La Nouvelle Economique d'Eugène PREOBRAJENSKY
En 1965 et au début de 1966, les éditions anglaise et française de la Nouvelle Economique d'Eugène Préobrajensky sont respectivement sorties de presse (1), rendant l'ouvrage de l'économiste de l'Opposition de gauche soviétique accessible, pour la première fois, au public anglais et français. Cet ouvrage constitue la pre mière partie (théorique) du premier tome d'une étude d'ensemble sur le système soviétique d'économie, étude dont la totalité n'a jamais pu voir le jour pour des raisons historiques: quand la première des deux éditions russes parut, Préobrajensky collaborait à la rédaction des thèses de l'Opposition de gauche ; la deuxième édition portait déjà la mention -placée par l'Académie Communiste -que les vues mises en avant par l'auteur « servent de fondement théorique à un groupe de camarades dont la position diffère de celle de notre parti»; quelques mois plus tard, en 1927, Preobrajensky était exclu, avant même le xVe Congres du Parti Communiste, pour avoir aidé à la diffusion des thèses de l'opposition.
Qu'est-ce que la « Nouvelle Economique »? Il ne s'agit pas de l'économie politique traditionnelle, celle dont Marx avait fait la critique, comme le soustitre du Capital l'indique. Il s'agit au contraire de l«économique» comme science, comme méthode permettant de dégager les lois inhérentes à un système non-capitaliste, aboutissant à la longue au remplacement de l'économie politique par une technologie, c'est-à-dire par une analyse des rapports de l'homme avec la nature. Le premier chapitre de la Nouvelle Economique, traitant de la méthode d'analyse théorique de l'économie sovié-
(1) E. Preobrazhensky The New Economies, translated by Brian Pearce, with an introduction by Alec Nove, Clarendon Press, Oxford 1956, et E. Préobrajensky La Nouvelle Economique, préfacé par Pierre Naville traduit par B. Joly, présenté par E. Mandel, publlé avec le concours du C.N.R.S., Etudes et Documentation Inter nationale, paris 1900. nationale, Paris 1966.
tique, pose d'emblée le problème de l'applicabilité de la méthode utilisée par Marx dans le Capital, c'est-à-dire la méthode requise par l'étude qui dépasse les aspects « phénoménaux » du capitalisme concret : méthode nécessairement caractérisée par l'abstraction, nécessaire non seulement à cause du but de l'analyse, mais aussi à cause de son objet, la matière même de l'analyse (le capitalisme comme système organique où l'équilibre est atteint de manière spontanée), matière exigeant une méthode analyticoabstraite, la loi de la valeur étant une loi des moyennes. Ce niveau de l'abstraction ne sera de toute évidence plus nécessaire dans une forme économique où la loi de la valeur n'existe plus.
L'Union soviétique des années 1920 est toutefois très loin de cet état. Préobrajensky considère que l'étude de son économie est plus complexe, étant donné qu'il s'agit d'une combinaison : un systeme d'économie « socialiste-marchand » dans lequel existe une coexistence entre un principe de planification et l'existence prolongée de la loi de la valeur.
Dans ce système coexistent par conséquent deux régulateurs de l'économie, c'est-à-dire deux lois: une loi aveugle de l'ancien type, la loi de la valeur; d'autre part une autre loi, celle de l'accumulation socialiste préliminaire ou « primitive ».
Voici ce que Préobrajensky entend par accumulation socialiste primitive. Avant de pouvoir passer au mode de production capitaliste une certaine accumulation de capital entre les mains de producteurs mdividuels doit avoir lieu. C'est ce qu'on appelle laccumulation primitive (capitaliste). De même, l'accumulation socialiste dans le vrai sens du mot, c'est-àdire sur la base de l'économie socialiste, ne peut débuter qu'après que l'économie socialiste ait dépassé le stade de l'accumulation primitive (socialiste). Cette accumulation socialiste primitive ne peut débuter (c'est la différence la plus importante d'avec l'accumulation capitalis-
INTERNATIONALE te) qu'après la prise du pouvoir, tandis que l'accumulation primitive capitaliste se développait avant la révolution bourgeoise. Selon le degré de développement économique du pays considéré, cette « préhistoire » du socialisme peut être plus ou moins longue: dans certains pays plus développés, la nationalisation de l'industrie (qui est toujours nécessairement le premier acte de l'accumulation socialiste primitive) peut suffire. Dans d'autres pays, la nationalisation n'est que le préalable, qui permet d'aborder une longue lutte entre le principe de planification et la loi de la valeur. Ce processus d'accumulation socialiste primitive est celui dans lequel l'industrie socialisée puise largement aux sources pré-socialistes de l'économie. Une politique des prix industriels calculés pour aliéner une part de surproduit de l'économie privée doit être mise au point. Un organe étatique doit assurer le monopole du commerce extérieur, pour lutter contre l'action de la loi de la valeur de l'économie mondiale capitaliste.
