Au Venezuela, à la différence d'autres pays latino-américains, le développement du mouvement révolutionnaire a « sauté » par-dessus le conflit sino-soviétique. Ce phénomène est dû en grande partie à la grande influence positive de la révolution
L'origine de la lutte armée révolutionnaire au Venezuela plonge ses racines dans les problèmes affrontés par le peuple ainsi que dans la frustration de ses espérances envers Romulo Betancourt et l'Action Démocratique. Autrement dit, dans Kespoir qu'il avait de voir se réaliser une profonde réforme agraire, de mettre fin au chômage ou de le réduire de façon appréciable (chômage qui représente environ 11 % de la population active), de remédier au manque des logements (dont le déficit par an est de l'ordre de 100.000 logements), enfin de parvenir à une démocratie réelle tant sur le plan syndical que sur le plan national.
Betancourt et son parti libéral-bourgeois se sont montrés incapables d'apporter une solution un tant soit peu timide à ces tâches qui correspondaient cependant avec la consolidation d'un régime de démocratie bourgeoise. Ces problèmes, loin de s'améliorer, se sont aggraves.
Ramon Quijada, leader paysan, coauteur avec Salvador de La Plaza de la loi sur la réforme agraire du gouvernement Betancourt, a déserté les rangs de l'Action Démocratique en déclarant que le gouvernement avait certes délivré aux paysans des milliers de titres d'accès à la terre, mais que les prêts, les routes, les machines et parfois la terre même manquaient. Il ne restait que le titre de possession. Et Quijada de conclure : « La loi (agraire) s'est révélée une farce. »
Alors que le revenu national par tête d'habitant s'élève à 2.237 bolivars (4,50 bol. = 5 F), dans la campagne il est à peine de 125 bol. La consommation de viande par tête chez les paysans vénézuéliens est inférieure à celle du paysan bolivien dont le niveau de vie est parmi les plus bas dans tout le continent latino-américain.
De plus d'un demi million de consultacubaine. Au Venezuela, le maoisme est resté tout à fait marginal.
Pour comprendre clairement les problèmes de la révolution vénézuelienne arrivée à un tournant historique, il faut rappeler la tout récente lutte révolutionnaire. tions médicales intervenues dans la masse paysanne, 53,70% ont établi que les causes des maladies provenaient du manque de nourriture.
Quant au chômage dans les villes, le gouvernement Betancourt n'a pu le résoudre. En 1961-62 il se chiffrait à 350.000 chômeurs, pour passer à 550.000 en 1964. Cette aggravation était la conséquence directe de la crise dans les campagnes.
Par suite de la crise à la campagne, cette émigration vers les villes aggrava encore la crise du logement et le chômage. Betancourt ne voulait ni ne pouvait avancer des plans économiques audacieux pour parer à la grande crise de l'habitat. En effet, les mesures nécessaires pour la construction de 300.000 logements par an destinés à des familles dont le revenu mensuel n'atteint 600 bol., si elles avaient été prises, l'auraient mis en conflit avec le capital privé, lequel fait remarquer l'impossibilité d'amortir le coût de construction par le montant des loyers. De l'argent provenant de l'Alliance pour le Progrès, pas la moindre quantité n'est parvenue au secteur qui représente environ 70 % de la population.
D'après le recensement de 1961, deux millions et demi de personnes vivent dans des maisons en bois, carton, ciment et boue mélangée à d'autres matériaux. 52,3 % des maisons du pays (environ 700.000) n'ont pas d'eau courante. A Caracas quelque 300.000 personnes habitent des maisons n'ayant qu'une seule chambre : c'est la ceinture de misère de la capitale.
Par son refus de franchir les limites qualitatives de l'économie capitaliste, Betancourt était amené, en raison de l'approfondissement de la crise sociale, à se lier davantage à la bourgeoisie financière et à l'impérialisme américain.
