Documents de la IVe Internationale

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La revue › n° 28

La réforme agraire au Chili et la révolution socialiste

Quatrième Internationale, n° 28 · juin 1966 (2e trimestre) · p. 47-53 · 5 240 mots

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Le texte que nous reproduisons ici a paru dans le numéro de janvier 1966 de la revue « Estrategia », revue du nouveau parti marxiste-révolutionnaire chilien, le M.I.R. (Movimiento de Izquierda Revolucionaria, Mouvement de la Gauche Révolutionnaire), auquel un des deux groupes trotskystes chiliens a adhéré.

Il s'agit d'une résolution adoptée à la deuxième session plénière du Comité central du Parti, réunie le 19 décembre 1965 à Santiago. Ce texte nous a paru digne d'intérêt, et permet de préciser la position qu'adopte aujourd'hui le M.I.R. chilien devant les problèmes de la stratégie révolutionnaire au Chili.

Il faut noter que le M.I.R. continue à marquer des succès notables. Après avoir remporté un résultat plus qu'appréciable lors des dernières élections parmi les étudiants, il a marqué des points lors de deux élections syndicales qui se sont déroulées au mois de décembre. Pour l'élection des délégués au 16º Congrès national des ouvriers municipaux, Démocratie Chrétienne, 271 au Parti R tions à l'Association des employés et 434 voix, contre 598 au P.C. et 474 au

1. - Le projet gouvernemental sur la Réforme agraire rend nécessaire que le prolétariat révolutionnaire et le Movimiento de Izquierda Revolucionaria (MIR) exposent leurs points de vue en la matière.

Le MIR est convaincu que seule une position ferme sur le terrain des principes et non une attitude « pragmatiste » devant la question agraire en général et le projet gouvernemental en particulier, permettra de tirer des conclusions justes. Il n'ignore pas que la bourgeoisie oblige les réformistes à passer sa contrebande réactionnaire en exigeant d'eux des réponses « concrètes » sur les questions nationales. Lénine disait que la bourgeoisie essaie toujours d'obtenir que les ouvriers soutiennent ses propres vues en les contraignant à répondre de «manière pratique » aux problèmes concrets. C'est ainsi qu'elle les amène à ne voir que l'immédiat et le concret, à limiter leurs aspirations à des « réformes pratiques et possibles », à les atteler au char de ses principes et de ses buts de classe.

Il faut rappeler que la question agraire s'insère dans l'ensemble des problèmes nationaux; que la réforme agraire est un des buts de la révolution socialiste chilienne ; et que sa réalisation ne saurait être séparée du processus révolutionadical, 264 au P.C. et 141 au P.S. Aux élecprofesseurs d'Université du Chili, il a eu P.S. naire conduisant les travailleurs à la prise du pouvoir et au socialisme.

Pour le MIR, la réforme agraire est avant tout une question politique révolutionnaire de classe, un objectif historico-économique, et accessoirement un problème technique et statistique. Toute mesure, quelle qu'elle soit, tendant à modifier ou modifiant la réalité agraire se répercutera dans la société tout entière; elle pourra modifier plus ou moins l'économie du pays - pas seulement l'économie agricole - ainsi que la structure des classes et de leurs rapports réciproques. Elle pourra changer la composition interne de la bourgeoisie. La réforme agraire est partie intégrante d'un processus global et indivisible appelé révolution chilienne socialiste. Si la révolution chilienne ne parvenait pas à s'affirmer en tant que révolution socialiste, elle se révélerait incapable d'assurer aux masses paysannes la prise des terres et leurs droits démocratiques. Il n'y aura pas de révolution agraire rapide, complète, profonde, en dehors du processus révolutionnaire conduisant à la transformation de la structure économique et sociale du pays, c'est-à-dire elle ne s'accomplira qu'en tant que réalisation démocratique révolutionnaire de la révolution socialiste chilienne.

le M.I.R. a obtenu 303 voix, contre 310 à la

Recaredo Ossa, ancien président de la

Société Nationale d'Agriculture, aujourd'hui président de la Confédération de la Production et du Commerce (CICYP), ayant bien compris la question, a déclaré au sujet du projet sur la Réforme agraire : « Nous, hommes de l'entreprise libre, nous pensons qu'il s'agit d'un projet intéressant tout le pays car il vise à abolir le droit à la propriété.» M. Recaredo

Ossa, qui exprime le point de vue de l'oligarchie capitaliste, se fait l'écho du journal El Mercurio qui appelle à défendre à tout prix le droit sacré de la propriété bourgeoise.

