Nous étions en train d'écrire cet article lorsque la nouvelle de l'arrestation d: Régis Debray en Bolivie a été communiquée par la presse internationale.
Notre mouvement s'associe à la campagne de solidarité envers Debray lequel se trouve actuellement dans les mains de militaires réactionnaires. Mais notre de voir élémentaire de solidarité ne nous oblige pas à laisser sans réponse les attaques qu'il a lancées contre le trotskysme, d'autant plus qu'il s'agit d'attaques particulièrement graves dont le but est de nous discréditer dans les milieux d'avant-garde d'Amérique latine.
Le livre de Régis Debray, publié il y a quelques mois à Cuba, a déjà provoque des polémiques dans le mouvement ouvrier et révolutionnaire. C'était inévitable, aussi bien à cause des tentatives de généralisations que l'auteur a esquissées en se réclamant de l'expérience de la révolution cubaine, qu'à cause des atENCORE SUR LA NATURE DE LA
Sur ces problèmes — faut-il le rappeler ici — la IV° Internationale a précisé ses analyses déjà lors de ses premiers congrès de l'après-guerre (2). A une époque où
(1) La principale falsification de Debray réside dans la confusion entretenue entre la IV° Internationale et les petits groupes sectaires posadistes. Que dironsnous d'ailleurs d'un auteur qui se prétend informé et pourtant écrit entre autre à notre égard : « les mêmes analyses de conjoncture servent au Pérou comme en Belgique » ! Il ne connait évidemment ni ce que nous avons écrit sur le Pérou ni ce que nous avons écrit sur la Belgique... Il est d'ailleurs significatif que pour apprécier notre mouvement, Debray ne renvoie pas le lecteur à nos documents ou à des analyses de notre activité, mais à un article de Sartre écrit il y a quinze ans, où le philosophe français exprimait sur le stalinisme et sur les rapports entre le stalinisme et le léninisme des idées dont nous ne savons d'ailleurs pas dans quelle mesure il serait disposé à les défendre maintenant.
taques qu'il a lancées, le plus souvent dans des formes fort contestables, à l'adresse des courants les plus divers. En cr qui concerne plus particulièrement la IV: Internationale, Debray a utilisé des méthodes du plus pur style stalinien, allant de la calomnie gratuite à la déformation grotesque et à la véritable falsification (1). Le niveau de ces attaques est tellement bas que nous serions même tentés de ne pas y répondre du tout.
Toutefois, au delà de sa valeur intrinsèque, l'essai de Debray sera lu et discuté par des couches larges de l'avantgarde révolutionnaire latino-américaine. Il nous parait donc opportun de saisir cette occasion pour préciser à nouveau quelles furent dans le passé et quelles sont aujourd'hui les conceptions et les attitudes de la IVe Internationale sur des problèmes majeurs qui se posent au mouvement révolutionnaire latino-américain. REVOLUTION LATINO-AMERICAINE les partis ouvriers traditionnels démontraient l'incompréhension la plus totale de phénomènes lourds de conséquences pour le développement du mouvement des masses de certains pays et adoptaient des schémas stratégiques foncièrement opportunistes qui les amenaient parfois à se placer du côté de l'impérialisme américain et des oligarchies, la IV• Internationale était capable de saisir le contenu social et politique du péronisme et d'une série de mouvements nationaux révolutionnaires; de souligner, par une application vivante du léninisme, la nécessité de la voie révolutionnaire aussi en Amérique latine et d'affirmer qu'il était possible à l'étape historique où l'on était entré de mobiliser les masses ouvrières
(2) Nous indiquons notamment le texte adopté par le IIIe Congres Mondial, Quatrieme Internationale, août-octobre 1951.
INTERNATIONALE et paysannes dans une lutte victorieuse contre l'impérialisme. Après la victoire de la révolution cubaine, certaines de ces idées sont devenues un acquis commun qui n'est plus objet de discussion dans une large avant-garde latino-américaine. Mais il n'en était pas ainsi il y a quinze ou vingt ans. D'ailleurs, même maintenant, il existe des partis ayant une influence de masse incontestable qui n'acceptent pas certaines conceptions, même s'ils peuvent parfois, par opportunisme, signer des déclarations qui les réaffirment (3).
Sur le problème crucial de la nature de la révolution latino-américaine, la IV° Internationale s'est également toujours prononcée avec la plus grande clarté. C'est justement à ce sujet qu'elle a été critiquée, même récemment, y compris par des dirigeants révolutionnaires comme Douglas Bravo (4). De la part de ce dernier, la préoccupation fondamentale semble être d'éviter des conceptions trop simplistes et mécanistes qui pourraient avoir pour conséquence de limiter les forces à mobiliser dans un combat antiimpérialiste.
Laissons de côté les objections qui proviennent de la part de ceux qui jugent les conceptions de la IV• Internationale su" la base de quelques textes posadistes qui, effectivement, frisent parfois la caricature. Le point de départ ne saurait être que l'analyse objective du problème, indépendamment de ses implications. Sur c: terrain, nous avons caractérisé la révolution latino-américaine comme une révolution qui, non par la volonté de quelques agitateurs impatients, mais par sa propre logique, par sa nécessité intrinsèque, est destinée à se transformer sans interruption en une révolution de nature socialiste, dans la mesure où elle atteindra objectifs correspondants aux intérêts et aux aspirations des masses. Il y a vingt ans, une telle conception pouvait être considérée soit comme exprimant une tendance très générale aux échéances extrêmement lointaines, soit comme une tentative d'imposer à la
(3) Nous faisons allusion avant tout au P.C. chilien qui, peu de temps après la Tricontinentale. est devenu à juste titre l'une des principales cibles des polémiques cubaines. On pourrait citer aussi les positions exprimées par le P.C. brésilien même après le coup militaire de 1964 (cf. en particulier l'interview de Luiz Carlos Prestes. publiée par l'Humanité, 16 janvier 1967.)
(4) Les critiques de Debray absolument vulgaires concernent en réalité des textes posadistes (Cf. Révolution dans la révolution, p. 30-36. Pour les critiques de Bravo, cf. Sucesos, n. 1752, pp. 32-33.
réalité latino-américaine des critères d'interprétation tirés de l'expérience historique d'autres révolutions. Mais, après la révolution cubaine, cela n'est plus posSible : en quatre ans, cette révolution a parcouru un cycle complet allant de l'opposition démocratique révolutionnaire contre la dictature de Batista à la lutte ouverte contre l'impérialisme américain, è l'expropriation des classes possédantes indigènes et l'instauration d'un Etat ouvrier (5).
Pour mieux clarifier notre conception, nous résumerons ici ce que nous avions écrit à propos des polémiques des années 1965-66 dans le mouvement guatémaltèque (6). Nous soulignions alors qu'il ne s'agissait pas du tout de querelles abstraites et que, derrière les formules et même les nuances, se cachaient, par contre, des choix politiques absolument concrets. C'était d'autant plus vrai que le mouvement guatémaltèque avait déjà vécu des expériences très importantes et que l'attitude de certaines organisations est inévitablement jugée, en premier lieu, sur la base de leur activité dans le passé.
Ainsi, on ne saurait oublier la signification pratique - pendant la période Arevalo-Arbenz jusqu'à l'agression de 1954 — de la ligne de la révolution démocratique qui impliqua une collaboration avec la bourgeoisie dite nationale. fait le P.G.T. (le P.C. du Guatemala) avait renoncé à tout rôle indépendant, se transformant en une force d'appoint du gouvernement réformiste bourgeois qui, au moment crucial, capitula face aux forces impérialistes et réactionnaires indigènes. Il faut ajouter qu'après 1954, le P.G.T. avança le mot d'ordre de restauration de la « démocratie » et que, même après un tournant vers la lutte armée, son orientation ne cessait d'être éclecti-
(5) En réponse à une calomnie de Debray qui reproche à notre mouvement, mis sur le même plan que les réformistes (cette technique d'amalgame n'est pas nouvelle). d'avoir pris la révolution cubaine comme cible de ses attaques (p. 34), nous rappelons ici que, déjà en octobre 1960, le Secrétariat International de la IVe Internationale caractérisait Cuba comme un Etat ouvrier. Nous rappelons aussi que notre presse, malgré ses limites matérielles, oublié presque tous les documents et discours fondamentaux des dirigeants cubains, et des centaines d'analyses favorables à Cuba révolutionnaire. Chacun peut faire à ce sujet sa propre vérification.