ORIGINES DE LA LUTTE ARMEE
ORIGINES DE LA LUTTE ARMEE
NAISSANCE
Vers la fin de 1960, le mécontentement des masses, surtout à Caracas, était général. Au printemps de l'année suivante, le docteur Domingo Alberto Rangel, le plus connu des jeunes théoriciens de l'Action Démocratique, et le professeur Simon Saez Merida, leader de son aile gauche, rompirent avec Betancourt pour constituer, le 9 avril, le M.I.R. (Mouvement de la gauche révolutionnaire) dont le programme s'inspirait du programme révolutionnaire que l'Action Démocratique s'était donné en 1945, mais maintenant enrichi d'une orientation politique plus profonde découlant de l'expérience faite par le peuple cubain. En quelques mois, le MIR se développa de façon extraordinaire ; la sympathie du peuple envers lui était visible. Les masses virent dans le MIR une direction plus militante que dans le PC (1). C'est ainsi que le MIR se trouva à la tête de grèves et de manifestations de masses en octobre et novembre 1960. Le gouvernement répondit avec la trique et déchaîna la répression contre les masses, surtout contre le MIR.
La situation économique se détériora en 1961. La bureaucratie d'Etat se tailla 45 % du budget national chiffré à six milliards de bolivars, tandis que la dette publique augmentait. Devant une telle
Il était dans l'ordre des choses que la résistance armée révolutionnaire commence dans les centres urbains. La situation dans la campagne était politiquement moins tendue. Le paysan, abandonné et oublié dans sa misère, exploité par les capitalistes, se trouvait neutralisé par la démagogie de l'A.D.
Mais, dans les villes, où le niveau culturel n'est pas aussi bas qu'à la campagne, le prolétariat voyait de plus près l'incapacité du gouvernement progressiste bourgeois Betancourt à résoudre les problèmes. En outre, les villes connaissaient un afflux démographique alarmant. Les paysans y arrivaient en quête de travail et d'un toit, nullement sûrs. Les deux tiers de la population totale (8.500.000 habitants) se sont installés dans les villes.
Au début de la lutte armée, des actions à sensation furent entreprises dans un but de propagande, ainsi que quelques sabotages d'installations américaines.
Les progrès de la révolution cubaine attiraient l'attention du mouvement révolutionnaire du continent latino-américain. On y voyait une révolution qui, bourgeoise, progressiste, nationaliste au départ,
(1) Le PC essaya de gagner le MIR, mais celui-ci était dès sa fondation qualitativement supérieur, par son programme superieur, et ses methodes, au PC.
DU M.I.R. situation, jointe aux progrès qu'enregistrait la révolution cubaine, commença la résistance armée face à la répression dirigée par les gens de l'A.D. Cette résistance, bien que composée principalement d'étudiants, comprenait de jeunes ouvriers de Caracas.
En mars de la même année, le PC tint son III• Congrès national, où fut discutée passionnément la question de la tactique et de la stratégie à suivre. La tendance fideliste (« cubaine ») était apparue dans quelques cadres moyens du parti et, de façon très faible, au niveau de la direction nationale. Le Congrès approuva une Déclaration politique où rien n'était dit de la lutte armée, sauf pour déclarer : « ...Les plans immédiats de la réaction consistent à barrer la route au mouvement de libération nationale. Pour y parvenir, elle recourt à la violence ouverte et continuera sur ce chemin pour éloigner autant qu'elle le pourra sa défaite définitive. Il est vrai que l'emploi de la violence n'a jamais résolu ni ne résoudra jamais les problèmes du pays et ceux des masses ».
Le mot d'ordre principal du PC était : « Pour un grand front démocratique » dont le but serait de « faire échec à la politique capitularde du gouvernement ». s'était transformée en révolution socialiste.
Les conclusions que les jeunes révolutionnaires vénézuéliens tirèrent d'un tel processus furent dans l'immédiat des plus empiriques : pour s'emparer du pouvoir, il fallait appliquer les méthodes employées à Cuba. On n'était pas parvenu à comprendre le véritable processus de la révolution cubaine. D'où l'attirance pour l'acte immédiat, quelque peu putschiste.
Aussi, le 4 mai 1962, quelques jeunes militaires, étudiants et ouvriers, soutenus - bien que faiblement - par le MIR et le PC prirent les armes à Carupano, s'emparaient de l'aérodrome et des télécommunications, luttant « pour la reconstruction économique du pays ». Les conditions manquant pour un soulèvement dans d'autres villes, le gouvernement parvint à écraser en quelques jours l'insurrection de Carupano. Quelques semaines plus tard un soulèvement à Puerto Cabello, soutenu pourtant par la population civile connut le même sort et pour les même raisons.
