Les résultats de l'élection présidentielle de décembre 1965 furent en général contraires aux prévisions de tout le monde. Le « Bonaparte » qui devait passer haut la main fut mis en ballotage. Il est vrai que cela fut provoqué par un nombre de voix bourgeoises sur le démocrate-chrétien Lecanuet, dont la candidature visait avant tout à enlever des votes à Mitterrand. Les partis ouvriers - pour la première fois depuis plusieurs dizaines d'années - ne présentèrent pas de candidats, par crainte d'accuser des pertes considérables et, à la suite d'une comédie scandaleuse, appelèrent à voter pour Mitterrand qui, ô surprise, recueillit un nombre de voix inespéré. Bien sûr, de Gaulle continuait à mordre sur les électeurs des partis ouvriers (entre un et deux millions de voix). Mais a-t-on jamais vu de situation clairement tranchée? En tout cas, l'élection présidentielle, en dépit de tout ce qui la marquait, montrait d'une part l'usure croissante du régime gaulliste, d'autre part un courant unitaire des masses, surtout dans les couches jeunes, fourvoyé sur le nom de Mitterrand, mais qui attestait d'un début de renouveau possible dans la vie politique.
Il eut été vain d'espérer de la part des dirigeants des grands partis ouvriers qu'ils tirent une leçon de classe de ces résultats. L'opération ayant dépassé leurs espérances, ils s'engagèrent plus avant dans le crétinisme parlementaire. Un objectif s'offrait désormais à eux, celui des élections legislatives de 1967. Renverser de Gaulle, ils n'y songent pas: la nature fera son œuvre, eux préparent la suite de de Gaulle.
Quelle suite? Tous parlent de fin du régime personnel et de retour à la démocratie. Il est certain que le régime d'arbitraire tient à la personne de de Gaulle qui ne s'embarrasse d'aucun scrupule constitutionnel ou juridique. Mais, sauf en ce qui concerne le P.C.F., qui d'ailleurs se garde de soulever la question, tous les hommes politiques de gauche sont en fait d'accord pour l'instauration d'un régime présidentiel sur la base de la Constitution de la V• République, avec seulement peutêtre quelques menus amendements. Sur ce point, ils rejoignent les hommes politiques de droite, ainsi que les gaullistes.
Au fond, tous trouvent fort bien les limitations du rôle du Parlement - à condition que certaines formes soient observées (ce que ne font pas de Gaulle et ses domestiques). Ils espèrent disposer désormais de l'«Etat fort» qui leur a manqué au lendemain de la deuxième guerre mondiale. Le problème pour tous est que la succession de de Gaulle se fasse dans le calme, sans intervention des masses, à la différence de ce qui se passa à la Libération.
Cela est-il possible ? Si l'on ne tient compte que de la politique de la direction du P.C.F. les espoirs sont permis à la bourgeoisie. Précisément, pour l'élection présidentielle, Guy Mollet n'a-t-il pas montré qu'en manœuvrant comme comme il l'avait fait, en mettant en avant un Mitterrand, en évitant tout propos écartant le P.C.F., il avait été possible d'obtenir le ralliement de la direction de ce parti à la candidature Mitterrand, sans aucun engagement politique de la part de ce dernier ou de quiconque envers le P.C.F. Depuis lors, la direction du P.C.F. - plus soucieuse que jamais d'être reconnue comme appartenant aux jeux politiques de la démocratie bourgeoise - se garde d'élever les moindres prétentions, rappelant seulement de temps à autre qu'elle dispose d'environ 20 % du corps électoral et par conséquent qu'il ne faut pas l'oublier dans les calculs. Même lorsque socialistes et radicaux s'unirent récemment à toute la droite classique pour combattre la politique de de Gaulle sur l'O.T.A.N., les dirigeants du P.C.F. qui ne pouvaient évidemment voter cette motion de censure s'efforcèrent d'aplanir les difficultés en déclarant que la gauche non communiste faisait seulement « une erreur de parcours ». A vrai dire la direction du P.C.F. à présent a surtout peur de faire peur; elle n'a pas l'intention de déborder les bourgeois dont elle sollicite l'alliance. Il est probable qu'elle espère que, lorsque les mouvements de masse se produiront - et il s'en produira inévitablement - elle se fera alors payer par quelques places dans l'Etat son concours indispensable pour les endiguer.
