Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 28

Nourrir le peuple indien

Quatrième Internationale, n° 28 · juin 1966 (2e trimestre) · p. 44-46 · 1 978 mots

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Tandis que les peuples du Kerala et du Bengale Occidental livrent une dure bataille pour ne pas mourir de faim, un débat occupe les économistes « officiels » indiens : comment vaincre la famine qui menace le pays? Ces économistes sont divisés. L'une des écoles, représentées par le Professeur M. L. DANTVALA, conseiller à la Commission du Plan, attribue la crise actuelle au fait que la production agricole croît moins vite que la population. Il soutient que la politique alimentaire du gouvernement est à la hauteur de la situation: importations massives associées à un systême d'achat et de distribution « publique » et complétées par des limitations du commerce privé (en particulier pour la circulation des céréales d'un Etat à l'autre).

L'autre école, représentée par les « critiques » du gouvernement, comme le Dr K. N. RAJ, pense que la pénurie résulte surtout de l'inégalité de distribution des céréales disponibles entre les différentes parties du pays et entroisième plan quinquennal et malgré les 7330 millions de roupies dépensés pour les programmes de développement agricole, la production nationale de cé. réales aux Indes n'a pas dépassé le niveau atteint en 1960-61 (dernière année du second plan) exception faite pour l'année 1964-65. (Hebdomadaire Link du 26 janvier.)

On n'est pas obligé de faire confiance aux statistiques officielles qui peuvent très bien avoir été manipulées en forction d'intérêts locaux, mais le fait reste : la production agricole stagne depuis des années. Cette stagnation prolongée est présentée par les experts gouvernementaux comme un effet « du mauvais temps » bien qu'une extension des irrigations et d'autres investissements aient été prévus, précisément pour lutter contre les effets du mauvais temps. Et d'ailleurs, pendant les trois premiè res années du plan, le temps n'a pas été aussi mauvais qu'en 1965-66. Pour S.N. GUPTA, la « stagnation virtuelle » de la production agricole résulte :

1. de l'effet économique défavorable du programme PL 480 d'importation de céréales américaines ;

2. du ralentissement de la réforme agraire.

En fait, ces critiques de la politique officielle ne voient pas les limites de la « reforme agraire » introduite par le gouvernement du Congrès dans le cadre au capitalisme. Son impuissance à faire progresser la productior agricole en fonction des besoins croissants de la population contraint le gouvernement à avoir recours aux importations du programme PL 480.

La « réforme agraire » du gouvernement du Congrès avait pour but l'adaptation de l'ancienne organisatior. féodale de la production agricole aux né. cessités des nouvelles conditions de marché capitaliste. Les titres de propriété des anciens zamindars (1) et autres

(1) Propriétaire terrien.

tre les différents

Cette école critique tique d'importation

U.S.A. (programme groupes de revenus.

vivement la polide céréales des

PL 480) qui « freine la production intérieure ».

Les deux écoles sont obligées de reconnaitre que le gouvernement du Congrès, en 18 ans d'indépendance politique, n'a même pas réussi à résoudre le problème élémentaire de la nourriture, et que cet échec ne se limite pas à l'augmentation de la production agricole, mais concerne également la distribution équitable des stocks disponibles. Les deux écoles cherchent en vain une solution dans le cadre actuel du capitalisme, sans modification fondamentale des rapports de propriété. Le débat a, cependant, souligné certains aspects intéressants de la crise alimentaire et mis en évidence les limites de la politique instaurée par le gouvernement pour y faire face.

Par exemple, des économistes comme S.C. GUPTA indiquent que pendant le propriétaires ne résidant pas sur leurs terres ont été « légalement » abolis. Certains de ces propriétaires se sont transformés en fermiers capitalistes. Une classe peu nombreuse de riches paysans s'est créée à partir d'anciens metayers. Tous les projets de développement rural, les institutions de crédit gouvernementales, etc... ne bénéficient qu'à une couche étroite de fermiers capitalistes et de paysans riches aux dépens de l'écrasante majorité des masses rurales, des paysans pauvres et des ouvriers agricoles.

Au contraire, les pauvres des campagnes sont, l'un après l'autre, obligés de déserter leurs terre pour chercher du travail dans les villes, car rien ne les encourage à faire des efforts pour augmenter leur production. Et il serait bien difficile aux cultivateurs lourdement endettés d'élever le rendement désespérément bas de leurs exploitations.

