Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 33

La cause d'un parti noir indépendant aux Etats-Unis

Clifton DeBerry · Quatrième Internationale, n° 33 · avril 1968 (2e trimestre) · p. 14-21 · 6 108 mots

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Le problème noir aux Etats-Unis tance. Le mot d'ordre « Black power » d'un parti noir indépendant se répand rapport sur cette question présenté ar Workers Party, l'organisation trotsk

Les soulèvements de Newark, de Detroit et d'ailleurs qui ont secoué le pays pendant l'été de 1967 ont soulevé quelques questions fondamentales dans la tête de nombreux militants. Le mouve-. ment de libération des Noirs n'a-t-il pas déjà dépassé le stade de la politique électorale ? N'est-il pas trop tard pour parler de rassembler les forces afin de construire un parti, de mener des cam• pagnes indépendantes, avec des candidats et des programmes ? Ne sommesnous pas pioches de l'épreuve décisive avec le pouvoir capitaliste blanc ? Le temps des balles n'a-t-il pas remplacé celui des votes ? Le recours à la lutte armée sous forme de guérillas n'est-il pas le seul mode d'action effectif à l'ordre du jour ? N'avons-nous pas besoin d'une armée ou du moins de groupes de guérilleros, plutôt que d'un parti politique ?

De telles questions ne sont pas hors de propos ; elles ont été impérieusement posées par les violents conflits qui ont eu lieu dans de nombreuses villes et qui éclateront encore. Il faut les aborder franchement et y répondre en fonction des progrès et des perspectives de la lutte de libération. Voici notre point de vue.

Les explosions de 1967 témoignent du caractère et du potentiel révolutionnaire res de la lutte de libération des Noirs et en sont son point le plus élevé. Elles démontrent que la minorité afro-américaine est destinée à jouer un rôle d'avant-garde dans les changements sociaux qui conduisent à la révolution américaine. Bien que ces soulèvements se soient terminés en quelques jours ou qu'ils aient été réprimés en faisant de nombreuses victimes ,ils sont une inspiration pour tous les véritables révolutionnaires, blancs ou noirs,

A de rares exceptions, les habitants des acquiert de jour en jour plus d'impor(pouvoir noir) gagne du terrain. L'idée Nous publions ci-après des extraits d'un • Congrès de septembre 1967 du Socialist iste des Etats-Unis. ghettos ne se sont pas considérés vaincus. Au contraire, leur confiance en euxmêmes et leur combativité ont été renforcées. En détruisant l'image de leur prétendue docilité, ils ont donné une importante leçon à la classe dirigeante. Ils ont aussi porté un coup rude au mythe selon lequel l'action de masse des ouvriers n'est plus efficace dans l'Amérique moderne, sophistiquée, urbanisée. Enfin, ils ont montré que la revendication du contrôle noir des communautés noires n'est pas une notion marginale dans les ghettos mais exprime la volonté de ses habitants.

Bien que ces démonstrations résolues vont loin pour réfuter l'idée que le ghetto est « impuissant », il ne serait pas sage de fermer les yeux ou de faire le silence sur les insuffisances de ces actions historiques. Les soulèvements furent spontanés - personne ne les avait préparés ou incités, en dépit des mensonges de ceux qui cherchent des boucs émissaires ou des prétextes pour instaurer de nouvelles mesures répressives. Ce furent des éruptions non dirigées contre des conditions insupportables.

Bien que, par leurs dimensions et leur ampleur, elles aient été les soulèvements les plus impressionnants qu'aient vus les Etats-Unis, elles ne dépassèrent pas le stade des protestations. Une fois terminées, le rapport de forces avait changé mais la vie des habitants des ghettos n'était guère meilleure. Ainsi, les conditions sociales et économiques à Watts sont restées essentiellement les mêmes deux ans après l'explosion. Les combattants de libération noirs ont toujours comme tâche d'organiser les forces nécessaires pour extirper les racines de leur dégradation.

Malcolm X a dit que le mouvement révolutionnaire doit se décider à obte- nir « la libération par tous les moyens nécessaires ». La question spécifique qui se pose maintenant est : quels sont les moyens nécessaires pour faire le mieux progresser la lutte à présent ? C'est-àdire quelles sont les tactiques appropriées dans les conditions données ?

Quelques éléments avancés dans les communautés noires prétendent que seule la lutte armée est légitime et que quiconque préconise une tactique différente est un lâche ou pire. Ils pensent qu'une quelconque action ou organisation politique est incompatible avec l'action directe. Leur combativité est indéniable. Mais de petits groupes d'hommes, si courageux et si capables de sacrifice soient-ils, ne peuvent se substituer aux masses urbaines organisées.

