Dans un discours commémoratif pour Malcolm X que j'ai prononcé en février dernier, J'ai déclaré :
« ..alors qu'organisationnellement, la tendance nationaliste noire (avec laquelle Malcolm X était associé) a souffert de sérieux échecs au cours des deux dernières années, idéologiquement son influence s'est étendue, s'est élargie et s'est approfondie. C'est comme si elle avait été arrêtée par une porte fermée, pour entrer ensuite par la fenêtre. Car aujourd'hui, beaucoup d'idées, de revendications et de mots d'ordre qui avaient été avancés par les nationalistes noirs en 1962, 1963 et 1964 — idées, revendications et mots d'ordre surtout associés aux yeux du public à Malcolm X - sont acceptés comme monnaie courante dans la majeure partie de la communauté noire et même dans de nombreuses organisations de droits civils qui se tenaient à cent lieues de distance de Malcolm X.
« Malcolm est mort. Le mouvement qu'il a cherché à construire n'a ni crû ni prospéré organisationnellement. Mais beaucoup de ses idées - une direction noire ; le pouvoir noir ; la construction d'une base au sein du ghetto ; l'autodéfense ; la fierté et la solidarité raciales ; l'identification avec la révolution coloniale et l'Afrique ; l'action politique indépendante des Noirs — ces idées et d'autres qui étaient considérées comme des caractéristiques uniques du nationalisme noir et de Malcolm X il y a deux ans, sont aujourd'hui généralement acceptées dans la communauté noire, et on ne discute plus à ce propos ou du moins on les approuve du bout des lèvres même dans des organisations pour la conquête des droits civils qui les avaient répudiées et dénoncées il n'y a pas si longtemps » (Young Socialist, mars-avril 1966).
Depuis le mois de février, le processus auquel je me suis référé est devenu plus concret et a polarisé le mouvement pour les droits civils. De grands changements se sont produits au sein du SNCC et chez CORE (1).
Ces changements ont été en partie le produit de l'influence de Malcolm. Mais la raison principale pour laquelle le SNCC et le CORE sont arrivés à certaines positions et orientations nouvelles, en résultat de leur expérience, c'est évidemment que ces positions et orientations politiques sont nécessaires pour que le peuple noir de ce pays puisse conquérir sa liberté. C'est une justification de Malcolm X, et un tribut qu'il faut lui rendre, que beaucoup d'idées qu'il a représentées et défendues, presque seul, lui survivent et sont aujourd'hui partagées par les organisations de lutte pour les droits humains les plus combatives de ce pays.
Par suite de ces changements, le SNCC et le CORE peuvent être considérés aujourd'hui comme l'aile radicale du mouvement pour les droits civils, alors que le NAACP en constitue l'aile conservatrice, et que le Révérend Martin Luther King et le SOLC en constituent le centre, ou plus exactement le centredroite (2). Le SNCC et le CORE occupent maintenant plus ou moins les positions occupées par Malcolm et sa tendance au moment de sa mort (approximativement et non exactement ; ils n'ont pas encore exprimé ses convictions fortement et explicitement anticapitalistes et pro-socialistes). Mais ils sont mieux organisés que la tendance de Malcolm X n'eut le temps de l'être, et ils ont un plus grand nombre d'adhérents.
Pendant plus de vingt ans, le CORE s'est consacré à une forme de la non-violence qui a empêché ses membres de pratiquer leur droit à l'auto-défense devant les agressions des racistes. Un etfort avait été entrepris pour dépasser cette interdiction au Congrès du CORE de 1965, lorsque James Farmer en était
(1) SNCC : Student Non-Violent C odination Committee (Comité de Coordination de l'Action Non-Violente estudia tisine). CORE : Congress for Racial Equality (Congrès pour l'Egalité entre les Races).
(2) NAACP : National Association for the Advancement of Colored People (Association Nationale pour le progrès des gens de couleur).
SCLC : Southern Christian Leaders Conference (Conférence des dirigeants chrétiens du Sud).
INTERNATIONALE encore le dirigeant effort avait échoué.
cette année, le mois national, mais cet congrès de
Lors du dernier, avec Floyd
« pouvoir noir » et attaquent ses promoteurs, et ceux qui affirment que ce concept n'a pas été défini de manière suffisamment précise - tous savent très bien ce que signifie le « pouvoir noir » et ne l'aiment pas du tout.
Ils savent que ce slogan signifie qu'un nombre croissant de Noirs veulent « quitter les plantations », rompre avec le cercle vicieux du gradualisme et du symbolisme qui les mènent dans une impasse, et qu'ils veulent s'engager dans une voie indépendante, fondée sur les besoins et les aspirations des masses du ghetto, dont les conditions restent inchangées malgré toutes les phrases sur l'intégration, la « grande société » et la « guerre contre la pauvreté ».
