Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 29

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E. G. · Quatrième Internationale, n° 29 · novembre 1966 (4e trimestre) · p. 78-80 · 2 031 mots

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La lettre ouverte de Karol Modzelevski et Jacek Kuron au Parti ouvrier polonais

Ces jours-ci, nous célébrons le dixième anniversaire des révolutions polonaise et hongroise d'octobre 1956. Le bilan matériel de ces révolutions est connu ; leur bilan idéologique est plus difficile à établir.

Le manque d'éducation marxiste des militants de ces pays depuis une période maintenant très longue, le discrédit que le régime stalinien a jeté sur le marxisme en général, l'isolement relatif des grands courants du marxisme international et la difficulté exceptionnelle que rencontrent des militants s'inspirant du marxisme révolutionnaire, à reconstruire la réalité mondiale dans leur propre tête, en dehors de l'expérience colleciive et pratique de 1+ lutte révolutionnaire à l'échelle mondiale - tous ces facteurs ont fortement entravé la formation d'une nouvelle avant-garde authentiquement marxiste dans ces pays, malgré le bilan extrêmement riche de l'expérience accumulée en 1956 et depuis.

C'est pourquoi c'est avec une grande joie que la IV• Internationale publie la Lettre Ouverte au Parti Ouvrier Polonais, rédigée par Karol Modzelewski et Jacek Kuron, deux militants polonais qui ont été emprisonnés par le régime bureaucratique pour avoir défendu les idées du marxisme-léninisme dans leur pays. Car cette Lettre Ouverte démontre incontes tablement que pareille avant-garde est aujourd'hui en gestation en Pologne, du moins sur le plan des idées, du programme.

Modzelewski et Kuron sont d'authentiques communistes et d'authentiques combattants de l'Octobre polonais de 1956. Moczelewski est fils du premier ministre des Affaires étrangères de la Pologne populaire. Avec Kuron, il était un des principaux dirigeants de la Jeunesse Socialiste (nom qu'ont reçu les JC en Pologne) à l'Université de Varsovie, et un des principaux dirigeants du Parti à cette Université au moment où l'aile marchante du

Karol Modzelevski et rti ouvrier polonais

Parti mobilisait les masses populaires et la jeunesse en octobre 1956 pour balayer des dirigeants corrompus et à tout jamais discrédités par d'ignobles crimes commis contre la classe ouvrière et le peuple.

Naïvement, les jeunes communistes idéalistes de cette époque ont cru qu'il suffisait de remplacer de mauvais dirigeants par de bons (ou de moins mauvais) pour que tout puisse rentrer dans l'ordre. L'expérience leur a vite appris que c'était là une terrible illusion: ce qu'apportait la révolution d'octobre 1956, c'était le remplacement du règne de l'aile « dure » de la bureaucratie par le règne de l'aile « libérale » de la bureaucratie. Mais le système bureaucratique en tant que tel a persisté. Les réformes libérales d'octobre 1956 — qui contenaient même en germe un système de dualité de pouvoir avec l'apparition des conseils ouvriers - n'ont vécu que le temps de calmer les masses ei d'épuiser les réserves accumulées durant les années précédentes. Une fois les réserves liquidées, les réformes ont été systématiquement abolies.

« Notre essai de réflexion sur les événements d'octobre et sur les causes de la chute de la tendance gauche, ainsi que sur la défaite de la révolution de 1956, a été le point de départ de l'évolution de nos idées », écrivent Modzelewski et Kuron. Ils soumettent donc à une critique impitoyable les hésitations et les illusions de la « gauche d'octobre », indépendante de l'aile libérale de la bureaucratie, mais alliée à elle. Leur conclusion est simple : la bureaucratie constitue une formation sociale assez nettement circonscrite, installée au pouvoir, attachée à ses privilèges. Elle peut manœuvrer avec le peuple laborieux ; elle ne peut supprimer ellemême son propre pouvoir. Pour la renverser — y compris son aile « libérale » - il faut une authentique révolution, instaurant le pouvoir des conseils ouvriers, un pouvoir du type soviétique. Et pour préparer et diriger cette révolution, il faut une organisation d'avant-garde.

Nous nous séparons de Modzelewski et de Kuron sur un seul point dans cette analyse. Comme eux, nous croyons que la bureaucratie est une formation sociale importante, et non un ramassis d'individus répondant essentiellement à des mobiles qui pourraient être neutralisés par des forces psychologiques (par exemple, la « peur des masses »). Contrairement à leur avis, nous croyons qu'il s'agit d'une caste sociale et non d'une classe.