Au cours de la campagne présidentielle, quelques politiciens de gauche - et non des moindres — ont exprimé leurs craintes qu'à la mort de de Gaulle, les gaullistes où pullulent les hommes des services spéciaux, les barbouzes et les militaires qui ont, en 1958, goûté au coup d'Etat, ne jouent pas le jeu parlementaire. C'est effectivement une hypothèse sérieuse, mais les hommes de la gauche sont incurablement parlementaires et c'est une majorité parlementaire de Gauche qu'ils recherchent.
Le problème constitutionnel paraissant tacitement réglé, il faudrait - semble-t-il - trouver un accord sur un programme politique. Lors de l'élection présidentielle, chaque parti défendit (ou non) le sien, et le candidat Mitterrand en présenta un sous forme d'« options » et de « propositions », déclarant n'être personnellement engagé que par ses propos. De toute façon, comme personne ne pensait qu'il allait être élu, cela ne présentait pour ces messieurs qu'un intérêt mineur. Mais l'affaire n'est plus si simple pour des élections législatives. Il s'agit d'offrir aux électeurs, la perspective d'une majorité cohérente, capable de former un gouvernement pour réaliser un programme donné. Mais aussitôt qu'il s'agit d'un programme, si l'on peut aisément des phrases générales « pour l'école », « contre la force de frappe », les difficultés commencent quand il faut dire ce qu'on entend faire exactement et comment on trouvera les fonds pour cela.
Le P.C.F. avance un programme très modéré, qui, bien entendu, ne met pas en cause la propriété capitaliste. Mais, pour les socialistes, les radicaux et autres républicains de gauche, une telle façon d'opérer est dangereuse - il est n'est pas bon de se commettre par avance, d'autant plus qu'une discussion sur un programme pourrait permettre à des gens considérés comme irresponsables ou démagogiques de pousser les choses trop loin. A ce propos, toute une série de gens de « gauche » (P.S.U., individualités...) ont tenu récemment à Grenoble un « colloque » précisément pour favoriser l'adoption d'un programme. De telles rencontres font un peu de bruit, permettent à certains quelques manœuvres plus ou moins réussies, sont une tribune pour technocrates de « gauche », mais ne troublent guère les Mollet et autres politiciens en place dans leurs formations.
Sans aucun doute, ils sortiront pour les élections un programme, avec des phrases passe-partout. Pour linstant ils sont
NAL E 25 beaucoup plus préoccupés d'autre chose, à savoir de mettre en place un organisme capable de mener la campagne électorale, c'est-à-dire de fixer des candidatures et une tactique électorale. Au fond, de leur point de vue où le programme est vraiment secondaire, une telle attitude n'a rien d'aberrant.
Sur le plan électoral, on sait que le P.C.F. présentera au premier tour partout un candidat. Le principal problème, dans ces conditions, est d'éviter la dispersion des voix de gauche pour que, partout où cela est possible, le candidat de la gauche non communiste arrive avant le candidat du P.C.F. C'est au moins à cela que servira la Fédération de la gauche démocrate et socialiste. Créée au lendemain de l'élection présidentielle, au cours de laquelle Guy Mollet avait entrainé le P.C.F. sans contre-partie, l'idée d'une Fédération s'étendant jusqu'au M.R.P. était morte ; le candidat Lecanuet lui-même l'avait compris qui a constitué un « Centre démocrate » fortement axé à droite. Il y a évidemment des radicaux qui sont dans la Fédération Mitterrand et qui, en même temps, apportent leurs saluts au Centre Lecanuet ; mais il s'agit de vestiges du parti radical dont l'influence ne portera que localement.
