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La revue › n° 31

Essai d'interprétation de la « révolution culturelle »

E. Germain · Quatrième Internationale, n° 31 · juillet 1967 (3e trimestre) · p. 32-46 · 12 314 mots

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La « révolution culturelle • » constitue sans aucun doute pour les marxistes révolutionnaires le phénomène le plus complexe au cours des dernières décennies. Par l'ampleur des masses mises en mouvement, les conflits sociaux qu'elle révèle et par ses aspects extrêmement contradictoires, elle exige de ceux qui veulent en saisir la signification objective, un effort d'analyse délicat et difficile. Les réponses simplistes — « Mao, c'est Staline », « Mao déclenche la révolution politique » — qui résultent beaucoup plus de schémas préconçus que d'une analyse scientifique de la réalité sont incapables de rendre compte de la complexité du phénomène, et donc théoriquement stériles et politiquement débilitantes.

La tentation de surmonter ces difficultés par l'emploi d'analogies historiques est compréhensible. Elle n'en comporte pas moins de grands risques d'erreurs. Certes, l'histoire est l'unique laboratoire des sciences sociales. L'histoire des révolutions passées est la seule source pour formuler les lois objectives des convulsions révolutionnaires présentes. Mais les références doivent être soigneusement choisies, pour isoler les particularités nationales des traits généraux communs à toutes les révolutions.

Or, à ce propos, on se trouve devant une difficulté majeure. Le cours concret qu'a pris la révolution russe, surtout après la défaite de la révolution allemande en 1923, ne peut d'aucune manière être considéré comme typique de celui de toutes les révolutions contemporaines.

De toute manière, la contribution de Trotsky, qui représente jusqu'ici le sommet de l'analyse marxiste des sociétés de transition du capitalisme au socialisme, inclut une conclusion fort nette : « La dégénérescence bureaucratique de l'Etat soviétique n'exprime pas les lois générales de la société moderne (passant) du capitalisme au socialisme, mais une réfraction spéciale, exceptionnelle et temporaire de ces lois dans les conditions d'un pays révolutionnaire arriéré dans un milieu capitaliste » (L. Trotsky : « In Defense of Marxism », Pioneer Publishers, New York 1942, P. 7). Et plus loin, de manière encore plus précises, Trotsky indique que la toute puissance de la bureaucratie a deux causes : l'état arriéré du pays et l'encerclement impérialiste, qui disparaîtront avec la victoire de la révolution mondiale.

Nous n'en sommes pas encore à la victoire de la révolution mondiale. Mais la période historique ouverte par la chute de Mussolini en 1942 et la transcroissance de la résistance yougoslave en révolution prolétarienne a manifestement marqué des progrès de la révolution mondiale, la victoire de la révolution chinoise en 1949 en a été depuis le facteur principal. De même ‚le chaînon immédiat dans le faisceau de causes qui, selon Trotsky, a causé la victoire de la bureaucratie stallnienne en URSS a été le fait que « les masses fatiguées et déçues n'avaient qu'indifférence pour ce qui se passait dans les milieux dirigeants » (L. Trotsky: « La Révolution Trahie »). Le problème historique est donc de savoir si de nouvelles révolutions victorieuses éclatant dans des pays économiquement arriérés, sont condamnées à suivre une voie analogue à celle de la Russie stalinienne, ou si l'extension internationale de la révolution socialiste et le degré d'activité politique plus élevé des masses qu'elle impulse constituent des freins suffisants pour éviter la répétition du phénomène stalinien. A ce propos, la « révolution culturelle » en Chine et la crise politique qui se déroule dans ce pays depuis dix-huit mois nous apportent d'utiles enseignements.

Q

ACQUIS ET CONTEXTE INTERNATIONAL

DE LA REVOLUTION CHINOISE

Avant d'entamer l'analyse de la « révolution culturelle » proprement dite, il n'est pas inutile de circonscrire le grand acquis historique de la révolution chinoise et de préciser le contexte international dans lequel elle a évolué au cours des dernières années. Ce rappel est indispensable, car il constitue l'arrière-fond objectif sur lequel se déroule la crise politique à partir de fin 1964.

Si la direction maoiste a commis d'incontestables erreurs de surestimation de la capacité de la paysannerie à faire des sacrifices pour l'industrialisation rapide du pays ; si ces erreurs sont à la base des graves déboires subis par l'agriculture et l'économie chinoise pendant la période 1959-1961, il semble certain que la rectification de ces erreurs a permis de redresser assez rapidement la situation. Certes, les dirigeants chinois ont dû ralentir considérablement le rythme de la croissance économique ; il n'est plus question de rattraper rapidement la Grande-Bretagne. Mais la plupart des observateurs concordent pour dire que la production de céréales n'est plus éloignée de 200 millions de tonnes par an; que la production d'acier a dépassé 15 millions de tonnes, et que la Chine est capable de couvrir ses propres besoins dans le domaine du pétrole. Ce sont trois réussites d'autant plus considérables qu'elles s'opposent nettement à l'image de stagnation relative qui se dégage de l'expérience indienne, sans parler de celle de pays comme l'Indonésie ou le Brésil.

La réussite principale de la révolution chinoise est incontestablement d'avoir, dans une très large mesure, résolu le problème de l'approvisionnement en vivres. Le rationnement introduit après l'échec relatif du «grand bond en avant » permit de satisfaire les besoins fondamentaux des masses laborieuses dans le domaine de la nourriture. Depuis quelques années, l'abondance des fruits, légumes et volailles dans toutes les villes du pays frappe les voyageurs étrangers. On ne voit guère de mendiants, d'enfants nus pieds, d'hommes ou de femmes habillés en haillons. On est évidemment loin du socialisme, sans parler du communisme (les dirigeants maoïstes ne prétendent d'ailleurs nullement être sur le point d'achever la construction du socialisme). Mais le progrès est colossal, comparé à l'Inde en proie à une famine endémique qui est devenue aiguë depuis deux ans. Ce progrès est étroitement lié aux conquêtes de la révolution chinoise: la réalisation d'un mar_ ché national unifié, la suppression radicale de la spéculation en vivres, la réduction des gaspillages et pertes résultant de l'éparpillement et de l'emploi improductif du surproduit social.

Ces réussites s'expliquent en partie par le contexte international plus favorable dans lequel pouvait se dérouler l'industrialisation de la Chine, par rapport à celui qui avait caractérisé les deux premières décennies d'industrialisation de l'URSS. La Chine n'était pas encerclée par un monde hostile. Elle n'avait pas à effectuer tout l'effort d'« accumulation socialiste primitive » par ses propres moyens. Elle n'était pas sous l'effet d'un recul presque ininterrompu de la révolution mondiale. Elle n'était pas menacée directement d'agression impérialiste, dans la mesure où le bouclier nucléaire soviétique lui fournissait une protection adéquate, dans les conditions d'« équilibre de la terreur ».

Mais après une première décennie de conditions internationales entièrement favorables à une accélération de la croissance économique en Chine, la situation a commencé à se modifier vers la fin des années 1950. Paradoxalement, la cause fondamentale de cette modification ne réside pas dans un recul mais dans un nouveau progrès de la révolution mondiale, avant tout dans le secteur des pays coloniaux et semi-coloniaux. Ce progrès - symbolisé par la victoire de la révolution cubaine et l'intensification de la lutte révolutionnaire au Sud-Vietnam - provoqua une réorientation progressive de toute la stratégie globale de l'impérialisme américain. Pour celui-ci, le centre de gravité principal de la confrontation avec les forces anti-impérialistes se déplaçait de l'Europe vers l'Amérique latine et l'Asie.

Face à ce changement de stratégie, et effrayé par l'ampleur et l'indépendance de plus en plus marquée des nouvelles forces révolutionnaires, le Kremlin accentua son cours conservateur, sous le signe de la « co-existence pacifique » et de la « compétition économique». Les dirigeants chinois y virent à juste titre un tournant vers une attitude de plus en plus hésitante, sinon carrément traître, à l'égard de la révolution coloniale. La crise d'octobre dans les Caraïbes, puis l'escalade de l'agression impérialiste au Vietnam les confirmèrent dans le bien-fondé de cette appréciation. D'où la rupture sinosoviétique, dont les causes immédiates ont été le refus de la bureaucratie soviétique d'accorder les armes nucléaires à la Chine ou de l'aider à fabriquer celles-ci, et l'arrêt brusque de l'aide économique à la Chine.

La tâche de développement économique et social que la révolution chinoise avait

INTERNATIONALE à résoudre se trouva de ce fait considérablement aggravée. L'aide étrangère faisant faisant brusquement défaut, les charges de «l'accumulation primitive » furent imposées à la seule société chinoise, très pauvre. En outre, les charges militaires furent sensiblement accrues, l'affrontement direct entre l'impérialisme américain et la Chine devenant maintenant possible sinon probable. L'extension de la révolution mondiale - surtout la lutte héroïque du peuple vietnamien dont le poids et l'acquis neutralisent pour le moment l'effet des défaites comme celles d'Indonésie et du Brésil - continue à jouer dans le sens d'une situation plus favorable que celle de l'URSS en 1923-1945. La ferveur révolutionnaire reste réelle, surtout dans la jeunesse. L'encerclement capitaliste de la Chine n'existe évidemment pas non plus, même si les dirigeants chinois parlent couramment de la « collusion » soviéto-américaine contre leur pays.