La tâche principale à l'étape élémentaire actuelle de la lutte pour le pouvoir n'est pas de lancer des masses inorganisées, non préparées, contre la puissance la plus organisée, la plus centralisée du monde entier et, encore moins, de lui opposer de petits groupes disperses d'hommes armés. Le problème fondamental est d'organiser efficacement et d'éduquer les masses et de les équiper d'une compréhension adéquate, d'une direction, d'un programme et de perspectives.

Le temps de la lutte armée n'est pas son dit, venu simplement parce que quelques rebelles audacieux sont prêts pour elle, en parlent ou la veulent. Il mûrit en culmination d'un processus prolongé de mobilisation de masse après que toute autre méthode d'action ait été essayée et se soit avérée insuffisante.

En ce qui concerne les masses noires, l'étape de la lutte électorale n'a pas été épuisée, en fait elle a à peine été essayée. Les mêmes Noirs qui sont sortis dans la rue et ont détruit des quartiers à Newark, Detroit et ailleurs n'ont pas encore rompu avec le Parti démocrate, celui des dominateurs, des exploiteurs et des fomenteurs de guerre blancs !

Un an après le grand soulèvement de Cleveland, quelques mois après Newark et Detroit, près de 95 pour cent des AfroAméricains inscrits à Cleveland ont désigné et élu le Noir Stokes comme maire de la liste démocrate. Dans quelques quartiers du ghetto, Stokes a reçu toutes les voix noires. De même un maire noir a été élu dans le centre de l'acier, a Gary dans l'Indiana.

Certains diront que ces développements servent seulement à montrer combien les Noirs sont arriérés. Mais ce qui

NALE 18 en fait est mauvais, ce n'est pas de recourir à l'action électorale pour se débarrasser d'élus municipaux haïs mais d'employer cette arme selon les vieux procédés pendant qu'elle est tenue par les mêmes anciennes mains. Les électeurs noirs de Cleveland, Gary et d'ailleurs auront encore à passer par d'autres expériences de déception de leurs maires démocrates noirs. Les militants noirs peuvent accélérer ce processus en présentant une alternative acceptable aux masses à leur niveau actuel de conscience, et rien ne répondra mieux à ce besoin que la cause d'un parti politique contrôlé par les masses et non par leurs oppresseurs.

Les adversaires ultra-gauches de l'action politique ou ceux qui sont pour l'abstention se trompent pour quatre raisons : 1) ils transfèrent hâtivement et sans esprit critique des tactiques et des techniques qui se sont avérées applicables au stade avancé des révolutions chinoise, cubaine et vietnamienne, conditions très différentes, plus complexes et moins mûres des EtatsUnis. 2) Ils croient unilatéralement que l'action électorale est incompatible avec toute forme d'action directe, alors que les deux doivent être combinées ou alternées à l'avantage des deux. 3) Ils partent de l'hypothèse que l'action électorale est dépassée ou désuète alors qu'elle ne fait qu'entrer dans une phase nouvelle. 4) Enfin, dans leur préoccupation exclusive de la lutte armée et des formes d'action directe associées, si légitimes soient-elles, ils s'abstiennent de prendre en considération le problème le plus urgent de l'heure, à savoir la tâche à peine commencée d'unifier en une force cohérente et d'éduquer les millions d'habitants des ghettos dont la mission colossale est de renverser la suprématie blanche et de transformer radicalement l'Amérique capitaliste. Cette tâche prolongée, difficile, ne peut être écartée par impatience ou évitée par ceux qui aspirent à diriger la révolution noire.

Elle exige d'abord l'organisation des masses en une formidable force politique indépendante. Faire sauter le Parti démocrate serait une explosion de plus grande ampleur et de conséquences plus grandes que la destruction d'une centaine de magasins. La destruction du système des deux partis - que la minorité noire peut accomplir en raison

Usa situation stratégique — ferait mille fois plus de dommages à la structure du capitalisme américain que l'incendie de toute une ville. Ces objectifs politiques peuvent être atteints par un parti noir indépendant bien organisé et puissant.

POURQUOI UN TEL PARTI EST-IL POSSIBLE ?

Ce qui à la fois rend possible et urgente la construction par les Noirs d'un tel parti dont la classe dirigeante ne veut pas, c'est le système de ségrégation raciale que la classe dirigeante a créé et qu'elle entend conserver.

La ségrégation et l'urbanisation ont rassemblé les Noirs physiquement, notamment dans les grandes villes politiquement décisives où, dans de nombreux cas, ils formeront bientôt la majorité de la population. La ségrégation et la discrimination rassemblent aussi les masnoires psychologiquement. Il est maintenant nécessaire de les unifier politiquement au niveau local, d'Etat et national.