La Fédération de la gauche démocrate et socialiste aussitôt née suscitait la ranimation de tendances à faire disparaître le Parti socialiste et à lui substituer un part dit « travailliste », en fait un parti de type radical-socialiste. Mais le gros morceau de cette fédération, c'est le Parti socialiste, et Guy Mollet - indépendamment même de sa position personnelle que d'aucuns voudraient réduire grâce à la Fédération - n'a pas l'intention d'entrer dans un tel jeu. Nous avons mentionné à plusieurs reprises qu'il suit avec beaucoup d'intérêt ce qui se passe dans le mouvement communiste officiel, qu'il a conscience des développements de type socialdémocrate qui s'y manifestent. Avec beaucoup de prudence, travaillant sur une échéance plus longue, il n'a pas l'intention de sacrifier ce qui lui paraît être une perspective importante, pour une opération de liquidation du P.S. qui, si elle se faisait, laisserait entièrement le champ libre à la direction du P.C.F. dans la classe ouvrière. Aussi a-t-il fait savoir que la transformation de la Fédération en un parti demanderait du temps ; plus précisément, il entend que le parti ainsi constitué ne soit qu'un élargissement du P.S. actuel, non sa liquidation.
Quoiqu'il en soit, la Fédération pour le moment, aura comme fonction de désigner un candidat par circonscription, autrement dit de jouer, si possible, un rôle d'arbitrage entre les nombreux appétits qui s'y manifestent.
Parallèlement à ces jeux politiques préélectoraux, la lutte de classe se poursuit.
Le mécontentement parmi les travailleurs est grand. Un peu partout il se traduit sous la forme de débrayages, de grèves, voire de manifestations. Les cheminots auront fait cinq jours de grève en dix semaines environ. Dans certains cas de mise au chômage, il y a eu occupation d'usines ou de mines. Des « marches sur Paris » ont été organisées. Le mécontentement date de quelques années déjà, même s'il ne se manifeste que sporadiquement et sous des formes parcellaires. Tôt ou tard, il débouchera sur de grands mouvements ; mais, à présent, les mouve ments sont limités tant par les difficultés objectives que par la politique des organisations qui sont incapables de surmonter ces difficultés.
Les difficultés objectives proviennent de la disparité des situations pour les travailleurs. Certaines catégories de maind'œuvre font encore défaut, tandis que les les travailleurs non qualifiés ne trouvent plus aussi facilement que par le passé de l'emploi. Les fonctionnaires et les travailleurs à statut ont subi un retard que le pouvoir n'entend pas combler. Des industries prospèrent, tandis que d'autres sont condamnées à disparaître. Dans ces conditions, il n'est pas facile de formuler des mots d'ordre unificateurs pour l'immédiat. Une action d'ensemble nécessite des mots d'ordre généraux, en premier lieu celui de la semaine de 40 heures sans diminution de salaires, qui ont besoin d'une préparation, d'une maturation, et aussi d'une perspective générale politique qui ne peut être que la lutte pour le renversement du régime gaulliste et son remplacement par un gouvernement des travailleurs. On peut discuter, dans chaque industrie ou dans chaque région, les formes les plus appropriées à l'heure actuelle à la mobilisation partielle, à la résistance à telle ou telle mesure patronale ou gouvernementale, mais pour que ces actions accélèrent la maturation de la conscience de classe, la préparation de grands combats, il faudrait les encadrer dans la perspective générale indiquée plus haut. Or c'est en cela que se manifestent essentiellement la carence totale, la trahison des directions.
Nous avons vu que les directions politiques sont enfoncées dans le crétinisme parlementaire. Les directions syndicales ne songent évidemment pas à les suppléer. Chacune à sa façon, elles n'ont qu'une préoccupation : se maintenir au niveau du mécontentement des masses et l'utiliser uniquement pour le seul renforcement de leurs effectifs et de leur influence.