La détérioration de la situation internationale dans laquelle se trouve placée la révolution chinoise depuis sept ans est en dernière analyse due à la bureaucratie soviétique. C'est elle qui porte de ce fait la responsabilité principale de la crise

TENSIONS AU SEIN DE

Il serait erroné de penser que les principales tensions qui se sont fait jour, au cours des dernières années, dans la société chinoise, sont avant tout le résultat de cette modification du contexte international. Il serait plus correct de définir ces tensions comme étant essentiellement • d'origine interne. Elles sont le reflet à la fois de l'acquis de la révolution et de la distance qui la sépare encore de ses objectifs finaux.

Ceci apparait le plus nettement si nous examinons la tension qui n'est sans doute pas la plus grande à l'heure actuelle, mais qui est la plus lourde de conséquence pour l'avenir de la révolution et du pays; celle qui marque les rapports sociaux à la campagne. Bien que les sources soient très rares, il apparait certain qu'une différenciation sociale assez importante s'est progressivement produite dans les villages de Chine, depuis la « rectification » des

(1) Ce refus s'oppose à l'affirmation, par les dirigeants chinois, qu'ils défendront l'URSS en cas d'attaque inpérialiste, affirmation réitérée aussi tard que le 22 mars 1966, dans la lettre de réponse négative adressée à l'invitation de Brejnev d'assister au XXIII• Congrès du PCUS (H.N.A., 24 mars 1966).

(2 Voir notamment la dépêche de H.N.A. de Shanghai du 4 avril 1967: « Les paysans pauvres et moyens-inférieurs des environs de Shanghai ont pleinement répondu à l'appel du président Mao... ».

politique qui sévit actuellement en Chine. Les dirigeants maoïstes ont sans aucun doute leur part de responsabilité. La politique ultra-opportuniste qu'ils suivirent à l'égard du gouvernement bourgeois d'Indonésie et du P.C. indonésien a contribué à empêcher une victoire révolutionnaire dans ce pays, qui aurait pu changer l'Asie du sud-est. Le sectarisme dont ils font preuve dans la question du front unique de défense de la révolution vietnamienne leur a coûté l'appui de partis importants comme ceux du Vietnam, de Corée et du Japon, qui s'étaient auparavant alignés de leur côté. Mais quelle que soit la gravité de ces erreurs, elles ne peuvent effacer la source principale de la crise chinoise : le chantage à l'aide économique, puis le blocus économique de la Chine par la bureaucratie soviétique; son refus d'armer efficacement l'Armée de Libération Populaire; son manque de riposte devant l'agression impérialiste au Vietnam. Même le refus du front unique par les dirigeants maoïstes doit être examiné à la lumière du fait que le Kremlin n'a jusqu'ici pas réitéré publiquement sa résolution de défendre la Chine en cas d'agression américaine directe contre ce pays (1). LA SOCIETE CHINOISE excès du « grand bond en avant ». Le seul fait que les auteurs maoïstes eux-mêmes confondent constamment la formule « anciens paysans pauvres et paysans moyens ». avec la formule « paysans pauvres et moyens », et qu'une « Association de paysans pauvres » a même vu le jour, témoigne nettement dans ce sens (2). Cette différenciation ne semble pas seulement avoir opéré au niveau des villages — où le rendement et le revenu des « équipes de travail » basées sur les anciens « paysans riches » sont largement supérieurs à ceux des équipes basées sur les anciens « paysans pauvres ». Elle opère aussi entre régions. Les communes populaires à proximité des grands centres urbains semblent s'être spécialisées dans la production de légumes, fruits, volailles, porcs et coton, qu'elles produisent jusqu'à un point de relative abondance, ce qui leur procure des revenus beaucoup plus élevés que les communes à proprement parler céréalières (Far Eastern Economic Review, 16 février 1967). L'insistance de la propagande maoïste sur la priorité à accorder à la production céréalière n'est sans doute pas sans rapport avec cette différenciation.

Etroitement liée à la tension nouvelle entre paysans riches et paysans pauvres est la tension entre la paysannerie (à l'exception de ses couches les plus pauvres) et l'Etat. En général, le prix que les pay- sans reçoivent en échange de lours produits agricoles est fort modeste. Une importante partie du surproduit agricole est drainée vers les investissements dans l'industrie. Les proportions de cette ponction varient. Elles ont eu tendance à croître outre mesure au cours du « grand bond en avant » ; à diminuer au début des années 1960 ,puis à augmenter de nouveau en 1964, et à se réduire en 1965. Il est peu probable que la paysannerie dans son ensemble reste indifférente à ces fluctuations, ou qu'elle offre avec joie cette rente foncière nationalisée sur l'autel de la construction du socialisme.

Dans les villes, nous pouvons distingue: trois formes différentes de tensions sociales. Un mécontentement ouvrier montait lentement, surtout depuis la fin des années maigres qui ont suivi le « grand bond en avant ». On peut supposer qu'en réaction au blocus soviétique et aux difficultés extrêmes des années 1959-1961, le prolétariat chinois a accepté des sacrifices de consommation considérables, par patriotisme et par conscience de classe. Mais il est peu probable que ce prolétariat ait accepté avec le stoïcisme le blocage des salaires imposé maintenant depuis 1959, au lendemain de la très nette reprise économique des années 1963-64, alors que les revenus réels d'importantes couches paysannes et bureaucratiques augmentaient par bonds. La facilité avec laquelle la classe ouvrière a répondu aux appels à « l'économisme », de l'aveu même des maoïstes, démontre que de nombreuses revendications économiques mûrissaient au sein du prolétariat.

Les intellectuels avaient soif de liberté de création, de discussion et de critique, une soif qui avait éclaté dès l'épisode des « cent fleurs » et qui se manifesta de nouveau, fût-ce plus prudemment, au début des années 1960, notamment par la multiplication d'œuvres à contenu allégorique.

La tension entre les travailleurs et la bureaucratie commençait également à se préciser, au fur et à mesure que l'inégalité des traitements s'affirmait davantage. C'est par décision du Conseil d'Etat du 18 juillet 1955 qu'un système de traitements gradués pour tout le personnel d'Etat fut instauré, les grades passant de 1 à 26 (3). A ces différences de traite-

(3) « Collection of the Laws and Regulations of the People's Republic of China », vol. II, citée par Ezra F. Vogel: « From Revolutionary to semi-Bureaucrat », in : « The China Quarterly », n° 29, janviermars 1967, p. 51.

(4) A titre de référence : le salaire moyen d'un ouvrier non-qualifié s'élève à 40-50 yuan par mois; celui d'un ouvrier qualifié à 70-80 yuan; celui d'un professeur d'université à 120 yuan. Une paire de souliers coûte 10 yuan; 750 gr. de riz coûtent de 0,1 à 0,2 yuan.

NALE 35 ments considérables (4) il faut ajouter les privilèges exorbitants des dirigeants du sommet. La presse maoïste est passée a ce propos aux révélations et dénonciations - mais avec un retard et une partialité assez suspects. Voici comment elle décrit à ce propos les privilèges matériels de Tao Chu ,le puissant premier secrétaire du Bureau Régional du Centre-Sud (Canton) du P.C., un des principaux lieutenants de Mao Tse-toung pendant la première phase de la « révolution culturelle »:

« Afin de satisfaire son nouveau désir de plaisir, Tao Chu faisait construire un grand nombre d'hôtels et de maisons de campagne luxueux de tout côté, aux frais du Trésor public. Il ne possédait pas seulement plusieurs maisons résidentielles sur une île, mais également une magnifique maison de campagne près des sources chaudes de Tsunghoua. Mais il n'était pas encore satisfait de tout cela. Il avait également diverses maisons noires [sans doute : illégales, EG]. comme le « club flottant » et le « palais de cristal»...

Les exigences de Tao Chou à propos de ces projets furent plus sévères que celles des empereurs du passé. Parce que Tao Chou traversa trois fois le pont sur les sources chaudes de Tsunghoua, fronça les sourcils trois fois, et prononça trois phrases cent ouvriers avaient à fournir chaque fois du travail supplémentaire pendant pendant plusieurs jours. Trois millions de yuan furent dépensés seulement pour ce pont.

Tao Chou était aussi un fanatique de la danse. Afin de créer un endroit idéal pour la danse, il dépensa quatre millions de yuan pour la construction d'une salle de danse ». (Rebelles Rouges de Canton, no 3, 15 janvier 1967).

Gageons que les travailleurs n'ont guère prisé ces libéralités _ à un moment ou tout le peuple devait se serrer la ceinture ! - même à l'époque où Tao Chou était encore un fidéle « compagnon d'arme » de Mao Tse-toung, et un thuriféraire de la « pensée de Mao »...

Finalement, depuis plusieurs années couvait dans la société chinoise un conflit de générations qui était, lui aussi, source de grave tension. Le nombre d'étudiants de l'enseignement moyen et universitaire approche en Chine de 20 millions; le nombre de postes à pourvoir dans l'ensemble du secteur étatique (économie, appareil d'Etat, armée, organisations de masse, etc.) ouverts à ces cadres ne dépasse sans doute pas 5 millions. Encore ces postes étaient-ils occupés pour la plupart par des hommes qui n'étaient pas sur le point de s'effacer sous l'effet de l'âge, ayant été nommés en majorité pendant la période 1950-1958. Pour une masse de jeunes, l'avenir professionnel semblait bouché; pour eux il n'y avait même pas

INTERNATIONALE la perspective de trouver à brève échéance une place d'ouvrier industriel. Le seul avenir, celui d'un retour à la terre, était une perspective d'autant moins alléchante

DIVERGENCES AU S

Ces tensions sociales, ensemble avec le contexte international dans lequel évoluait la révolution chinoise, constituent l'arrière-fond des divergences qui ont progressivement surgi au sein du noyau dirigeant, et qui ont abouti à l'éclatement complet de ce noyau, à travers la « grande révolution culturelle ».

