Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 31

Du 12 mars au 17 mai (Force et faiblesse du gaullisme)

Pierre Frank · Quatrième Internationale, n° 31 · juillet 1967 (3e trimestre) · p. 47-49 · 2 255 mots

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Les élections législatives des 5 et 12 mars n'ont donné à de Gaulle qu'une très faible majorité parlementaire, dans laquelle se trouve le groupe des « républicains indépendants » dirigés par Giscard d'Estaing. D'autre part, le Centre démocrate qui avait voulu mener la bataille à la fois contre les gaullistes et contre la gauche (F.G.D.S., P.S.U., et P.C.F.) a été réduit à sa plus simple expression. Autrement dit, le pays se trouva nettement coupé en deux ; les inconditionnels de de Gaulle perdent du terrain; dans le camp gaulliste ne progressent que des candidats représentatifs de la grande et moyenne bourgeoisie qui, pour l'instant, estiment qu'il faut éviter une crise, faire pression de l'intérieur sur le pouvoir et préparer les positions les plus fortes pour le moment où se posera la succession de de Gaulle.

Nombreux étaient ceux qui pensaient qu'après ces élections de Gaulle se montrerait plus disposé à composer afin d'élargir sa majorité. Il aurait suffi de se rappeler comment, de l'autre côté de la Manche, le social-démocrate Wilson se conduisit lorsqu'il n'avait que trois ou quatre voix de majorité, comment il procéda à une sorte de jeu bonapartiste, pour imaginer qu'un de Gaulle qui a le plus profond mépris pour le Parlement ne serait pas en peine de forcer une assemblée où il ne dispose que d'une majorité faible et incertaine. En fait, le bonapartisme de de Gaulle n'a jamais disposé d'une force même de loin comparable à celle de Louis Bonaparte, pour ne pas parler de Napoléon lui-même. Il n'a pas de victoire d'Austerlitz à mettre sur son drapeau ; au contraire, il n'a eu un soutien populaire que pour avoir réussi à arrêter la guerre d'Algérie contre la volonté de l'armée et des pieds noirs. La partie du grand capital qui le soutient est extrêmement dynamique, elle l'utilise pour balayer les nombreuses résistances au sein de la bourgeoisie dans son ensemble à la modernisation et à la concentration. Le gaullisme est sans aucun doute un bonapartisme faible, mais il est suffisamment fort pour faire taire les bavards du Parlement. L'Assemblée nationale s'était à peine réunie, pour organiser son «travail» que le gouvernement lui a soumis un projet de loi dans lequel elle se dessaisit de ses prérogatives et permet au gouvernement de légiférer pendant plusieurs mois par ordonnances. L'urgence invoquée pour faire passer cette loi constituant un argument factice. La raison véritable était la nécessité pour de Gaulle non seulement de brimer l'opposition de gauche mais aussi de faire plier le genou à cette partie de sa majorité qui émettait la prétention d'obtenir des concessions de sa part.

En faisant invoquer l'article 38 de la Constitution (un article dont l'opposition ne demandait pas et dont elle ne demande pas la suppression), de Gaulle a montré son art tactique dans l'exploitation des difficultés de ceux qui ne sont pas prêts à jouer son jeu. L'opposition ne pouvait rien faire d'autre que présenter une motion de censure. Les giscardiens ne pouvaient voter celle-ci, sinon ils auraient pro voqué de nouvelles élections où ils se seraient trouvés dans la position du Centre démocrate de Lecanuet. Ils se résignèrent à pousser quelques grognements de mécontentement et à assurer le vote des pouvoirs spéciaux. Il n'est pas inutile de noter qu'outre les grognements qui ont été exprimés publiquement et qui furent plus que mesurés, des propos ont été tenus en privé mais qui ont inévitablement filtré et qui ne sont pas sans importance. Giscard d'Estaing lui-même a dénoncé devant ses amis politiques les hommes qui entourent de Gaulle comme des gens à la Salazar, des gens de coups d'Etat. Ce sont des termes qui méritent d'être médités. Tandis que de Gaulle palabre sur l'honnêteté, la moralité politique et autres grands sentiments, jamais le personnel politique n'a été aussi corrompu et les hauts services de l'Etat truffés de gens de sac et de corde. On a procédé voici peu à un deuxième procès des ravisseurs de Ben Barka. L'enlèvement en plein jour au centre de Paris était un scandale, mais un scandale de taille moyenne par comparaison avec celui qui a consisté, avec l'aide de la police, de la justice et

INTERNATIONALE de services spéciaux officiels ou non, à ramener le procès à une affaire sans grande importance et dans laquelle la victime elle-même aurait des responsabilités!