(6) A propos. des critiques adressées par Luis Turcios aux posadistes, nous avons déjà écrit qu'elles nous semblaient per_ tinentes et correspondaient, grosso modo. aux critiques faites par la direction de la IVe Internationale dans les polémiques des années 1960-62. (Cf notre article publié par World Outlook, 4-3-1966.)
que, misant aussi sur des activités légales (7).
Mais le problème de la nature de la révolution se concrétise surtout dans la question de savoir quelles classes sociales participent à la lutte, quelles classes seront disposées à aller jusqu'au bout et qui devra jouer effectivement le rôle de direction. Le trotskysme n'a jamais nié a priori que des secteurs de la bourgeoisie nationale puissent s'associer à une lutte anti-impérialiste, mais il a souligné que, si la direction était dans les mains de tels secteurs, la lutte serait en fait freinée et déviée et aboutirait, dans la meilleure des hypothèses, à l'instauration d'un régime néo-colonial où l'impérialisme garderait son emprise et où les masses seraient volées des succès de leur combat. C'est pourquoi il est absqlument nécessaire de comprendre et de faire comprendre quelle doit être la dynamique du processus, de fixer une plate-forme qui enlève toute possibilité d'équivoque et d'assurer - c'est, en dernière analyse, 1e facteur décisif — la direction de la classe ouvrière alliée à la paysannerie pauvre. Cela ne signifie aucunement confondre le début d'une révolution avec sa phase finale ni lancer dès le commencement des mots d'ordre qui ne pourront se traduire dans la réalité que comme l'aboutissement de toute une période de luttes révolutionnaires, ni remplacer l'analyse des situations concrètes par des interprétations subjectivistes ou par une idéalisation absurde des masses. Ce qui est important, répétons-le, est donc de saisir le caractère permanent de la révolution, dont la logique profonde n'est pas seulement anti-impérialiste et anti-féodale, mais en même temps anticapitaliste, de comprendre que la convergence éventuelle à certaines étapes avec des forces petites bourgeoises et bourgeoises-nationales ne saurait être réalisée au prix d'un renoncement ou d'une limitation du rôle dirigeant du prolétariat et des paysans pauvres, à savoir des forces qui surgissent du contexte social, comme les forces motrices révolutionnaires ; de se rendre compte que la pierre de touche pour toute direction révolutionnaire consiste dans sa capacité d'exprimer à chaque étape des mots d'ordre et d'organiser des actions capables d'impulser la dynamique anticapitaliste de la lutte, tout en partant d'une mobilisation pour
(7) Cf. à ce sujet les articles de J.M. Fortuni, José Milla A. Tuzl, publié dans la revue des partis communistes (décembre 1964 et avril 1965, édition italienne).
NALE 21 des objectifs démocratiques et de libération nationale (8).
Le problème de la nature de la révolution doit attirer d'autant plus l'attention que des conceptions fausses dans ce domaine ont été le véhicule idéologique essentiel de l'opportunisme des partis communistes latino-américains. En effet, c'est justement la conception d'une révolution nationale démocratique laquelle timpliquait l'alliance avec des classes es des couches sociales bourgeoises capitalistes, qui est à la base de leur refus de la voie révolutionnaire et de la guérilla, et de toute leur conception éclectique et oscillante (9).
Pour conclure sur ce point, le caractère permanent - dans le sens marxiste, trotskyste, du terme — de la révolution à l'ordre du jour en Amérique latine doit être affirmé à cette étape plus que jamais dans le passé notamment pour les raisons suivantes: a) la leçon de Cuba a été assimilée par toutes les avant-gardes et par des secteurs am-
(8) Voilà un passage significatif de la résolution sur la dialectique de la révolution mondiale adoptée par notre Congrès de réunification (30 juin 1963) « Tout comme dans le cas où le commencement de la révolution coloniale SOus une direction nationaliste bourgeoise ou petite-bourgeoise serait identifié avec sa conclusion victorieuse sous une arrection proletarienne, toute idée que ce processus se produira automatiquement ou inévitablement dans une limite de temps donnée, conduit nécessairement à une estimation défigurée du réel rapport des forces et remplace l'analyse scientifique par des illusions et des souhaits. Elle présuppose que le processus objectif résoudra lui-même une tâche qui ne peut être résolue que dans la lutte par les efforts subjectifs de l'avant-garde, c'est-à-dire par la conquête socialiste révolutionnaire de la direction du mouvement des masses. Que ceci soit possible dans le processus même de la révolution et dans un temps relativement court, a été démontré adéquatement dans le cas de Cuba. Que ceci ne soit pas inévitable et que sans cela la révolution soit certaine de subir de sérieuses défaites ou. au mieux, d'être réduite à des victoires incertaines a été largement démontré dans l'histoire récente d'autres pays latino-américains comme la Bolivie, l'Argentine et le Guatemala ».
(9) Debray qui avance beaucoup de critiques justes aux P.C. latino-américains donne d'autre part, l'impression de croire qu'ils appliquaient effectivement les normes du centralisme démocratique et qu'ils étaient, dans certaines circonstances au moins. trop démocratiques. De deux choses l'une : ou Debray ignore ce qu'est le centralisme démocratique ou il oublie quel est le fonctionnement réel des P.C. latino-américains. Pour notre part, nous sommes plutôt enclins à supposer que, té des méthodes démocratiques avaient effectivement employées, les conceptions et les attitudes d'une partie au moins des partis en question auraient radicalement changées après la victoire de la révolution cubaine.
INTERNATIONALE ples des masses ; b) la bourgeoisie dite nationale dans aucun pays ne saurait être favorable (ni même neutre) à des mouvements qui, par la force des choses, ne pourront que se ranger dès le début du côté de Cuba et contre le bloc de l'impérialisme nord-américain et des classes possédantes indigènes à l'échelle continentale ; c) la lutte sera, du moins dans
Depuis une dizaine d'années, la IV° Internationale a souligné l'importance de la guérilla comme une forme spécifique de lutte armée, en indiquant en même temps le rôle majeur du mouvement des paysans pauvres pendant toute une étape de la révolution dans des pays coloniaux ou semi-coloniaux.
Sans revenir en détail sur nos positions, nous préciserons ce qui suit : à notre avis, la discussion qui se déroule dans le mouvement révolutionnaire latino-américain sera utile et concluante dans la mesure où elle sera centrée sur l'analyse des situations spécifiques de certains pays plutôt que sur des généralisations en même temps trop vagues et trop engageantes. C'est justement l'originalité de l'expérience cubaine qui, par plusieurs aspects, a pris de court toutes les tendances du mouvement ouvrier international et qui devrait conseiller d'éviter les schémas rigides, notamment en ce qui concerne les formes et les étapes concrètes des processus révolutionnaires (10).
Avant de parler des expériences cruciales des dernières années, nous voudrions rappeler brièvement quelques considérations qui ont été avancées à plusieurs reprises aussi bien par l'Internationale que par notre mouvement latino-américain.