Il n'est pas facile de reconstituer l'histoire de ces divergences. D'abord, la direction maoiste ne laisse filtrer aucune information directe sur les opinions réelles de ses différents adversaires. Sous prétexte de ne pas donner la parole aux « représentants de la bourgeoisie qui se sont infiltrés dans le sein du Parti », elle étouffe systématiquement leurs opinions. On n'en connaît la teneur que par le reflet (déformé et parfois carrément falsifié) de ces opinions dans les polémiques des partisans de la fraction de Mao Tse-toung.

Ensuite, les diverses oppositions se gardent bien d'exprimer franchement leurs opinions, du moins à quelques exceptions près (6). Elles se gardent surtout d'attaquer le mythe de Mao, à la formation duquel elles ont presque toutes participé, et ne mènent de polémiques qu'à mots couverts, par le biais, en usant de nuances dont l'interprétation est dès lors fort sujette à caution.

Il est possible que des révélations postérieures modifient l'image des différentes tendances, telle que nous pouvons la reconstituer par recoupements, dans l'état actuel des informations dont nous disposons. Néanmoins, le profil général des di-

(5) A ces tensions sociales principales, il faut ajouter celle qui oppose la masse de la population urbaine aux survivants privilegies de l'ancienne bourgeoisie, qui qu'on avait goûté une première fois à la vie urbaine. Il n'était donc guère difficile d'enflammer dans cette jeunesse l'esprit de révolte contre les bureaucrates (5). EIN DU P.C. CHINOIS verses tendances ressort déjà assez nettement de ces recoupements.

Il y eut d'abord la tendance Peng Tehuai qui opposa une ligne assez cohérente à celle de la majorité du C.C.. Elle s'est manifestée au Plénum du C.C. de Lushan d'été 1959 (7). Le maréchal Peng Te-huai s'y est opposé à la politique du « grand bond en avant » et a réclamé un recul radical par rapport aux objectifs excessifs d'industrialisation et d'appropriation du surproduit agricole. Probablement (ceci est déjà plus sujet à caution), Peng Te-huai avait également défendu une orientation plus conciliatrice à l'égard de la bureaucratie soviétique, surtout dans le but d'obtenir le rétablissement de l'aide économique et militaire du Kremlin à la Chine.

Dans le débat du C.C. de Lushan, tous les adversaires actuels de Mao semblent s'être opposés à Peng Te-huai, tout en suggérant à Mao d'emprunter des parties du programme de Peng, surtout en ce qui concerne la politique économique. Les années 1960, 1961 et 1962 sont marquées par d'importants reculs des maoïstes, et des concessions successives aux paysans ainsi qu'aux intellectuels et techniciens. Pendant cette période, divers intellectuels et fonctionnaires moyens du Parti affirment en public des vues proches de celles de Peng Te-huai, mais sous une forme allégorique. Ce sont surtout des anecdotes et des pièces de théâtre historique qui sont utilisées pour formuler des critiques indirectes — assez transparentes pour les fonctionnaires du parti et les lettrés en général — à l'égard de la « ligne générale » de Mao. C'est ainsi que furent rédigés « Hai Jui destitué » de Wou Han, les « Propos du soir à Yenchan » de Teng Touo, et « Hsieh Yao-huan » de Tien Hau. On sait que la critique de ces écrits inaugura à proprement parler la « révolution culturelle ». Bien que les interprétations maoistes de ces auteurs soient souvent malveillantes et excessives - surtout l'affirmation selon laquelle Wou Han et Teng Touo voudraient « restaurer le capitalisme » - il paraît vraisemblable que l'intention de critiquer par le biais la politique de Mao et de défendre Peng Te-huai et son groupe y était effectivement présente (8).

Une deuxième tendance d'opposition apparut autour de Peng Chen, maire de Pékin, et membre puissant du Bureau Politique du P.C.C. Cette tendance ne fut touchent quelque 50 millio par an d'intérêts et vivent un grand luxe. Bien que les alent attaque les restaurants fréquentent ces anciens bo de dollars ns souvent dans gardes rouges et clubs que urgeois, ainsi que leurs maisons, il n'y a pas d'indication pour le moment que Mao, si féru de combattre les « racines » du capitalisme dans les écrits de ses adversaires de fraction, ait supprimé ces avantages tangibles des capitalistes chinois réels ceux-là.

(6) Il faut cependant citer le cas de l'économiste Sun Ken-fang dont les conceptions nettement hostiles à celles de Mao ont été rendues publiques. Voir à ce propos Livio Maitan: La « grande révolution culturelle » (Quatrième Internationale, n° 29, novembre 1966).

(7) Voir l'éditorial du Renmin Ribao, ler juillet 1966.

(8) Voir l'article du « Jiefang Ribao « de Shanghai, 10 mai 1966, reproduit dans Pekin-Information, 30 mais 1966.

pas opposée au lancement de la « révolution culturelle » ». Au contraire, la publication tardive d'une circulatre que le Comité Central avait envoyée aux bureaux régionaux, provinciaux, municipaux et départementaux du Parti à la date du 16 mai 1966 apprend que c'est Peng Chen en personne qui dirigea un groupe de cinq membres, chargé par le C.C. de surveiller la révolution culturelle. C'est en cette qualité que Peng Chen rédigea un rapport sur « la discussion académique en cours », qui fut publié le 12 février 1966 à l'intérieur du P.C. (9). Au sein de ce « groupe des cinq », des divergences apparurent entre une majorité dirigée par Peng Chen et une minorité dirigée par Kang Sheng. Mao Tse-toung et la majorité du C.C. (y compris Liu Shao-chi et Teng Hsiao-ping) appuyèrent Kang Sheng contre Peng Chen. Le rapport du 12 février 1966 fut révoqué. La campagne contre Peng Chen et tout le groupe du comité municipal du P.C. de Pékin se déclencha.

Quelle était la nature réelle des divergences entre Peng Chen et la majorité du C.C.? Il n'y a aucune preuve que Peng Chen appuya les vues de Peng Te-hual en matière de politique économique ou internationale ; ses convictions anti-khrouchtcheviennes semblent démontrées. La rumeur lui attribue même la paternité de quelques-uns des articles-réponses les plus virulents du C.C. contre la « lettre ouverte » du C.C. du P.C. soviétique. On peut être convaincu que, si Peng Chen avait écrit la moindre chose de nature à étayer l'accusation d'avoir défendu une ligne droitlère khrouchtchévienne (sans parler de l'accusation calomniatrice d'être contre-révolutionnaire ou partisan de la restauration du capitalisme), la presse maoïste l'aurait citée avec avidité.

En fait, la circulaire du 16 mai 1966 adresse au rapport de Peng Chen du 12 février 1966 des critiques non seulement le plus souvent byzantines mais qui relévent à proprement parler de sophismes grossiers. Ainsi la circulaire maoïste reproche à Peng Chen d'avoir écrit que :

« la discussion dans la presse ne devrait pas être limitée aux questions politiques, mais devrait approfondir pleinement les diverses questions académiques et théoriques »,

(9) La circulaire a été reproduite dans le no du 17 mai 1967 du bulletin quotidien de Londres de Hsinhua News Agency (à laquelle nous nous référerons par la suite comme à H.N.A.).

(10) A l'occasion du 16º anniversaire de la R.P. de Chine, Peng Chen affirmait: « Dans ces circonstances ,il est d'autant plus nécessaire pour les cadres des différents échelons de savoir écouter l'opinion des masses, et de permettre aux différentes opinions de pleinement se manifester. » (Voir F. Charlier: « La purge s'étend en Chine Populaire », Perspective Mondiale, vol. I, n° 5).

NALE 37 ainsi que la phrase suivante:

« Il est nécessaire non seulement de battre l'autre côté politiquement, mais aussi de le dépasser et de le battre de loin également d'après les critères académiques et professionnels », auteurs de la circulaire en tirent la conclusion insensée que Peng Chen « viole » ainsi la règle selon laquelle chaque débat idéologique est un débat politique. Il suffit de relire les phrases mê mes qu'on reproche à Peng Chen pour s'apercevoir qu'il n'en est rien. Peng Chen se contente simplement de défendre un principe élémentaire de toute discussion théorique, maintes fois affirmé par Marx, Engels et Lénine, selon lequel il ne suffit pas de condamner une théorie comme fausses de nature de classe réactionnaire, bourgeoise, etc., mais qu'il faut arsi démontrer le caractère erroné de cette théories dans le cadre même des disciplines scientifiques impliquées dans la polémique, en s'appropriant la matière de ces disciplines et en démontrant que le marxisme combine une meilleure connaissance de cette matière avec une méthode supérieure d'explication et d'organisation de cette matière. Les meilleures œuvres de critique marxiste _ à commencer par « les théories de la plus-value » de Marx — sont nées de cette appropriation réelle de la matière critiquée. Marx a d'ailleurs explicitement rejeté comme étrangère à sa méthode la technique qui consiste à « réfuter » des théories d'après des critères préconçus, sans faire la démonstration sur le terrain scientifique (c'est-àdire économique, sociologique, historique, esthétique, etc.) de leur caractère erroné. La dénonciation du caractère de classe doit compléter cette démonstration; elle ne peut jamais la remplacer. Peng Chen est ici dans l'orthodoxie marxiste-léniniste : les maoïstes lui opposent une révision schématique, mécaniste et vulgaire du marxisme.

Ce qui subsiste dès lors des accusations lancées contre Peng Chen, c'est le « démocratisme » et le « libéralisme pourri » de ces conceptions d'organisation, le fait qu'il a osé lancer la formule « chacun est égal devant la vérité » que les maoïstes définissent imprudemment comme un slogan bourgeois en disant qu'il n'y a que des « vérités de classe » (comme si l'idéologie bourgeoise étalt vraie !), et qu'il a plaidé pour le respect d'un minimum de normes de démocratie prolétarienne au sein des masses (10).