A l'exception de la « C.F.T.C. maintenue » qui favorise ouvertement le gouvernement, « Force Ouvrière » tient les positions les plus conservatrices. Sa direction confédérale ne veut entendre parler d'unité d'action avec la C.G.T. à aucun prix, elle doit cependant permettre à nombre de ses syndicats et fédérations de le faire à leur niveau. La C.G.T. et la
C.F.D.T. ont, pour des raisons propres à chacune d'elles (elles ne se font pas pour l'instant concurrence en matière de clientèle), signé un accord commun; et elles s'entendent presque toujours pour des actions qui sont des actions de pression sur les pouvoirs publics et sur le patronat. La difficulté est qu'en matière de pression — lorsqu'on ne passe pas à la lutte proprement dite —, il n'est pas commode de trouver toujours des formes nouvelles et plus efficaces ; les arrêts de travail ne peuvent se répéter indéfiniment. C'est pourquoi les syndicats viennent de décider de faire du 17 mai une journée commune à de nombreuses professions (ce qui aura un effet attractif sur les couches les moins politisées qui y verront plus que ce que cette journée sera en fait) et il question, enfin, de démonstrations de rues. (1)
De toute façon, sur le plan revendicatif, le mouvement des masses se poursuit à présent surtout sur son élan propre, à un rythme et avec une ampleur limités. Les directions ne font rien pour Timpulser. Pour l'instant, on ne discerne pas encore parmi les militants des organisations syndicales la mise en question ou même simplement des doutes exprimés plus ou moins publiquement quant à l'orientation des organisations. Même si certains se rendent compte que la multiplication des actions de pression ne débouche sur rien ou n'est pas engagée dans une perspective claire, cela n'a pas encore donné naissance à une force qui puisse peser sur le jeu des directions confédérales. Ce qui existe par contre plus ou moins, c'est un nouveau climat imprécis, mal définissable, mais certainement différent par rapport au passé, dans les rapports entre syndicats et au des syndicats eux-mêmes.
(1) La journée du 17 mai a été un succès d'une ampleur exceptionnelle sur le plan des arrêts de travail. Quant a la manifestation de rue à Paris, à proprement parler la première depuis la fin de la guerre d'Algérie, elle a mobilisé un nombre important de travailleurs mais elle manquait de combativité, et ce avant tout du fait que les organisateurs (C.G.T. et C.F.D.T.), qui s'étaient préalablement entendus avec les pouvoirs publics, avaient veillé à ce qu'il n'y ait pas autre chose que des slogans revendicatifs. Les partis avaient été priés de se tenir, en tant que partis, à l'écart. On avait même peur de faire de la manifestation un stimulant pour un simple Front populaire.
Tandis que le gros de la classe ouvrière poursuit ainsi son chemin avec lenteur, se multiplient très en avant dans la jeunesse les signes et même des manifestations d'une recherche politique et d'une radicalisation de la pensée. Il n'est presque pas d'organisation plus ou moins traditionnelle qui n'ait de difficultés avec ses jeunes. C'est dans le mouvement communiste que les développements ont été les plus intéressants. La direction du P.C.F. — après avoir repris le contrôle de l'Union des Etudiants Communistes - a néanmoins obligé la nouvelle direction, qui avait perdu son unité, à exclure de l'organisation ses parties les plus actives, les plus dynamiques. Les rouages ont été resserrés dans
NALE 27 toute la Jeunesse Communiste et toute expression de divergences est immédiatement combattue et réprimée organisationnellement. C'est ainsi que vient de naître, par rassemblement de jeunes ainsi exclus, une nouvelle organisation, la « Jeunesse Communiste Révolutionnaire » qui, politiquement, se situe nettement à gauche du P.C.F. Il s'agit là de quelque chose qui présente un intérêt avant tout pour l'ave. nir du mouvement ouvrier, pour la construction d'une avant-garde révolutionnaire. Tout en relevant des développements qui s'opèrent dans la classe ouvrière, il s'agit d'un sujet bien particulier qui nécessite une étude spécifique. Le 7 Mai 1966.