C'est pourquoi tout véritable militant de gauche et militant révolutionnaire a salué la mise en avant du mot d'ordre « pouvoir noir », a salué la cristallisation de la tendance en faveur du « pouvoir noir », et accordera un appui croissant à des organisations comme le SNCC et le CORE qu'abandonnent aujourd'hui beaucoup de libéraux blanes et de bureaucrates syndicaux qui jadis avaient contribué à le financer. Un mouvement noir indépendant correspond aux meilleurs intérêts de tous ceux qu'ils soient noirs ou blanes qui combattent le statu quo.
Alors que le contenu essentiel du « pouvoir noir » est déjà parfaitement clair, ce serait à mon avis une erreur que de s'attendre à une définition complète ou à un programme complet, simultanément et tout de suite. Le mouvement en faveur du « pouvoir noir » ne fait que commencer. Il faut lui laisser le temps d'achever la discussion que Carmichael, McKissick et d'autres ont si adéquatement ouverte. Le mouvement dépassera bientôt largement le cercle des adhérents du SNCC et du CORE ; son caractère sera défini collectivement par tous ses participants, et non seulement par ses porte-parole actuels. pres représentants et pour les obliger à exprimer leurs besoins ».
Le pouvoir noir est, entre autres, un pouvoir politique - il implique l'élection de représentants contrôlés par les Noirs et réellement responsables devant
McKissick comme dirigeant national, cet effort a réussi.
Lors du congrès de l'an dernier, les délégués du CORE ont voté au cours d'une séance une condamnation de la guerre américaine au Vietnam, mais sous la pression de Farmer, ils se sont dejugés à une séance ultérieure. Lors de son congrès de cette année, le CORE a adopté et conservé jusqu'au bout une position antiguerre très prononcée.
Au cours des dernières années, le CORE a débattu de son attitude à l'égard de a débattu de son l'égard de loin d'être un extrémiste, a commencé de comprendre que ce terme, tel qu'il est utilisé habituellement, est ambigu, défectueux, ou sans rapport avec les objectifs immédiats de la lutte ; qu'en tant que mot d'ordre, il ne correspond pas aux besoins ressentis par les masses dans le ghetto.
Entre temps, sous son nouveau président Stokely Carmichael, le SNCC était arrivé pratiquement aux mêmes conclusions. Il a adopté une position très ferme et avancée contre la guerre au Vietnam. Il s'est prononcé en faveur de l'auto-défense. Et, par la bouche de Carmichael, il a affirmé que le mot d'ordre de « l'intégration » était inapplicable.
Ces deux organisations ont réaffirmé leur sympathie avec la révolution coloniale. Toutes deux ont exprimé leur résolution de collaborer avec n'importe quelle organisation en vue d'atteindre l'unité des noirs. Et toutes les deux prônent évidemment le « pouvoir noir ».
Je viens de lire plus d'une centaine d'articles de journaux et de revues consacrés au thème du « pouvoir noir » au cours des derniers mois. Johnson, Humphrey, les rédacteurs en chef et éditorialistes des jcurnaux, ies lieutenants noirs de la classe capitaliste - à la fois ceux qui déforment ce que signifie le
Une des questions-clés qu'il faudrait clarifier est celle de l'action politique.
Le « Chicago Sun-Times » (du 24 juillet) cite Stokely Carmichael qui aurait dit que le pouvoir noir, c'est « l'effort politique des Noirs pour élire leurs pro-
L'ALTERNATIVE POLITIQUE
L'ALTERNATIVE POLITIQUE
QUA eux. Cela ne signifie pas seulement élire des représentants noirs. Cela signifie élire des représentants noirs qui exprimeront les aspirations des masses noires, parce qu'ils seront contrôlés par ces masses.
De ce point de vue, l'organisation pour la liberté du district de Lowndes (« le parti de la panthère noire »), et sa récente campagne électorale dans l'Etat d'Alabama, sont des exemples excellents et exaltants du « pouvoir noir ». La
LCFO (3) est une organisation politique souveraine et indépendante, créée démocratiquement par les ouvriers et les paysans noirs du district de Lowndes, qui a ses propres candidats aux principaux postes du district, opposés aux candidats du Parti démocrate.
Le SNCC a aidé les Noirs du district de Lowndes à organiser la LCFO, mais celle-ci n'est pas une succursale du
SNCC ni contrôlée par lui. Elle est contrôlée par les Noirs du district, et est capable d'exprimer leurs besoins parce qu'elle est indépendante de la structure bipartite à travers laquelle la classe capitaliste conserve son pouvoir politique dans le pays.