Le fait que certains des écrivains et des cadres visés étaient des collaborateurs de Peng Chen: que celui-ci les condamnait politiquement, tout en voulant les protéger contre des sévices, a probablement contribué à faire adopter ces positions au maire de Pékin. Mais 11 est tout

INTERNATIONALE aussi possible qu'il était partisan d'une démocratisation majeure du Parti, de l'appareil d'Etat et de l'appareil militaire, et qu'il était en train d'organiser une tendance ayant une telle plate-forme (11).

Une troisième tendance d'opposition, dirigée par Liu Shao-chi et Teng Hsiaoping, apparaît vraisemblablement au Plénum d'août 1966 du C.C. Ici, les allusions des commentateurs maoïstes à des divergences précises sont plus nombreuses et portent essentiellement sur la politique agricole. Liu Shao-chi est notamment accusé d'avoir voulu élargir les lopins privés, encourager la production marchande, étendre la part du produit net des communes qui est distribuée aux paysans aux dépens de la part qui sert à des fins d'accumulation, fixer des normes de production par ménage paysan, etc. Certaines de ces accusations sont manifestement mensongères et contradictoires. Mais il n'y a pas de raisons de supposer que ces divergences sur la question agricole sont inventées de toute pièce. Au contraire, la violence extrême de la lutte publique contre Liu Shao-chi et Teng Hsiaoping laisse supposer que les divergences touchent des questions fondamentales de la politique du P.C. Il n'est pas de question davantage de nature à cristalliser des divergences violentes en Chine que celle de l'attitude à l'égard de la paysannerie.

La logique interne des débats sur cette question des années 1958-1963 conduit à une conclusion analogue. Liu Shao-chi a appuyé la ligne du « grand bond avant » avec Mao. Mais il s'est identifié plus que Mao à la politique de repli, dès que la résistance paysanne s'est exprimée par une chute catastrophique de la production agricole. Il a même remplacé Mao à la tête de la R.P. de la Chine, à cette occasion. Grâce à ce repli, la production agricole s'est rapidement redressée et a repris sa marche en avant. Dès lors se posait en 1965-66 un problème comparable à celui qui s'était déjà posé en 1957-58 : à quel rythme et dans quelles proportions le surproduit agricole doit-il être pris aux paysans pour servir de fonds d'accumulation pour une industrialisation accélérée ? Incontestablement ‚la première réponse de la majorité du C.C. est allée

(11) On peut trouver un soutien de cette hypothèse dans le fait que le vice-premier ministre Ho-loung, que des dénonciations des gardes rouges ont associé à Peng Chen, est l'auteur d'un article assez remarquable par les thèses démocratiques qu'il défend : « La Tradition Démocratique de l'Armée Populaire de Libération de Chine ».

(12) Cfr l'article paru dans « Hongąi» (« Le Drapeau Rouge ») de mars 1967 qui affirme que le « groupe de travail »' à l'Université de Tsing-hua aurait renvoyé 70 % des cadres.

dans le sens de la prudence. Les objectifs du III plan n'ont pas été publiés; mais ils ne semblent guère comporter de nouveaux « bonds en avant » de la production industrielle. Il n'y a pas de signe qu'on veuille brûler les étapes. La « rectification » du « grand bond en avant », qui consiste à considérer le développement de l'agriculture comme la base de la croissance économique, est intégralement conservée.

Mais, ces hommes d'appareil que sont Liu Shao-chi et Teng Hsiao-ping qui se rappellent combien la Chine a frôlé la catastrophe en 1959-1961 ont pu déceler dans le cadre de la « révolution culturelle », de la campagne pour « mettre la politique aux postes de commande de l'agriculture », de la tendance à considérer que n'importe quel problème économique peut être résolu grâce à l'application de la « pensée de Mao Tse-toung », des signes inquiétants d'un renversement de la vapeur, sur le terrain de la politique paysanne également. Il n'y a pas de doute que l'extension des méthodes volontaristes à l'agriculture, l'adoption de formules incantatoires du genre de « faire passer les intérêts publics avant les intérêts privés » risquaient de tendre de nouveau les rapports avec la paysannerie. Des indices commençaient à apparaître que l'on recourait à des formules nuisibles et réactionnaires pour l'agriculture. Il est probable que Liu et Teng avaient poussé une pointe, au cours du Plénum d'août 1966, pour qu'on laisse les paysans en dehors de la « révolution culturelle » qui avait d'ailleurs peu touché les campagnes jusqu'à ce moment là.

La fraction maoïste a d'autre part accusé Liu Shao-chi et Teng Hsiao-ping d'avoir abusé, au cours de la période maijuillet 1966, de la méthode des « groupes de travail », envoyés par l'appareil central du parti dans les universités et les écoles ainsi que dans certaines entreprises et administrations, pour y canaliser et diriger la « révolution culturelle ». Ces accusations dégagent généralement un ton hystérique et fractionnel: elles sont aussi tout à fait contradictoires. Liu et Teng sont accusés à la fois d'avoir « dirigé le feu contre les masses révolutionnaires », et d'avoir voulu « éliminer la grande majorité des cadres « (12). Il est vraisemblablement exact qu'en appliquant la « révolution culturelle », ils avaient voulu conserver un certain nombre de normes organisationnelles, par exemple la règle de ne pas porter en public les divergences au sein des comités des partis, avant que le parti n'eût lui-même tranché celles-ci, et que, ce faisant, ils se soient heurtés aux éléments les plus critiques des étudiants, tout en se montrant aussi, sinon plus durs que les maoïstes envers les éléments politiquements suspects de « démocratisme » et de « libéralisme pourri ».

Finalement, sans que ce problème ait soulevé jusqu'ici d'échos dans la presse chinoise ,on peut supposer que, dans la question du front unique avec l'U.R.S.S pour la défense du Vietnam, Liu Shao-chi et Tenh Hsiao-ping, ainsi d'ailleurs que que Peng Chen et son groupe, avaient une position un peu plus souple que celle de Mao. Il existe à ce propos un témoignage assez clair de la part de la délégation du P.C. japonais qui a visité la Chine au début de 1966 ,et qui a négocié avec les dirigeants du P.C. chinois. Selon ce témoignage, ces négociations auraient échoué du fait de l'insistance de Mao à refuser toute forme d'unité d'action avec les dirigeants soviétiques. Tous les autres dirigeants du P.C.C., y compris Chou Enlai ,auraient accepté à cette occasion un communiqué commun qui s'abstenait des attaques virulentes habituelles contre Moscou à la seule exception de Mao. C'est ainsi qu'est intervenue la rupture entre le P.C. japonais et le P.C. chinois.

La fraction maoiste présente aujourd'hui les choses comme si toute l'opposition avait été unie dès le. départ et que Mao aurait réussi à la découper en tranches selon la « tactique du salami ». Wan Han et Teng Touo n'auraient jamais osé aller aussi loin s'ils n'avaient recu un encouragement de Peng Chen, qui ne se serait pas engagé dans cette lutte sans l'appui secret de Liu Shao-chi et de Teng Hsiao-ping. Comme Wou Han et Teng Touo étaient fondamentalement d'accord avec Peng Te-huai, il y aurait donc eu un « bloc » sinon une « conspiration » Peng Te-huai, Peng Chen, Liu Shao-chi, Teng Hsiao-ping. Certains commentateurs bourgeois défendent une conception analogue.

Contre cette hypothèse plaide le fait qu'une telle combinaison aurait eu l'appui d'une majorité au Bureau Politique et du Comité Central, et d'une majorité à la tête de l'Armée populaire de Libération. On voit mal pourquoi cette majorité ne se serait pas manifestée nettement, pour sauver, sinon Peng Te-huai, du

(13) Si l'on veut une preuve de l'antikhrouchtchevisme frénétique de Liu Shaochi, accusé aujourd'hui d'être le « Khrouchtchev chinois », il suffit de se référer au discours qu'il a prononcé le 28 avril 1966 ,en pleine « révolution culturelle », lors de la réception en honneur de Mehmet Chehou et de la délégation albanaise arrivée en Chine: « Les révisionnistes modernes soviétiques sont allés de plus en plus loin dans la voie de la capitulation devant l'impérialisme. Ils ont dégénéré au point de devenir des rénégats du marxisme-léninisme et des complices de l'impérialisme américain. » PékinInformation, 9 mai 1966).

(14) Toutes ces citations proviennent de Pékin-Information, 15 août 1966.

NALE 39 moins Peng Chen. Nous ne croyons donc pas que cette vue soit correcte. Nous croyons au contraire que la fraction maoïste fait un amalgame délibéré entre des tendances assez nettement droitières comme celle de Peng Te-huai, une tendance plutôt « libéralisante » sans pour cela être droitière comme celle de Peng Chen et une fraction gauchiste prononcée, bien que plus prudente dans certains domaines que Mao, comme la fraction Liu Shao-chi-Teng Hsiao-ping (13).

Ce qui semble par contre exact, c'est qu'au Plénum d'août. 1966, il n'y avait pas de majorité pour condamner Liu Shao-chi et Teng Hsiao-ping, et que la fameuse résolution en seize points issue de ce Plénum est le résultat d'un compromis qui la rend assez contradictoire. Nous reviendrons sur cet aspect du problème lorsque nous analyserons les contradictions de l'idéologie maoïste. Nous voudrions souligner pour le moment le dernier paragraphe du point 11 de cette résolution :

« Toute critique à faire nommément dans la presse doit être soumise aux discussions du comité du Parti au même échelon, et dans certains cas, à l'approbation du comité du Parti à l'échelon supérieur ».