IVe Internationale n'a pas hésité à tirer de l'expérience cubaine toutes conclusions qu'elle considérait légitimes. « De l'expérience cubaine — disait la résolution sur la nature de la révolution cubaine adoptée par le Congrès Mondial de fin 1960 — le mouvement marxiste révolutionnaire devra tirer toute une série de leçons politiques et théoriques de première importance... Les leçons à tirer concernent en particulier le rôle des couches paysannes avancées dans certaines situations spécifiques; la portée d'une guérilla à base surtout paysanne comme forme de révolution anticapitaliste; le rôle de cadres issus de la petite bourgeoisie radicale; la généralisation rapide d'une expérience coopérative à la campagne; l'organisation des milices et le rôle que l'armée révolutionnaire peut avoir dans certaines périodes exceptionnelles, même pour l'organisation économique. Avant tout, cependant, se pose le problème de la genèse, de la formation et de la maturation d'une direction révolutionnaire nouvelle, dans des conditions sont spécifiques sans être probablement uniques ». (Quatrième Internatio nale, premier trimestre 1961, p. 74.)
une série de pays et pour toute une période, beaucoup plus dure qu'elle ne l'a été à Cuba et aura tendance à déborder les frontières des différents Etats; elle ne saurait être gagnée, en définitive, que par sa « continentalisation», ce représente une perspective qu'aucune bourgeoisie nationale n'acceptera même temporairement.
Personne n'ignore, tout d'abord, qu'il y a en Amérique latine des pays dont la structure sociale a des caractéristiques fort différentes de celles des pays où la guérilla se développe actuellement ou s'est développée dans le passé. Si nous considérons, par exemple, l'Argentine ou le Chili où un pourcentage très important de la population est concentré dans les villes et dans les secteurs industriels ou tertiaires, il apparait fort peu probable, pour ne pas dire exclu, qu'une guérilla rurale éventuelle puisse jouer un rôle décisif. L'élément déterminant sera fort probablement représenté par la lutte révolutionnaire dans les villes à laquelle participeront non seulement les masses ouvrières, mais aussi ces masses plébéiennes déshéritées qui s'entassent à la périphérie des grandes agglomérations urbaines (11).
D'autre part, il est clair pour nous, qu'aucun mouvement de guérilla ne pourra remporter un succès durable, s'il n'est issu du mouvement large des masses ou s'il ne réussit à établir assez rapidement des liaisons solides avec ce même mouvement. Nous ne voulons pas réaffirmer par là une conception traditionnelle de le maturation graduelle du mouvement des masses jusqu'à l'aboutissement de la lutte armée. Nous savons très bien que toute hypothèse d'une lutte de guérilla part de la constatation, que dans un sens général, une situation révolutionnaire ou pré-révolutionnaire existe ou peut mûrir très rapidement dans la plupart des pays latino-américains. Nous partageons, en gros, une telle analyse (12). Mais cela n'implique pas qu'à tout moment, un minimum de conditions techniques étant remplies, n'importe quel groupe de militants audacieux puisse commencer utilement la guérilla. C'est justement sur ce terrain que l'expérience cubaine a été interprétée unilatéralement et généralisée abusivement. Le caractère de l'action
(11) Cf. à ce sujet le rapport approuvé par le Congrès de réunification de 1963.
(12) L'importance d'une telle condition est soulignée même par Che Guevara dans l'appendice à son livre sur la guerilla (v. p. 131, édition italienne).
LA LUTTE DE GUERILLAS
LA LUTTE DE GUERILLAS audacieuse du petit groupe débarqué du Granma - qui représentait évidemment une rupture salutaire avec des conceptions traditionnalistes et suivistes - a amené trop souvent à oublier les données essentielles suivantes : a) la situation cubaine de 1956 non seulement sous l'angle économique et social, mais aussi sous l'angle plus strictement politique était telle à pousser presque nécessairement à l'adoption de certaines méthodes de lutte et à favoriser un large soutien à ceux qui luttaient les armes à la main contre une dictature féroce, hale par la quasi totalité de la population ; b) l'avant-garde très restreinte qui commença la lutte comptait dans ses rangs un homme comme Fidel qui ‚même abstraction faite de capacités qui s'avérèrent exceptionnelles, était déjà connu comme dirigeant d'un courant national-révolutionnaire avec une importante influence de masse ; c) malgré ses liaisons étroites avec le régime de Batista, l'impérialisme nord-américain n'a pas eu, dans les années 1956-59, face au mouvement de Castro une attitude d'hostilité agressive telle à lui enlever toute marge de manœuvre politique, y compris dans des milieux capitalistes des Etats-Unis.
La sous-estimation de ces facteurs et la carence dans l'analyse des situations réelles ont provoqué, dans les premières années après la victoire de Fidel Castro, des initiatives carrément putschistes dont le résultat a été soit la perte inutile de vies de militants courageux soit le déclenchement de répressions qui ont coûté cher au mouvement ouvrier et révolutionnaire dans son ensemble. C'est pourquoi ceux qui veulent tirer du passé des indications pour une ligne révolutionnaire doivent dresser un bilan, non seulement en concentrant le feu contre les résistances opportunistes et les capitulations droitières (qui, à l'échelle du mouvement large, représentent incontestablement le danger principal), mais aus-
NALE 23 tale pour la survivance même de la guérilla dans les zones rurales (14).
Mais, venons-en aux accusations plus spécifiques qui nous sont adressées. D'après Debray, les trotskystes seraient opposés à la lutte de guérilla et seraient partisans d'une stratégie d'autodéfense qui serait adoptée aussi par une partie di mouvement en Colombie.
Notre attitude face à la lutte de gué rilla a été déjà précisée synthétiquement et nous y reviendrons plus loin. En ce qui concerne l'autodéfense, pour nous elle ne représente ni une méthode à appliquer universellement ni une méthode à rejeter a priori. Il y a des pays — en Amérique latine ou ailleurs — où l'autodéfense correspondit ou correspond à une exigence reconnue par des couches d'avant-garde et sa concrétisation fut ou sera un pas en avant d'une portée majeure. Dans d'autres cas, par contre, une limitation à l'autodéfense impliquerait inévitablement une défaite et un recul sérieux du mouvement révolutionnaire.
Laissant de côté certains parallèles osés ou certains aphorismes aussi vides que prétentieux (15), voyons quels sont les cas cités pour démontrer les erreurs et les fautes de notre mouvement. Au-
(13) C'est par rapport à de telles expériences que notre mouvement a critiqué des tendances putschistes qui se sont affirmées parfois aussi parmi des militants se réclamant du courant castriste: « Leur faiblesse réside notamment dans la généralisation arbitraire de certains traits spécifiques du processus cubain, dans la surestimation des côtés techniques militaires au détriment des facteurs les plus proprement politiaues, dans la séparation tendancielle de l'action de noyau très reinstreints d'avant-garde et du développement du mouvement des masses ». (Cf. notre rapport au C.E.I. de la IVe Internationale, Quatrième Internatronale, mars 1965). Cf. aussi la critique de tendances aventuristes dans la résolution politique du Congrès Mondial de fin 1965, fin 1965. Quatrième Internationale fal Quatrième Internationale, février 1966. Des critiques analogues ont été formulées avant tout par des secteurs du mouvement marxiste-révolutionnaire, notamment au Pérou et en Argentine.
(14) Dans l'essai de Debray il y a des passages à propos de l'influence corruptrice des villes sur les militants révolutionnaires eux-mêmes qui, au-delà de quelques prétendues notes sociologiques, relévent plutôt d'un romantisme révolutionnaire fort discutable. Entre autres, l'auteur semble oublier que la vie clandestine dans les villes, dans des périodes de terreur, n'est nullement plus confortable que la participation à l'activité de détachements armés dans les plaines et dans les montagnes.
(15) Cf. par exemple, l'affirmation suivante faite par Debray : « L'insurrection indienne dirigée par Tupac Amara au Pérou, à la fin du XVIII siècle, aurait pu s'appeler autodéfense » (p. 25) ou son équation : « La guérilla est à la jacquerie ce que Marx est à Sorel » (p. 26).
si en tenant compte riences négatives, de en 1962 ou du Pérou riode à d'autres mo d'une série d'expécelles du Venezuela dans la même péins connues, mais non moins significatives (en Argentine, par exemple (13).
