A l'occasion du 50e anniversaire de la Révolution russe, les éditeurs français sortent en grand nombre des livres • se rattachant soit aux événements de l'année 1917, soit à l'histoire de l'Union soviétique et du Parti bolchevik, traitant de questions générales ou d'aspects particuliers.
Nous laisserons évidemment de côté les livres qui portent la marque stalinienne, dont le seul intérêt est de faire connaitre « l'histoire » officielle à la date de leur rédaction. Nous laisserons également de côté des livres qui ne sont que le fruit de compilations plus ou moins bonnes et qui n'apportent rien à quiconque suit sérieusement la marche des événements.
Il est à regretter que les éditeurs français soient terriblement en retard. Non seulement trois des ouvrages que nous mentionnerons dans cette note ont été publiés il y a bien longtemps hors de France, mais il n'y a même, à notre connaissance, aucun éditeur qui envisage de publier en français dans un proche avenir la très remarquable histoire de la Russie soviétique de M. E.H. Carr, de très loin l'ouvrage le mieux documenté sur les années 1917-1927 et, bien qu on puisse différer sur de nombreux points avec l'auteur (qui ne se revendique d'ailleurs pas du marxisme), ses vues ne sont jamais à dédaigner.
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Sous le titre « la Révolution russe, 1917 » nous avons la version française d'après l'édition anglaise abrégée, établie par J. Carmichael, des volumineux Mémoires de Nicolas Soukhanov (1). La première chose qu'il faut mentionner, c'est que l'auteur, au cours de l'année 1917, était proche des socialistes révolutionnaires et des mencheviks, qu'il fut opposé à la prise du pouvoir par les bolcheviks (2), que, tout en travaillant après Octobre dans les services économiques soviétiques, 1l ne cacha pas ses désaccords avec le bolchevisme. Il faut ajouter que ces Mémoires furent édités en Union soviétique en 1922 et que l'ouvrage souleva des polémiques. Lenine écrivit même deux courtes notes qui parurent dans la Pravda en mai 1923 à propos de celui-ci dans lesquelles il dénonce fortement la thèse mencheviste « ja Russie n'a pas atteint le degré de développement des forces productives, nécessaire pour rendre possible le « socialisme » qui est exposée également par Soukhanov, et y formule en quelques paragraphes les thèses de la révolution permanente. (Lénine « Sur notre révolution », Cauvres choisies, édition de Moscou 1947, tome II, pages 1022-1025). Il faut enfin dire que Soukhanov n'eut aucun ennui du temps de Lenine et Trotsky, et que ses déboires commencèrent avec Staline sous le règne duquel il disparut.
Ainsi, du temps de Lénine, on publia en Union soviétique un gros ouvrage de tendance menchevique sur la Révolution russe et Lénine ne dédaigna pas de publier quelque chose à ce sujet dans la Pravda, pour justifier du point de vue marxiste la prise du pouvoir en Octobre. Il n'y eut pas la moindre idée dune répression contre l'auteur ainsi critiqué. Quel meilleur exemple peut-on apporter pour annihiler cette conception si largement répandue que le stalinisme est le prolongement normal, naturel du bolchevisme ?
Si les Mémoires de Soukhanov reposent sur une conception fausse, ils n'en sont pas moins intéressants et valables comme témoignage sur de très nombreux incidents et hommes qui, dans l'année 1917,
(1) La Révolution russe, 1917, par N.N. Soukhanov (Stock, éditeur, Paris).
(2) Une des ironies de la petite histoire réside dans le fait que la réunion du Comité Central du Parti bolchevik qui décida la prise du pouvoir se tint dans l'appartement de Soukhanov, à l'insu de celuisa femme ayant adhéré au Parti. Soukhanov le mentionne dans ses Mémoires avec humour, parlant de « nouvelle plaisanterie de la Muse enjouée de l'Histoire ».