La crise des Caraibes, en octobre, survenant après ces événements, donna l'occasion à Betancourt de déclarer que la source de ces violences se trouvait à Cuba, qu'il fallait en finir une fois pour
LA LUTTE ARMEE S'ORGANISE
LA LUTTE ARMEE S'ORGANISE toutes avec le danger que représentaient non seulement pour les Etats-Unis, mais aussi pour « les puits pétrolifères vénézuéliens », les missiles installées à Cuba, et il appela tous les Vénézuéliens à serrer les rangs devant le « danger national ».
Par la suite, Betancourt déchaina la Après les soulèvements de Carupano et de Puerto Cabello (désignés respectivement par « 4 mai » et « 2 juin »), on organisa les F.A.L.N. La lutte armée entrait donc dans une nouvelle phase, jointe à une autocritique concernant les actions menées jusqu'alors. Au départ, la discussion se centra sur le rôle que devait jouer la lutte armée dans le contexte de la lutte révolutionnaire au Venezuela. Alors que les FALN, en abordant cette discussion, examinaient les erreurs commises, la tendance pacifiste du PC profitait d'une certaine faiblesse des FALN pour faire passer sa ligne politique qui préconisait une « trève » dans la lutte armée, surtout dans les villes (où le PC pouvait mieux contrôler les Unités Tactiques de Combat - les U.T.C.) et limitait l'action offensive à des opérations de sabotage, de terreur et de propagande militaire dans la campagne. Cette « trève » voulue par l'aile pacifiste du PC l'emporta encore en 1964-65. En 1963, aussi bien le PC que le MIR, sur la base de l'expérience vécue, étaient arrivés à la conclusion qu'une politique « putschiste », de victoire à court terme, sans participation des masses à l'échelle nationale, était vouée à l'échec. La nécessité de faire participer les masses à la lutte armée fut admise. A la campagne, dans les zones des guérillas, la question ne représentait pas un grand problème, 70 % des paysans en effet étant acquis à cette lutte, mais dans les villes les choses étaient moins rapides et plus complexes. Cela rendit nécessaire la convocation du IV• Congrès des Travailleurs tenu en mars 1963, qui adopta des résolutions en général révolutionnaires et donna le jour à la C.U.T.V. (Centrale Unitaire des Travailleurs Vénézuéliens) s'opposant à la CTV entièrement contrôlée par l'appareil « adeco » (d'Action Démocratique). Un important pas en avant était ainsi fait ; un secteur du mouvement révolutionnaire prenait conscience qu'il fallait se lier à la classe ouvrière, s'intéresser aux problèmes immédiats des travailleurs des villes. Mais, si des progrès ont été réalisés en vue d'approcher les ouvriers et de les organiser pour la lutte révolutionnaire, ce travail fut cependant entravé par les flatteries qu'on prodigua à la bourgeoisie dite « progressiste ». La poli-
NALE 57 plus féroce répression que le pays ait jamais connue. L'assassinat de l'opposant politique, crime banni après la dictature de Perez Jimenez, revint sur la scène, d'abord exceptionnellement, puis comme règle de l'appareil policier et gouvernemental. tique ambiguë envers la bourgeoisie nationale de la part du PC et en partie du MIR, la capitulation de l'URD, et la répression ont fait que la CUTV ne s'est pas développée; elle regroupa moins de 5 % des travailleurs syndiqués. Pour œuvrer à un travail syndical révolutionnaire dans la campagne, fut créée la Centrale Unitaire Nationale Paysanne (C.U.N.C.) mais, tout comme la CUTV, elle ne regroupa qu'un nombre relativement faible de travailleurs agricoles.
Les élections de 1963 furent caractérisées par la fraude. Pour remplacer Betancourt, l'appareil d'Action Démocratique accoucha d'un Raoul Leoni, homme remarquable par sa médiocrité.