Finalement, notre appréciation du rôle de la paysannerie n'implique aucune concession à l'idée, pourtant avancée par certains, que la classe ouvrière urbaine elle-même serait dans des pays coloniaux une couche sociale en dernière analyse privilégiée. Une telle conception - indépendamment de son caractère intrinsèquement erroné du point de vue d'une analyse marxiste — ne pourrait qu'impliquer une sous-estimation de la mobilisation des masses urbaines, dans la lutte, mobilisation qui est pourtant capi-
INTERNATIONALE delà d'une allusion très vague au Brésil et aux ligues paysannes dirigées par Juliao, il s'agit essentiellement du Guatemala, du Pérou et de la Bolivie. Nous n° reviendrons pas sur le premier pays : il suffit de réaffirmer ici, pour enlever toute possibilité d'équivoque, qu'au Guate-
HUGO BLANCO Une expérience capitale des cinq dernières années a incontestablement été celle di Pérou, expérience très riche et très variée, caractérisée par l'existence de mouvements multiples, l'application d'orientations sensiblement différentes, de succès temporaires suivis de répressions dévastatrices et d'échecs tragiques. Aucune tentative sérieuse de généralisation valable pour toute l'Amérique latine ne saurait être faite sans une analyse minutieuse et approfondie de ce qui s'est passé au Pérou. Cette analyse nous ne pouvons pas, cela va de soi, la développer maintenant, aussi bien à cause des limites de nos informations actuelles sur d'importants événements que du fait qu'une telle élaboration ne pourra être achevée qu'avec l'apport de tout notre mouvement latino-américain et péruvien en premier lieu.
Régis Debray traite cette expérience capitale avec la plus grande désinvolture : deux lignes sur Hugo Blanco dans le cadre d'une falsification grossière, des allusions à Luis De La Puente Uceda par le biais d'une polémique contre la Monthly Review de Hubermann et Sweezy (17). Voilà comment on liquide les questions les plus brûlantes.
(16) Debray parle d'un Bureau latinoaméricain de Buenos Aires, section (sic !) de la IVe Internationale. Il fait donc allusion aux posadistes, mais sans expliquer aucunement que la petite minorité posadiste n'est plus dans la IVe Internationale depuis la fin de 1961. Une autre preuve de la fragilité de ses « informations »: loin d'apprécier à sa juste valeur la portée des ligues paysannes du Brésil, Posadas avait à leur égard une attitude sectaire, allant jusqu'à attaquer les trotskystes nord-américans qui, dans The Militant, avaient publié une interview de Juliao par Joe Hansen.
(17), Par son allusion explicite au bureau latino-américain, Debray •laisse entendre qu'Hugo Blanco fut envoyé d'Argentine au Pérou sur ordre des posadistes et pour mala la lutte de guérilla s'impose actuellement comme la méthode fondamentale et qu'elle doit être concentrée surtout dans les régions rurales où d'ailleurs doit normalement opérer la direction du mouvement révolutionnaire dans son ensemble (16). ET LE PEROU
Or, pour comprendre tant soit peu l'initiative de Hugo Blanco, il faut partir du contexte où elle a été prise et en saisir la portée objective dans les conditions données. Lorsqu'il commença son travail paysan, Blanco d'une part réagissait à des tendances aventuristes et putschistes qui s'étaient développées au sein de son organisation même, d'autre part il rompait avec la tradition d'une certaine gauche urbaine, en partie liée effectivement à des schémas désuets, en partie toujours prête à discuter sur des voies nouvelles, mais incapable de prendre des initiatives pratiques pour se lier aux masses paysannes. Son expérience ne s'est développée aucunement sur la base de modèles abstraits, mais en liaison de plus en plus étroite avec un mouvement de masses réel. Maintenant, post jactum, seul un aveugle pourrait ne pas se rendre compte de l'importance littéralement historique qu'a eue une telle action pour la maturation de secteurs paysans sans considérer même qu'il est encore trop tôt pour apprécier la portée sur l'avenir du mouvement révolutionnaire du procès de Tacna et des événements qui l'ont suivi où Hugo Blanco a surgi comme un héros populaire péruvien et latino-américain.
La conception de l'autodéfense a été effectivement affirmée dans le mouvement révolutionnaire au Pérou et l'auteur de ces lignes a eu la chance de participer personnellement à des discussions passionnantes à ce sujet. Cette conception n'a pas été conçue par mimétisme ou d'une façon artificielle. Elle fut élaborée sur la base de l'expérience de l'occupation des terres et d'une interprétation attentive des attitudes et des aspirations des paysans qui y participaient.
Il va sans dire que personne ne poussait du dehors les paysans à occuper les salt du denors les paysans a occuper les terres : ce fut, en dernière analyse, l'une des conséquences de la situation nouvelle créée en Amérique latine par la révolution cubaine. Le problème de la défense se posa inévitablement dès que le gouvernement choisit la voie de la répression et que les paysans tombèrent sous les balles de l'armée et de la police. Ce furent les paysans eux-mêmes qui se placèrent sur ce terrain en s'interrogeant imposer du dehors une
Mais Blanco n'a eu aucun posadistes et n'a importé cune ligne valable pour
Cuzco : voilà ce que tou igne artificielle.
rapport avec les d'Argentine audu les paysans militant péruvien sérieux connait très bien. Quant à la revue de Sweezy, nous l'avons critiquée nous-mêmes a plusieurs reprises, mais il est inadmissible d'utiliser à son égard les épithètes qu'utilise Debray, en oubliant le combat courageux que la revue en question a mené et mène dans la citadelle de l'impérialisme, y compris en soutenant la révolution cubaine.
sur les moyens de défendre leur acquis et de protéger leurs vies. Voilà comment se concrétisa chez eux l'idée de la nécessité d'une lutte armée.
Il a été pour nous toujours clair que l'autodéfense n'était qu'une étape, qu'à la phase de sa généralisation, la lutte armée devrait emprunter d'autres formes et qu'il faudrait passer par une période, probablement prolongée de guérilla. Mais il n'était pas possible de sauter étape - fut-elle limitée — dans la maturation subjective des masses. Un appel aux paysans en faveur de la guérilla dès le début serait fort probablement resté sans écho, même dans les régions ou il y avait un mouvement vivant : il aurait pu être écouté tout au plus par quelques éléments d'avant-garde qui auraient de toute façon risqué d'agir dans l'incompréhension de ces couches mêmes d'où ils provenaient. L'autre alternative pouvait être celle d'une lutte armée sous la forme de guérilla au moment où l'expérience aurait démontré en pratique l'impossibilité d'une confrontation directe victorieuse avec les adversaires, la nécessité de créer des détachements mobiles spécialisés de guerilleros qui, tout en représentant naturellement une minorité restreinte, auraient toutefois lutté avec le soutien actif d'une très large majorité de la population rurale. Il est d'ailleurs significatif — Blanco lui-même la souligné dans l'une de ses lettres de la prison - que lorsque le leader du Cuzco fut obligé d'adopter des formes de lutte qu'on ne pouvait plus caractériser à proprement parler d'autodéfense, il a tenu, malgré toutes les difficultés connues, beaucoup plus que d'autres, y compris — pourrions-nous ajouter -- les noyaux du M.I.R. qui, pourtant, estimaient avoir suivi une voie beaucoup plus efficace. La raison essentielle réside naturellement dans le fait qu'il jouissait d'un appui très large de la population paysanne.
Nous ignorons si Hugo Blanco a dressé en prison un bilan global de son expérience et, à plus forte raison, nous ignorons ses idées actuelles sur les perspectives futures de la révolution péruvienne. Quelques allusions contenues dans une lettre adressée congrès des étudiants semblent indiquer en novembre 1966 au qu'à ses yeux un chaînon essentiel reste l'organisation du mouvement paysan.