Les dirigeants de ce pays ne tiennent a sontere el eforis pas à ce que les Noirs se considèrent comme un groupe distinct, ayant une conscience, des intérêts et des objectifs de groupe. Ils font des efforts considérables pour persuader les Noirs d'accepter les mêmes mythes sur le « progrès individuel » qu'ils ont fourrés dans les cerveaux des Américains blancs. Mais, en travaillant à leurs propres fins, les forces dominantes ont créé la chose même dont elles ne veulent pas. Elles forcent non seulement les Noirs à vivre ensemble, elles les font même sentir, penser et réagir ensemble et de la même façon face à l'oppression qu'ils subissent. Le ghetto dont la fonction initiale était de faciliter l'exploitation économique et de diviser la classe ouvrière joue maintenant un rôle mal venu aux pouvoirs établis. Il peut servir de base pour amener les masses noires à s'unir politiquement.

Si la classe capitaliste avait aboli le racisme, un parti noir indépendant ne serait pas possible. Si le mouvement ouvrier avait rompu avec la politique capitaliste et lancé un mouvement révolutionnaire d'orientation socialiste comportant dans son programme l'abolition du racisme, un parti noir indépendant eût été peu probable. Un tel parti est maintenant possible et probable parce que le développement capitaliste en a créé les préconditions objectives et a fermé les autres voies pour une lutte politique véritable, et parce que d'autres forces anticapitalistes n'ont pas, du moins pour le moment, ouvert des voies de rechange à une opposition politique.

Une base pour un parti noir indépendant existe déjà et n'attend que de sérieux efforts soient faits pour l'organiser. Au milieu de 1966, selon un gallup national du Newsweek, 7 pour cent des Noirs disaient être en faveur d'une action comme « force séparée » en politique plutôt qu'au travers des Républicains ou des Démocrates. Ce relevé fut fait avant qu'Adam Clayton Powell soit exclu du Congrès, ce qui accrut énormément le ressentiment contre les deux grands partis et la déception envers eux.

Il est vrai que 7 pour cent constituent une faible minorité de la population noire. Mais ce n'est pas une minorité insignifiante, alors qu'un parti indépendant pas encore été commencé, qu'on n'en a pas largement discuté, quand ce n'est qu'une idée et avant qu'il y ait eu une occasion de montrer comment il peut être établi, comment il peut œuvrer et produire des résultats favorables. Aucun parti politique ne commence avec une majorité des gens qu'il espère enrôler. La majorité doit être conquise, au moyen de la lutte et de l'éducation, par la minorité plus clairvoyante qui crée le parti. Sept pour cent de la population noire représentent environ un million d'adultes et de jeunes. C'est certainement suffisant pour lancer un nouveau parti et le soutenir assez longtemps en vue de réaliser les tâches d'éducation, de mobilisation et de conquête d'une majorité d'Afro-Américains.

Un parti noir indépendant peut unifier les masses afro-américaines du nord et du sud, urbaines et rurales. Il peut entraîner des millions de personnes et élever la compréhension politique des Noirs dans leur ensemble. Il peut s'emparer de ia vie politique de la communauté noire. En fait, c'est la seule voie par laquelle le mot d'ordre et l'idée de pouvoir noir peuvent être politiquement réalisés.

Dans toutes les régions où les Noirs sont en majorité, ils pourraient présenter et faire élire des candidats qui n'auraient aucune obligation ou allégeance envers les partis capitalistes et qui ne seraient responsables que devant la communauté noire. Un parti noir bien organisé, démocratiquement contrôlé par sa base, pourrait contrôler ses propres candidats plus strictement et plus parfaitement que ne peut le faire un comité établi pour une seule campagne électorale.

Un fort parti noir non seulement isolerait et cétruirait les machines des partis démocrate et républicain dans les ghettos, il éliminerait les « oncles Tom » (1) politiques et provoquerait une grande augmentation de la représentation noire à tous les niveaux de l'administration. Au lieu de cinq ou six membres du Congrès liés aux partis capitalistes et soumis à leurs pressions, il pour-

(1) Terme employé par les Noirs pour désigner ceux d'entre eux qui sont au service des Blancs.

rait y avoir 50 ou 60 élus ne devant leur élection et leur allégeance qu'à un parti noir indépendant. Au lieu de relativement peu de représentants dans les Etats et de conseillers municipaux, il pourrait y avoir un bloc de centaines et de milliers d'élus, véritables représentants et porte-parole de leur peuple. Ils pourraient prendre en mains l'administration de grandes villes dans le nord comme de petits comtés dans le sud Pour la première fois, les Noirs américains auraient une voix politique à eux, un poids politique qui ne pourrait être ignoré ou écarté, une force politique qui se ferait sentir, pour des objectifs à la fois défensifs et offensifs.