Frappé alors d'interdit par le gouvernement, le P.C. chercha à participer aux élections soit par l'entremise d'une organisation « légale » pouvant présenter des candidats libéraux, soit en passant un accord avec des candidats bourgeois comme il l'avait fait aux élections de 1958. Il ne parvint ni à l'un ni à l'autre. Ayant ainsi échoué dans la tentative de constituer un Front populaire avec les bourgeois « progressistes », la direction du P.C. s'aligna au dernier moment sur l'attitude du MIR et des FALN pour appeler à l'abstention.
Des erreurs certaines ont été commises lors des élections de 1963, peu de leçons en ont été tirées jusqu'à présent. Douglas Bravo est d'avis que l'erreur fondamentale réside dans le fait d'avoir poussé les principales unités militaires du mouvement révolutionnaire à se dépenser avant les élections, ce qui ne permit pas la mise en pratique de quelques opérations qui auraient d'une part marqué l'opposition à la fraude électorale qui se préparait et d'autre part favorisa l'abstention des masses. Et Douglas d'ajouter qu'avec l'élection de Leoni, l'année 1964 ouvrait « une longue période de crise pour le mouvement armé et populaire ».
Cette crise s'est manifestée à tous les échelons. Au sein du MIR, elle poussa à une rupture certaine des tendances qui s'affrontent. Domingo Alberto Rangel, un des fondateurs du MIR, présenta en janvier 1964 un texte déclarant que la lutte armée en tant que forme principale de la lutte révolutionnaire est vouée à l'échec Merida préconisa le renforcement des guérillas paysannes, cette forme de lutte de-
LES F.A.L.N.
LES F.A.L.N.
INTERNATIONALE vant être le centre de toutes les autres. La direction du MIR se rallia à ce point de vue, mais les divergences politiques à l'intérieur du MIR sortirent des limites du centralisme démocratique, respectées en général par le parti, pour se transformer en une lutte pour des postes de direction. Rangel et ses partisans, qui représentaient un tout petit groupe, passèrent outre à la discipline du parti. Devant
En même temps, la lutte des tendances se poursuivait au PC. Contrairement à ce qui se passait dans le MIR ‚la majorité des dirigeants du PC était opposée à la lutte armée ; ceux qui défendaient cette ligne se trouvaient intégrés dans les guérillas, parmi eux Douglas Bravo, qui aurait été un de leurs pionniers.
En 1946, les dirigeants de tendance proMoscou parvinrent à établir une alliance avec Rangel et quelques autres de ses partisans. L'agence Tass, informée, interviewa Rangel qui déclara que la lutte armée au Venezuela était vouée à l'échec et adressa des félicitations à Khrouchtchev pour ses efforts visant à assurer une paix mondiale durable...
Mais la base du PC exigeait une ligne plus ferme, plus militante, plus révolutionnaire. La direction radicalisa alors un peu son langage, tout en préparant le virage à droite du parti. La menace de scission poussa la direction à faire des concessions et à convoquer en 1965 le VII• Plénum du Comité Central. La base du parti fit entendre sa voix de façon timide. Les documents adoptés par ce plénum saluaient les progrès de la lutte armée menée par les FALN et le renforcement des guérillas, mais l'idée fondamentale qui les inspirait était un appel à « tous les Vénézuéliens, civils ou militaires, aux opposants au gouvernement et même à certains secteurs gouvernementaux, pour réaliser le désir de paix ressenti par tout le Venezuela ». Les contradictions de ces documents annonçaient la crise future au PC.
Tout en continuant à « rougir » son langage, la direction du P.C. vira définitivement à droite et se montra publiquement opposée à la lutte des guérillas comme forme principale de la lutte révolutionnaire. En même temps, elle refusa les colonnes de sa presse aux partisans des guérillas. Le stalinisme de par le monde venait en aide à ses homologues vénézuéliens. La revue internationale des P.C. publia dans son numéro de juin 1966 un article de Jesus FARIA (2) intitulé « Après la crise du gouvernement. Les luttes de classe contre l'impérialisme ».