jouèrent un rôle dans la vie de la Russie. Ce sont de vrais Mémoires, écrits au fur et à mesure des événements, un journal rédigé évidemment avec la vue politique propre de l'auteur, ce qui peut entraîner des interprétations erronées de ceux qu'il combat, mais d'un auteur honnête et qui a subi la chaleur des événements. Même sous la forme abrégée que lui a donnée Carmichael, le livre a bien des longueurs, mais il est loin de manquer d'intérêt. On sait que Trotsky le mentionne à diverses reprises dans son Histoire, utilisant ces Mémoires pour ce qu'ils contiennent de valable tout en montrant ce que le menchevisme de Soukhanov entraîne comme erreur de jugement. Terminons ces remarques sur ce livre en citant précisément le jugement de Trotsky sur Soukhanov :
« En cette première période, l'inspirateur du Comité exécutif était non point son président, Tchkhéidzé, honnête et borné provincial, mais Soukhanov, l'homme le moins fait, à généralement parler, pour la conduite d'une révolution. A demi populiste, à demi marxiste, plutôt observateur consciencieux qu'homme politique, plus journaliste que révolutionnaire, plus raisonneur que journaliste, il était capable de s'en tenir à une conception révolutionnaire que jusqu'au moment où cette conception devrait être mise en application. » (Tome I, chapitre « Le paradoxe de février »).
C'est sept années après sa publication originale à Londres que parait le livre de Leonard Schapiro « De Lénine à Staline, Histoire du Parti communiste de 1 Union soviétique » (3). Ce livre s'étend des origines du mouvement révolutionnaire russe jusqu à la mort de Staline. On sort de la lecture de ce livre avec un goût étrange dans la bouche, comme après un aliment où il pourrait bien se trouver quelque chose mais dont l'ensemble est inappétissant.
Commençons par dire quelques mots sur les tendances de l'auteur. Celles-ci ne sont pas décisives pour porter un jugement sur un ouvrage relatif au communisme (nous l'avons vu plus haut à propos de celui de H.E. Carr), cependant elles ne sont pas sans importance pour saisir la démarche de la pensée de l'auteur. Schapiro, tout comme Soukhanov, relèverait du menchevisme, mais c'est une affirmation que nous voudrions tout aussitôt qualifier car la distance est grande entre Soukhanov et Schapiro, abstraction
(3) Léonard Schapiro, De Lénine à Staline (Gallimard, éditeur, Paris).
NAL E 81 faite que nous avons, dans un cas, un Journal écrit au fur et à mesure des événements et, dans l'autre cas, un travail d'historien effectué sur documents. Le menchevisme de Soukhanov est celui d'un membre de l'intelligentsia russe qui a lutté contre le tsarisme, et qui était tourné vers vers l'idéal socialiste tel qu'il se présentait sous la forme de la social-démocratie d'avant 1914. Il avait des connaissances de marxisme et, en dépit de son hostilité envers le bolchevisme, se sentait quelque chose de commun avec lui. Le « menchevisme » de Schapiro est d'un niveau bien plus bas, c'est celui d'un intellectuel britannique influencé par le période de « guerre froide », dominé par l'empirisme sévissant dans son pays, détaché des idées dès qu'elles ne sont simplistes, et sans la moindre sympathie pour ce qui s'est passé en U.R.S.S. depuis Octobre.