Il s'agit bien là d'une «loi» qui dicte des proportions déterminées à l'intérieur de l'économie de l'Etat, et un minimum d'accumulation de ressources matérielles pour celle-ci : une loi concernant la permanence des conséquences qui découlent de la reproduction d'un type déterminé de rapports de production, dictant sur la base de la nécessité certaines proportions dans la distribution des forces productives et certaines proportions d'accumulation en vue de la reproduction élargie.
Avec le développement de l'économie socialisée, cette nécessité, qui implique dans des pays peu développés des échanges non-équivalents (n'impliquant dans le pays développé que l'expropriation des moyens de production sans indemnisation équivalente) aboutit finalement à la suppression, par l'accumulation socialiste primitive, des conditions de sa propre existence, par l'aboutissement à des échanges qui deviendront de plus en plus équivalents, dans le cadre de la victoire du principe de planification, et du remplacement de la loi de la valeur par la loi de la dépense planifiée de travail, comme seul régulateur cette fois-ci (comme Préobrajensky l'explique dans sa réplique à son critique de la revue Bolchevik Goldenberg).
Mais aussi longtemps — et c'est le cas dans l'U.R.S.S. de Préobrajensky — que des différences existent entre les prix industriels mondiaux et intérieurs, c'està-dire quand les prix intérieurs de la production du secteur industriel nationalisé sont de loin supérieurs aux prix mondiaux, un équilibre économique assurant la reproduction élargie dans le secteur étatisé ne peut exister que sur la base de l'échange non-équivalent avec le secteur privé. De là la nécessité, prônée par Préobrajensky, de développer la productivité de l'industrie nationalisée, pour pouvoir produire plus de biens, et relativement moins de valeur, de façon à mettre au point un système des prix industriels qui puissent, avec le minimum de coercition, réaliser un transfert de valeur vers le secteur d'Etat. N'oublions pas que les travaux de Préobrajensky ont été écrits dans une période où le problème des ciseaux (prix agricoles diminuant face à de hauts prix industriels) créait un réel problème pour la survivance de I'U.R.S.S. Il n'existait pas encore de plan quinquennal, et l'effort industriel préconisé par Staline et Boukharine était essentiellement basé sur un renforcement de l'intensification du travall (produire plus de valeurs avec plus d'efforts) et non sur le renforcement de la productivité du travail (produire plus de biens et gagner sur la valeur).
C'est pourquoi nous ne comprenons pas l'objection du professeur Alec Nove, qui voit une contradiction dans l'attitude de Préobrajensky et Trotsky. L'auteur de The Soviet Economy écrit :
« Ils croyaient en une industrialisation » rapide, craignaient le paysan riche et » réclamaient qu'on impose aux paysans » une structure des prix qui permettrait » à l'Etat d'accumuler mais qui serait im» populaire. De fait, ils ne mirent pas » au point les méthodes de coercition qui » seraient requises si leur politique devait » être mise en application. Les paysans » qui n'obtiennent pas les prix auxquels » ils croyent avoir droit ont de puissants » moyens de rétorsion, aussi longtemps » qu'ils conservent le contrôle du sol et » de ses produits. De fait l'opposition » trotskyste ne préconisait pas la collec» tivisation ou l'expropriation forcées. » C'est probablement parce qu'ils sen» taient que leur politique conduisait à » l'impasse qu'ils niaient la possibilité du » socialisme dans un seul pays, en imagi» nant sans aucun doute que le flux des » biens d'investissement des pays avancés » de l'Europe de l'Ouest, après la révo» lution socialiste, pouvait sauver la situa» tion » (2).
Aussi, pour le professeur Nove, TOpposition de gauche n'ayant pas élaboré les moyens de sa politique, prenait en quelque sorte la fuite vers la révolution permanente, et niait la réelle possibilité de construire le socialisme dans la seule U.R.S.S.
Avant d'y répondre, considérons d'abord une opinion diamétralement opposée à celle d'A. Nove, celle d'Isaac Deutscher
(2) Introduction à l'édition anglaise de La Nouvelle Economique (p. XIII).
(3), selon laquelle « Préobrajensky, mal» gré toutes ses références à la révolution » internationale, avait construit sa dé» monstration de telle façon qu'il en ré» sultait que l'accumulation primitive so» cialiste serait menée à bien par l'Union » soviétique seule, ou, peut-être, par »l'Union soviétique coopérant avec d'au» tres pays sous-développés. Cette pers» pective, pour Trotsky, manquait de réa» lisme : il ne voyait pas, en effet, com» ment l'Union soviétique, seule, pourrait » atteindre le niveau de développement » industriel de l'Occident. Et c'était une » perspective qui ouvrait la porte à une » réconciliation intellectuelle avec la thèse » du socialisme dans un seul pays» (4).
Selon la première interprétation, Préobrajensky serait adversaire de la théorie du socialisme dans un seul pays, à cause de son incapacité à trouver dans la seule U.R.S.S. les moyens nécessaires à assurer l'accumulation socialiste primitive.