En disant que la révolution chilienne socialiste est un processus ininterrompu global et indivisible, qui part de la réalisation la plus poussée des tâches démocratiques et nationales pour parvenir à la destruction du droit de la propriété bourgeoise, nous disons que le but à atteindre c'est la transformation du pays dans une République socialiste. C'est cette façon de poser la question qui nous différencie des révisionnistes et de l'opportunisme des pseudo-gauche.

Toute l'expérience historique ainsi que l'attitude des grands propriétaires fonciers devant le projet sur la Réforme agraire présenté par la Démocratie Chrétienne, nous montrent que ceux-ci défendront avec acharnement leurs vieux privilèges et n'hésiteront pas à recourir à la violence et à l'action extra-parlementaire pour les maintenir.

En se cantonnant sur un terrain purement constitutionnel et parlementaire, la Démocratie chrétienne a certes réussi à faire entrer le F.R.A.P. dans un tel labyrinthe bourgeois, mais en même temps elle a voué son projet de réforme l'anémie, à la mutilation, au rachitisme. Le caractère vacillant et inconséquent de la D.C. fraye la voie à l'oligarchie terrienne en lui permettant de reprendre son souffle pour s'attaquer violemment aux travailleurs agricoles, à la masse des paysans pauvres et à la petite bourgeoisie des campagnes, ceci au nom de la lutte contre le « collectivisme agraire » et contre les expropriations si chères à l'aile « plébéienne » de la D.C.

Cette situation amène le MIR à poser la question de la lutte contre l'oligarchie terrienne et les latifundia, à s'opposer à la politique bourgeoise, faite de compromissions et de vacillations, de la Démocratie Chrétienne, ainsi qu'au parlementarisme borné et à la «voie pacifique» des révisionnistes. Le MIR appelle à la mobilisation révolutionnaire et extraparlementaire des masses paysannes, convaincu que seule une réponse puissante pourra enrayer la contre-offensive de l'oligarchie et conduire à la prise des terres et à la conquête des droits démocratiques.

2. - Le développement des forces productives nationales, le progrès du pays, dépendent essentiellement de la destruction complète et violente des entraves qui ligotent la nation et maintiennent les masses travailleuses des villes et des campagnes dans des conditions d'existence sous-humaines.

Ces entraves sont constituées par :

a) l'impérialisme américain, b) la grande propriété foncière, c) le capitalisme monopoliste, d) le pouvoir bourgeois.

Les documents du MIR, basés sur le marxisme léninisme et forts de l'expérience historique (révolutions russe, chinoise, cubaine...) réaffirment que les tâches tant nationales (nationalisations, mesures anti-impérialistes...) que démocratico-révolutionnaires (spécialement la réforme agraire), ainsi que les revendications démocratiques et économico-sociales des masses populaires font partie d'un seul processus révolutionnaire ininterrompu, permanent, à travers lequel le prolétariat et le peuple marchent vers la prise du pouvoir politique et la transformation du pays dans une république socialiste.

Nous avons dit en outre que ces tâches historiques ne peuvent à notre époque être réalisées par les bourgeoisies arriérées coloniales de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique latine, mais qu'elles seront par le prolétariat révolutionnaire à la tête des masses exploitées et opprimées des villes et des campagnes.

La destruction du pouvoir bourgeois et la consolidation d'une démocratie populaire directe servant de base à la dictature révolutionnaire transitoire du prolétariat sont les conditions essentielles pour le succès de la révolution et font échec à toute illusion sur les alliances avec la «bourgeoisie progressiste » prônées au nom de la «révolution par étapes », alors que notre révolution n'ira de l'avant qu'en étant socialiste.

