La vie politique en France est d'ores et déjà largement absorbée par la préparation des élections législatives de mars 1967.
Il en était d'ailleurs depuis l'élection présidentielle qui renouvela le mandat de de Gaulle en décembre 1965.
L'atmosphère dans laquelle se préparent ces élections législatives est on ne peut meilleure pour de Gaulle et les siens. L'économie ne connaît pas de difficultés majeures immédiates. Sur le plan international, de Gaulle ne réalise-t-il pas aux yeux de beaucoup le slogan « US go home » que le Parti communiste a si longtemps défendu et le discours de Pnom Penh ne fait-il pas du « général » l'apparent champion de l'antiaméricanisme et de l'anticolonialisme ? Avec toute une série de réformes de caractère technocratique, le pouvoir s'efforce de répondre aux besoins de rénovation d'un pays encore à l'heure du XIX* siècle, il le fait au profit du grand capital et ne rencontre pas de résistance sérieuse parce que les partis traditionnels de la démocratie bour geoise, et plus particulièrement les grands partis ouvriers, n'ont au fond comme programme que le maintien du statu quo.
Il y a certes bien des sujets de mécontentement parmi les masses : la force de frappe exige une grande part du revenu national, les logements sont insuffisants, il manque des écoles et des hôpitaux, etc. Mais le pouvoir gaulliste sait se servir des apparences très souvent grâce à des manifestations superficielles. Le symbole le plus éclatant en est donné par l'opération Malraux concernant les maisons et bâtiments de Paris : on procède à leur nettoyage, de ce fait l'extérieur devient blanc comme s'il s'agissait de constructions neuves, alors que Pintérieur reste aussi délabré et vermoulu qu'avant.
Cet intérieur en décomposition de la société et du régime actuel a été entrevu à l'occasion du procès des ravisseurs de Ben Barka. «ravisseurs », non des assassins ! Nous avions le spectacle d'une version moderne de l'Opéra de quatre sous. Les divers services de police (la Préfecture de Police de Paris, la Police judiciaire), le SDECE, grand service secret d'information, les barbouzes à mi-chemin entre les polices officielles et les gens du milieu, et ceux-ci, à qui il faut ajouter d'étranges journalistes et des avocats marrons à la Lemarchand et bien d'autres, tous étaient dans le bain.
Et, dirigeant le procès, le président Perez montrait avec maestria comment la justice était là pour que les responsabilités ne s'étendent pas au-delà du « subalterne » décidé par de Gaulle. Il faut avoir vu ce Préfet de police, ces colonels de services secrets, cet ambassadeur, etc. jurant leurs grands dieux qu'ils avaient fait tout leur devoir, invoquant le « secret professionnel» ou les « intérêts de la défense nationale » pour se taire, accusant ces Marocains persécutés de n'avoir pas confiance dans les services officiels où - très haut - on tramait avec le gouvernement marocain le complot dont Ben Barka allait être la victime. L'épisode final, celui où le Directeur de Sûreté marocaine Dlimi, bras droit du ministre de l'Intérieur Oufkir, vient de se mettre à la disposition des autorités françaises, prouve que l'on cherche à Paris et à Rabat, aux plus hauts sommets, à réduire le crime à un simple aecident sans signification.
Dans cette atmosphère où est encouragé l'apolitisme, les appétits ne manquent pas de se manifester pour les candidatures aux législatives. Le Parlement compte peu politiquement, mais la place de député n'en est pas pour cela sans intérêt. Il s'agit, pour les uns, de fortifier des positions à la faveur d'un soutien officiel de de Gaulle ; pour les autres, sinon d'obtenir la majorité du moins de pouvoir empêcher les gaullistes d'avoir une majorité absolue.
Les gaullistes, s'ils sont unis pour obéir inconditionnellement à de Gaulle, sont par contre fortement divisés à l'égard des leaders gaullistes, eux-mêmes hostiles les uns aux autres, comme Pompidou et Debré. Il existe de multiples nuances de « gaullistes de gauche » sans représentativité réelle. Sur la droite, Giscard d'Estaing se place dans la majorité pour y exercer une sorte de contrôle de la part des grands bourgeois traditionnels. Signe des temps et des hommes, Poujade s'est rangé dans la maffia gaulliste.
Dans une sorte de no man's land entre les gaullistes et les opposants, Lecanuet et son Centre démocrate espèrent combiner les avantages des uns et des autres. Mais il est probable que ces très chrétiens serviteurs de l'Europe du Saint-Père et des Etats-Unis récolteront, avec les inconvénients des deux côtés, plutôt un échee reten-
La Fédération de la Gauche démocrate et socialiste s'efforce pour sa part de rassembler, sous la houlette de Mitterrand, l'ensemble « gauche non communiste ». Certains visent à en faire un grand parti unifié de gauche, mais pour l'instant cette fédération parvient à peine à dépasser la forme d'un cartel électoral. Les radicaux ne veulent pas accepter un accord avec le PCF et, dans bien des cas, ne demandent qu'à s'entendre avee Lecanuet. Dans le PS, Defferre n'est pas loin de partager ce point de vue, tandis que Guy Mollet, sans vouloir s'engager dans un accord national avec le PCF, est cependant beaucoup plus tourné vers celui-ci, car il mise à plus longue échéance sur les courants droitiers qui se manifestent dans la décomposition du stalinisme pour assurer un renforcement de la social-démocratie française au sein de la classe ouvrière. Enfin le P.S.U., pour ne pas être écartelé, refuse d'entrer dans la Fédération, tout en voulant s'entendre avec celle-ci pour obtenir un accord dans un certain nombre de circonscriptions où il présenterait des candidats.
Dans le PCF, les espoirs suscités lors de la candidature Mitterrand à l'élection présidentielle de pouvoir établir un programme commun avee la gauche bourgeoise et social-démocrate n'ont pas été exaucés. Il en est de même pour ceux relatifs à une tactique nationale commune au second tour de serutin. Les divergences entre PCF et FGDS se sont fait jour sur la définition du « républicain de progrês » pour lequel la Fédération est prête à se désister le cas échéant. Autrement dit ce qui est demandé au PCF, ce sont ses voix sans contre-partie tant soit peu substantielle. N'en a-t-il jamais été autrement de la part des bourgeois de gauche et des sociaux-démocrates ? Une fois encore, on est divisé au sommet du PCF, entre les partisans d'une tactique « dure » dans laguelle le PCF compterait surtout ses voix, retrouverait sensiblement son contingent d'élus, et une tactique « souple » dont il espèrerait qu'un jour enfin elle lui vaudrait les bonnes grâces d'une gauche voyant en lui un parti comme les autres. Il est probable qu'à la fin, le PCF marchera comme il l'a fait lors de la candidature Mitterrand.
Dans une telle cacophonie c'est le pouvoir, surtout lorsqu'il fait sans vergogne avec les grands moyens de la télévision et de la radio, qui dispose d'avantages considérables. Il semble jouer gagnant presque à coup sûr. Pourvu que ça dure, doivent penser tous les Lemarchand qui n'ont pas eu la malchance de celui de l'affaire Ben Barka. Il y a tout de même quelques indices que leur bon temps aura une fin. Et surtout l'éveil politique d'une partie de la jeunesse (dont il est question dans un article de ce numéro) témoigne qu'il ne sera plus aussi aisé de se tourner simplement vers la démocratie bourgeoise pour sortir du gaullisme.