L'article de Faria est un exemple typique d'amalgame, de contre-vérités et de la ferme résistance des militants du MIR contre une politique essentiellement défaitiste (bien que tenue comme révolutionnaire par ses auteurs), le petit groupe de Rangel quitta le MIR tout en se disant être du MIR, usurpation de titre que la presse bourgeoise exploita pour déclarer que le MIR abandonnait la lutte armée, ce qui ne pouvait que réjouir l'aile pacifiste du P.C. manque d'honnêteté, caractéristique de l'école stalinienne. Il ne fait aucune mention de discussion interne du parti sur la question de la lutte armée, question qu'il n'abordait même pas sur un plan théorique. Par contre, Faria fait un long exposé sur les partis bourgeois qui jouent sur la scène politique depuis l'arrivée de Leoni au pouvoir, envisage les possibilités de faire ci et là des alliances avec tel ou tel secteur, dénonce les assassinats commis par l'Action Démocratique contre des dirigeants communistes emprisonnés et conclut: « ces crimes seront vengés dans un proche avenir par notre peuple, même en votant pour d'autres partis bourgeois ».
L'article vise surtout Douglas Bravo, contre lequel on décèle des attaques insidieuses : « N'oublions pas que Betancourt fut lui aussi communiste... N'oublions pas que les dirigeants les plus violents du MIR sont retournés à l'Action Démocratique et se font les instruments de la C.I.A... »
Faria conclut son article par des calomnies contre la tendance représentée par Douglas Bravo, et fait appel pour un Front Populaire moderne qui regroupe tous les opposants au gouvernement Leoni qui veulent « pacifier le pays au moyen c'un changement progressiste dans les sommets du pouvoir ».
On peut certes reconnaître que le PC a formé et soutenu les premières guérillas et préconisé la lutte armée jusqu'à la fin de 1965. Cependant les discussions à l'intérieur des FALN ont prouvé que la direction du PC avait envisagé les luttes des guérillas non comme une voie pour ame ner les ouvriers et les paysans à la prise du pouvoir, mais comme un instrument de pression dans sa piètre politique.
Cette politique est somme toute déterminée par les conceptions concernant le rôle de la bourgeoisie nationale. Guillermo Garcia Ponce fait dans son Introduction à la politique vénézuélienne (1961) un exposé sur la lutte du Venezuela pour son indépendance pour arriver à cette conclu-
(2) Jesus Faria, secrétaire général du PC ,emprisonné par Leoni, fut libéré en mars 1966 sous l'engagement de quitter le pays, ce qu'il fit.
LUTTE DE TENDANCES AU P.C.
LUTTE DE TENDANCES AU P.C.
sion : « La cause de l'indépendance triompha parce qu'elle était une cause juste soutenue par le peuple et favorisée par les nécessités du développement de la communauté vénézuélienne ». Et il ajoute : « Le Venezuela est tombé sous une nouvelle dépendance étrangère. Cette foisci, la puissance qui opprime ce sont les Etats-Unis qui, par l'intermédiaire des monopoles impérialistes et de gouvernements à leur solde, ont le contrôle des principales sources de notre économie, et imposent leurs vues dans la politique intérieure et extérieure du pays. Mais, tout comme dans le passé, des forces se soulèvent pour défendre la nation vénézuélienne contre le joug étranger ».
Il est à remarquer que, dans son rappel historique, Gracia Ponce fait un saut de cent ans, c'est-à-dire ne dit rien de la période qui va de la guerre d'indépendance (1821) jusqu'à la « nouvelle dépendance étrangère » qui commença disons dans les années 1920 avec la dictature de Juan Vicente Gomez.
Ce « saut » dans l'histoire et le parallèle de l'oppression espagnole sur tous les Vénézuéliens et la « nouvelle oppression » sur tous les Vénézuéliens, n'ont rien de fortuit. On cherche à faire entrer dans les rangs de la lutte révolutionnaire les compères « progressistes » de la bourgeoisie nationale.