3. - Jadis, à l'époque de la montée historique du capitalisme, la bourgeoisie victorieuse dans plusieurs pays européens mit en pièces les structures féodales et abolit le servage. A l'époque de l'impérialisme, du capital financier et des trusts, les masses de la petite et de la moyenne bourgeoisies rurales, tout comme leur sœur la petite bourgeoisie citadine, ont été étranglées par le monopole, la concentration et la centralisation propres au capitalisme. Ces couches sociales se sont vues poussées en arrière. Elles sont victimes de la rapacité du capital financier, et portent le lourd fardeau de dettes et d'hypothèques. Elles trainent derrière les progrés technologiques et industriels des villes. Les petites exploitations agricoles ne sont plus en mesure d'assurer des moyens de subsistance à leurs propriétaires, et sont devenues des exploitations non économiques...

Les réformes agraires intervenues après les deux guerres mondiales en Amérique latine (au Mexique, en Bolivie, au Venezuela..) ainsi qu'en Afrique et en Asie, avec la bourgeoisie au pouvoir, ont ete des réformes étriquées et éphémères. Quant à la réforme agraire alessandriste au Chili, elle ne valut pas davantage.

Le sort encouru par les réformes agralres au Guatémala (sous Arbenz et Arévalo) et en Bolivie (sous Paz Estensoro et Lechin) ont montré non seulement leurs limitations malgré la vaste mobili leurs limitations malgré la vaste mobilisation des masses qui les avaient impulsées ; elles ont encore montré que les réformes limitées reculent si le régime capitaliste et le pouvoir bourgeois parviennent à se maintenir, et laissent la porte ouverte à la contre-révolution militaire et oligarchique.

La bourgeoisie industrielle aimerait élargir le marché intérieur, augmenter la production des denrées alimentaires en vue de réduire le coût de la force de travail; elle voudrait développer le commerce et surtout trouver dans la création d'une masse petite bourgeoise des campagnes un appoint à sa propre base sociale et lui faire jouer un rôle de frein dans la révolution socialiste. Mais elle est toujours opposée à la mobilisation des masses paysannes en quête de terres.

Opposant à la nationalisation du sol et aux formes d'exploitation collectivistes le lopin de terre, la « propriété familiale » et une redistribution des terres faite sous le signe de la défense de la propriété privée capitaliste, la bourgeoisie consent des réformes agraires qui font illusion aux masses populaires. Cependant, la petitesse des résultats de ces réformes, les compromissions des démocrates chrétiens avec l'oligarchie, les problèmes que posera le paiement des indemnités, révéleront tôt ou tard et à nouveau l'incapacité de la bourgeoisie semi-coloniale à réaliser la tâche que la bourgeoisie européenne lors de sa jeunesse avait accomplie par des moyens jacobins.

4. - La Démocratie chrétienne, en tant que mouvement bourgeois réformiste ayant le soutien du secteur industriel le plus dynamique, a placé le projet de Réforme agraire et tous ses mots d'ordre « démocratiques et populaires» dans le ‹cadre d'airain du régime traditionnel,

NALE 49 régime qu'elle maintient d'ailleurs en accord avec sa condition de classe.

La D.C. s'est bien souciée de maintenir le pays dans sa situation semi-coloniale et sa dépendance financière, militaire et commerciale envers les Etats-Unis. Elle s'est accrochée à la « planche de salut» de l'Alliance pour le progrès bien que celle-ci craque de tous côtés. En reconduisant pour vingt ans la cession des richesses fondamentales du pays aux magnats américains du cuivre, la D.C. a renforcé le principal frein au développement des forces productives du Chili, dont la souveraineté nationale se trouve d'autre part atteinte par le traité passé avec les Etats-Unis. Cette reconduction de contrat est intervenue juste au moment où la Chambre des représentants américaine et le Secrétaire d'Etat Dean Rusk ont publiquement déclaré leur décision d'intervenir militairement et unilatéralement intérêts des menacés par et castriste ».

en Amérique latine si les

Etats-Unis s'y trouvaient la « subversion communiste

Il faut rappeler que la Démocratie chrétienne a maintenu sur pied toute la structure capitaliste arriérée et monopoliste qui assure la puissance de classe de la vieille oligarchie, solidement organisée dans onze clans monopolistes et dans les Confédérations patronales.

Le gouvernement Frei s'asseoit sur l'appareil hypertrophié du vieux pouvoir bourgeois, avec ses forces armées répressives et une police politique renforcée.