Mais, comme Pierre Frank l'a indiqué dans son introduction à la Lettre Ouverte — rappelant à ce propos une analyse de Léon Trotsky - cette différence est d'importance secondaire, voire essentiellement terminologique, lorsque les partisans de la thèse de la « classe bureaucratique » n'en tirent pas des conclusions révisionnistes sur le plan de la lutte politique, et avant tout de la lutte politique internationale.

Or, sur ce terrain-là, la position de Modzelewski est de Kuron est impeccable. Pour eux, à Cuba, en Chine et ailleurs, ce ne sont pas de « nouvelles classes bureaucratiques » qui sont arrivées au pouvoir par la manipulation diabolique d'un prolétariat et d'une paysannerie totalement dénués de conscience et d'instinct de classe ; ce sont pour l'essentiel, des ils, Lorat y a lie ontre 10% révolution socialistes qui s'y sont proses populaires, même dirigées par les PC, et l'impérialisme, comme au Vietnam, Modzelewski et Kuron prennent sans hésitation et sans réserve position en faveur des premières, contre le second. Leur position les amène même à attribuer à la « classe bureaucratique » un rôle progressiste dans certains cas que nous lui nions. Ils la voient comme organisatrice de l'industrialisation de la Pologne alors que, pour nous, cette industrialisation a été rendu possible par le nouveau mode de production socialisée introduite dans le pays, malgré le frein que représente la bureaucratie.

C'est le point essentiel de divergence entre la Lettre Ouverte et les positions de la IV• Internationale. Il en découle une série de considérations qui nous paraissent erronées sur les contradictions entre la « classe bureaucratique » et la « classe technocratique » ‚alors que nous parlons plutôt des diverses couches au sein de la même caste bureaucratique. L'appréciation de Modzelewski et de Kuron sur les motifs qui ont fait adopter la politique du « développement prioritaire des moyens de production » par la bureaucratie n'est pas entièrement con-

NALE 79 vaincante (notamment l'argument de la « concurrence au niveau des Etats-Unis »). La réalité est plus complexe, et certaines bureaucraties (par exemple, celle de la R.D.A.) abandonnèrent même carrément ce dogme qui ne reflétait qu'une phase déterminée du gouvernement par la bureaucratie, et non un principe fondamental de ce gouvernement à n'importe quelle étape. Une modification des rapports de force au sein de la bureaucratie peut aboutir à des mesures de décentralisation économique fort avancées, sans que le gouvernement bureaucratique ne s'affaiblisse.

Ceci dit, leur analyse est marxiste pour L'essentiel, c'est-à-dire elle essaye d'analyser la structure sociale à partir des catégories fondamentales : produit nécessaire ; surproduit social; rapport entre le mode de production et le mode de répartition; part du produit social qui revient aux diverses couches sociales, etc. Elle dépasse de ce fait tout ce qu'on a pu écrire en Occident sur le même sujet. Et elle est révélatrice de la situation réelle de la classe ouvrière sous le règne de la « bureaucratie libérale », situation qui n'a pas grand chose de commun avec la légende qu'en ont esquissée les amis et apologistes de Khrouchtchev et de ses successeurs.

L'analyse n'est pas seulement marxiste. Elle est aussi profondément révolutionnaire. Elle est aussi profondément internationaliste. La Lettre ouverte ne se contente pas de décrire la misère des travailleurs. Elle prend position, elle s'identifie avec les aspirations, avec la colère, avec le désespoir d'un prolétariat qui se considère deux fois trompé et trahi. Ici, rien de cet objectivisme d'eunuque avec lequel tant de pseudo-communistes trouvent toujours des raisons pour « impliquer » telle ou telle infamie dans un Etat ouvrier déformé ou dégénéré, qui provoquerait un mouvement d'opposition violente dans un Etat bourgeois. Ils démontrent qu'il n'y a rien d'objectivement « inévitable » dans tout cela, mais seulement un régime politique au service d'intérêts particuliers, qui ne sont pas ceux du prolétariat.

Personne ne croit qu'on pourrait aujourd'hui donner du jour au lendemain aux travailleurs polonais le niveau de vie de ceux de Grande Bretagne ou d'Allemagne occidentale. Mais on pourrait éliminer d'un seul coup les formes les plus scandaleuses de misère et d'oppression, qui ne résultent que de la mauvaise gestion, du mauvais système, et des privileges de la bureaucratie.