Si l'on veut illustrer la façon de penser de Schapiro, faisons un tour dans l'appendice I de son livre intitulé « note bibliographique » dans lequel il indique ses sources. Pour l'année 1917, nous lisons : « La meilleure histoire de l'année révolutionnaire 1917 et de la guerre civile est celle de W.H. Chamberlin, The Russian Revolution, deux tomes, New York i935... La révolution attend encore son historien... » Il ne mentionne pas l'Histoire de Trotsky, et sauf erreur, bien qu'il cite divers ouvrages et articles de Trotsky ici et là, il ne se réfère jamais à l'Histoire. C'est énorme ! Voici comment il s'exprime, dans cette même note sur l'œuvre de E.H. Carr : « Cet ouvrage contient un grand nombre de renseignements réunis avec une compétence et une clarté parfaites. Il tend à être trop influencé par l'optique de Lénine dans les premiers volumes... » Plus loin, on peut lire aussi : « Les biographies de Trotsky et de Staline par I. Deutscher sont éminemment lisibles. »
Cette suffisance envers des œuvres dépassant de beaucoup ce qu'il a écrit s'accompagne d'une négligence envers les continuels débats idéologiques qui ont traversé l'histoire de la social-démocratie russe, y compris l'histoire des bolcheviks pendant l'année décisive 1917. Aucune sérieuse tentative de comprendre le sens des divergences, de comparer les pronostics avec la marche des événements qui suivit, de voir si les théories se sont vérifiées ou non. « Soucieux que j'étais d'éviter ces divers écueils, je me suis efforcé de m'en tenir aux données... Parmi les données se trouve naturellement inclus un exposé des théories sur lesquelles les actes étaient censés reposer. Le lecteur aura encore à juger si, et le cas échéant dans quelle mesure, la théorie et les faits furent compa
QUAT tibles... Mais je me suis partout efforcé de donner une somme d'éléments concrets qui permette au lecteur de tirer ses propres conclusions...» régliger les conceptions théoriques uand on veut etudier lhistoire du Par bolchevik, c'est un peu surprenant ; mais cela s'explique quand on voit que, dans le livre de l'auteur, l'idée essentielle est que Lénine, n'ayant aucune confiance dans la spontanéité des masses, a, pour faire la révolution dans un pays arriéré, créé une machine centralisée dont le fonctionnement et certaines caractéristiques dépendent de celui qui est au sommet. Le parti est ainsi présenté comme un simple rouage, plus ou moins perfectionné selon le temps et l'homme qui parvient à le diriger. C'est au fond une conception bureaucratique de l'histoire qui s'affirme là.
Toutefois l'intérêt du livre réside surtout dans la partie qui a trait à l'histoire au mouvement ouvrier avant 1917, dans le fait que l'auteur a disposé de nombreuses sources d'information, plus particulièrement celles des mencheviks, des documents des luttes intérieures qui n'avaient pas été reproduits. En un mot on trouve dans ce livre non une histoire du parti bolchevik mais des éléments pour écrire cette histoire.
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Voici encore un livre écrit par un universitaire, américain, un de ces « soviétologues » qui s'efforcent de déchiffrer l'Union soviétique, comme d'autres de leurs collègues tentent de comprendre l'époque mycénienne ou la culture et l'écriture de sociétés disparues. « Smolensk à l'heure de Staline » (4), qui parut aux Etats-Unis, a été écrit par M. Fainsod sur la base d'archives du Parti communiste à Smolensk, ou plus exactement d'une partie de celles-ci qui connurent un destin exceptionnel. En 1941, lors de l'invasion allemande, les autorités locales n'eurent probablement pas le temps de détruire un grand nombre de documents et en dissimulèrent une partie dans un lieu où, un jour, des services allemands les trouvèrent et les firent expédier en Allemagne. C'est là qu'à la fin de la guerre, ils furent trouvés par les Américains. Ces « Archives de Smolensk » sont constituées par environ 500 dossiers (plus de 200.000 pages).
Pour des sociétés disparues ou pour l'homme préhistorique, la science est oblinomme o]
(4) M. Fainsod, Smolensk à l'heure de
Staline (Fayard, éditeur, Paris).
gée de travailler avec les seuls éléments qui subsistent. Mais pour une société vivante, c'est une étrange façon d'opérer. Certes, on peut toujours pêcher à l'occasion quelque chose d'intéressant (une lettre, un document) mais il est impossible de s'y retrouver à moins d'avoir une vue d'ensemble du développement de cette société et des étapes parcourues. Précisément, si l'auteur a pu tirer quelque chose de l'amas de documents dont il disposa, c'est parce qu'il avait préalablement une conception générale sur l'histoire de l'U.R.S.S. depuis 1917 (la période de Lénine « au cours de laquelle les forces spontanées et anarchiques de la Révolution se donnèrent libre cours », celle de Staline où « la nouvelle élite étatique... monopolisa largement les récompenses de la société soviétique »). Mais que d'efforts pour aboutir à bien peu !