Les querelles de la D.C. avec le secteur traditionnel des grands propriétaires fonciers trouvent, dans ces conditions, leurs limitations économiques de classe. Les liens familiaux, de sang ou d'intérêts qui unissent les hauts dirigeants de la D.C. aux couches de l'aristocratie jouent pour la défense du régime. Dans ces conditions, la D.C. est obligée de reculer après avoir mis en avant des revendications progressistes, de menacer l'oligarchie terrienne pour mieux pactiser avec elle, d'exprimer des vues « non dogmatiques » pour ensuite s'incliner docilement devant la hiérarchie catholique, de présenter devant les parlementaires un projet sur la Réforme agraire au moment où le ministre des Finances avoue qu'il n'y a pas un sou pour régler des indemnités pour les expropriations, pas plus que pour recouvrer les éventuels investissements à court ou à long terme que l'application de la réforme rendrait nécessaires.

Forte de la passivité et du crétinisme parlementaire du FRAP et des vacillations de la D.C., connaissant d'autre part la crise intérieure que celle-ci traverse, l'oligarchie terrienne a organisé une ré sistance ouverte aux aspirations popu- laires concernant la réforme agraire, sans ménager ses critiques et son opposition au projet présenté par le gouvernement.

Afin de gagner à sa cause l'ensemble de l'oligarchie capitaliste, elle s'attaque au projet en le présentant comme une atteinte au droit de propriété reconnu par l'article 10 de la Constitution. La

Démocratie chrétienne, qui avait obligé ses députés à voter à l'unanimité un texte modifiant cet article, quand elle entendit les premières critiques des propriétaires fonciers et les menaces factieuses d'El Mercurio, ne tarda pas à conseiller à ses sénateurs d'étudier un nouveau texte plus conforme au goût du Club de l'Union.

L'oligarchie terrienne mène une violente campagne contre la réforme agraire projetée en vue de retarder la fin des débats parlementaires, d'empêcher que la réforme ignore le droit d'héritage, de limiter la portée des mesures d'expropriation, d'arracher des mains des organismes d'Etat (CORA et Conseil National Agraire) le contrôle absolu sur l'application du projet, d'obtenir le plus grand chiffre pour le versement comptant des indemnisations, d'écourter les délais des paiements à terme. Elle cherche en outre à ce que les prérogatives du président de la République en matière d'expropriations soient limitées, et veut que les terres susceptibles d'être affectées par la réforme soient classées non en latifundia et minifundia mais en terres «adéquates » et «non adéquates» à la réforme.

Cette même oligarchie s'insurge contre toute idée préconisant le travail agricole collectif, car tout comme la Démocratie chrétienne, elle voudrait une large masse de petits propriétaires ruraux capables de constituer une digue face à l'approche de la révolution socialiste.

Elle approuve les articles du projet de loi qui confèrent au président de la République toute latitude pour intervenir lors des mouvements grévistes des paysans, et ceux qui octroyent à la CORA toute autorité pour refuser des terres aux paysans qui emploieraient des « moyens violents » pour faire reconnaître leurs re. vendications. Elle approuve l'exclusion, dans les organismes chargés d'appliquer la réforme, de la paysannerie travailleuse et des ouvriers agricoles.

Les porte-parole des propriétaires fonciers dirigent leurs attaques contre les ouvriers agricoles chez qui ils voient une tendance à vouloir de grandes haciendas d'Etat collectivisées. Ils se refusent à ce qu'on restitue aux ouvriers agricoles, aux métayers et à la petite paysannerie pauvre les droits démocratiques dont la trahison du Front populaire les avait privés.

Se considérant partie intégrante de l'oligarchie chilienne, les grands propriétaires fonciers mettent en jeu tout leur ascendant et leurs énergies contre le projet de réforme agraire. Dans leur défense de l'ordre social traditionnel, ils cherchent à gagner l'appui des EtatsUnis dont la politique représentée par l'Alliance pour le progrès et la livraison des surplus agricoles craque cependant sous la politique de guerre de Johnson.

4. — Le projet de loi du gouvernement démocratique chrétien constitue une tentative plus avancée et plus audacieuse que ne l'était le projet de loi de Jorge Alessandri, parrainé par les radicaux.