Carmichael est un de ceux qui ont aidé à la constitution de la LCFO et qui a appelé ses membres à rompre avec le Parti démocrate et à construire une organisation qu'ils contrôleraient eux-mêmes. Il est aussi un critique vigoureux du Parti démocrate à l'échelle nationale. Il a fait enrager les libéraux, tant noirs que blancs, en affirmant que vouloir réformer le Parti démocrate n'avait pas plus de sens pour les Noirs des Etats-Unis qu'il n'aurait eu de sens pour les Juifs de vouloir réformer le parti nazi au pouvoir en Allemagne. Sous sa présidence, le SNCC, refusant de participer à la conférence à la Maison Blanche sur les droits civils, a appelé « tous les Américains noirs à commencer à construire des institutions politiques, économiques et culturelles indépendantes qu'ils pourraient contrôler et utiliser comme des instruments de changement social dans ce pays ».
Carmichael a d'autre part rejoint la nouvelle Conférence Nationale pour une Politique Nouvelle, dont l'objectif principal semble être de financer l'élection de libéraux au sein du Parti démocrate. Cela, c'est bien entendu une politique ;
(3) LCFO :Lowndes County Freedom Organization (Organisation| du district de Lowndes pour la Liberté).
mais elle n'est en rien nouvelle ! Il s'est allié avec Adam Clayton Powell, qui bavarde sur le « pouvoir noir » mais reste en général un démocrate loyal. Et la dernière chose au monde que Powell désire voir apparaitre, ce sont bien des institutions politiques indépendantes à Harlem.
Le 29 juillet, Carmichael a appuyé la candidature du Révérend Alfred B.
Cleage. Il y a deux ans, Cleage était candidat au poste de gouverneur du parti indépendant de la « Liberté Immédiate »
(Freedom Now Party). Il continue son agitation en faveur du « pouvoir noir », mais cette fois-ci il est candidat aux élections préliminaires (primaries) au sein du Parti démocrate pour remplacer le député Diggs.
Il faut savoir si on peut obtenir un pouvoir politique des Noirs à travers le
Parti démocrate, ou si les Américains noirs ont besoin « d'institutions politiques... indépendantes, qu'ils pourraient contrôler et utiliser comme des instruments de changement social ». Si on pouvait l'obtenir à travers le Parti démocrate (en le réformant ou en le conquérant ou de quelque manière que ce soit), quel besoin aurait-on de partis ou d'institutions politiques indépendants ?
En 1964, le Parti de la « Liberté Immédiate » était la forme la plus avancée d'une organisation cherchant à établir un « pouvoir noir ». Il n'a pas survécu aux élections de 1964, même dans l'Etat du Michigan où il était le plus fort, pour des raisons que tous les militants de gauche devraient étudier. Mais ce parti ou un parti qui lui ressemble - une organisation politique indépen- — une dante contrôlée par les Noirs eux-mémes - reste la seule solution de rechange par rapport à la tactique qui consiste à vouloir réformer ou prendre en main le Parti démocrate...
Certains sont prêts à accepter la stratégie indépendante de l'Organisation pour la Liberté du district de Lowndes, pour la seule raison que les Noirs constituent la majorité de la population de ce district. Mais la circonscription électorale de Harlem qui élit Powell a, elle aussi, une majorité d'habitants noirs, et c'est également le cas d'un grand nombre de circonscriptions dans tout le pays. Le « pouvoir noir » signifierait-il en même temps le fait de ne pas rompre avec lui à Harlem, à Detroit ou ailleurs ?
Avec les nouvelles positions adoptées par le SNCC et le CORE - en faveur de l'auto-défense, contre la guerre du Vietnam, contre le féticne de l' « inté-
QUATRIEME gration », en faveur ces organisations se
INTERNATIO de l'unité des Noirs, sont placés dans
NALE 67 audacieuses et indépendantes dans ie domaine politique, elles obtiendrons et mériteront la confiance des masses du ghetto. Elles auront alors la possibilité de les guider vers des luttes qui condinront à la victoire. tionalisme noir est erronée, non valable scientifiquement, et ne constitue qu'une calomnie et que l'emploi d'épithètes abusifs ? Supposons que vous croyez qu'analysé objectivement et scientifiquement, le nationalisme noir est une tendance hautement progressiste et potentiellement révolutionnaire qui peut donner des contributions importantes à la lutte d'émancipation ? Devrions-nous cesser d'utiliser ce terme et le rejeter de notre vocabulaire, seulement à cause des déformations et des calomnies de la presse capitaliste ?
