'est produit l'affaire Escalante, c'est celui de grandes difficultés économiques que connait Cuba, en dépit d'améliorations certaines des conditions de larges couches travailleuses de sa population. Ce sont des difficultés inhérentes à tout pays économiquement sous-développé et aggravées par le blocus yankee. Dans ces conditions, si la direction cubaine comprend que la solution essentielle ne peut être fournie qu'à qu'à l'échelle internationale par la lutte révolutionnaire, avant tout à léchelle latino-américaine, on peut être certain que les conditions objectives nourrissent à Cuba des courants bureaucratiques malgré et contre la direction, courants qui cherchent naturellement des solutions dans les voies de la « coexistence pacifique » et qui, non moins naturellement, doivent être portés à chercher un appui du côté des Soviétiques. Dans ce sens, le procès Escalante et la lourdeur des peines, s'expliquent, selon nous, comme un avertissement à des courants probureaucratiques qui seraient tentés, difficultés multiples qui assaillent Cuba, de faire ce qui est reproché à Escalante, c'est-à-dire de chercher à lutter contre la politique révolutionnaire avee l'appui des Soviétiques. Leur aide économique est sans doute consi. derable mais ils sont hostiles à cette politique révolutionnaire qui nuit à leurs bonnes relations avec Washington et ils ne seraient certainement pas fâchés de trouver des forces un peu plus conséquentes que celles d'Escalante pour faire prévaloir leur politique.
Encore une fois, malgré tout leur dévouement à la révolution, les dirigeants de cette petite ile placée dans la gueule du loup impérialiste ont une marge de manœuvre assez étroite et, bien qu'ils parlent d'une façon générale haut et clair, ils peuvent pas dans certains cas mettre les points sur les i. C'est gênant pour l'éducation des grandes masses, mais ce ne devrait pas l'être pour les militants révolutionhors de Cuba qui peuvent comprendre ces choses et les expliquer.