En s'apprêtant à célébrer le 50° anniversaire d'Octobre, la société soviétique porte encore plus douloureusement que les marques de la deuxième guerre mondiale où elle a compté les morts par millions, celles de la terreur stalinienne des années 1930. Malgré tous les efforts des dirigeants soviétiques ou, peut-être, à cause de ces efforts pour tenter de réduire cette période à une péripétie désagréable mais sans grande signification, il n'est pas de circonstances où les Soviétiques ne la font ressurgir avec une intensité dramatique. Nous avions déjà mentionné ce procèsverbal d'une discussion entre historiens sur la conduite des opérations au début de la guerre en 1941, dans lequel les plus violents réquisitoires sont prononcés contre Staline par des hommes revenus des camps. A un stalinien impétinent qui veut imposer le silence en reprenant le thème du monde divisé en deux camps et en posant la question : « à quel camp appartenez-vous ? », une voix d'une ironie amère répond : celui de Kolyma. N'est-il pas émouvant d'entendre le fils de Yakir, un des chefs de l'Armée rouge liquidé en même temps que Toukhatchevsky, et qui fit lui-même connaissance des camps quand il avait une quinzaine d'années dénoncer Staline qui « ne fut le camarade de personne ». Ces revenants, ils sont là comme le spectre de Banquo troublant le festin de Macbeth. La bureaucratie ne peut et ne pourra jouir l'esprit tranquille des progrès matériels de la société soviétique.
On a fait grand bruit du livre de Soljenitsyne « Une journée d'Ivan Denissovitch » et de son édition en Union soviétique. Il serait erroné et puéril de sousestimer cette parution, mais en même temps il faut aussi bien voir la limite ac- tuelle des choses. Cette limite, on peut l'apercevoir d'abord grâce au livre sur ie même sujet d'Evguina S. Guinzbourg (5).
Le manuscrit de ce livre circule depuis longtemps dans les milieux littéraires de Moscou. L'autorisation de le publier n'a pas été accordée. Ce manuscrit est sorti de l'Union soviétique et le livre a déjà paru en Italie. Là comme en France, il parait sous le nom de lauteur, et non sous un pseudonyme comme ce fut le cas pour Daniel et Siniawsky (6). On peut être à peu près certain que l'auteur ne connaitra pas d'ennuis dans son pays pour les publications de son livre à l'étranger, car E. Guinzbourg, en dépit du caractère accablant de son livre pour le régime de Staline, reste conformiste. Mais les successeurs de Staline ne peuvent tout de même pas se permettre d'autoriser que la critique aille aussi loin publiquement.
Evguenia Guinzbourg était membre du Parti bolchevik. Professeur, journaliste à Kazan, elle était la femme d'un membre du Comité Central Exécutif. Elle avait travaillé sous les ordres d'un historien accusé de trotskysme. Cela suffit pour que, bien que n'ayant jamais mis en cause la ligne decidee par stanne, elle soit, au cours des annees 1930, precipitee dans l'engrenage de la terreur stalinienne. Par un enchainement qui semble inexorable, elle est désigné comme suspecte, exclue du Parti, chassée de son travail, arrêtée, séparée des siens, condamnée. Deux années d'instruction dans une prison, suivies de trois années d'emprisonnement après condamnation, elles-mêmes suivies de quatorze années de déportation, à l'extrémité de la Sibérie, à plus de deux mille kilomètres de Vladivistok.
L'auteur a du caractère: Evguenia Guinzbourg n'a jamais signé un document reconnaissant sa culpabilité pour les cri-
(5) Evguenia S. Guinzbourg, Le vertige (Editions du Seul, Paris).
(6) A propos de ces deux écrivains dont nous avons dénoncé les condamnations sos lecteuses le livre recemment publie aux signalons à l'attention de nos lecteurs éditions Christian Bourgois « l'affaire Siniawski-Daniel ». C'est un dossier comportant les pièces du proces, les interrogatolres, les temoignages, des lettres relatives au proces, les articles parus dans la presse soviétique, etc. Ce dossier est très édifiant quant aux post-staliniens. Par rapport aux événements des années 1930 l'atmosphère n'est plus la même et de beaucoup, les déchainements d'un Vichinsky ne sont plus là et les officiels s'efforcent de préserver les formes, mais leur mentalité n'a pas beaucoup varié. Les plus répugnants dans cette affaire, ce ne sont même pas ces magistrats, mais ces prétendus porteurs et défenseurs de la culture, ces écrivains, surtout quand ils ont acquis une célébrité mondiale comme Cholokhov, qui se conduisent comme des hyenes.