Selon la deuxième interprétation, Préobrajensky serait au contraire partisan de la construction du socialisme en un seul pays.
Les deux interprétations, apparemment tout à fait contradictoires, ont cependant ceci en commun (et c'est pourquoi elles sont toutes les deux fausses) qu'elles attribuent à Préobrajensky une démarche pragmatique abstraite : selon la première, Préobrajensky aurait adopté un schéma irréaliste s'il devait être appliqué dans la seule U.R.S.S. et le «fuit» ensuite dans la révolution permanente. Selon la seconde, après l'avoir élaboré, il tirera la conclusion de la nécessité de capituler devant le stalinisme, « constructeur » précisément de ce « socialisme » en un seul pays.
Ces deux interprétations sont basées sur une confusion entre les phases de la transition au communisme: confusion entre la période d'accumulation socialiste primitive et la construction de la phase
(3) Isaac Deutscher, Le prophète sans armes, Julliard (p. 324-325).
(4) Cette opinion de Deutscher se trouve partagée (une fois n'est pas coutume !) par la revue La Vérité dans laquelle (n° 532) un certain Varga affirme que Préobrajensky espérait que « l'U.R.S.S. pourrait construire le socialisme dans un seul pays ».
(5) Préobrajensky : « L'Equilibre économique dans le système de l'U.R.S.S. » (Vestnik Kommunisticheskoi Akademil, no 22, 1927, publié dans Fondations of Soviet Strategy for Economie Growth-Select Soviet Essays 1924-1930, edited by Nicolas Spulber, Indiana University Press, Bloomington, U.S.A. 1964, p. 173.
(6) Dont Préobrajensky ferait « abstraction », selon le malheureux Varga !
NALE 63 « socialiste ». Ce qui est impossible, c'est d'achever en un seul pays la construction de la société socialiste; mais il n'est nullement impossible de l'aborder, pendant toute une période relativement longue, qui est accompagnée, à l'extérieur de l'Etat ouvrier, d'une lutte pour la conquête du pouvoir dans les pays développés.
Ce qu'on peut dire, c'est que la démarche de Préobrajensky pour conclure à la nécessité de la révolution permanente est incomplète pour une autre raison, à savoir qu'il n'a pas compris le premier théorème de la théorie de la révolution permanente, sur la nécessité de la direction prolétarienne pour mener à son terme la révolution démocratique en assurant la transcroissance vers l'Etat ouvrier. Cela est exact: sa correspondance avec Trotsky à propos de la Chine (publiée dans un ouvrage dont nous rendons compte ailleurs dans cette revue), en témoigne. Mais il est injuste vis-à-vis du travail économique de Préobrajensky, d'affirmer qu'il y a une contradiction entre sa théorie de l'accumulation socialiste primitive et le troisième théorème de la révolution permanente, concernant le caractère international de la révolution prolétarienne. Car c'est de cela qu'il s'agit chez nos auteurs, et cela, Préobrajensky, co-auteur des thèses de l'Opposition de gauche, l'avait parfaitement compris et fondé économiquement, comme en témoigne un chapitre du deuxième tome de la Nouvelle Economique (5), où Préobrajensky énumère les conditions d'un équilibre économique dynamique en U.R.S.S. et les contradictions qui en découlent.
Il s'agit précisément de la contradiction entre l'échange non-équivalent et la nécessité de liquider cette non-équivalence ; de celle entre l'accumulation du surproduit livré par les travailleurs et la nécessité d'une croissance systématique des revenus ; de celle entre l'augmentation des échanges internationaux pour diminuer les souffrances de l'industrialisation naissante, et la nécessité de combattre l'influence du marché mondial (6); de celle entre l'accumulation aux dépens des paysans et la nécessité de stimuler la production de matières premières fournies par la campagne; de celle entre la nécessité d'accumuler aux dépens de l'exportation des biens de consommation fournis par les campagnes, et la nécessité de stimuler ces exportations face à des prix industriels qui ne diminuent que lentement ; de celle entre la nécessité économique d'augmenter le surplus agricole commercialisable et la nécessité sociale de soutenir les paysans pauvres et moyens qui ne produisent que des surplus réduits; celle entre la nécessité de diminuer les prix industriels grâce à la
INTERNATIONALE rationalisation, tout en luttant en même temps contre le chômage et le sousemplol.
C'est précisément pour cet ensemble de raisons économiques que le parachèvement de la construction du socialisme en un seul pays était impossible.
Et Préobrajensky en concluait : « Toutes ces contradictions montrent comment
Livres reçus :
G. Lukacs : Lenine
Althusser : Pour Marx notre développement en direction du socialisme est étroitement lié à la nécessité de faire une brèche dans notre solitude socialiste ; non seulement pour des raisons politiques mais aussi pour des raisons économiques, nous devons être aidés à l'avenir par des ressources matérielles d'autres pays socialistes.»
F. CHARLIER.