En tout cas, Blanco a expliqué dans quelques lettres écrites dans sa prison quelle était son interprétation de certains aspects de la lutte qu'il a menée.
En premier lieu, à l'adresse de ceux qui ont soupçonné Blanco de tendances réformistes (peut-être parce qu'il a utilisé l'instrument de l'organisation syndicale
NALE 25 et s'est préoccupé aussi des besoins les plus modestes des paysans de sa région, en n'oubliant pas que des conquêtes partielles pouvaient s'avérer précieuses pour renforcer la confiance des paysans en eux-mêmes), nous rappellerons le passage qui suit:
« Nous avons trouvé un chemin large et sûr et nous sommes en train de progresser. Alors pourquoi s'affoler? Les camarades emprisonnés doivent comprendre que le parti ne peut se mobiliser en fonction de leur accablement en prison, mais en fonction des nécessités et des possibilités du peuple péruvien. S'il en est quelques-uns qui sont libres et pressés et qui se sentent capables d'être des guerilleros, magnifique! Qu'ils nous le prouvent en rejoignant un syndicat paysan, de Chumbivileas par exemple, en partant et en s'y rendant à pied. Après cela, qu'ils nous parlent de guerillas, s'il leur reste des forces. Ainsi la syndicalisation ne prépare-t-elle pas les militants pour la vie normale? Ainsi ne donne-telle pas aux militants la connaissance du terrain et de la population? Et elle donne l'essentiel : l'incorporation consciente des grandes masses dans la lutte. Nous devons avancer le plus loin que nous pourrons avant que se produise le conflit armé, pour avoir l'assurance de triompher. « (Prison de Mariscal Gamarra, juin -963). »
Voilà un autre passage très important:
« En ce qui concerne la tactique des guerillas, je suis d'accord qu'elle doit être apprise aux comités de défense. Ceux-ci nº doivent pas recourir à l'empirisme car le parti d'avant-garde a ses raisons d'être. Toutes les connaissances en matière de guérillas pouvant s'adapter à notre stratégie de milices doivent être exploitées.
Et maintenant une question de grande importance: est-il plus facile de recruter des guerilleros que de recruter des miliciens ?... Manco Il qui avait mit le siège à Cuzco pour donner l'assaut se vit abandonné de ses troupes parce qu'était arrivée la saison de planter les pommes de terre ou de les récolter - je ne sais pas laquelle des deux.
Cependant, rien ne s'oppose à l'organisation des guerilleros. On peut constituer quelques-unes avec les éléments qui y seraient disposés, pour aider les milices. Mais l'organisme fondamental de la lutte armée au Pérou, c'est la milice du syndicat dirigé par le parti.
Tirons profit de toutes les particularités de la réalité péruvienne et ne partons pas à zéro après avoir tant avancé.
Tu dis : « C'est en chevauchant le mouvement paysan que le F.I.R. doit en-
INTERNATIONALE gager la lutte armée pour la prise du pouvoir. » Fort bien, tel fut le cas à Cuba. Seulement les Cubains prirent d'abord les armes et montèrent après à cheval, tandis que nous, nous sommes à cheval mais nous manquons d'armes. Pourquoi mettrions-nous pied à terre ? » (Lettre à Rosendo, 7 avril 1964, déjà parue dans Quatrième Internationale, n° 24, mars 1965.)
Il est donc clair que Hugo pose les problèmes très concrètement, en liaison avec ce qui se passe dans le mouvement des masses à une étape donnée, Il était logique d'ailleurs, répétons-le, que, lorsque des tendances putschistes sévissaient même dans le F.I.R., il insistait surtout sur 11 nécessité de se lier aux mouvements réels, d'adopter ces instruments de lutte qui se précisaient au cours de l'expérience de ces mouvements et notamment des occupations des terres. Il ne faut pas oublier non plus que l'opposition des méthodes de Blanco aux méthodes du mouvement ouvrier traditionnel était confirmée par l'activité nettement hostile du P.C.
Nous reviendrons plus loin, à propos de la Bolivie, sur la question de la dualité de pouvoir qui occupe une place centrale dans la conception de Hugo Blanco (18). Nous nous limitons ici à un rappel élémentaire : la dualité de pouvoir n'est ni une « théorie » ni un objectif abstrait, c'est une situation de fait qui peut se produire à un moment donné, comme ce fut la cas au Pérou, du moins dans certaines régions, aussi bien avant qu'après l'arrestation de Blanco. Le problème qui se posait au leader du Cuzco était donc : Comment pouvait-il exploiter la situation donnée ? Il a donné des indications et il a entrepris des actions réelles. C'est sur cette base qu'il faut le juger. Ou bien devait-on lui reprocher de ne pas avoir fait abstraction des conditions existantes, y compris de l'état d'esprit et des aspirations des paysans parmi lesquels il opérait ?
Tout cela étant dit, il est légitime de s'interroger sur les causes de la conclusion négative de la lutte de Blanco comme d'ailleurs du combat de De La Puente et de Lobaton. Personne ne saurait exclure a priori que des erreurs puissent avoir été commises. Pour notre part, sur la base de nos connaissances actuelles, nous estimons qu'indépendamment d'erreurs ou de carences éventuelles, la rai-
(18) Dans une autre lettre, Hugo Blanco écrivait : » La question fondamentale est celle-ci : penses-tu qu'il y a actuellement à la campagne une situation de double pouvoir ? Si tu ne le penses pas, tu dois te prononcer pour les guérillas. Mais si tu es convaincu que cette situation existe, alors tu dois opter pour les milices. » son fondamentale de l'échec réside dans le fait que l'essor du mouvement est resté limité à quelques régions et notamment à la région du Cuzco, tandis que dans les villes, dans les secteurs ouvriers, on ne sortait pas d'une pratique routinière assez stérile. Cela se reflétait entre autres dans l'isolement relatif de l'action de Blanco qui, somme toute, n'a pu compter que sur l'aide très modeste d'une organisation restreinte, déjà frappée par une répression sévère. Quant à la situation des villes, un obstacle majeur consistait dans l'influence encore assez importante du P.C. qui n'avait aucunement rectifié son orientation opportuniste, en contribuant entre autre à l'échec des tentatives de renouveau du mouvement syndical.
Ce n'est pas ici que nous ferons une analyse de l'expérience de guérilla du M.I.R. de De La Puente Uceda. Nous dirons toutefois qu'à notre avis, sur le terrain des énonciations programmatiques, les accusations de putschisme contre le MIR ne semblent pas fondées. C'est une autre question de savoir si certaines orientations ont été effectivement traduites en pratique, comme le prétendaient par exemple, des textes se rapportant aux toutes premières phases de la lutte de guérilla. Il faut souligner, en outre, que l'initiative de l'E.L.N. qui, selon plusieurs sources, se serait efforcé d'avantage d'une part de mieux appliquer des normes valables pour une guerre de guérilla, d'autre part de réaliser une liaison effective avec les secteurs de masses, n'a pas eu de succès non plus (19).