Une autre controverse s'est ouverte sur la nécessité, pour sortir de la stagnation actuelle, d'encourager le développement de vastes exploitations agricoles mécanisées capitalistes. Certaines grandes entreprises, comme celle de BIRLA (2) encouragent l'orientation d'importantes sociétés anonymes vers l'agriculture. Dans un pays où la majorité des pay• sans sont de petits propriétaires, l'entrée en scène de grandes sociétés anonymes entrainerait l'exil pour un grand nombre d'entre eux. Naturellement, une évolution de ce type rencontrerait la résistance des masses paysannes. Un secteur capitaliste d'importance appréciable existe déjà dans l'économie agricole, processus inévitable dans le régime capitaliste. Mais le secteur paysan traditionnel reste encore prédominant.

Même les partisans de l'exploitation agricole extensive par société anonyme r'ont pas osé proposer cette solution à la crise actuelle. En fait, diverses mesures prises par le gouvernement pour éviter la « fragmentation » des propriétés n'ont abouti à aucun résultat positif. Les « fermes coopératives » ne sont qu'un slogan burlesque. Toutes les tentatives gouvernementales pour augmenter la production agricole se sont soldées par des échecs. Les nouvelles institutions de crédit créées dans les zones rurales n'ont aidé que les riches paysans, et les masses rurales endettées restent la proie d'usuriers aux taux exorbitants.

Dans le cadre capitaliste actuel il n'y a aucune possibilité de progrès rapide

(2). Un des principaux industriels Indiens.

NALE 45 pour l'agriculture. L'accroissement de la production agricole est aujourd'hui inséparable du problème de la propriété. Seule une redistribution des terres par des comités de paysans élus pourrait encourager les cultivateurs à produire davantage. Il faudrait également supprimer sans compensation tous les intermédiaires agissant ouvertement ou sous un déguisement légal.

Une agriculture extensive mécanisée pourrait être envisagée, mais seulement par l'union des paysans en grandes fermes coopératives. D'autres seraient alors indispensables : nationalisation de tous les établissements de crédit et de banque, abolition des dettes des paysans pauvres, fixation d'un juste prix pour les produits agricoles, fourniture biers de consommation aux paysans à bas prix et institution d'un salaire minimum pour les ouvriers agricoles. Mais, avant tout, le cultivateur doit être le véritable propriétaire de sa terre sans aucun intermédiaire. Une réforme aussi radicale ne peut être l'œuvre d'un gouvernement indissolublement lié au capitalisme comme l'est celui du Parti du Congres. Seul un véritable gouvernement ouvrier et paysan peut entreprendre cette tâche.

Les masses rurales sont, en outre, exploitées par les fermiers capitalistes, les paysans riches, les usuriers et les comprofitent de leur instabilité économique pour leur acheter à bas prix les récoltes qu'ils stockent en toute liberté, aux dépens de la société. Le gouvernement du Congrès a misérablemnt échoué dans sa tentative d'imposer une discipline aux classes mercantiles et d'empêcher le stockage des céréales sur une grande échelle. Il en est résulté une complète désorganisation du système de distribution entre ce qu'on appelle les Etats excédentaires et les Etats déficitaires. Par leurs spéculations, les commerçants peuvent provoquer artificiellement une crise alimentaire dans tout le pays. L'institution du système zonal, destinée à empêcher la libre circulation des céréales entre les Etats excédentaires et déficitaires n'a nullement freiné les activités néfastes des gros marchands qui recourrent à la corruption et à la manipulation des prix pour faire des bénéfices sur le dos des consommateurs. Et, en réalité, le système zonal n'a pas aidé les états déficitaires à obtenir des livraisons des états excédentaires. Même le professeur DANTVALA reconnaît que sur 8,3 millions de tonnes de céréales distribuées centralement pour compenser les inégalités, 6 millions de tonnes ont été importées.

Il est admis que les mesures prises pour

QUA fournir des céréales aux différents Etats ont échoué. Même les modestes objectifs d'achat de céréales par le gouvernement n'ont pu être réalisés, car les paysans riches refusent de vendre leur excédent de récolte aux agences gouvernementales K. N. RAJ signale que l'objectif d'achat de 2 millions de tonnes de riz n'a jamais pu être atteint, même au cours d'une année de récoltes exceptionnellement abondantes comme 1964-65.