Les représentants du peuple noir pourraient administrer les régions où celui-ci est majoritaire. Dans d'autres régions, ainsi qu'au Congrès, ils pourraient combattre et négocier plus efficacement que par le passé. Aussi bien dans les situations qui exigent le combat politique que dans celles qui demandent la négociation politique, les représentants d'un parti noir indépendant imposeraient le respect à leurs amis comme à leurs ennemis et obtiendraient plus de concessions que les Noirs démocrates ou républicains n'en ont jamais eues jusqu'à ce jour parce qu'ils négocieraient à partir d'une position de force.

Si un parti noir indépendant n'accomplissait que ces choses, une telle organisation serait justifiée. Mais, par sa seule existence, il accomplirait aussi d'autres choses. Le retrait massif des électeurs noirs du Parti démocrate -non pour passer chez les républicains ou verser dans l'abstention, mais pour rejoindre un puissant parti à eux - ébranlerait de haut en bas la structure politique de ce pays.

Ceci découlerait des données fondamentales de la vie américaine d'aujourd'hui. L'homme noir ne pourrait se tenir debout, ne pourrait même exercer ses droits démocratiques (c'est ce que signifierait une organisation politique indépendante) sans qu'il en résulte des répercussions à travers tous les Etats-Unis. Les Blancs, riches ou pauvres, de toutes les classes, devraient modifier d'une façon ou d'une autre leur attitude. Quand de nombreux Noirs agiront pour euxmêmes, beaucoup d'autres gens, qu'ils le veuillent ou non, auront à agir et à

Le caractère d'un parti noir indépendant sera bien entendu déterminé par ses fondateurs et ses membres selon leurs besoins et leurs possibilités, tels qu'ils les verront lorsqu'ils organiseront le parti. Sans qu'il soit possible de ré-

NALE 17 réagir aussi. Quand les Noirs agiront pour leur propre compte sur le terrain politique, d'autres se déplaceront aussi politiquement ou seront déplacés.

Le Parti démocrate a habituellement une position prédominante, non pas parce qu'il est contrôlé par les capitalistes (ce fait est tenu dans l'ombre ou nié autant que possible). Sa force provient du soutien qu'il reçoit d'une combinaison de forces non capitalistes appréciables — les syndicats, des secteurs de classes moyennes, les chômeurs, les retraités ainsi que la grande majorité du peuple noir. La défection des électeurs noirs provoquerait une crise immédiate dans cette coalition démocrate. Sans le vote des Noirs, les Démocrates seraient incapables de l'emporter dans les grandes villes et auraient ainsi de grandes difficultés à gagner des élections nationales et ainsi à contrôler la Maison Blanche ou le Congrès. Etant donné que la coalition démocrate n'est liée par aucun principe ou identité d'intérêts mais par la croyance qu'elle peut gagner les élections nationales et d'autres, son incapacité croissante à le faire saperait les raisons d'existence de la coalition et finalement la briserait.

Dans les syndicats, les éléments qui sont mécontents de la politique prodémocrate de la bureaucratie (et leur nombre est plus grand qu'il n'apparait maintenant) seraient renforcés et trouveraient plus facilement un soutien dans leur lutte pour établir un parti ouvrier indépendant. De vieux alignements désintégreraient et de nouveaux se formeraient. Un parti indépendant serait le meilleur moyen pour les Noirs de protéger et de promouvoir leur bien-être. Ce serait aussi le meilleur moyen pour eux de forger de nouvelles alliances avec d'autres forces non capitalistes dans les conditions qui résulteraient de l'effondrement du système des deux partis.

Dans les jours de la Reconstruction après la guerre civile, l'action politique des Noirs libérés dans le sud améliora les conditions d'éducation, égalisa les impôts, réduisit l'analphabétisme, supprima la prison pour dettes, et institua beaucoup d'autres réformes dans les villes, les comtés et les gouvernements des Etats. Imaginez ce que pourrait accomplir aujourd'hui l'action politique unifiée de millions d'Afro-Américains ! pondre concrètement à présent à de telles questions, il est cependant possible de discerner, sur la base de l'expérience passée, certains problèmes dont les fondateurs d'un parti noir indépendant devront se soucier à la fois dans la pé-

LA NATURE D'UN TEL PARTI

LA NATURE D'UN TEL PARTI riode préparatoire et dans la phase initiale de son organisation.

Combien un tel parti sera-t-il « radical » ? Dans l'éventail politique aux Etats-Unis, un parti politique créé sur la gauche du Parti démocrate et en opposition à celui-ci sera inévitablement qualifié de radical. Le radicalisme qu'il exprimera effectivement dépendra de la composition et des points de vue des leaders et des forces qui lanceront le parti et de l'évolution qu'ils accompliront lorsqu'ils opéreront sur l'arène politique. Si, pour eux, indépendance par rapport aux partis capitalistes signifie indépendance par rapport à la politique capitaliste, ce sera alors vraiment un parti radical. Les chances en sont grandes parce que les militants et révolutionnaires noirs seront probablement les principaux partisans et fondateurs d'un parti indépendant. Mais, en dernière analyse, le degré de son radicalisme dépendra des rapports de force au sein des groupes qui formeront et composeront le nouveau parti.