Dès le début du mouvement de De La Puente, le Secrétariat Unifié de la IVi Internationale, ne disposant pas directement des informations nécessaires pour formuler pour son compte une appréciation politique précise, se limitait à exprimer sa solidarité révolutionnaire avec les militants courageux qui avaient entrepris la lutte armée. Quant au FIR, audelà de telle ou telle autre expression qui pouvait, peut-être, faciliter des interprétations malveillantes, son appréciation fondamentale était que les conditions du mouvement des masses et les rapports du MIR avec ce mouvement n'auraient pas permis un succès de l'initiative : une issue tragique était inévi-
(19) Des critiques au MIR on été formulées, entre autres, par s. Conduruna-- dirigeant de Vanguardia Revolutionaria — dans un texte fort contestable (citons l'édition chilienne, Estrategia, n. 3, avril 1966) et par A. Pumaruna dans un article paru dans Partisans, no 31 juilletseptembre 1966. (Cet article donne des informations absolument fantaisistes sur l'intervention de la IV• Internationale au Pérou et sur certaines décisions des trotskystes péruviens). Le MIR a repoussé vigoureusement la plupart de ces critiques.
table, indépendamment du courage et de l'intransigeance révolutionnaire de De La Puente et de ses compagnons. Nous savons très bien que la vérification du fondement d'un pronostic ne peut se limiter à la constatation pure et simple d'une correspondance entre ce pronostic et l'aboutissement réel. Toutefois, les ennemis et les critiques du FIR - qui rivalisent souvent en sectarisme - devraient reconnaître que nos camarades se sont prononcés nettement dès le premier moment et qu'il n'y a pas eu cette mobilisation de masse ni cette crise sociale et politique majeure que les combattants du MIR escomptaient provoquer ou stimuler par leur décision de commencer la guérilla.
Pour notre part, tout en répétant qu'il nous sera nécessaire de réexaminer la question beaucoup plus en détail, nous sommes enclins à croire que la défaite du mouvement de 1965 n'a pas été due, essentiellement, à des erreurs de conception théorique ou d'orientation très générale, mais avait ses racines dans une analyse erronée sur l'existence dec conditions indispensables pour le succès. Ces conditions - à savoir : a) un mouvement montant dans les campagnes ; b) une liaison réelle des groupes qui commençaient la guérilla avec ce mouvement ; c) une solidarité agissante de la part des couches exploitées urbaines; d) une crise politique algie susceptible de pousser crise politique aigüe susceptible de pousser la population et d'éliminer ces zones importantes de passivité et d'apathie qui avaient malheureusement caractérisé la situation péruvienne à des étapes cruciales dans le passé - n'existaient pas au printemps 1965 et il n'y a pas eu une évolution dans ce sens après que la lutte fut commencée. Une compréhension de la situation et des tendances réelles aurait pu amener le MIR soit à remettre son initiative soit, au moins, à adopter d'autres critères dans la réalisation de son action initiale (20).
De nouveaux efforts se produisent
Sur la Bolivie, Debray s'étend un peu plus que sur le Pérou. Mais les analyses, les caractérisations et les indications n'en sont pas moins arbitraires et impressionnistes, même si la conclusion prochait au MIR d'avoir cherché des zones stables avant que les conditions minima fussent remplies, en renonçant à cette mobilité qui, dans les premlères phases de la guérilla, s'avère nécessaire pour la consolidation et le succès. Il est évident qu'une telle erreur est d'autant plus catastrophique que les conditions générales sus-mentionnées n'ont pas müri.
NALE 27 maintenant pour préparer de nouvelles vagues : « de nouvelles figures - a écrit Guevara dans son message — réorganisent la lutte de guérilla avec ténacité ec fermeté ». Nous ne sommes pas en condition, maintenant, de juger l'envergure de telles tentatives. Mais, en tout cas, on ne saurait faire abstraction du fait que des défaites ont été subies ei que tout un travail - même élémentaire et obscur — sera indispensable pour préparer une nouvelle montée du mouvement des masses ou, du moins, de quelques secteurs importants de ce mouvement. Cela est d'autant plus vrai que l'avant-garde péruvienne a subi, par les assassinats et les arrestations, des pertes extrêmement graves qui ont privé surtout les organisations et les groupes les plus avancés de presque tous leurs dirigeants les plus capables et que le problème de libérer le mouvement de l'influence pernicieuse des organisations traditionnelles opportunistes est loin d'être résolu, notamment dans les secteurs urbains.
Il serait absurde de croire que tous ces obstacles pourront être surmontés par l'adoption, de la part de quelques groupes restreints, de schémas très généraux et par l'application d'une série de normes (quelle que soit la valeur intrinsèque de tels schémas ou de telles normes). Nous sommes convaincus que la réalité péruvienne, si complexe et si riche, va nous réserver plusieurs surprises. S'il n'y a pas pour nous l'ombre d'un doute que les événements futurs balayeront définitivement toute conception et toute praxis de « voie pacifique », d'alliance avec la bourgeoisie dite nationale, de révolution « par étapes », etc. en même temps nous connaîtrons des variantes de la lutte armée révolutionnaire que personne ne saurait prédéterminer maintenant. L'essentiel pour l'avant-garde sera de saisir à temps tout changement dans la situation, toute possibilité nouvelle, ce qui sera possible non pas par une fidélité à des schémas figés, mais par des analyses constamment mises à jour. qu'en Bolivie aussi s'impose une lutte de guérilla est fondamentalement correcte.
L'expérience capitale de 1956 et des années suivantes est résumée par Debray comme suit : « En 1952 les mineurs détruisent l'armée de l'oligarchie. mettent en place un gouvernement libéral, reçoivent des armes et un semblant de pouvoir. La révolution s'embourgeoise. Les mineurs font peu à peu sécession ». (p. 30). La caractérisation du gouvernement MNR de 1952 comme « libéral » est en elle-même étonnante : elle ne
LA LUTTE EN BOLIVIE ET AU VENEZUELA
LA LUTTE EN BOLIVIE ET AU VENEZUELA
INTERNATIONALE tient pas debout ni du point de vue de la forme ni du point de vue du contenu, que l'on adopte cette terminologie à la manière européenne, ou qu'on préfère la manière latino-américaine. Mais, ce qui importe plus, la révolution de 1952 a été, en réalité, comme nous l'avons souligné à maintes reprises et comme le savent tous ceux qui ont suivi tant soit peu les événements politiques de Bolivie,
June révolution menée par un mouvement nationaliste révolutionnaire qui jouissait à l'époque du soutien de l'écrasante majorité des ouvriers et des paysans. Dans les premières années de son régime, le MNR était amené, sous la pression des masses qui le soutenaient, à réaliser des mesures importantes de nature démocratique-bourgeoise révolutionnaire, allant jusqu'a nationaliser les mines et à inaugurer une réforme agraire qui, malgré ses limites, favorisait incontestablement de larges couches paysannes et frappait durement la classe traditionnelle ultraréactionnaire des propriétaires fonciers. C'est ce qui explique l'attitude des différents secteurs des masses face au pouvoir du MNR et ce qui explique aussi pourquoi la compréhension de la part des masses de la nature, en dernière analyse, conservatrice du MNR, incapable de mener la révolution jusqu'à son aboutissement logique, de plus en plus hostile aux ouvriers et intégré dans le jeu de l'impérialisme, présupposait une période de luttes et d'expériences amèrej relativement longues. Quant au coup militaire de novembre 1964, l'explication de Debray est superficiellement propagandiste. Il ignore ou semble ignorer qu'il y avait eu en réalité une nouvelle montée du mouvement des masses - cette fois-ci contre Paz Estenssoro, définitivement compromis aux yeux des masses, que les mineurs avaient remporté des succès dans des conflits armés, y compris avec l'armée, et que les militaires avaient organisé en réalité un coup préventif pour dévier un mouvement devenu désormais trop dangereux (21). C'est dans un tel contexte que, dans la période qui a immédiatement suivi les événements de novembre 1964, une situation de dualité de pouvoir s'est vérifiée à nouveau dans certaines zones de la Bolivie, indépendamment de ce que pouvaient souhaiter ou décider les trotskystes et les autres tendances du mouvement ouvrier. La question de savoir quelles étaient les perspectives même à court et à moyen terme et comment on pou-
(21) Un élément important des événements d'octobre-novembre 1964 fut la manifestation de quelque symptômes de désagrégation de l'armée. Sur la chute de Paz Estenssoro, cf. l'analyse détaillée des trotskystes boliviens reproduite dans Quatrième Internationale, mars 1965.
vait exploiter une position de force temporaire, se posait effectivement. Mais il aurait été absurde de faire abstraction de facteurs spécifiques concrets dont, en premier lieu, l'état d'esprit et la volonté des mineurs. D'ailleurs, qu'aurait-on pu faire au printemps de 1965 lorsque Barrientos chercha une épreuve de force ? Fallait-il répondre aux mesures contre Lechin par des actions d'une guérilla improvisée et s'efforcer de convaincre les mineurs qu'il ne fallait pas se mobiliser dans une grève massive? En réalité, la seule possibilité de bloquer Barrientos était de lui démontrer qu'il se heurterait à une riposte très large. Même si les syndicats n'avaient pas proclamé la grève, les mineurs auraient débrayé de leur propre initiative.