La bourgeoisie semi-coloniale chilienne a ses raisons pour faire ce pas en avant. Elle est confrontée avec une situation plus détériorée, plus explosive qu'auparavant. Son secteur industriel, le plus averti de tous, cherche inlassablement la voie de quelques réformes qui, sans pour autant modifier la structure capitaliste du pays et sa condition de pays dépendant, semi-colonial, puissent abattre des obstacles et paralyser la marche de la révolution socialiste.

Le président Frei s'est adressé aux classes dominantes pour les prévenir que si la réforme ne se faisait pas aujourd'hui «légalement », elle s'imposera demain dans de «pires conditions». C'està-dire qu'il les avertit que ce seront les masses travailleuses des villes et des campagnes qui feront justice rapidement et sans appel.

C'est parce que les classes dominantes ont conscience de cette réalité et de ce danger, que la vieille carapace politique du Chili a sauté, que les vieux partis bourgeois sont aux poubelles, et que la Démocratie chrétienne s'est vue poussée à siéger dans le gouvernement et dans la majorité parlementaire. Sur le plan économique on voit que les oligarchies vieux style (terrienne, mercantile, financière) s'orientent vers les couches les plus entreprenantes de la bourgeoisie industrielle liée à la ploutocratie bancaire. Elles savent que si l'on parvenait à constituer une masse de cent mille nouveaux propriétaires agricoles, avec ce que cela comporte d'illusions pour les paysans pauvres, elles pourraient élargir leur base sociale à la campagne, introduire ainsi une enclave de 300.000 personnes dans la grande masse rurale de 2.500.000 personnes, parvenir donc à un chiffre de 250.000 ou 300.000 propriétaires qui, dans une masse de 600.000 ou 650.000 travailleurs ruraux, constitueraient un frein à l'insurrection plébéienne et socialiste des paysans pauvres. Ces oli- garchies comptent pouvoir élargir ainsi, dans un délai relativement court, un marché paysan pour les produits industriels ; elles comptent pouvoir abaisser le prix des denrées alimentaires qui aujourd'hui rend chère la force de travail, et arrêter l'hémorragie de cent trente millions de dollars sortant annuellement du Chili pour l'acquisition de ces denrées qui seraient alors produites dans le pays.

Le projet sur la Réforme agraire a été le résultat de longues luttes à l'intérieur de la D.C. L'esprit réformiste bourgeois, limité et temporisateur, anime chacun de ses articles. Quelques vieilles revendications plébéiennes et jacobines de la masse des ouvriers agricoles et des paysans pauvres, intégrées dans le texte du projet, rendent celui-ci contradictoire. dans la forme il semble exprimer le courant le plus « à gauche » de la Démocratie chrétienne, au fond il est l'expression de l'aile bourgeoise modérée attachée par mille liens à l'oligarchie.

Dans son livre « Le développement de l'Amérique latine et la réforme agraire» (1964), Jacques Chonchol signale six SiX conditions de base pour une application réelle et efficace de la réforme :

1. - Une distribution massive, rapide et profonde des droits sur les terres et les eaux.

2. - La mobilisation des forces politiques et de toute la communauté pour « institutionnaliser » la réforme. L'auteur souligne qu'il ne s'agit pas d'une question technique ou économique, mais d'une question essentiellement politique qui doit gagner le soutien de l'armée.

3. - Les indemnités à payer pour des terres expropriées doivent être réduites au minimum.

4. - Il doit être établi un système d'investissements économiques. En tout cas, le plus précieux et le plus efficace des investissements, c'est la force de travail des paysans intéressés.

5. - Une réforme en matière de possession et de distribution des eaux — qui doivent être un bien national publie.

6. - La réforme agraire ne doit être ni dogmatique ni enfermée dans des formules capitalistes, socialistes ou communautaires, mais elle doit se tenir à la « réalité nationale».