Ce paragraphe explique sans doute pourquoi, pendant plusieurs mois, la fraction maoïste ,tout en attaquant publiquement Liu Shao-chi et Teng Hsiao-ping ne les a désignés qu'au moyen de périphrases (« la première personne en position d'autorité qui, tout en étant du parti, a pris la voie du capitalisme ») sans jamais les nommer explicitement. Il faut aussi mettre en évidence la contradiction manifeste entre les points 6 et 7 de cette résolution, qui affirment le droit de tous les membres du parti, et de tous les membres du peuple, à participer librement au débat.

« Exception faite des contre-révolutionnaires actifs contre qui jouent des preuves évidentes et qui sont coupables de meurtre, d'incendie, d'empoisonnement, de sabotage, de vol de secrets d'Etat, etc., et dont les cas sont à régler conformément à la loi ». et le dernier paragraphe du point 8 qui implique que les membres du parti dénoncés comme « droitiers » n'auront pas le droit à la parole, même s'ils n'ont commis aucun des crimes que nous venons d'énumérer :

« Les droitiers antiparti et antisocialistes doivent être complètement dénoncés, abattus, mis hors d'état de nuire et discrédités ,et leurs influences liquidées ». (14)

DU MOUVEMENT DES

Nous venons de voir que les divergences entre Mao et Liu Shao-chi commencérent à se manifester pendant la période qui va de mai 1966 au Plénum d'août 1966. C'est pendant cette même période que le mouvement des gardes rouges a commencé à être préparé, par le lancement des dazibao (affiches à gros caractères), le ler juin, à l'Université de Pékin. Ainsi a été déclenché un mouvement qui a pris un caractère de masse colossal - on a parlé de 20 millions de gardes rouges ! - et dont la portée sociale et politique doit être précisée.

La signification objective de la formation des gardes rouges est évidente: au moment où Mao se heurte à une opposition qui, cette fois-ci rassemble une grande partie des cadres du Parti et de l'Etat il s'adresse délibérément par-dessus la tête de ces cadres, à de larges masses. Que cet appel soit simplement une manœuvre pour assurer, à tout prix, son pouvoir au sein du parti et de l'Etat, ou qu'il exprime une angoisse sincère pour le sort de la révolution chinoise menacée de dégénérescence, cette question n'a pas beaucoup d'importance pour déterminer la signification sociale du mouvement des gardes rouges, puisqu'elle ne se pose au fond que sur le plan de la psychologie individuelle de Mao. Ce qui importe, c'est que des appels ont été lancés aux masses pour qu'elles agissent afin d'empêcher pareille dégénérescence et que la réponse de ces masses a non seulement dépassé ce que Mao Tse-toung pouvait attendre d'elles, mais a surtout largement débordé les objectifs fixés à cette mobilisation par la fraction maoiste elle-même.

Cette fraction s'est d'abord presque exclusivement adressée à la jeunesse estudiantine des lycées et des universités. Les raisons qui plaidaient en faveur de cette sélection sont faciles à comprendre. Pour mobiliser ces jeunes, il était tout au plus nécessaire de fermer les écoles. Pour mobiliser sur la même échelle et avec la même durée les travailleurs, il aurait fallu désorganiser sinon arrêter la production industrielle. Moins politisés que les

(15) Les maoïstes se sont clairement prononcés contre tout déplacement des ouvriers à l'image de celui des gardes rouges (Renmin Ribao, 12 février et 14 février 1967).

(16) Comment peut-on concilier le slogan selon lequel « la rébellion est justifiée » et celui qu'il faut réaliser « l'unité de plus de 95 % des cadres » (éditorial de Renmin Ribao, dans Pékin-Information, 17 avril 1967? Et pourquoi faut-il mobiliser des millions de gens pour éliminer seulement « une poignée de responsables » ?

« GARDES ROUGES » ouvriers d'avant-garde ‚surtout ceux qui étaient membres du P.C. ces jeunes pouvaient être plus facilement endoctrinés dans un sens étroitement fractionnel, et plus facilement accepter certaines accusations contre des dirigeants de longue date du Parti et de l'Etat, que ne le feraient des travailleurs qui gardaient le souvenir de l'histoire de la Révolution chinoise.

Ce qui fut sans doute déterminant dans ce choix, ce fut la conviction des maoïstes que la jeunesse estudiantine serait beaucoup plus susceptible que les travailleurs d'accepter une mobilisation des masses qui, partant d'un appel à se révolter contre les autorités en place c'est-à-dire contre la bureaucratie), se laisserait canaliser vers une réforme de la bureaucratie et non vers son renversement. Pour s'en apercevoir ‚il suffit de voir les précautions prises pour empêcher que la mobilisation des gardes rouges ne déborde ce cadre, précautions qui s'expriment notamment dans l'ambiguité de la fraction maoïste à l'égard des cadres (16). Il s'agissait donc au fond d'une mobilisation partielle et non d'une mobilisation générale des masses, d'un mouvement qui devait exercer une pression sur la bureaucratie, beaucoup plus que d'un mouvement qui devait la balayer.

Ces traits spécifiques du mouvement des gardes rouges ne sont pas apparus clairement, dès le départ, aux yeux de la jeunesse et du prolétariat chinois. A fortiori ont-ils échappé à la plupart des observateurs étrangers. Le mouvement apparut au contraire comme un déchainement de forces élémentaires de millions de jeunes, déchaînement que les uns considéraient comme destructeur et les autres comme constructif, selon leur compréhention des problèmes actuellement posés devant la Révolution chinoise. Ceux qui croient que ce déchainement fut contrôlé, téléguidé et canalisé à chaque phase de l'action des gardes rouges, se trompent lourdement. Des faits incontestables démontrent une très grande diversité d'opinions, une très large autonomie d'action, un foisonnement d'affiches, de journaux ronéotés ou imprimés, et d'organisations créées sur la base d'idées différentes. Malgré les excès commis et le culte de Mao dans lequel a baigné l'ensemble du mouvement, ce foisonnement d'idées et d'expériences constitue sans doute pour des milliers de jeunes Chinois une expérience sans précédent comparée surtout à l'évolution de la jeunesse dans la plupart des autres Etats ouvriers bureaucratiquement déformés ou dégénérés.

Ceux qui avancent l'hypothèse d'un mouvement entièrement téléguidé et contrôlé aux seules fins de la fraction maoiste ne peuvent donner une explication sociale de cette mobilisation des jeunes. Le fait de fermer les écoles et d'accorder des tickets gratuits de voyage ne suffit tout de même pas pour expliquer pourquoi d'immenses masses de jeunes sont passées à l'action politique. De nombreux régimes réactionnaires ont essayé de mobiliser des jeunes à l'aide de quelques avantages matériels, et n'ont pas réussi à obtenir des résultats (qu'on pense à l'échec total du régime franquiste de reconquérir une base dans la jeunesse estudiantine au cours des dix dernières années). Et ceux des mouvements réactionnaires qui ont, dans le passé, réussi à conquérir pareille base (notamment les nazis en Allemagne) l'ont fait beaucoup moins grâce à des avantages matériels qu'au fait que leur démagogie répondait à des exigences ouvertes ou cachées de couches sociales déterminées.

C'est dans le même sens qu'il faut interprêter le succès incontestable de Mao Tsetoung dans la mobilisation de la jeunesse estudiantine chinoise. Les thèmes sur lesquels elles se faisaient correspondaient à des préoccupations réelles d'une jeunesse au sein de laquelle la ferveur révolutionmagne) l'ont fait beaucoup moins grâce aux développements internationaux de la révolution : rebellion contre les autorités bureaucratiques en place; démocratie des larges masses ; égalitarisme; mondiale ; l'embourgeoisement des gens en place (17).

Comme nous avons essayé de le démontrer plus haut, ces préoccupations idéologiques correspondent à des intérêts matériels très tangibles : la jeunesse estudiantine était d'autant plus facile à mobiliser contre les « autorités », que celles-ci lui barraient en grande partie la route des débouchés professionnels, à la fin de ses études.

Mais si la fraction maoïste ne s'était

(17) H.N.A. a diffusé le 6 avril 1967 à Pékin une interview, d'un Américain habitant en Chine, Erwin Engst, affirmant Iormellement que les différences de salaires qui s'échelonneraient, selon lui, de 1 a 8 ne sont pas conformes aux principes de la Commune de Paris et devraient être graduellement réduites. 2 (18) Exemple particulierement odieux : la maniére dont le journal de Pékin Chingkangshan du 11 janvier 1967 glorifie le fait que des gardes rouges ont « capturé » la femme de Liu Shao-chi par use, en l'attirant dans un hôpital, en lui faisant crolre que sa fille avait été victime d'un grave accident.

NALE 41 pas trompée en présumant possible de jeter des millions de jeunes dans la bataille fractionnelle, elle s'était trompée sur sa capacité de canaliser progressivement cette mobilisation grâce à la primauté absolue accordée dès le départ à la « pensée de Mao Tse-toung » - primauté que les diverses oppositions encore présentes ne mettaient aucunement en question. Mao Tse-toung a été en quelque sorte victime de sa propre légende. Il a largement sousestimé la nature explosive des thèmes jetés en pâture aux masses estudiantines. Il a sous-estimé surtout la résurrection rapide de l'esprit critique, au sein d'un vaste mouvement de masse qui ne pouvait pas ne pas pousser des milliers de jeunes sur la voie d'une prise de conscience des aspects contradictoires de l'idéologie maoïste et qui aboutirait à une remise en question du pouvoir de la bureaucratie dans son ensemble, y compris de sa fraction maoïste. Il a surtout sous-estimé les effets psychologiques de la mobilisation des gardes rouges sur les autres fractions de la bureaucratie, à commencer par les groupes puissamment retranchés dans divers bureaux régionaux.