Il va de soi que du moment où Barrientos et ses conseillers décidaient d'aller jusqu'au bout, en déclenchant une répression féroce, la riposte par la grève était insuffisante et qu'il fallait élaborer une stratégie nouvelle. Nous verrons tout à l'heure que nos camarades boliviens n'ont pas oublié du tout cette nécessité, et Debray aurait pu le savoir si, au lieu de se contenter de vieux clichés antitrotskystes, il avait lu leurs journaux et leurs résolutions. Mais il serait absolument erroné d'oublier que, pour une longue période, la situation bolivlienne a été effectivement caractérisée par des traits très spécifiques, il y avait à certains moments la possibilité objective de mobiliser dans une lutte armée pour le pouvoir les masses des mineurs et de larges secteurs paysans sans passer par une phase de guérilla telle qu'ont connue et que connaîtront d'autres pays d'Amérique latine. Si ces possibilités ne furent pas exploitées, ce fut à cause de l'absence d'une véritable direction révolutionnaire capable d'unifier le mouvement à l'échelle nationale (22). Il ne faut pas oublier, non plus, pour en venir aux dernières années, qu'il y a une certaine rupture entre les ouvriers et de larges secteurs paysans qui, en fait, ne sont pas intervenus dans les événements de 1964 et se sont cantonnés par la suite dans une position d'attente. C'est un facteur qu'on n'aurait pu ignorer sans des conséquences très graves dans l'élaboration éventuelle d'une stratégie de guérilla et encore plus dans son application pratique.
La possibilité d'adopter une orientation vers la guérilla fut, en réalité, sérieusement discutée par les milieux révolutionnaires boliviens déjà dans la der-
(22) L'organisation trotskyste a toujours eu en Bolivie une influence de masse importante, mais elle n'a jamais eu un appui majoritaire national de la part des mineurs et des paysans pauvres.
nière période du régime de Paz Estenssoro. Immédiatement après le coup militaire, un texte du POR (l'organisation trotskyste) fixait comme tâche numéro 1 11 centralisation des armements en vue de la formation d'une armée prolétarienne et d'une éducation et d'une instruction dans la tactique militaire (23). Des décisions plus précises en la matière étaient prises quelques mois plus tard (mars 1965) dans un plénum du POR. Le titre de Lucha Obrera qui annonçait cette réunion est en soi significatif : « Le Comité central du POR s'est réuni à Huanuni : il approuve des documents sur l'action armée et la guérilla, » (ler mai 1965.)
Qui plus est, au mois de juillet 1965, lorsque les dirigeants syndicalistes du PRIN et du P.C. décidaient de mettre fin à la lutte dans la région de Siglo XX, les militants trotskystes, dans une assemblée des mineurs, se prononçaient pour l'adoption de formes de lutte armée. En fait, après cette assemblée, des noyaux, avec la participation du trotskyste Cesar Lora, disparaissaient des centres urbains où ils avaient été actifs auparavant, et s'efforçaient de s'organiser en détachements de guerrilleros au nord de Potosi. Malheureusement, ils furent découverts assez vite et Cesar Lora lui-même était assassiné par des militaires le 29 juillet.
Ajoutons, enfin, qu'à partir du mois de septembre de la même année, d'autres initiatives étaient prises dans le sens de l'organisation d'une guérilla. Entre autres, des publications étaient distribuées appelant à la lutte armée sous la forme spécifique de la guérilla et expliquant comment il fallait lier cette lutte au combat à mener dans le mouvement des masses. Le texte de ces publications était repris favorablement dans la presse trotskyste (24).
Il va de soi que nous sommes prêts à discuter plus en détail toutes les positions de l'Internationale et des camarades du POR sur les perspectives et les voies de la révolution en Bolivie, pourvu que nos critiques se donnent la peine de connaitre ce que nous disons et qu'ils n'oublient pas que notre mouvement mérite le respect qu'on doit à tous ceux qui se sont toujours battus, en étant l'objet
(23) Il s'agit du texte déjà cité et reproduit dans Quatrième Internationale.
(24) Ces publications paraissaient sous le titre de Pueblo en armas. Cf. des passages significatifs dans Quatrième Internationale, no 26, novembre 1965, page 6. Sur les conceptions des trotskystes boliviens v. aussi l'article signé H.G.M. dans Lucha Obrera, nouvelle série, novembre-décembre 1966, p. 15.
NAL E 29 des répressions les plus cruelles de la part de l'ennemi de classe (25).
Ex x x
En ce qui concerne le Venezuela, la IVe Internationale a donné son soutien au mouvement de guérilla dès le début (26). Nous ne nous sommes pas tenus à cette attitude très générale, nous nous sommes prononcés nettement sur les problèmes qui se sont posés à plusieurs reprises.
Ainsi nous avons pas tu notre critique des tendances aventurières et putschistes. Mais, aussitôt que se sont esquissées des tendances droitières, portunistes, notre position a été également claire. « Nous sommes convaincus — écrivait en janvier 1965 le Secrétariat Unifié dans une lettre aux trotskystes vénézuéliens — qu'à la base des positions actuelles de la droite du MIR et du P.C.V., il y a un pessimisme profond qui découle d'une analyse un peu statique et d'une acceptation plus ou moins avouée et consciente, de l'idée que n'importe quel développement révolutionnaire serait voué à l'échec, car il se heurterait à une résistance majeure de la part de l'impérialisme américain ». Et plus loin, tout en faisant allusion à certaines faiblesses des analyses de la gauche, la lettre ajoutait : « La gauche saisit en pratique le point crucial, lorsqu'elle soutient la nécessité de ne pas liquider le mouvement de guérilla qui, entre autres, a en tout cas surmonté les difficultés majeures de la première phase d'implantation » (27).
Quant aux vicissitudes plus récentes, la IV° Internationale a pris sans possibilité d'équivoque une position favorable à Douglas Bravo, en soutenant en particulier les thèses exprimées par Fidel Castro contre le P.C. venezuelien dans son discours du 13 mars. Telle est donc notre
(25) La IVe Internationale a salué partout le commencement d'actions de guérilla annoncé au mois de mars 1967. Quelques semaines auparavant, la plupart des dirigeants du POR étaient arrêtés - ensemble avec d'autres militants et dirigeants d'organisations révolutionnaires _ sous l'inculpation rendue publique par le ministre Arguedas d'avoir préparé le mouvement armé. La même inculpation a été portée contre Hugo Gonzalez Moscoso, secrétaire du POR, arrêté quelques semaines plus tard.
(26) Cf. le texte cité du Congrès de 1963: aussi l'article Amérique latine 1962,
Quatrième Internationale décembre 1962. Douglas Bravo a aussi examiné critiquement les événements de Carupano et Puerto Cabello (Sucesos, no 1751, p. 17). • (27) Cf. aussi le rapport de l'auteur de cet article, reproduit dans Quatrième Internationale, mars 1965.
Q U A ' attitude sur l'un des problèmes majeurs de la lutte révolutionnaire latino-américaine à l'heure actuelle (28).