Le projet gouvernemental soumis aux parlementaires fait état d'une série de mesures réformistes telle que l'abolition de l'héritage. Il s'attaque au vieux droit écrit concernant la propriété privée. Il déclare que les eaux sont un bien national public; il menace de détruire la grande propriété foncière et il limite étroitement le montant des paiements

NALE 51 comptants pour les expropriations. Il fixe des critères pour limiter l'étendue des biens agricoles. Mais toutes ces mesures sont articulées dans le projet de loi d'une façon bourgeoise, afin de ne pas bouleverser la structure capitaliste du pays. Les exceptions que le projet de loi établit en matière d'expropriations ainsi que les prérogatives qu'il octroie à ce propos au président de la République, non seulement sont destinées à sauvegarder les intérêts de classe, mais encore constituent une ample marge pour arriver, lors des discussions parlementaires, à des accords avec l'oligarchie capitaliste en général et avec les propriétaires fonciers en particulier.

Il est à signaler que le projet de loi ignore l'existence d'un secteur hautement bourgeois appartenant au monde agricole : celui représenté par l'industrie vinicole.

Dans le projet de loi, le président de la République se voit accorder des pleins pouvoirs pour exclure des expropriations les haciendas importantes. D'ailleurs, les terres de la province de Magellan ne font pas l'objet de la réforme.

Quant à l'avantage des paiements à terme, il est largement contrecarré par le rajustement obligatoire des montants a verser chaque fois qu'il y aura hausse de prix dans le commerce de gros.

Ainsi les propriétaires fonciers se voient reconnaître des privilèges tandis que les fonds des Caisses de Prévision auront à souffrir des dévaluations périodiques et de l'inflation endémique.

De nombreuses procédures prévues par le projet de loi rendront lentes et compliquées les expropriations. Aussi « économique » qu'on voudrait faire le « système d'investissements », il reste que l'application éventuelle de la réforme agraire signifiera d'appréciables investissements à court et à long terme, et qu'ils seront proportionnels au nombre de nouveaux propriétaires de terres. Ces « investissements » appelleront une augmentation des importations nécessaires au travail agricole, de sorte que l'épargne de devises promise comme but de l'opération ne verra pas le jour.

Tous ces facteurs font qu'en fin de compte, la réforme agraire proposée ne sera ni massive, ni rapide, ni profonde comme le voudraient Chonchol et l'aile plébéienne de la Démocratie chrétienne.

Les procédures prévues pour la « passation » des terres aux paysans sont des plus bureaucratiques antidémocratiques. En effet, ce sont les sommités de la CORA et du Conseil National Agraire, organismes comprenant exclusivement de hauts bureaucrates, qui auront à décider

U A du sort des terres expropriables. De ces organismes sont exclus les représentants des ouvriers agricoles, des paysans pauvres et de la paysannerie tant moyenne que petite.

Ayant en vue le parcellement des terres et la proprieté «tamiliale », le gouvernement vise à créer cent mille petits propriétaires au cours de six ans. Frei déclare qu'ainsi non seulement il ne s'attaquera pas à la propriété privée bourgeoise, mais encore que son gouvernement la fera s'étendre. Les vues « communautaires » et « socialistes » (?!) de Chonchol se trouvent donc réduites à des chansonnettes pour la plus grande satisfaction du journal El Mercurio.

Le projet de loi ignore tout droit démocratique pour la paysannerie, mais n'oublie pas de refuser des terres aux paysans qui voudraient lutter ouvertement soit pour les obtenir, soit pour se défendre contre les abus du patronat. En outre, il prévoit que le président de la République aura autorité pour imposer, dans le cas de grèves, la reprise du travail sans pour autant accorder aucun gain de cause aux grévistes.

Le Bureau politique du Parti Communiste n'a pas perdu de temps pour accorder son soutien inconditionnel au projet de loi, et a demandé qu'on aille vite dans la procédure parlementaire. Aucun des documents et des déclarations du P.C. ne définit le caractère de classe de la réforme proposée. Au contraire de Corvalan et Millas. En général, le

Parti Socialiste suit la même ligne parlementaire que son allié dans le FRAP

(le P.C.).

Une telle position constitue une honteuse collaboration de classe. Elle fait le jeu de la politique qui vise à réveiller des illusions réformistes envers la Démocratie chrétienne. Elle est une trahison envers la réforme agraire voulue depuis plusieurs années déjà par les masses travailleuses des villes et des campagnes.