De son côté, Douglas Bravo réplique : « ..Impossible est la consolidation d'un gouvernement des capitalistes, des riches, des puissants parce qu'il y a une crise sociale, politique, économique. Autrement dit, la nécessité d'un changement est posée. »
Mais quelle sera la nature qualitative de ce changement par opposition 'aux changements préconisés par Leoni, Caldera, Jovito Villalba, etc. Douglas Bravo répond :
« Le changement que ces Messieurs, ces partis traditionnels et autres secteurs proposent se différencie de celui que proposent les Forces Armées de Libération Nationale en ceci : nous voulons un changement radical et profond qui devra commencer par la transformation de la société vénézuélienne en portant au pouvoir les secteurs populaires, les secteurs nationalistes, les secteurs patriotiques qui se trouvent aujourd'hui désavantagés devant l'oligarchie indigène et l'impérialisme américain... Ce sera un changement où les intérêts nationaux, les richesses nationales, le pétrole, le fer, seront dans les mains des Vénézuéliens ».
Voilà un changement qui n'en est pas un, encore moins un changement « radical et profond » ! Ce n'est pas autre cho-
Garcia Ponce tient à signaler que le PC est le meilleur défenseur de la nation et que « la liquidation de la dépendance coloniale économique fera de la nation vénézuélienne un pays véritablement incépendant, souverain et démocratique. En même temps il faudra éliminer totalement le régime semi-féodal qui se maintient encore à la campagne ».
La bourgeoisie vénézuélienne n'apparait pas dans ce tableau comme étant un ennemi du peuple et pour cause, car nous tous, Vénézuéliens, ne sommes-nous pas sous le joug impérialiste ?
Garcia Ponce ignore ou semble ignorer la pénétration du capitalisme à la campagne. D'ailleurs, la question du capitalisme n'est nulle part évoquée, ce qui est logique dans la perspective devant laquelle cet auteur nous place. Pour lui, nous nous trouvons devant une « étape » de la révolution dont le but est d'asseoir le capitalisme « démocratique » au Venezuela : « Il faut avoir à l'esprit que cette lutte anti-impérialiste sera relativement longue car on ne peut remporter la victoire dans une seule bataille mais par étapes ». Et encore : « Notre lutte est dirigée contre les monopoles étrangers et les grands propriétaires ruraux, ainsi que contre les gros capitalistes indigènes qui sont des ennemis du peuple ». se que le changement proposé par l'Action Démocratique en 1945 ! L'histoire des vingt dernières années n'a-t-elle rien appris sur ce programme? N'y a-t-il pas mille preuves qui témoignent du sort encouru par des programmes pour « un changement » soutenu par la bourgeoisie « nationale », « progressiste » et « radicale » ?
Arrivée à la juste conclusion que le pays a besoin réellement d'un changement profond, Douglas Bravo s'arrête pour reculer vers des formules sur « l'unité » avec la bourgeoisie « progressiste » au lieu d'avancer vers la conception qu'un tel changement relève précisèment de la révolution socialiste, comme les révolutionnaires cubains l'ont montré. En excluant la bourgeoisie d'un front révolutionnaire, nous ne nous comportons pas en sectaires ; nous disons qu'il s'agit d'établir une ligne de classe, une ligne révolutionnaire marxiste, enrichie par toute l'expérience de la lutte de classe de notre époque.
Sous la pression des progrès de la révolution latino-américaine les héritiers de la politique stalinienne ne nient plus le caractère socialiste de cette révolution, mais ils nuancent : celle-ci serait aujourd'hui partiellement et non pas essentielle-
QUELLE REVOLUTION ?
QUELLE REVOLUTION ?
INTERNATIONALE ment socialiste; et d'ajouter que « tactiquement » il ne serait pas correct de déclarer publiquement la nature socialiste de la révolution si l'on ne veut pas perdre des « alliés » ni faire « peur » au peuple. A les en croire, Lénine fut dans ce domaine un mauvais tacticien en 1917...
Mais revenons à Douglas Bravo. Dans son interview à Sucesos, il aborde le thème du caractère de la révolution vénézuélienne pour déclarer qu'à l'intérieur du mouvement révolutionnaire du Venezuela, il y a une tendance qui caractérise cette révolution comme socialiste, alors qu'il est d'un avis opposé :
« On peut affirmer que les peuples coloniaux et semi-coloniaux vont vers une lutte de libération nationale, que nous appelons la première grande période dans la stratégie de cette lutte. Cette première période embrasse la lutte contre le féodalisme et contre l'impérialisme américain ; elle demande un front comprenant les paysans, les ouvriers, la petite bourgeoisie et, bien sûr, un secteur de la bourgeoisie nationale dans les rangs de laquelle il y a aussi des patriotes, voulant se libérer des monopoles yankee... Nous ne pouvons pas des maintenant avoir un programme ne représentant pas tous ces secteurs, car il s'agit d'une lutte de libération nationale ».