S'apercevant que le compromis d'août 1966 était violé, notamment que le point 6 de la résolution du 8 août, prévoyant explicitement qu'« on doit avoir recours au raisonnement et non pas à la contrainte ou à la coercition » n'était pas respecté par les groupes maoïstes extrémistes parmi les gardes rouges et que ceux-ci commençaient à utiliser des méthodes de pression physique ou morale de plus en plus odieuses à l'égard des oppositionnels (18), ces autres fractions ont commencé à leur tour à faire appel aux masses. Comme une partie de la population laborieuse adulte voyait sans grande sympathie l'incursion des jeunes dans toutes les sphères de la vie sociale, y compris la vie industrielle, les adversaires de Mao ont essayé de créer une base de masse dans la classe ouvrière, en lui faisant des concessions économiques et en la poussant à formuler ses propres revendications. Du même coup, la fraction maoïste était obligée à son tour d'étendre la mobilisation des masses aux entreprises, les « rebelles révolutionnaires » faisant leur apparition à côté des gardes rouges. La crise aiguë de décembre 1966janvier 1967, et le tournant qu'elle a imposé à la fraction maoïste, sont nés de cette dialectique interne du mouvement des gardes rouges. On ne pouvait plus triompher dans la légalité du Parti, ni par la seule pression des gardes rouges. Il fallait donc « prendre le pouvoir » grâce à l'intervention de l'armée, partout où les comités du Parti restaient hostiles à Mao.

LE TOURNANT DE JANVIER 1967

Des raisons impérieuses ont obligé la fraction maoïste à modifier son attitude à l'égard des gardes rouges, à passer à la répression ou à la suppression de son aile gauche non conformiste, ou de ses groupes pro-Liu Shao-chi (19). Le mouvement des gardes rouges échappait de plus en plus à son contrôle. Une partie de la classe commençait à se mettre en mouvement de manière autonome. La paysannerie risquait même d'être entrainée à son tour dans le mouvement. Devant le risque d'un débordement général, la fraction Mao a essayé de renverser la situation et de rétablir une alliance avec une partie majoritaire de la bureaucratie. L'armée est intervenue de manière massive, afin de sceller la « triple alliance pour la prise du pouvoir », qui devrait réunir les « organisations révolutionnaires » (c'est-à-dire maoïstes), la partie des cadres que les maoïstes pouvaient gagner ,et les dirigeants de l'armée. La nécessité de ramener le peuple au calme et de surmonter le chaos a été un des arguments principaux utilisés dans le cadre de cette lutte pour la « prise du pouvoir » (20).

On peut citer de multiples exemples du débordement de la fraction maoïste par une partie du mouvement des gardes rouges qui échappait à son contrôle. Nous nous contenterons de citer ici les faits les plus révélateurs mentionnés par la presse maoïste elle-même. Celle-ci a énuméré les organisations de «gardes rouges » ou de « rebelles révolutionnaires » qu'elle considère contre-révolutionnaire, notamment :

- « L'Armée des Gardes Rouges » et « Le Détachement des Milices Ouvrières » dans la province de Koueichow (dépêche de Hsinhua-News Agency, publiée en Chine et non à l'étranger, le 22 février 1967; cette dépêche affirme d'ailleurs que ces organisations sont « relativement puissantes ») ;

— Le « Quartier-Général de la Fédération des Rebelles Révolutionnaires parmi les Travailleurs de la Province de Shantoung », à Tsinan (HNA, dépêche du ler mars 1967, publiée à Tsinan) :

— Le « Corps de Combat du Premier Août » (aussi appelé « Corps de Combat pour la Pensée de Mao Tse-toung du Pre-

(19) Le journal de Pékin Chingkangshan du 23 janvier 1967 affirme que le soir du 22 janvier 1967, Ont manue plusieurs centaines de gardes rouges manifesté derrière le drapeau du « Comité d'unité d'action des gardes rouges de la Capitale », en criant : « A bas le groupe de la Révolution Culturelle du Comité Central ! », « Vive Liu Shao-chi! ».

(20) Voir à ce propos le « Message du peuple de Tsinghao » après la « prise du pouvoir » maoiste (Wen-hui Pao de Hong. Kong, 31 janvier 1967).

mier Août ») à Canton, dénoncé dans une circulaire du commandement militaire provincial de Kouantoung datée du Jer mars 1967;

— Le « Comité d'Unité d'Action des Gardes Rouges de Pékin » (dénoncé dans le quotidien de Pékin Ching-kang-shan du 23 janvier 1967;

— « L'Armée du Drapeau Rouge » à Harbine (Mandchourie), dénoncée dans la province d'Heilungkiang (Mandchourie), dénoncé dans le « Renmin Ribao » de Pékin, du 26 mars 1967);

- des organisations « royalistes » dont le nom n'est pas précisé dans l'usine de bicyclettes de Harbine (dépêche H.N.A. de Harbin du 11 avril 1967) ;

- le « Comité Préparatoire de la Révolution Culturelle » dans la centrale éleccritique de Harbine (« Renmin Ripao ») du 27 février 1967, etc.

Ces organisations, nées d'abord sur le plan de l'entreprise, département ou de l'école, se constituent presque toujours sur le plan local et s'efforcent de se fédérer sur le plan régional et inter-régional. Ainsi, le « Corps de Combat du Premier Août » de canton est accusé dans la circulaire militaire précitée d'avoir « défendu le « Jung Fu Chün » — une organisation contre-révolutionnaire de la province d'Heilungkiang, et d'avoir fabriqué des rumeurs calomniatrices à l'égard des unités de l'Armée Populaire de Libération, les accusant d'avoir supprimé la gauche révolutionnaire ».

Elles finissent même par se constituer quelquefois en organisations nationales, comme il ressort clairement d'une décision du Conseil d'Etat et du Comité Central du P.C.C. du 12 février 1967, qui ordonne la dissolution de toutes ces organisations nationales, « dont un petit nombre furent constituées par des propriétaires fonciers, des paysans riches, des contrerévolutionnaires, de mauvais éléments et des droitiers ».

Un organe maoïste, le Ti-yu Chan-hsien (« Le Front de Combat de la Culture physique »), énumère les organisations nationales « contre-révolutionnaires » que voici : « Le Quartier National du Corps Rebelle de l'Armée pour éliminer l'idéologie bourgeoise »; « Le Corps National des Rebelles Rouges des Fermes d'Etat » ; le « Corps National Rebelle Général des Travailleurs Rouges «; « La Section Chinoise de l'Armée Internationale des Gardes Rouges », etc.

Ces groupes anti-maoïstes parmi les « rebelles révolutionnaires » ne se sont pas contentés de rédiger des affiches et des journaux considérés comme « déviationnistes ». Ils ont également mené une lutte directe, notamment contre la répres- sion. Les sources mentionnées plus haut les accusent d'avoir pris d'assaut des prisons à Tsinan, à Canton, à Pékin et à Harbine ; d'avoir voulu créer une organisation des « victimes de la répression » à Canton; d'avoir à Pékin organisé une manifestation de masse sur la Place de la Paix Céleste elle-même; d'avoir pris d'assaut l'imprimerie du Renmin Ripao à Pékin.

Le cas du « Corps National Rebelle Général des Travailleurs Rouges » mérite une mention spéciale, car il est nommément cité et dissous par décret du Conseil d'Etat et du C.C. du P.C.C. du 17 février 1967. Il s'agit apparemment d'une organisation nationale de travailleurs intérimaires et de travailleurs sans contrat, qui avaient organisé une grande concentration et manifestation nationale à Pékin nour et manifestation nationale à Pékin pour réclamer le paiement des salaires dûs depuis 1958, ainsi qu'une modification de leur statut. Ces travailleurs intérimaires sont parmi les moins protégés des travailleurs chinois et, depuis plusieurs années, les communes avaient pris l'habitude de les « louer » à des entreprises industrielles manquant de main-d'œuvre, pour des salaires de famine. Ils réclamaient en fait une égalisation de statut avec les salariés permanents. Des observateurs étrangers ont parlé d'une manifestation extrêmement impressionnante, dans le silence. L'hebdomadaire indien de gauche Link parle de plusieurs centaines de milliers d'ouvriers arrivant à Pékin (22 janvier 1967).

Cet exemple montre qu'il y a au moins des cas précis où la fraction Liu Shao-chi de la bureaucratie a fait appel à des masses prolétariennes dans la lutte. Car il apparait du décret du 17 février 1967 que le « Corps National Rebelle » en question, a organisé cette manifestation en étroite collaboration avec les bureaucrates syndicaux liés à Liu Shao-chi. La presse mentionne d'ailleurs un grand nombre de cas où ces bureaucrates « anti-parti » auraient incité les travailleurs à faire grève : dans les fermes d'Etat (H.N.A. dépêche de Pékin, 21 février 1967), notamment dans la province de Kiangsou (Renmin Ribao, 19 février 1967); à Canton (le quotidien de Canton Kouantoung Chan-pao, 22 février 1967); grève des cheminots à Har-

(21) La presse étrangère ,surtout japonaise a parlé d'une grève générale à Shanghai et à Nankin ,et de grandes gréves à Wouhan Kink, Foochow, Chekiang et Shenyang. Nous nous bornons délibérément à ne citer que les sources chinoises.

(22) Lénine désignait sous ce terme la tendance qui consiste à croire que la lutte économique, syndicale des travailleurs suffit pour réaliser leur émancipation. L'idée de condamner sous ce vocable ces revendications elles-mêmes, ne lui serait Jamais venue à l'esprit !