Cette situation scandaleuse est bien connue des opposants de la F.G.D.S. et du P.C.F., ils se livrent parfois à sa dénonciation dans des cas précis, mais leurs interventions ne sortent jamais ces affaires du cadre des faits-divers. Jamais ils ne tirent des conclusions quant aux dangers de coups de force qui existent potentiellement pour le moment dont ils rêvent, celui de « l'après gaullisme ». On est pour les « voies parlementaires »...

Mais le succès tactique de de Gaulle contre le Parlement a eu aussi une autre conséquence, inattendue semble-t-il de sa part, qui est un témoignage de la faiblesse de son régime. Bien que la classe ouvrière soit imprégnée d'illusions parlementaires encouragées par ses partis traditionnels, ou plutôt en raison de ces illusions, le coup des pouvoirs spéciaux ne pouvait manquer de susciter une volonté de réaction populaire. Les voies parlementaires étant obstruées, c'est par la grève et dans la rue que pouvait se manifester la force réelle de l'opposition ouvrière. Ainsi donc, à peu près deux mois après les élections législatives, la nature profonde du régime s'exprimait à la fois dans la mise en sommeil du Parlement par le pouvoir et dans la grève générale du 17 mai déclenchée par les centrales syndicales.

La décision de faire grève, dont on savait d'avance qu'elle serait suivie par l'écrasante majorité de la classe ouvrière, était en soi une manifestation de la faiblesse du régime. En effet, celui-ci, depuis sa formation, tout en méprisant les partis et en cherchant à les réduire à la plus simple expression, a systématiquement tenté de trouver des ouvertures du côté des syndicats. C'est là une caractéristique du bonapartisme actuel, différente de jadis quand il avait pour base de masse naturelle les petits paysans politiquement inertes. A présent, tous les pouvoirs bourgeois, et plus particulièrement ceux de type bonapartiste en cadrer la casser les syndicats pour vrière. Bien qu'il ne manque pas dans les cadres des centrales syndicales en France de gaullistes plus ou moins avoués ou des hommes pour qui la politique gaulliste ne répugne pas tellement, les organisations syndicales en tant que telles n'ont pu accepter un réel modus vivendi avec le régime. Le prestige personnel de de Gaulle qui s'est manifesté à plusieurs reprises jusqu'au sein des masses travailleuses sous la forme de votes enlevés aux candidats communistes et socialistes (en certaines circonstances, plus d'un million et demi de voix) n'a cependant jamai suffi pour entamer sérieusement la partie organisée de la classe ouvrière, même celle encadrée par Force Ouvrière et la C.F.D.T.

Le 17 mai fut incontestablement une manifestation puissante de la classe ouvrière dans tout le pays. Toutes les grandes activités furent stoppées (électricité, gaz, transports, mines, métro, bus, métallurgie, produits chimiques, presse...). Il y eut des manifestations de seulement dans les grandes villes, mais rue non aussi dans de nombreuses communes de petite importance. Ce qui contribua un succès, c'est d'une part que la grève fut décidée par la C.G.T., Force Ouvrière, la C.F.D.T. et la F.E.N. bien que, dans préparation de la grève, F.O. fit bande à part et refusa de s'associer aux manifestations de rue, toujours par hostilité à la C.G.T. et au P.C.F. D'autre part, ce qui fournit un important élément du succès, c'est que, pour la première fois depuis avait objectif politique d'envergure. Elle visait l'attitude du pouvoir, le régime lui-même. Ainsi, la plus grande manifestation ouvrière depuis des années a été celle qui avait le caractère politique le plus élevé. N'est-ce pas une preuve par les faits que les travailleurs répondent le mieux quand on leur demande beaucoup ou lorsqu'ils pensent qu'on leur demande beaucoup ?

Si la grève du 17 mai était la réponse immédiate qui s'imposait, il était non moins évident qu'il ne suffirait pas d'une telle manifestation pour faire reculer ie gouvernement. Or, les dirigeants syndicaux se sont efforcés, une fois la grève décidee, de reduire sa portée, sa signification et de la priver de perspectives. L'idée de manifester devant l'Assemblée nationale fut dénoncée comme une provocation. Le service d'ordre organisé par la C.G.T. n'était pas dirigé contre des agressions éventuelles de la police, mais contre des tentatives possibles de manifestants de passer outre aux accords des organisateurs avec la police. Les perspectives n'apparaissaient nulle part dans les mots d'ordre : plus précisément les dirigeants se sont gardés de mettre en avant à ce moment-là leurs perspectives qui sont toujours celles des voies parlementaires pour remplacer ce qu'ils appellent le régime personnel, celui de de Gaulle, par une démocratie bourgeoise, celle de naguère légèrement amendée sur les bords.