Dans le Maharashtra, on a même proposé des prix d'achat particulièrement élevés sans obtenir de résultats appréciables pour l'acquisition des excédents.

Si le gouvernement suivait dans tout le pays une politique stricte d'achats et de distribution rationnée des céréales, il lui serait peut-être possible, comme le dit de Dr RAJ, de subvenir aux besoins minimum de la population.

Ces dernières années, plusieurs millions de tonnes de céréales américaines ont été importées, absorbant chaque année 1.100 millions de roupies sur la la balance du commerce extérieur. Ces importations ont sans doute aidé le gouvernement à enrayer la crise dans l'immédiat, en assurant une ration minimum aux consommateurs des grandes villes. Mais les importations ne peuvent à elles seules résoudre la crise actuelle, même les économistes officiels le reconnaissent. Et, de fait, elles ne freinent pas la spirale ascendante des prix des céréales, mais elles découragent l'augmentation de la production nationale.

Les circonstances ont contraint le gouvernement à introduire le rationnement dans les grandes villes des Etats déficitaires comme le Kerala, Madras et le Bengale Occidental, et on a proposé de l'étendre également au Maharashtra. Des intérêts commerciaux ont manifesté une certaine résistance à l'institution du rationnement et, malheureusement, la pression de la bourgeoisie locale empêche le gouvernement de poursuivre une politique alimentaire uniforme dans tout le pays. Le gouvernement central n'a même pas pu obtenir des différents gouvernements d'Etats (pourtant tous dirigés par le Parti du Congrès) qu'ils acceptent le principe du « sacrifice égal » pour les Etats déficitaires et excédentaires.

Pour affronter la crise, le ministre de l'Alimentation, SUBRAMANIAM, a élaboré une mystification, baptisée plan destiné à rendre l'Inde capable de se suffire à elle-même pour la production agricole en 1971. Il propose pour cela :

1. de passer un accord à long terme avec les U.S.A. étendant le programme PL jusqu'en 1971 ;

2. d'importer des quantités massives d'engrais (environ pour 7.765 millions de roupies) qui représentent pour lui « l'investissement-clé » ;

3. d'utiliser des variétés de « semences-à-haut-rendement » et de sélectionner celles qui sont « particulièrementser.sibles-aux-engrais (!) »

Même les journalistes à la solde du gouvernement ne prennent pas ce plan au serieux. Subramaniam essaie, en réalité, d'asservir encore plus étroitement l'économie capitaliste indienne aux besoins de l'impérialisme américain.

L'agriculture, dars le cadre économique du capitalisme, ne peut pas être réorientée réellement vers l'autonomie alimentaire quelle que soit la pseudoréforme que le gouvernement du Congrès essaie de réaliser. Ce qui est nécessaire c'est une transformation complète des rapports de propriété, laissant place à un système fondé sur la nationalisatior. des postes de commande de l'économie et la socialisation des moyens de production.

Si les révoltes de la faim, qui éclatent dans différents Etats ne sont pas orientées cette perspective, elles conduiront à une impasse. Dans le Kerala et le Bengale occidental, ces mouvements ort montré quelles sont les immenses possibilités et l'initiative créatrice des masses. Dans certains districts du Bengale occidental, où les céréales atteignaient des prix vertigineux, les masses ont attaqué les stocks et entrepris leur distribution par l'intermédiaire de comités populaires. Confronté aux carences graves de sa lutte cortre la crise alimentaire, le gouvernement a eu recours à la répression brutale, aux fusillades et aux arrestations massives. La direction du mouvement ne semble avoir aucune perspective claire si ce n'est d'obtenir, par une tactique de pression limitée, des améliorations mineures de la po. litique administrative. Obtenir une aide temporaire pour les populations affamées est, certes, l'objectif immédiat, mais le principal est de lier l'agitation actuelle aux revendications plus fondamentales des masses. Il faut leur faire prendre conscience du fait que la crise alimentaire ne peut être surmontée qu'en balayant complètemert le vieux système capitaliste.

(Editorial de Marxist Outlook, organe du Socialist Workers Party de l'Inde, No 2, mars 1966.)

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