(23) Dépêche, H.N.A. de Pékin, 24 mars 1967.

NALE 43 bine (H.N.A., dépêche de Pékin, 23 mars 1967); grève des ouvriers des transports, de l'électricité et de la distribution d'eau à Canton (l'organe de l'armée de Canton Nan-fang Rifao, 24 mars 1967), etc. Il s'agit chaque fois d'accusations adressées à des dirigeants locaux ou régionaux du P.C.C., qui semblent faire partie de la fraction de Liu Shao-chi.

Il faut naturellement tenir compte du fait que c étroitement l'armée à i que les « a jusqu'au poi Une partie été spontan ont conduit janvier 1967 ports et à es accusations peuvent être fractionnelles. Pour inciter atervenir, il fallait démontrer atorités » créaient le désordre nt de « fomenter des grèves ». de ces grèves peuvent avoir ées. Celles de Shanghai, qui au mois de décembre 1966à une grève générale des transde vastes grèves dans l'indus_ ports et à de vastes grèves dans l'industrie (voir notamment l'aveu contenu dans le fameux « appel des 11 organisations de Shanghai » du 4 janvier 1967 paru dans Renmin Ribao du 9 janvier), l'ont été presqu'à coup certain (21). Il est d'autant plus improbable qu'elles aient été causées par des adversaires fractionnels de Mao que les dirigeants du comité municipar du Parti de Shanghai étaient des maoïstes fidèles, vers lesquels Mao s'était tourné pour déclencher la « révolution culturelle » à partir de leur ville, plutôt que de Pékin contrôlé par le groupe de Peng Chen. Nous n'en croyons pas moins qu'il y a eu des cas d'appels aux masses de la part des groupes de la bureaucratie attaqués par Mao. En dehors du cas précité des travailleurs temporaires, la presse maoïste cite un grand nombre d'exemples d'où il ressort que les cadres dirigeants du P.C.C. ont essayé de faire des concessions économiques aux masses ouvrières afin de les détourner de la fraction Mao. La campagne virulente « contre l'économisme », déclenchée à partir de janvier 1967, reflète les préoccupations que ces tentatives ont inspirées aux dirigeants du groupe Mao-Lin Piao (22).

Le sens de la « prise du pouvoir par la triple alliance » apparait des facteurs que nous venons d'énumérer. Il s'agit de réprimer les groupements de jeunes et d'ouvriers qui ont débordé la fraction maoiste, de calmer l'inquiétude de la bureaucratie qui pouvait craindre que la « révolution culturelle » la visait dans son ensemble, de modifier les directions régionales de manière à renforcer les positions de la fraction maoïste tout en ramenant les groupements fideles des gardes rouges dans le giron de l'orthodoxie, et de rétablir le calme dans les entreprises. A cette fin, on est allé jusqu'à faire occuper des usines par l'armée, notamment à Pékin (23). Les attaques contre les « excès de l'ultradémocratisme » des gardes rouges, contre « l'anarchisme », contre « l'esprit de pe-

Q U tit groupe », qui marquent la campagne de « rectification » de la « révolution culturelle » en cours depuis le début de 1967, confirment le sens général du tournant de janvier.

Tout cela est accompagné depuis plusieurs mois d'une campagne intensifiée d'abord contre Liu Shao-chi et Ten Hsiaoping, puis contre Liu seul, campagne dont les outrances choquent sans aucun doute une bonne partie des membres du P.C.C., et se retournent d'ailleurs fatalement contre Mao Tse-toung lui-même (24).

Le sens de la « révolution culturelle » se dégage ainsi de la succession des événements, bien que la partie soit loin d'être terminée et que de brusques tournants restent encore possibles.

Un conflit au sein de la bureaucratie a poussé plusieurs des fractions en présence à faire appel aux masses, par-dessus la tête des organismes de direction du Parti. La fraction maoïste s'est d'abord adressée aux jeunes, puis a été obligée de transplanter la lutte dans les usines lorsque des fractions adverses ont commencé à mobiliser des ouvriers. Ces mobilisations étaient de part et d'autre, des entreprises limitées, ayant pour but d'exercer une pression sur la direction du Parti, d'en modifier partiellement la composition et l'orientation politique. Il s'agissait de ten-

(24) L'éditorial cité plus haut de Renmin Ribao, reproduit dans Pékin-Information du 17 avril 1967, affirme froidement que Liu Shao-chi est le « représentant des intérêts de la bourgeoisie en Chine », qu'il « incarne » la ligne réactionnaire depuis 17 ans », que « l'ambition de cet homme, c'est de développer le capitalisme en Chine ». On se demande comment, dans ces conditions, Mao Tse-toung a permis qu'il devienne le président de la R.P. de Chine, fonction à laquelle il a été réélu le 3 janvier 1965. Le no de Pekin-Information du 11 janvier 1965, illustré d'une grande photo montrant Mao Tse-toung et Liu Shao-chi côte à côte, et affirmant que « plus de 100.000 ouvriers, paysans, cadres sont ouvernement, étudiants, soldats » se gouvernement, étudiants, soldats » se rassemblés pour célébrer l'heureux événement, est des lors particulierement discréditant. pour Mao. Peut-être l'ambition secrète de celui-ci a-t-elle été de placer en position no 2 en Chine, et au poste de son successeur officiel, ce représentant de la bourgeoisie? Il faut aussi dénoncer le caractère démagogique et malhonnête de la campagne lancée contre le livre de Liu Shao-chi : « Pour être un bon communiste ». La presse maoïste, qui attaque violemment ce livre « parce qu'il ne se place pas sur la position de la dictature du prolétariat », feint d'ignorer qu'il a été rédigé en 1939 ,et que l'année suivante la brochure de Mao : La Démocratie Nouvelle, qu'on porte aujourd'hui aux nues, non seulement « ne se place pas sur la position de la dictature du prolétariat », mais qu'on y condamne explicitement l'application en Chine, « à l'étape actuelle ».

ME INTERNATIONALE Mais les nouveaux actes de coercition physique à l'égard des dirigeants oppositionnels les plus obstinés n'ont pas été signalés ‚après les terribles scènes où Peng Chen et d'autres furent maltraités et trainés comme des prisonniers devant des foules de gardes rouges qui les insultaient à Pékin, le 4 janvier 1967. On suppose généralement que Chou En-lai est intervenu avec force pour faire cesser ces excès, et que le groupe Mao-Lin Piao, qui avait besoin de l'appui de Chou, a cédé sur ce point. tatives de réformer la bureaucratie — sans doute de la réformer radicalement de la part de Mao - non de l'abolir.

Mais cette lutte inter-bureaucratique a libéré d'immenses forces révolutionnaires contenues depuis longtemps, dans la jeunesse et le prolétariat, ce qui a conduit à des formes d'actions et d'organisations spontanées d'une partie des masses. Ainsi, à l'étape actuelle de l'évolution, les rapports de forces entre la bureaucratie et les masses se sont modifiés en faveur des masses, par un affaiblissement considérable de la bureaucratie. L'absence de répression sur grande échelle après l'explosion de janvier 1967 confirme cette appréciation. La fraction qui sortira victorieuse de la lutte s'efforcera sans doute de consolider le pouvoir de la bureaucratie. Mais cette stabilisation est peu probable avant une période assez longue de vicissitudes, tant sur le plan intérieur que sur le plan international.

Ici apparaît de la manière la plus frappante la différence entre l'évolution de l'Union soviétique après la mort de Staline, et l'évolution de la Chine au cours des dix dernières années. Les analogies formelles entre les méthodes de lutte d'appareil de Staline et de Mao ne manquent pas. Le parallélisme du « culte de la personnalité » de Staline et de Mao est particulièrement frappant. Mais, à partir du moment où l'on examine les deux processus non plus d'un point de vue formel mais d'un point de vue substantiel, quant à ses rapports avec les différentes forces sociales en présence, les différences sautent aux yeux.

L'établissement progressif de la dictature de Staline sur le P.C. de l'U.R.S.S. est un processus de consolidation progressive du pouvoir de la bureaucratie, une expropriation progressive du prolétariat de l'exercice du pouvoir politique. Staline s'élève en tant qu'incarnation de la bureaucratie. Cette élévation est possible

« REVOLUTION CULTURELLE » ET DEGENERESCENCE

BUREAUCRATIQUE

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« REVOLUTION CULTURELLE » ET DEGENERESCENCE

BUREAUCRATIQUE grâce à la passivité politique complète des masses. C'est ainsi que les forces bolcheviques authentiques, encore considérables en 1923, bien qu'affaiblies, se morcellent et s'éparpillent petit à petit, avant d'être liquidées physiquement.

En Chine, au départ du processus, nous avons une révolution déformée, le prolétariat n'y jouant qu'un rôle d'appoint, et une armée paysanne se substituant à l'action autonome des masses. Il n'y a pas non plus, au départ, un parti bolchévik authentique concentrant dans ses rangs toute la tradition révolutionnaire et démocratique du mouvement ouvrier international, mais un parti ayant subi une forte empreinte de stalinisme, ne fût-ce que dans la manière dont il concevait et pratiquait le centralisme démocratique. Le pouvoir dans l'Etat et dans le parti était donc dès le départ beaucoup plus bureaucratisé en Chine qu'en U.R.S.S. en 1927, le prolétariat beaucoup plus faible et la bureaucratie beaucoup plus forte qu'au moment où Staline établissait sa dictature en U.R.S.S.