Est-ce que ce sera un parti électoral seulement ou un parti cherchant à intervenir et à engager les masses dans tous les domaines de lutte (économique, social et politique) qui affectent les intérêts des Noirs ? Ne cherchera-t-il qu'à faire élire des candidats ou chercherat-il aussi à éduquer et à mobiliser les

Men participant à la direction masses des grèves de loyer, des boycotts, des démonstrations pour les emplois et le contrôle d'écoles décentes, contre les brutalités de la police et les interventions militaires comme la guerre au Vietnam ? On voit difficilement comment un parti noir indépendant pourrait devenir une force de masse sans y être pratiquement totalement impliqué.

Est-ce que ce sera un parti uniquement composé de Noirs (comme le Freedom Now Party de 1963-64) ou un parti contrôlé et dirigé par des Noirs (comme le Lowndes County Freedom Party)? C'est une question d'opportunité tactique non de principe. Chacune de ces façons a ses avantages et ses désavantages qui devront être soigneusement pesés.

Les fondateurs du Freedom Now Party croyaient qu'un parti uniquement noir serait plus attrayant pour les masses noires. Certains le pensent encore après la disparition de cette formation, alors que d'autres pensent que ce fut une erreur, non en raison de ce qu'en pensaient les Blancs, mais parce qu'ils y ont vu un obstacle au recrutement des Noirs.

Les fondateurs du Lowndes County Freedom Party dans l'Alabama, d'autre part, permettaient l'adhésion à quiconque acceptait son programme et travaillait loyalement pour lui. Malgré cela, le contrôle et la direction du parti restèrent aux Noirs. Les sentiments des jeunes militants dans le nord sont aujourd'hui résolument en faveur d'une organisation uniquement noire et ils demanderont probablement un tel parti lorsqu'il se formera.

De même qu'il est difficile d'imaginer un parti noir indépendant se limitant exclusivement à l'activité électorale, il est difficile d'imaginer que son programme se limiterait aux questions « raciales » seulement. Bien sûr, un parti noir indépendant partirait des besoins de la communauté noire, mais ces préoccupations mêmes l'amèneront inévitablement à prendre des positions et à engager des actions sur les questions nationales et internationales les plus vitales et les plus urgentes.

Quand il s'opposera à l'enrôlement de la jeunesse noire pour aller tuer des hommes de couleur au Vietnam, il sera obligé de prendre une position pour ou contre la guerre même ; ses représentants au Congrès auront à voter pour ou contre les crédits de guerre. Quand il demandera des emplois pour les Noirs, il aura à prendre position dans la lutte pour la réduction de la semaine de travail, pour un salaire minimum, une allocation adéquate aux chômeurs. Quand il demandera des fonds pour remplacer les taudis par des logements décents pour les Noirs, il aura à prendre position sur le budget national et sa répartition. Quand il demandera le droit de contrôler les écoles dans la communauté noire, il aura aussi à prendre position sur l'origine des impôts et la façon dont ils sont établis.

Inévitablement aussi, à un certain point, un parti noir indépendant aura à décider si des conditions de vie décentes, l'égalité et la liberté pour le peuple noir peuvent réellement être atteintes dans le cadre du capitalisme ou s'il faut un système fondamentalement différent, non exploiteur, si un changement d'une telle ampleur peut être obtenu par des réformes ou exige une lutte révolutionnaire de masse. Ceci posera carrément la question : capitalisme ou socialisme, aux dirigeants, aux membres et aux partisans d'un parti d'émancipation des Noirs.

Aux premières étapes, il est très probable que de nombreuses questions importantes et fondamentales de programme et de perspectives ne seront pas touchées ou recevront même des réponses erronées, comme cela arrive dans les dé- buts de tout nouveau parti. Elles devront être examinées et débattues dansle cours du développement du parti, au fur

DEUX EXPERIENCES

Les deux récentes expériences les plus importantes d'une organisation politique noire indépendante ont été celle du défunt Freedom Now Party et celle du Lowndes County Freedom Party apparemment prospère. Quelles leçons nous enseignent-elles ?