Les élections législatives ont renforcé la direction du P.C.F. dans sa politique opportuniste droitière. Elle a mis le cap plus résolument que jamais sur un accord de fond avec la F.G.D.S. La motion de censure a été signée en commun par les dirigeants de cette Fédération et par ceux du P.C.F. Des discussions ont été entamées pour établir un programme commun.

Dans ces conditions, pour les dirigeants du P.C.F. le danger principal est sur leur gauche. Leurs craintes se montrent tout particulièrement vives à propos de la question du Vietnam. Les dirigeants du P.C.F. se tiennent, sur cette question, en deçà même du Kremlin. La paix au Vietnam, le respect des accords de Genève, l'arrêt des bombardements, sont leurs mots d'ordre, et tout ce qui va au-delà est rejeté par eux et souvent dénoncé. Ils ont fait pratiquement le silence sur le « tribunal Russell », ils ont cherché à discréditer le « mouvement pour le milliard » qui a pourtant recueilli la plus grosse somme ainsi rassemblée en France pour Croix-Rouge du Nord-Vietnam. Ils s'en prennent fielleusement au Comité Vietnam National qui se prononce en faveur de la victoire de la République Démocratique du Vietnam contre l'impérialisme américain (les instructions des dirigeants du P.C.F. sont de ne pas dénoncer celui-ci sous prétexte d'obtenir le plus large accord parmi les Français pour la paix !). Ils ont repoussé la proposition d'une manifestation de cent mille personnes (qui pourrait les déborder) et s'en tiennent à des « journées de lutte » généralement fort anémiques. Ceux qui reprennent la conception du texte de Che (texte dont la presse du P.C.F. n'a pas publié une seule ligne) d'un ou de deux ou d'un et de deux nouveaux Vietnam, sont dénoncés comme des provocateurs. Une note dans l'Humanité provenant du Bureau Politique justifie les mesures de violence qui ont été employées contre les opposants de gauche et en annonce de nouvelles. Eux qui se sont prononcés pour la « pluralité des partis » à la demande du Parti socialiste n'envisagent cela que pour des fractions bourgeoises ou pro-bourgeoises. A noter que ce communiqué, relevé par Le Monde, n'a produit aucune émotion dans les rangs de la F.G.D.S. Les Mitterrand, Mollet et autres ne doivent pas être fâchés de voir la direction du P.C.F. faire à leur place une sale besogne.

Bien que, de part et d'autre, à l'exception de ce qui reste de radicaux et d'un certain nombre de socialistes du type « Algérie française » comme Lejeune, le P.C.F. et la F.G.D.S. désirent parvenir à un accord, les difficultés restent grandes, avant tout dans le domaine de la politique étrangère. Le rapprochement sur le Vietnam s'est trouvé remis en cause par l'affaire du Moyen-Orient. Les dirigeants de la F.G.D.S. sont en outre décidés à obtenir du P.C.F. les concessions les plus considérables pour qu'il ne soit, dans l'éventuelle combinaison politique, qu'une force d'appoint. Les dirigeants du P.C.F. le sentent bien, par moment ils montrent les dents, mais ils ne font pas peur à ceux dont ils recherchent l'alliance, qui sont de vieux politiciens roués et qui se rendent bien compte que l'orientation du P.C.F. n'a pour eux que des implications favorables.

Ainsi, la dernière consultation électorale et ce qui a suivi ont confirmé ce que nous avions souligné à plusieurs reprises. Le bonapartisme de de Gaulle donne dans l'immédiat des résultats profitables au grand capital, mais il le fait dans des conditions qui ne consolident pas le régime de la bourgeoisie. La classe ouvrière se relève lentement, mais sa remontée s'opère sans que les organisations traditionnelles y contribuent, celles-ci se contentant de rester au niveau des masses pour ne pas perdre le contrôle de leurs mouvements. C'est de cela, c'est-à-dire de l'esprit timoré et veule des dirigeants de l'opposition que le gaullisme tire sa plus grande force.

Dans ces conditions la France avance lentement mais inexorablement vers une crise politique majeure, le plus probablement pour le moment où se posera la succession de de Gaulle, peut-être avant, mais en raison de circonstances aujourd'hui imprévisibles. De toute façon, le gaullisme qui a eu pendant longtemps la partie assez belle, grâce à la liquidation de la guerre d'Algérie, va désormais connaître une période remplie de difficultés accrues. Dans cette situation, le 17 mai a montré que ce ne sont pas les masses qui refusent d'agir, ce sont les directions qui ne veulent pas les appeler à de vrais combats. Et le poids du P.C.F. continue à rendre laborieuse la création d'une nouvelle direction. Les mouvements d'avantgarde se renforcent, mais ils sont encore loin de présenter l'esquisse d'une direction de rechange. Le 23 mai 1967.

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