L'organisation systématique du « culte de Mao » ne correspondait nullement aux exigences d'une abolition progressive de démocratie soviétique ou de démocratie interne dans le Parti, qui n'ont jamais existé en Chine depuis 1949. Elle correspondait plutôt aux exigences de luttes interbureaucratiques, dont certains aspects restent obscurs jusqu'à ce jour. Il n'y a nulle détérioration des rapports de force entre la bureaucratie et les masses, aux dépens des masses, en Chine, comparable à celle qui s'était produite en U.R.S.S. sous Staline. Il y a au contraire affaiblissement, d'abord souterrain puis manifeste, de la bureaucratie,

(25) Il faut ajouter que la montée de Staline a été celle de la théorie du socialisme dans un seul pays et d'une co-existence de plus en plus pacifique avec l'impérialisme, alors que les maoïstes se réfèrent constamment, y compris au cours de la « révolution culturelle », à la révolution mondiale.

(26) L'idée d'une élection des organes de pouvoir au suffrage universel du peuple travailleur - idée de base de la Commune de Paris — n'a été appliquée dans aucun cas de « prises de pouvoir » par la triple alliance .

(27) Exemples : le « comité révolutionnaire » de Shantiung est dirigé par Mu Lin, membre du Secrétariat de l'ancien comité provincial démis de ses fonctions; le nouveau président du « comité révolutionnaire » de Shansi est le chef du noyau du P.C. dans cette province; à Tsingtao, le vice-maire de la ville a dirigé la « prise lu pouvoir »; à Shanghai, l'ancien chef le la police de sécurité est le président du « comité révolutionnaire ». Etc.

(28) « Kouang-ming Ribao », de Pékin, 8 avril 1967, en paraphrasant par une citation de Mao. Cfr ce qu'écrit l'épouse de Mao, Chiang Ching: « Si notre littérature et notre art ne correspondent pas à la base économique socialiste, ils la détruiront inévitablement sicl » (Hung-i Chanpao de Pékin, 15 février 1967).

NALE 45 par suite de l'éclatement de son unité monolithique. Bien loin qu'il y eut passivité complète et démoralisation progressive des masses, il y eut leur réveil, d'abord imperceptible, puis brusquement apparent aux yeux du monde entier au mois de janvier 1967. C'est une différence capitale avec le précédent stalinien. Et son origine, en dernière analyse, se trouve dans le contexte international complétement modifié : au lieu de la succession des défaites de la révolution internationale entre 1923 la montée de la révolution mondiale depuis 1949 (25).

Ces considérations ne justifient en aucune manière une identification de la montée progressive du mouvement des masses en Chine avec le rôle joué par Mao Tse-toung, comme l'affirment imprudemment certains « gauchistes » en mal d'appui auprès de puissances étatiques. Le tournant de janvier de Mao; la manière dont a été tronquée d'abord, abandonnée de fait ensuite l'exigence d'un retour à un Etat fondé sur des organes du type de la Commune de Paris (26) confirme l'absurdité d'une telle identification sauf pour ceux qui ne désirent pas regarder la réalité en face. La « triple alliance » a partout amené au pouvoir des bureaucrates endurcis (27). Il n'y a nul exemple de conseils ouvriers ou d'organismes du type soviétique surgissant des usines, sauf l'exemple des Verreries de Shanghai en janvier, vite abandonné.

La contradiction est d'ailleurs inhérente à la pensée de Mao elle-même. Pour autant qu'on lui accorde un élément de sincérité elle donne à cette pensée un caractère nettement tragique. Mao appelle à la rébellion et à la prise du pouvoir. C'est donc que le premier pouvoir n'incarne plus la dictature du prolétariat à son état pur. Mais les origines de la dégénérescence ou du danger de dégénérescence, il ne les recherche pas dans l'infrastructure matérielle de la société, dans le degré de développement insuffisant des forces productives, ou dans les contradictions entre ce degré de développement et les rapports de production. Non, les origines du danger de dégénérescence sont, pour lui ‚idéologiques. Si le révisionnisme n'est pas extirpé jusqu'à ses racines, sur le plan théorique, scientifique ,artistique ‚littéraire, la dictature du prolétariat sera fatalement renversée, et le P.C. chinois deviendra... un parti fasciste (28). On a peine à croire qu'un marxiste expérimenté inspire de telles énormités ; elles n'en sont pas moins répandues aujourd'hui des millions d'exemplaires en Chine.

Cette conception est absolument étrangère au marxisme. La survivance de lidéologie, de la littérature, de l'art semi-féodal - qu'on pense à celui qu'inspirait le catholicisme ultra-montain dans le siècle

INTERNATIONALE qui a succédé à la Révolution française, n'a nullement conduit au renversement du pouvoir de la bourgeoisie. La conquête du pouvoir politique par des classes sociales montantes est certes préparée par des luttes idéologiques intenses. Mais supposer que des classes réactionnaires aient les mêmes possibilités, du seul fait de la survie de leur idéologie après le renversement de leur pouvoir politique, c'est nier toute logique de révolution des sociétés.

En réalité, tout le poids de la religion, de l'art, de la littérature et de l'idéologie bourgeoise ou semi-féodale menacent moins l'Etat ouvrier chinois (sans parler de l'Etat ouvrier soviétique) qu'une seule année de survivance de la petite production marchande. Lénine ne se faisait nulle illusion à ce propos. Ce qui empêche la consolidation définitive de l'œuvre révolutionnaire, ce n'est pas le poids idéologique du passé, c'est la réalisation socioéconomique du présent. Le degré de développement insuffisant des forces productives fait que l'automatisme économique joue et jouera encore longtemps contre le socialisme, dans la partie du monde où le capitalisme a été aboli.

Il s'ensuit incontestablement que le facteur subjectif, le rôle de la direction. prend une importance infiniment plus grande que dans des conditions plus favorables. Mais il s'ensuit aussi que la lutte efficace contre les menaces de dégénérescence de la révolution ne se déroule pas décisivement sur le terrain idéologique mais sur le terrain politique et social, par l'organisation de l'exercice du pouvoir économique et politique par les masses laborieuses, l'accroissement du poids, du pouvoir et de la cohésion consciente du prolétariat. Mao ne comprenant pas le problème de la bureaucratie, pressenti par Marx, aperçu par Lénine, analysé à fond par Trotsky, se bat contre le fantôme d'une « restauration du capitalisme » réalisée « imperceptiblement » par les « révisionnistes »... à partir de pièces de théâtre et de films réactionnaires ! Cette conception qui revise de fond en comble la théorie marxiste-léniniste de l'Etat aboutit d'ailleurs à des conclusions grotesques: l'Etat créé par Mao et au sein duquel il faut maintenant se battre pour une « prise du pouvoir », serait-il après tout aussi un « appareil d'Etat bourgeois » - c'est

(29) « Le principe marxiste de détruire l'ancienne machine d'Etat bourgeois doit être appliqué dans les organisations qui sont pourries, parce qu'une poignée de gens du parti en position d'autorité qui prennent la voie du capitalisme s'y sont retranchés depuis longtemps. Les organes de la bourgeoisie [sicl doivent y être complètement détruits et des organes de la dictature du prolétariat doivent y être reconstitués. » (Kuang-ming Ribao de Pékin, 3 mars 1967).

au moins ce que semblent insinuer des maoïstes extrémistes (29).

Mao Tse-toung abandonne la sociologie marxiste, fondée sur des critères objectifs, pour donner tête baissée dans une « sociologie » subjectiviste dénuée de tout fondement scientifique. Le capitaliste,

Ice n'est plus le propriétaire privé des moyens de production qui s'approprie le surtravail des prolétaires obligés de lui vendre leur force de travail; devient « capitaliste » quiconque est en désaccord avec « la pensée de Mao Tse-toung ». Substituant au danger de dégénérescence bureaucratique de la révolution un danger - largement imaginaire, en dehors d'une défaite dans une guerre internationale — de restauration capitaliste, il en arrive à prôner des remèdes qui renforcent le danger de dégénérescence au lieu de l'applaudir. Car, à partir du moment où tous les opposants au sein du parti sont des « partisans de la voie capitaliste », il faut leur supprimer le droit à la parole. Un mouvement qui commençait sous le drapeau de « l'élargissement de la démocratie », et du « droit des minorités à s'afficher, et à conserver leurs opinions, puisqu'elles peuvent avoir raison », finit par étouffer toute opinion discordante et réprimer toute minorité (qui, dès qu'elle s'oppose à Mao, est forcément « contre-révolutionnaire »).

Pour le trotskysme, l'expérience de la « révolution culturelle » confirme que la théorie de la dégénérescence possible d'une révolution socialiste triomphante, considérée comme hérétique il y a vingt ans par tout le mouvement communiste officiel, a été aujourd'hui admise partiellement pratiquement par toutes les révolutions victorieuses depuis la deuxième guerre mondiale. Tito, Castro, Mao Tse-toung, l'ont chacun repris à sa façon. La nécessité de la révolution politique, de la « révolution dans la révolution » comme disent aujourd'hui les Cubains, commence à se faire jour dans une partie non-négligeable du mouvement communiste international. Mais l'expérience de la « révolution culturelle » démontre aussi qu'il n'y a aucune autre voie de lutte efficace contre la dégénérescence bureaucratique de la révolution que celle esquissée par Lénine et Trotsky : la consolidation et l'institutionnalisation du pouvoir ouvrier fondé sur des conseils (soviets) démocratiquement élus : la démocratie prolétarienne la plus large ; le droit à plusieurs tendances et à plusieurs partis soviétiques; la limitation, puis l'abolition progressive de l'inégalité des rémunérations; la gestion de l'économie par les travailleurs eux-mêmes; le développement planifié des forces productives; l'extension internationale de la révolution. 20 mai 1967.

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