6. - Il est clair que, confrontée avec la gravité de la situation nationale et internationale, avec la crise de structure du pays, et avec les exigences révolutionnaires des masses, éperonnées par le développement des forces productives, la bourgeoisie réformiste démocratique-chrétienne s'est vue obligée de s'accrocher à la perche de l'Alliance pour le progrès afin de reprendre haleine. En même temps elle s'approprie des mots d'ordre démocratiques et nationaux dans le but de freiner les masses, de parer à leur mécontentement, d'écraser dans l'œuf la révolution socialiste.

Le prolétariat révolutionnaire et les masses travailleuses, tout comme le MIR, sont conscients de la situation. Ils savent que jusqu'à un certain point et dans certaines limites ils peuvent être amenés à aller dans la même direction que la bourgeoisie démo-chrétienne sur le front de la lutte agraire. Cependant, tout en maintenant une ferme méfiance de classe envers elle, ils doivent arrêter une tactique tendant à lézarder davantage l'édifice de la Démocratie chrétienne, a accentuer les conflits qui l'opposent aux propriétaires fonciers, afin qu'elle se voit contrainte d'expliquer devant les masses paysannes ses véritables points de vue. Enfin ils doivent analyser à tout moment les compromissions et les faiblesses des démocrates-chrétiens.

Marcher avec ceux-ci un bout de chemin et dans certaines limites, ne signifie pas que le prolétariat révolutionnaire et le MIR soutiennent le programme et la politique réformiste, pas plus qu'ils ne pensent que la réforme agraire puisse s'accomplir dans le cadre du régime capitaliste avec la bourgeoisie au pouvoir (comme le pensent constamment les dirigeants du P.C. et du P.S.).

La classe ouvrière chilienne, les masses paysannes, le peuple tout entier veulent une réforme agraire vaste et profonde. Cependant, la théorie marxiste et l'expérience tant nationale qu'internationale leur a appris que cette réforme ne peut pas être réalisée par une bourgeoisie semi-coloniale faible et lâche, mais par un processus révolutionnaire insurrectionun processus révolutionnaire insurrectionnel, global et indivisible, conduisant à la la reforme proposée. Au P.C. fait le silence sur les 1 riques et économiques étroit quelles on veut appliquer la Il tient pour certaine la p réaliser la réforme agraire d de la société actuelle, avec bourgeoise au gouvernemen qui s'accommodent avec sa la «voie pacifique» et la par étapes »). Le P.C. a e portance de l'opposition que tre eux les propriétaires fo part et la bourgeoisie inc lautre, tout en évitant de ( affaire à des conflits et d entre membres d'une même taliste. Le P.C. a rangé ses rière le mouvement bourgeoi agraire de la D.C., au lieu d mobilisation révolutionnaire paysannes pour la terre, les cratiques et les salaires, al masses pourraient profiter de bourgeoises pour aller de l'a révolution socialiste chilienne contraire, le imites histoles dans lesréforme, et ossibilité de ans le cadre une équipe t (positions théorie sur « révolution xagéré l'imse font ennciers d'une lustrielle de lire qu'on a es querelles classe capicadres ders réformiste œuvrer à la des masses troits démoers que ces is promesses rant vers la et la prise du pouvoir par les travailleurs.

De son côté, le Parti Socialiste s'est cantonné dans le silence tant sur le plan théorique que sur le plan politique, soucieux de ne pas faire publiquement état de ses différends avec la bureaucratie prise du pouvoir par les travailleurs (qui instaureront la dictature révolutionnaire transitoire du prolétariat) et à la révolution socialiste.

Le MIR voit dans la discussion parlementaire du projet de loi agraire et dans l'éventuelle adoption de ce projet une occasion pour mobiliser et éduquer les masses populaires des villes et des campagnes. Il sait qu'il doit asséner des coups à l'oligarchie terrienne et profiter en l'occurrence des coups, si inconséquents soient-ils, que la Démocratie chrétienne porte contre elle. Il sait que les capitalistes et les révisionnistes ne veulent pas faire sortir la question de l'arène parlementaire et de la « voie pacifique ». Mais il sait aussi qu'une politique juste consiste à orienter les masses pour qu'elles prennent la terre avec leurs propres mains et puissent obtenir leurs droits démocratiques, leur pain et leurs salaires par l'action directe (grèves, occupation des terres, création de milices paysannes pour se défendre contre la répression des propriétaires fonciers et de l'Etat capitaliste).