Certains adversaires de l'action politique noire indépendants ou d'anciens partisans découragés de celle-ci prétendent que la tentative de construire le Freedom Now Party s'avéra une faillite telle que tous les efforts ultérieurs sur cette ligne sont condamnés à l'échec. De ce jugement négatif, ils concluent que le seul cours réaliste maintenant est de chercher à gagner le parti démocrate dans les ghettos et à l'utiliser aux fins de la communauté noire. Ils négligent le fait que cette politique a été essayée depuis bien plus longtemps et a donné des résultats encore plus médiocres.

D'autres proposent une version d'une « troisième force » qui serait un groupe de pression et non un parti politique. D'autres songent à un troisième parti comme le Parti progressiste de Wallace de 1948 ou parlent de candidats d'un « parti de la paix ».

En rejetant toute forme ultérieure de politique noire indépendante, ils oublient que toutes les formations politiques durables dans l'histoire américaine et ailleurs ont eu des prédécesseurs ayant une vie brève. Le Parti républicain lancé en 1854 fut précédé par le Parti de la liberté et celui du sol libre dans les années 1840. Le groupe de John Brown ne parvint pas à renverser le pouvoir esclavagiste ou à abolir l'esclavage mais il prépara la voie pour la guerre civile qui y parvint. Il est commun aujourd'hui de voyager avec des jets. Mais les premières tentatives de construction d'avions échouèrent.

La vérité est que le projet d'un parti noir indépendant n'a pas été essayé correctement et à fond par les fondateurs du Freedom Now Party et toute tentative ultérieure devra comprendre les fautes qui furent commises pour éviter de les refaire.

L'organisation du Freedom Now Party ne fut pas entreprise d'une façon suffisamment sérieuse, systématique, persistante. On ne peut simplement proclamer un nouveau parti, il faut le créer en passant par une série de stades. L'ossature du parti futur doit être constituée au cours d'une étape initiale d'éducation et de propagande consacrée à dé-

NALE 19 et à mesure qu'il traitera des problèmes posés par la création d'une vie meilleure pour les Afro-Américains . ET LEURS LEÇONS velopper et à clarifier les idées fondamentales, à vérifier le programme, à éduquer les cadres. Ce n'est que lorsque le travail préliminaire indispensable a été accompli que les forces ayant assuré la fondation peuvent se tourner vers les grandes masses et les gagner.

Les fondateurs nationaux du Freedom Now Party avaient confondu ces deux étapes principales et cherché à faire tout immédiatement. Ils pensaient pouvoir éviter les travaux préliminaires difficiles de rassemblement, de consolidation et d'éducation du noyau initial. Quand les organisateurs, les administrateurs, les éducateurs, les écrivains et autres nécessaires ne les rejoignirent pas assez vite en nombre important, ils se découragèrent et renoncérent.

Dans l'Etat de Michigan, le Freedom Now Party recruta quelques centaines d'activistes et réussit à participer à la campagne électorale de 1964. Mais, là aussi, la direction s'efforça de sauter par-dessus les étapes inévitables. Au lieu de se concentrer au début sur la clarification de la nature et des problèmes du nouveau parti pour eux et pour ceux qui les suivaient, et au lieu de mettre en avant des objectifs réalistes immédiats et à long terme, ils mirent tous leurs espoirs dans l'obtention d'un fort vote et, si quelques faire une nante dès amènerait possible, dans l'élection de candidats. Ils escomptaient démonstration si impressionla première épreuve qu'elle aussitôt de grandes masses dans le parti.

La plupart des dirigeants du Michigan furent découragés parce que le parti n'avait obtenu que cinq mille voix. Au lieu de considérer ce soutien pour un mouvement nouveau, non éprouvé, nullement popularisé et inexpliqué, comme une base initiale pour poursuivre une éducation et une organisation persistantes, ils virent dans la faiblesse du vote la preuve d'une faillite totale.

Si, au lieu d'espoirs exorbitants, ils avaient été guidés par une approche plus réaliste, le parti aurait peut-être survécu, grandi et se serait élargi à d'autres lieux. L'effondrement rapide du Freedom Now Party ne prouve pas que les masses noires ne soutiendraient pas et ne rejoindraient pas un parti indépendant. Il prouve seulement qu'elles ne se rueront pas vers lui ensemble au premier appel. Elles seront convaincues et conquises non d'un seul coup aux ur-

INTERNATIONALE nes mais par une éducation et une organisation persévérantes.

Le point principal à tirer de l'expérience du Freedom Now Party est que les fondateurs du nouveau parti devront s'organiser eux-mêmes convenablement avant de réussir à organiser de grands nombres.