Et Douglas Bravo poursuit :
« Un noyau très minoritaire propose pour notre pays la voie que quelques secteurs également minoritaires préconisent pour le Guatémala... Avec ces camarades nous avons largement discuté pour leur faire comprendre que la question ne se posait pas pour notre pays; nous avons discuté patiemment et dit que leurs points de vues étaient erronés... »
On voit que Douglas Bravo ne fait ici que répéter la position classique du P.C. vénézuélien et d'autres partis communistes sur la révolution « démocratique » et « par étapes ». Cependant, par son action révolutionnaire Douglas Bravo est poussé à s'approcher des positions qui ne peuvent pas ne pas être marxistes révolutionnaires.
Sur quels points les vues de Douglas Bravo et d'autres dirigeants des FALN coïncident-elles avec celles de la IV• Internationale ?
1° Sur le point du soutien à la révolution cubaine et à la direction castriste. La IV° Internationale a été parmi les premiers défenseurs de Cuba révolutionnaire, qu'elle a caractérisé d'Etat ouvrier bien avant que les Partis communistes ne l'aient pas fait. D'ailleurs ils avaient de bonnes raisons pour ne pas reconnaître la nature socialiste d'une révolution latinoaméricaine qui venait mettre en évidence l'erreur complète de leur politique en la matière.
2° Sur le point concernant la nécessité de la lutte armée. La IV• Internationale a toujours combattu les théories des « voies pacifiques, parlementaires », ainsi que la « coexistence pacifique ».
3° Sur le point du caractère international de la lutte contre l'impérialisme.
4° Sur le point que la crise fondamentale de notre époque est la crise de la direction révolutionnaire. A ce propos, il nous parait bon de citer encore Douglas Bravo : « Dans le cas concret du Venezuela la question ne réside pas fondamentalement dans les conditions nécessaires au pays pour pouvoir passer à l'offensive ; elle réside dans le fait que la direction du mouvement révolutionnaire connait une grande crise, une profonde crise. Voilà la chose importante. En effet, les conditions qui ont donné le jour à la lutte armée au Venezuela n'ont point disparu, mais nous avions dit qu'il ne suffit pas que ces conditions interviennent, encore faut-il, pour que cette lutte se développe la présence d'une direction capable pour que des erreurs graves ne soient pas commises. En Malaisie, aux Philippines, en Grèce, en Espagne les mouvements révolutionnaires ont été favorisés par la crise que traversait la société de ces pays. Et pourtant, ces mouvements ont connu la défaite ». (3)
Douglas Bravo est arrivé d'autre part à la conclusion qu'aucune révolution en Amérique latine ne pourra se consolider si elle reste isolée et si elle n'est liée à un processus continental. Il s'est prononcé pour la convocation d'une Assemblée continentale de l'Amérique latine chargée de mettre sur pied un organisme représentatif des mouvements de libération nationale, non seulement les mouvements révolutionnaires, mais aussi les partis communistes qui n'approuvent la lutte armée.
La nécessité de construire des organisations liées internationalement, mais indépendantes de tout appareil stalinien, est à l'ordre du jour en Amérique latine. Les sections latino-américaines de la IVe Internationale, qui ont manifesté à plusieurs reprises leur solidarité avec la Tricontinentale et l'OLAS, travaillent à la réalisation de cette tâche.
Nous avons devant nous la grande tâche de construire non seulement en Amérique latine mais à l'échelle mondiale une Internationale de masse pour conduire la révolution mondiale sur tous les fronts.
L'union de toutes les forces révolutionnaires latino-américaines autour de l'OLAS peut être le point de départ dans cette grande tâche à dimensions historiques.
(3) Sucesos no 1752, page 32.