Dans son congrès de fondation en 1965, le MIR a adopté un programme révolutionnaire où la réforme agraire est considérée comme un des objectifs de la révolution socialiste chilienne. Il se prononce pour la nationalisation du sol et l'expropriation des latijundia sans indemnisation. Il déclare que la réforme agraire sera accomplie massivement et de façon rapide quand les masses paysannes insurgées se lanceront pour prendre elles-mêmes les terres et donneront à leur mobilisation la portée et la dynamique nécessaires.

Le MIR déclare que la revendication de «la terre à ceux qui la travaillent» ne sera pas satisfaite par la vertu des réformes légales bourgeoises. Elle ne se verra réalisée qu'au bout d'une lutte extra-parlementaire des masses paysannes qui assureront la jouissance pleine de leurs droits et donneront une impulsion à la production sous les conseils de techniciens et avec la fraternité du prolétariat au pouvoir. Le MIR est sûr que l'exploitation collectiviste s'imposera progressivement à la faveur de la transformation socialiste du pays, et que la collectivisation commencera dans les latifundia où les réalisations technologiques et la nature des cultures l'exigeront. Quant aux petits paysans, ils doivent recevoir une aide de la part de l'Etat sous forme de crédits, d'engrais, de machines, de techniciens, de capitaux. La masse des travailleurs agricoles (qui constitue la base sociale fondamentale pour une impulsion socialiste du travail agricole) ainsi que les paysans pauvres, devront

NALE 53 constituer leurs syndicats, ligues ou comités, librement et démocratiquement, non seulement pour la solution de leurs problèmes les plus urgents, mais aussi pour les transformer en organismes de gestion économique et de pouvoir, et pour puiser en eux les membres des milices paysannes qui assureront la victoire de la révolution chilienne socialiste.

Le MIR partage l'idée léniniste selon laquelle, dans les pays arriérés, le prolétariat peut « soutenir » dans une certaine direction la bourgeoisie sans pour autant s'identifier avec sa politique. Mais le MIR est conscient du caractère vacillant, temporisateur et pro-impérialiste de la bourgeoisie démocratique-chrétienne dont les preuves de son attachement au régime capitaliste et à la condition semicoloniale du pays sont abondantes.

Dans la question de la réforme agraire, le MIR applique simultanément deux tactiques différentes envers deux fractions bourgeoises opposées entre elles mais non antagonistes. Tandis qu'il concentre ses feux contre toute loligarchie terrienne (et non pas contre une partie de celle-ci comme le fait la D.C.), le MIR dénonce la politique de compromissions de la Démocratie chrétienne et le révisionnisme du FRAP, dans le but de rendre plus audacieux, plus profond le mouvement populaire et paysan qui lutte pour le pain, la terre, la liberté et le pouvoir des travailleurs. Le MIR appelle à maintenir une ferme méfiance de classe envers la bourgeoisie D.C. et à ne pas renoncer à l'indépendance de classe du prolétariat et de son avant-garde révolutionnaire. Au projet gouvernemental sur la Réforme agraire, le MIR oppose un programme agraire révolutionnaire et montre théoriquement et pratiquement aux travailleurs que seules les méthodes léninistes, insurrectionnelles, et non les « voies pacifiques » feront triompher la révolution chilienne.

Le MIR dénonce aux masses travailleuses la politique opportuniste, collaboratrice, traitresse pratiquée publiquement et sans aucune pudeur par les dirigeants du FRAP (P.C. et P.S.) à propos de la réforme agraire en général et du projet de loi gouvernemental en particulier.

Eclairer les points de vue, éduquer les masses sur l'importance des divergences qui existent entre révisionnistes et révolutionnaires, voilà le premier pas à faire pour que, dans le cours de leur mobilisation révolutionnaire, les masses viennent se regrouper sous le drapeau sans tache de la nouvelle gauche révolutionnaire décidée à conduire la République vers la souveraineté et l'indépendance du pays, vers le socialisme.

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