Finalement, nous dirons que sur certaines questions que pose Debray - notamment à propos de la nécessité d'éviter des orientations ambigües, de trancher nettement le problème de la fixation du centre du mouvement révolutionnaire, etc. - nous sommes fondamentalement d'accord. Lorsqu'on arrive à la conclusion que, dans un pays donné, la lutte de guérilla dans les régions rurales est la voie essentielle, il en ressort logique-
ENCORE UNE FOIS
La question du rôle du parti dans le processus révolutionnaire et de sa genèse est une autre question cruciale que se pesent les combattants latino-américains et qu'examine Debray. A ce sujet nous ne pouvons qu'être d'accord avec lui lorsqu'il critique l'expérience des partis communistes (y compris des groupes se réclamant de la ligne chinoise), lorsqu'il rejette la conception du parti-fétiche qui s'arroge une primauté que ne justifie aucune fonction réelle, lorsqu'il explique qu'une lutte révolutionnaire peut commencer et se développer, dans des pays comme ceux de l'Amérique latine, même sans que le parti existe préalablement (29). Nous voudrions cependant faire quelques remarques succinctes.
Depuis 1960, la IV° Internationale a souligné qu'à Cuba une direction révolutionnaire avait pu surgir et jouer un rôle déterminant dans des formes qu'il était difficile de prévoir en partant des expériences historiques précédentes. La montée de la révolution algérienne jusqu'à 1963 fut un stimulant supplémentaire pour arriver à la conclusion que, dans des conditions données, une direction pouvait mener victorieusement la lutte armée et s'acheminer vers l'édification d'un Etat ouvrier même sans qu'il existe dès le début un parti révolutionnaire ou avec
(28) Tout en ripostant à certaines critiques de Bravo au trotskysme concernant la nature de la révolution, le soutien e Bravo est explicitement exprimé dans ur article de Miguel Fuente, Perspectiva Mundial (reproduit dans ce numéro). Parmi d'autres publications d'orientation trotskyste, citons ici l'hebdomadaire argentin La Verdad qui, à partir du 27 février, a reproette le recordans le Strestion due s en écrivant, guérilleros vénézuéliens sont l'avant-garde de notre révolution ».
(29) Notons, toutefois, que Debray ne fait aucune allusion aux raisons de la faillite des P.C. latino-américains. Il parle d' « un faux départ, il y a 30 ou 40 ans, pour des raisons incontrôlables. » (p. ll1). Que peut signımer « aes raisons incontrôlables » ?
IEM E INTE NATIONALE ment que le centre de direction doit résider dans ces régions et que ses membres doivent passer la plupart de leur temps dans les détachements des combattants. Il nous parait aussi nécessaire que tout nouveau mouvement de guérilla étudie à fond toutes les données de l'expérience cubaine - dans leurs aspects aussi bien techniques que politiques. Il ne s'agit pas de fixer des normes absolues, mais de tenir compte de l'existence d'un nombre considérable de traits communs et donc de valoriser au maximum u : acquis précieux. un parti encore à un état tout à fait embryonnaire (30).
Mais, de cela peut-on tirer la conclusion que semble tirer Debray, à savoir qu'il s'agit d'une variante valable pour tous ou presque tous les pays d'Amérique latine ? C'est ce que personne n'a démontré jusqu'ici sur la base non pas d'analogies très générales, mais d'analyses précises des situations réelles et des tendances sous-jacentes qui pourraient prévaloir dans l'avenir.
Il ne faut d'ailleurs pas oublier un aspect essentiel. Le problème dont nous nous occupons ici, se pose concrètement du fait que les partis existants ont fait faillite, n'ont pas été et ne seront vraisemblablement pas capables de diriger vers une issue victorieuse les luttes révolutionnaires. Ce sont ces partis — les Partis communistes surtout - qui ont représenté et représentent une entrave majeure au développement d'une lutte armée, et qu'il faut donc battre ou déborder. Mais s'il existait, si l'on pouvait créer à temps dans tel ou tel pays, un véritable parti révolutionnaire, cela constituerait de toute évidence un facteur favorable d'une importance très grande, qui faciliterait beaucoup non seulement la solution du problème capital de la liaison entre ceux qui mènent la lutte armée et les larges masses, mais la conduite de la lutte armée elle-même. Or, s'il serait absurde dans une situation généralement mûre, de ne pas commencer la lutte armée en l'absence d'un parti révolutionnaire (si Fidel Castro avait accepté une telle logique, la révolution cubaine n'aurait pas eu lieu), il serait erroné de considérer un tel développement comme inévitable partout et de ne pas s'efforcer, dans des pays où la lutte armée n'est pas a échéance immédiate, d'organiser dès
(30) (30) le rapport sur le texte principal Ces thèmes étaient discutés aussi du congres d'unification de 1963 (« Dialectique de la révolution mondiale »).
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SUR LE PARTI REVOLUTIONNAIRE maintenant le parti révolutionnaire. Il Vã de soi que, même dans ce deuxième cas, il ne s'agit pas de se laisser enfermer dans des schémas plus ou moins classiques, mais de saisir chaque fois le chainon décisif. Nous rappellerons ici, par exemple, que Hugo Blanco considérait que les syndicats paysans aurait pir jouer au Pérou le rôle du parti révoItionnaire. C'est cette conception qu'on peut discuter, surtout maintenant, quelques années après la conclusion de l'expérience de Hugo Blanco, mais qui en tout cas n'est pas une conception « orthodoxe », traditionnelle (31).
Enfin, si à Cuba - à la suite d'une série de facteurs, dont les capacités du noyau dirigeant - l'absence pendant toute une période d'un parti structuré n'a pas compromis le cours victorieux de la révolution, dans d'autres pays coloniaux ou semi-coloniaux, cette carence s'est avérée à un moment donné être l'obstacle majeur. On peut avoir des opinions différentes sur les étapes de la révolution algérienne, sur le rôle de tel ou tel personnage et sur la caractérisation de la phase inaugurée par le coup du 19 juin; mais il est incontestable que c'est précisément l'absence d'un véritable parti révolutionnaire qui a joué très négativement sur l'évolution d'une situation pourtant si prometteuse.
Ce n'est pas notre mouvement qui
(31) On comprend aisément d'ailleurs que, si un parti révolutionnaire en condition de mobiliser des couches larges en Taveur des combattants avait existé lors de l'expérience de Hugo Blanco ou de celle du MIR, l'issue aurait pu être tout à fait autre.
NALE 31 sous-estimera l'importance de généralisations, surtout lorsqu'elles impliquent des indications pratiques pour les luttes révolutionnaires à l'ordre du jour. Dans cet article même, nous avons repris certaines idées sur la nature de la révolution latino-américaine, sur la nécessités de la lutte armée, sur le rôle de la guérilla dans des conditions données, ei nous avons réaffirmé cette exigence primordiale d'une « continentalisation » de la lutte qui est devenue à juste titre un leit-motiv chez tous les courants les plus avancés et les dirigeants les plus prestigieux, de Che Guevara à Douglas Bravo.
Il faut toutefois se garder de généralisations trop désinvoltes, qui ne sont pas étayées par des données analytiques suffisamment concrètes et qui, de ce fait même, au lieu de confondre les thèses des partisans de conceptions opportunistes, peuvent leur offrir des arguments. Le danger existe de nourrir des polémiques inépuisables sur des généralités, ayant pour conséquence de permettre, à ceux qui ont l'intérêt de le faire, d'esquiver les choix précis à échéance immédiate. C'est pourquoi nous estimons que la vérification des positions réelles se fera par rapport aux analyses, aux perspectives et aux décisions pratiques concernant dans contexte
• un problèmes les plus sent à cette étape tel ou tel pays donné. Et sur les brulants qui se po-
Guatemala, au au
Venezuela, en Bolivie, etc., nous croyons que notre ligne est absolument claire.
10 mai 1967.