NALE 83 mes dont elle était accusée injustement, comme le fit l'écrasante majorité de ceux qui furent emprisonnés à l'époque. Ce caractère trouve également son expression dans sa façon d'écrire. Le vertige a une valeur littéraire qui s'ajoute à sa valeur comme témoignage. Les pages où sont décrits les transports, celui pendant un mois de Iaroslav à Vladivostok dans le « wagon sept » et celui dans la cale du bateau « Djourma », pendant plus d'une semaine, à partir de Vladivostok, sont inoubliables.
Il y a dans le traitement des prisonniers sous Staline un aspect plus scandaleux même que la privation de liberté infligée à des communistes en invoquant le socialisme. Staline avait lui-même connu les prisons et la déportation en Sibérie. Il n'avait pas pu ne pas éprouver ce besoin que ressent tout prisonnier, celui de conserver sa personnalité, sa dignité, ses facultés. Les prisonniers politiques sous le tsarisme avaient obtenu, après de nombreuses luttes, certaines satisfactions dans ce domaine. Sous Staline, le régime des prisons et des camps a été d'une ignominie effarante. Certes, les descriptions de Guinzbourg, après celles d'autres rescapés des camps de Staline, ont une tonalité différente des descriptions des camps hitlériens, qui étaient délibérément des camps d'anéantissement, de destruction préméditée. La vie matérielle des camps staliniens ne pouvait pas s'élever au-dessus de la vie matérielle dans toute l'Union soviétique ; l'énorme retard de la Russie s'y reflétait nécessairement. Mais, ce qui dépendait directement des décisions du pouvoir au sujet des conditions d'existence (correspondance, régime politique, séparation d'avec les droits communs, etc.), loin d'atténuer les rigueurs inhérentes à l'arriération à l'époque de l'Union soviétique, visait à les aggraver. Il ne fallait surtout pas avoir la mention « trotskyste » dans son dossier.
Cinquante années ! Y a-t-il jamais eu un demi-siècle aussi dramatique que celui qui constitue le début de l'ère socialiste de l'humanité, où les plus grands espoirs et les progrès gigantesques se combinent à tant de frustrations, de crimes et même à des résurgences de phénomènes d'un passé lointain, comme la quasi divinisation de personnalités ? Aucune imagination humaine n'aurait pu concevoir, même de loin, ce que nous avons vécu, et on ne peut donc être surpris des désarrois qui se sont produits. Que d'acquisitions de la pensée ont ainsi été remises en cause, que de scepticisme et d'irrationalisme ont été engendrés. Et nous ne sommes pas encore sortis de cette époque, bien que, depuis
U A une dizaine d'années, il y ait désormais suffisamments d'éléments pour prouver que le stalinisme n'a été qu'une combinaison exceptionnelle, unique, un accident épouvantable, mais seulement un accident de l'histoire. La Révolution d'Octobre a à la fois entraîné le monde dans un gigantesque saut en avant et dans une atmosphère de cauchemar ; mais celle-ci se désagrège, et c'est aussi d'Union soviétique que nous entendons une fois de plus, d'une façon qui se montre de plus en plus vigoureuse, un appel à la lutte contre les policiers de la pensée. C'est Soljetnitsyne, l'auteur d'une journée d'Ivan Denissovitch, qui, dans une lettre au congrès de l'Union des écrivains soviétiques, le lance. « N'ayant pas accès à la tribune », ainsi commence sa lettre et ces mots signifient tant de choses. Il dénonce la censure, l'attitude de la direc- tion de l'Union, et il annonce que, quoi qu'il puisse lui arriver, il remplira son devoir. Sans aucun doute, c'est encore un appel à la réforme, en ce sens qu'il s'agit d'une adresse d'un écrivain à ses pairs pour obtenir du pouvoir un autre traitement pour les écrivains et les artistes. Mais l'appel signifie davantage. C'est la plus forte manifestation publique dont nous avons eu connaissance dans les dernières années, pour la démocratie au sein de l'Union soviétique. Elle est venue d'un homme qui était passé par les camps staliniens, elle n'évoque pas seulement la pensée de ceux qui sont morts dans ces camps, elle exprime les profondes aspirations du peuple soviétique, des masses travailleuses dans lesquelles vit toujours la révolution d'Octobre.
P. FRANK.