Tout comme le Freedom Now Party, le Lowndes County Freedom Party s'oppose clairement aux deux partis, démocrate et républicain, et cherche à créer une alternative à ceux-ci. Mais il est construit sur une base plus réaliste. Il n'a pas été proclamé comme parti politique tout achevé aussitôt que l'idée en est venue à quelques pionniers. Au contraire, ses fondateurs en ont longuement discuté, sobrement, en détail, en faisant soigneusement attention aux nécessités, possibilités et particularités locales. Cette étape préliminaire de discussion, alors que le mouvement était connu comme la Lowndes County Freedom Organisation, unifia et éduqua les fondateurs, leur donna une perspective, des dirigeants de confiance, ainsi que les éléments d'une structure acceptée pour aller de l'avant en lançant le Freedom Party lui-même.

Quelques membres et sympathisants du Lowndes County Freedom Party espéraient l'emporter à la première élection où il se présenterait en novembre 1966 parce que les Noirs sont la majorité dans le comté. Ils sous-estimaient l'intimidation et la pression des Démocrates et les difficultés qu'il y a à mener une campagne électorale pour la première fois. Le nouveau Freedom Party ne l'emporta pas, son vote le plus élevé était de 42 pour cent. Mais ses

La recherche d'alliés est dans la nature et la Jogique même de la lutte politique. Même des majorités recherchent et font des alliances. La question n'est pas de savoir si un parti noir indépendant rechercherait des alliances, mais lesquelles, et avec qui il les ferait.

La nécessité de faire des alliances n'est pas modifiée par le fait que les Afro-Américains font partie d'une majorité non blanche dans le monde et encore moins par l'existence de différences avec des alliés éventuels. Des alliances se font avec des forces et des mouvements avec lesquels une organisation n'est pas en accord essentiel ou total. Là où il y a accord total entre deux organisations, l'unité plutôt que l'alliance est à l'ordre du jour. Des acdirigeants et la plupart de ses membres ne furent pas écrasés par les résultats. Armés d'une perspective à long terme, ils les acceptèrent avec l'intention de faire mieux à la prochaine occasion.

Grâce à sa préparation soigneuse et à long terme, le Lowndes County Freedom Party a une structure d'organisation bien définie qui facilite la participation active de ses membres et une élaboration démocratique. On escompte que ses candidats et dirigeants respectent ses décisions. Par une éducation et une propagande constante, il a cherché à unifier la communauté noire et a déployé beaucoup d'adresse et de souplesse pour entrainer la plupart des secteurs de la communauté noire sans sacrifier aucun de ses principes ou objectifs fondamentaux.

Tout en luttant pour les fonctions par le bulletin de vote, il agit l'année durant pour améliorer les conditions de vie des masses noires par des projets tels que la construction d'une librairie, la fourniture de lait aux enfants, etc. Il a pris des mesures pour assurer l'autodéfense de ses partisans contre les attaques terroristes des racistes. Il s'efforce d'améliorer les conditions du peuple noir dans tous les domaines.

Il reste à voir s'il continuera à grandir et à s'enraciner de sorte qu'il ne pourrait plus être désorienté ou détruit. En tout cas, il offre un exemple et fournit un modèle à d'autres communautés noires, dans le nord et dans le sud. Si un mouvement politique noir indépendant peut survivre et grandir dans des conditions si difficiles, dans l'isolement, combien il serait plus facile de le faire à Harlem ou à Watts ! cords pratiques se font avec des forces qui sont en désaccord sur quelques ou plusieurs questions. Des alliances sont conclues pour des actions et des objectifs sur lesquels il y a coïncidence d'intérêts, même si ce n'est que pour une période temporaire, tout « en étant d'accord pour être en désaccord » sur d'autres choses.

Le droit d'être en désaccord sur certains points tout en travaillant ensemble avec d'autres est crucial. Sans ce droit, il n'y a pas d'alliance entre égaux mais rapport de dépendance d'un subordonné envers une force supérieure. L'existence d'un parti noir indépendant garantirait les Afro-Américains contre les mauvaises sortes d'alliances. Ils ne seraient pas contraints à des associations

LE PROBLEME DES ALLIES ET DES ALLIANCES

LE PROBLEME DES ALLIES ET DES ALLIANCES défavorables ou inégales parce qu'une organisation indépendante a toujours la possibilité de se lever et de sortir. Il n'est pas nécessaire d'être d'accord avec toute action, toute tactique ou toute stratégie qui nuirait à votre cause aussi longtemps que vous êtes indépendants et capables de vous retirer et d'agir par vous-mêmes.

Dans les circonstances actuelles, les principales alliances possibles pour un parti noir indépendant seraient d'ordre international. La classe dirigeante américaine qui opprime et exploite le peuple noir à l'intérieur a une longue liste qui s'allonge d'ennemis à l'extérieur. Il est possible et impérieux pour les AfroAméricains de tisser des liens avec les victimes de l'impérialisme américain qui sont encore sous le joug, avec celles qui l'ont brisé et avec ceux qui sont en train de le faire. Malcolm X, au moment où il fut assassiné, soulignait l'importance de telles alliances et s'efforçait de les créer, parce qu'il savait les effets salutaires qu'elles auraient pour la progression de la lutte libératrice aux EtatsUnis. Le discours de Stokely Carmichael à la Conférence de l'OLAS à La Havane et dans d'autres capitales du Tiers-Monde démontrent que de telles alliances sont en préparation.