Ce qui nous a surtout agréablement surpris, c'est l'internationalisme résolu des

QUAT auteurs de la Lettre Ouverte. Ce n'est pas par hasard qu'ils proclament ouvertement qu'ils se rattachent à la tradition du vieux Parti Communiste polonais, à la tradition de l'Opposition de la Gauche du PC de l'Union soviétique. C'est le même souffle qui anime leur écrit. C'est parce que les militants révolutionnaires des pays impérialistes, du « tiers-monde » et des autres Etats ouvriers, reconnaiRoman eines Romans

Erwin Sinko est un fondateur du Parti Communiste de Hongrie qui participa à la révolution hongroise de 1919. Chassé de son pays par la terreur blanche, puis de son pays d'élection, l'Autriche, par la victoire du clérico-fascisme, il essaya de s'établir en Union soviétique, avant tout pour y contribuer à la lutte contre le fascisme et y faire paraître un roman qu'il avait rédigé sur la révolution de 1919. « Le roman d'un roman », ce sont ses notes de Journal en Union soviétique du 11 mai 1935 au 14 avril 1937. Deux dates qui évoquent tout de suite un souvenir précis : la préparation et le début d'exécution de la période la plus terrible de « l'épuration » stalinienne, qui a coincidé avec les trois procès de Moscou et coûté la vie à l'élite des communistes soviétiques et à une bonne partie des émigrés communistes étrangers en URSS.

Sinko qui est avant tout un homme de lettres — il enseigne aujourd'hui la littérature hongroise dans une Université yougoslave - a traversé toute cette période terrible un peu comme un somnambule. Jusqu'aujourd'hui, il ne sait pas trop bien comment ces événements terribles ont pu se produire ni comment il a pu les traverser relativement indemne (c'est sans doute dû au fait qu'il était un protégé de Romain Rolland, que Staline tenait à se concilier). Ce ne sont pas des explications qu'on pourra trouver dans ce journal de Moscou mais bien des descriptions.

Celles-ci n'en est pas moins saisissantes. Dès son premier contact avec les « fonctionnaires de la littérature », en 1935, Sinko s'aperçoit de la lourdeur et de l'irresponsabilité extrêmes qui caractérisenta la machine administrative, bureaucratisée de fond en comble. En même temps il sent comment la peur commence tront en eux d'authentiques communistes et d'authentiques révolutionnaires qu'ils suivront le Vietnam Day Committee de Berkeley, l'écrivain marxiste Isaac Deutscher, et surtout les intellectuels polonais les plus éminents, qui ont au cours du procès même de Modzelewski et de Kuron, réclamé leur libération.

E. G. (Moskauer Tagebuch)

d'Erwin Sinko (*) à descendre sur tous les milieux, touchant de près ou de loin des hommes publics, comment elle corrompt les caractères, brise les courages, stimule les lâches et les mouchards, dégrade même des hommes remarquables comme le grand écrivain Babel. La description de certaines scènes, telles la réception de Romain Rolland par Maxime Gorki (emprisonnés tous deux par une véritable armée de bureaucrates en service commandé) ou le procès en rupture de contrat que l'auteur avait engagé contre un trust de cinéma soviétique, en disent plus sur le climat qui a rendu possible les procès de Moscou que de longs traités sociologiques.

Sinko ne comprend pas le mécanisme social qui explique ces horreurs. C'est pourquoi il affirme qu'il n'a pu avoir de la sympathie pour les trotskystes, avec lesquels il avait pris contact au lendemain de son retour d'URSS : ils n'avaient aucune perspective exaltante à proposer. Ce qu'il ne comprend pas, c'est que grâce à leur ténacité et à leur fidélité au communisme, le programme communiste et l'idéal communiste, que Staline avait traînés dans la boue, et qu'Hitler et Staline avaient presque réussi à extirper d'Europe, ont survécu. Aujourd'hui les jeunes générations de rebelles communistes qui montent sur la scène politique, à l'Est comme à l'Ouest du vieux continent, ont la tâche infiniment plus facile, grâce à cette continuité des idées assurée par notre mouvement pendant la longue phase de réaction 1923-1943, que la reprise de la révolution mondiale a depuis lors surmontée.

(1) Verlag "Wirtschafts und Politik" Köln, 1962.

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