Si nous arrêterait le terme « qu'il a fait agissions ainsi, qu'est-ce qui l'ennemi de reprendre pour pouvoir noir » exactement ce pour le terme « nationalisme noir » ? En fait, la machine de propagande capitaliste a commencé à agir exactement ainsi, au moment même où les mots « pouvoir noir » ont été scandés pour la première fois dans l'Etat du Mississipi, et elle continuera à le faire avec toutes les vastes ressources à sa disposition. Serait-on prêt, dès lors, à abandonner le terme « pouvoir noir » également ?
Espérons qu'on n'en viendra pas là. Espérons que le terme « pouvoir noir » a déjà gagné tant de poids dans les esprits des Noirs que rien ne pourra plus le discréditer. Mais nous devons surtout comprendre que nous ne pouvons pas laisser la classe capitaliste décider ce que les mots d'ordre et les termes signifient pour nous.
Le nationalisme noir n'est pas ce que les capitalistes et leurs lieutenants blancs et noirs affirment qu'il est, et il en va de même du pouvoir noir. Si on veut définir objectivement et honnêtement le nationalisme noir aux Etats-Unis, on peut l'appeler « la tendance des Noirs des Etats-Unis à s'unir en tant que groupe, en tant que peuple, en un mouvement à eux afin de lutter pour leur liberté, pour la justice et l'égalité. Animée par le désir d'une minorité opprimée de décider de son propre sort, cette tendance est d'avis que le peuple noir doit contrôler son propre mouvement, ainsi que les institutions politiques, économiques et sociales de la communauté une position à partir de laquelle elles peuvent obtenir un écho favorable au sein des ghettos noirs. Si elles parviennent à adopter des positions tout aussi
Le reste de cet article est consacré à une question moins urgente. Certains la rejetteront comme une querelle sémantique. Je crois qu'elle est plus que cela pour tous ceux qui s'intéressent à la théorie sociale et politique, surtout à la théorie de l'émancipation des Noirs.
Lorsque des membres du SNCC et du CORE ont commencé à scander le slogan de « pouvoir noir » au cours de la récente Marche à travers le Mississipi, des journalistes ont cherché à amener Carmichael à de nombreuses reprises à discuter les liens entre le « pouvoir noir » et le nationalisme noir. « Le nationalisme noir, dans ce pays, signifie être contre les blancs », a répondu Carmichael. C'est un piège dans lequel on cherche à m'enfermer » (rapporté par William A. Price, National Guardian, 25 juin 1966).
Carmichael avait absolument raison quant aux mobiles de la plupart des journalistes, et au sens que la classe capitaliste et sa presse cherchent à donner au concept du nationalisme noir. Ils le définissent comme l'hostilité aux blanes, le racisme noir, la suprématie noire, le « séparatisme en une nation noire », etc. C'est ainsi que ce concept est compris par la plupart des gens de ce pays, qu'ils soient noirs ou blancs.
Et comme le concept du « pouvolr noir » avancé par le SNCC et le CORE ne correspond pas à une quelconque de ces étiquettes (impopulaires) sous lesquelles les capitalistes et les libéraux définissent le nationalisme noir, il est parfaitement adéquat que Carmichael refuse d' « être pris au piège ». Les Noirs n'ont pas seulement le droit de décider de leur propre programme, stratégie, tactique, mots d'ordre et théories, — ils ont aussi le droit de choisir les mots pour désigner ceux-ci. En général, si la tendance en faveur du « pouvoir noir » ne désire pas être appelée nationaliste noire, elle a le droit de voir ses désirs à ce sujet respectés, et je les respecterai.
Mais supposons que vous croyez -comme le font les nationalistes noirs et les marxistes révolutionnaires — que la définition capitaliste et libérale du na-
« POUVOIR NOIR » ET NATIONALISME NOIR
« POUVOIR NOIR » ET NATIONALISME NOIR
QUAT noire. Ses attributs caractéristiques incluent la fierté raciale, la conscience de groupe, la haine de la suprématie blanche, le désir de s'émanciper du contrôle des blancs, et l'identification avec les groupes opprimés noirs et non blancs dans d'autres parties du monde » (Extrait d'un livre qui paraîtra bientôt : « The last year of Malcolm X, Evolution of a Revolutionary », par Georges Breitman) (4).
(4) « La dernière année de Malcolm X: Evolution d'un révolutionnaire », par Georges Breitman.
Si les membres de la tendance en faveur du pouvoir noir ne désirent pas être appelés des nationalistes noirs, pour des raisons tactiques ou autres, il faut respecter leur désir. Mais eux, et surtout les jeunes parmi eux, qui désirent s'équiper théoriquement de manière à lutter le plus efficacement possible, devraient reconnaitre les liens valables qui relient la vieille tendance du nationalisme noir et la nouvelle tendance du « pouvoir noir », et ils devraient assimiler tous les riches enseignements du passé. Nous savons toujours mieux où nous allons si nous savons d'où nous ve. nons.