Une fois qu'un parti noir indépendant aura la force et la capacité de rechercher et de conclure de telles alliances à ses propres conditions, il lui sera également possible d'en faire d'utiles avec

Le SWP croit que seule une révolution enlevant le pouvoir économique et politique aux exploiteurs capitalistes et abolissant le système de production pour le profit peut nettoyer ce pays du racisme et permettre aux Américains de vivre en harmonie, dans la prospérité et l'égalité entre eux et avec le reste du monde.

Le SWP est opposé au système capitaliste et à ses agents politiques qui dirigent les Partis démocrate et républicain. Il dénonce toutes les tentatives de duper les travailleurs qui les invitent à soutenir les candidats de ces partis fondamentalement anti-ouvriers et partisans de la suprématie blanche, sous des prétextes comme « c'est l'homme et non le parti qui compte ». Le SWP ne soutient pas les « fronts populaires », les coalitions anti-monopoles, les choix de « moindre mal », les « troisièmes forces », les soi-disant « candidats de la paix » et autres formations qui n'ont pas rompu clairement et nettement leurs

NALE 21 des forces intérieures. Parmi celles-ci se trouvent : la jeunesse rebelle, notamment chez les étudiants ; le mouvement anti-guerre ; les Porto-Ricains et les Mexico-Américains ; les Indiens américains dont la misère a été négligée par presque toutes les forces dans le pays ; les ouvriers blancs pauvres ; les radicaux opposés à la fois au capitalisme et aux i bureaucraties syndicales. Bien qu'aucun de ces éléments ne puisse aborder les problèmes exactement de la manière dont le font les militants noirs, ceux qui sont les ennemis des ennemis du peuple noir à l'intérieur peuvent devenir ses associés sur certaines questions et pour certaines parties du chemin, indépendamment de leur attitude à long terme.

La coopération avec des alliés est partie intégrante de la stratégie visant à diviser l'Amérique blanche et à introduire des coins entre ses éléments constitutifs aux intérêts opposés, de sorte que certains Blancs en, combattent d'autres au profit du peuple noir. Un parti noir indépendant serait le mieux placé pour permettre aux Afro-Américains d'employer cette tactique sans renoncer à leurs propres intérêts, à leur unité, à leur autonomie et à leur liberté d'action. En manœuvrant avec succès sur cette ligne, ils donneraient un exemple à d'autres forces anticapitalistes potentielles, ils les encourageraient à rompre avec la politique capitaliste et leur montreraient ce que peut réaliser une action politique indépendante. liens avec des partis capitalistes et établi leur indépendance par rapport à la politique capitaliste.

D'autre part, le SW soutiendra et défendra ces forces et ces mouvements politiques qui représentent une véritable rupture avec la politique capitaliste, qu'ils soient ou non d'esprit ou d'orientation socialiste. Ainsi il préconise la création d'un parti ouvrier indépendant par les syndicats et il soutiendrait un tel pas progressif, quelles que puissent être ses critiques envers le programme et la direction d'un tel parti.

De même, le SWP est en faveur de la formation d'un parti indépendant unissant les Afro-Américains dans la lutte politique pour leurs droits et leur libération. Il pense que le peuple noir a le droit démocratique de décider de ses propres destinées et que, sans un tel instrument, il ne peut effectivement progresser vers son bien-être immédiat ou atteindre ses buts finaux, C'est pourquoi le SWP a soutenu le Freedom Now Party et soutient le Lowndes County Freedom Party.

Il n'y a aucune contradiction entre l'adhésion au socialisme révolutionnaire et la défense d'un parti noir. A vrai dire, l'un est consciemment opposé à l'ordre capitaliste, tandis que l'autre ne peut être que partiellement et potentiellement dirigé contre sa domination. Mais tous deux se trouvent alignés contre un ennemi commun, la classe dirigeante capitaliste, et doivent marcher sur la même voie vers le même but.

Parce que le peuple noir est la partie la plus exploitée, la plus opprimée et la plus éveillée de la population, il est raisonnable d'escompter qu'elle sera la première force de masse à se détacher de la coalition du parti démocrate et à frayer le chemin que d'autres suivront. S'ils créent un parti influent à eux qui mènera jusqu'au bout la lutte contre l'exploitation et l'oppression, les Noirs d'Amérique peuvent être l'avant-garde d'un changement radical dans ce pays et jouer un rôle décisif révolutionnant sa vie politique.

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