Il est plutôt superficiel de faire un sort à la politique actuellement suivie par de Gaulle à l'égard de l'OTAN en se référant à la sénilité du général ou à l'irrationalité dangereuse de la politique française qu'il inspire. Il serait plus justifié d'affirmer que, pour des raisons qui lui sont propres, une fraction de la bourgeoisie française propose à l'ensemble du camp impérialiste une politique de rechange qui essaye de tenir compte de phénomènes qui se sont manifestés au cours des dernières années à l'échelle mondiale, tels la révolution coloniale, l'incapacité de T'U.R.S.S. et du mouvement ouvrier occidental de se souder à cette révolution, l'aggravation des divisions au sein du mouvement communiste international, la social-démocratisation progressive des grands partis communistes d'Europe occidentale, etc.
Nous laissons de côté l'illusion que la politique gaulliste représente effectivement volonté pacifique et progressiste, illusion qui ne s'explique que par l'incurable myopie de certaines directions du mouvement ouvrier. Dans quelle mesure la politique gaulliste peut-elle réellement offrir une solution de rechange au bloc impérialiste? Ses possibilités dans ce sent sont subordonnées à certaines conditions : 1°) Qu'avant d'arriver à une éventuelle restructuration du système militaire occidental, l'ensemble de l'Europe capitaliste continue à être protégé de toute manière par le formidable potentiel militaire américain. C'est sur la base de cette certitude que de Gaulle peut se permettre le luxe d'élaborer des perspectives et des plans militaires opposés à ceux de l'impérialisme américain. 2°) Que la dynamique révolutionnaire dans le tiers-monde, et notamment dans le sud-est asiatique, soit encore canalisée pendant une certaine période. Sinon, tout le monde capitaliste appuyerait sans réserve l'escalade de l'impérialisme américain. 3°) Que la politique des dirigeants des Etats ouvriers reste dans l'impasse dans ce secteur, déterminée d'une part par le fétiche de la «coexistence pacifique» et d'autre part par les conséquences de la division du mouvement communiste international. 40) Que le mouvement ouvrier occidental se subordonne de plus en plus à sa propre bourgeoisie, notamment à travers la perte de l'autonomie des syndicats et la dégénérescence social-démocrate des directions politiques des partis ouvriers, y compris les PC, dégénérescence qui doit cependant être accompagnée du maintien de leur hégémonie sur les travailleurs. 5°) Que le développement économique en Europe occidentale se maintienne et s'harmonise, comme prémisse d'un niveau plus élevé d'intégration économique européenne. Ceci déterminerait le développement d'une conscience politique autonome du capitalisme européen de nature à limiter les directives américaines et le poids des Etats-Unis dans l'équilibre mondial. Ceci impliquerait également l'élimination progressive des têtes de pont de la politique américaine en Europe, représentée par l'orientation politique actuelle de certains gouvernement d'Europe occidentale. Peut-on considérer pareille politique de rechange comme une politique de « démobilisation » du point de vue de l'impérialisme? Subjectivement pas du tout. Objectivement elle le serait seulement si on pouvait démontrer que la manière dont le Pentagone conçoit l'organisation politico-militaire de l'alliance atlantique est l'unique manière techniquement possible dans l'actuel contexte international.
Même dans ce cas, la politique de de Gaulle pourrait être considérée comme une tentative d'établir une seconde ligne de défense impérialiste, pour le cas où la politique de l'escalade arriverait dans une impasse, et où l'impérialisme se trouverait obligé descendre sur le terrain d'un accord négocié.
Supposer qu'on se trouve en présence d'une sorte de division de travail au sein du camp impérialiste serait une erreur naïve et mécaniste. En réalité, le bloc impérialiste contient des contradictions réelles, âpres et complexes. Complexes, parce que les conceptions diverses en matière de stratégie et d'organisation atlantique se combinent avec des divergences d'intérêts économiques. Et parce qu'il y a également un élément de eserstructures de mature politico-ideologique, qui est particulierement vivant en Franc
Eu est parueulerement vivant en Franc et qui sans être l'élément prédominant de ce contraste, ne doit pourtant pas être sousestimé.
Quels peuvent être les développements que prendra le conflit au sein de l'alliance impérialiste ? Il serait erroné de baser des prévisions sur les seuls rapports de force manifestement inégaux des deux principaux antagonistes. Dans ce cas, le jeu actuel de l'impérialisme français se réduirait à un simple chantage. En réalité, les choses sont un peu plus complexes. La France a jeté une pierre qui n'est pas tombée dans le vide.
Depuis un certain temps déjà, un délicat changement d'orientation politique est en train de se produire dans le camp impérialiste européen, changement qui correspond au rôle économique modifié que l'Europe capitaliste joue aujourd'hui dans le monde. En schématisant, on peut dire que les principaux secteurs capitalistes européens espèrent aujourd'hui une période de détente qui favoriserait un essor des échanges commerciaux avec le monde entier, y compris avec les Etats ouvriers. Mais cette aspiration ne s'est pas encore traduite, au niveau des gouvernements de tous les pays d'Europe occidentale, par une politique étrangère qui lui correspond exactement.
Cette exigence du capitalisme européen présente à son tour divers aspects contradictoides. Jusqu'à ce jour, ce capitalisme avait délégué aux Etats-Unis le poids principal du réarmement. Le prix de ce service garanti par l'impérialisme américain fut celui d'approuver sans réserves la politique étrangère des Etats-Unis. Mais aujourd'hui nous sommes arrivés au point où cette approbation provoque des difficultés pour l'expansion économique de certains secteurs du capitalisme européen. D'où une série de conflits au sein de la bourgeoisie, internationalement aussi bien qu'à l'intérieur des différents Etats, et au sein du personnel politique qui la représente.
Pour ces raisons, l'initiative gaulliste ne peut pas être considérée comme un geste irrationnel, condamné à tomber dans le vide. Parmi les Etats capitalistes d'Europe, seuls l'Italie, la Belgique et les Pays-Bas sont, au niveau de leurs gouvernements, passivement alignés sur les Etats-Unis. Mais en leur sein se manifestent également les contradictions que nous venons de mentionner.
lomment le mouvement ouvrier s'est-il comporté devant cette situation? Pour I ocial-démocratie, le bilan est vite établi. Les dirigeants des partis sociaux-démocrate se sont alignés de manière rigoureusement « atlantique », accusant le gouvernement gaulliste de saboter « l'unité de l'Occident » et de vouloir désagréger le Marché Commun. Ils se sont servis à cette fin de toutes les armes démagogiques que leur opportunisme traditionnel et sans principe leur offre. Au sein du Parti travailliste britannique, l'affaire a déclenché une discussion assez vive. Le fait qu'il soit aujourd'hui au gouvernement le place dans une situation très délicate, sans qu'on puisse être certain de l'issue du débat.
Au sein des Partis communistes, le P.C.F., qui appuie les décisions de de Gaulle en ce qui concerne l'OTAN, est en même temps misérablement déchiré par ses illusions quant aux possibilités de créer une « solution de rechange démocratique », en alliance avec la S.F.I.O. et Mitterrand, qui se sont fait au contraire les promoteurs d'une motion de censure pro-atlantique contre le gouvernement gaulliste. Dans sa recherche frénétique du « contact » avec les nennistes et les sociaux-démocrates, le P.C. italien a refusé de réclamer la sortie immédiate de l'Italie de POTAN, a remis le problème jusqu'à son « échéance légale » et bavarde sur une « action pacifique » que le gouvernement italien devrait promouvoir au sein de l'alliance atlantique impérialiste.
Hors du mouvement trotskyste les seules formations qui avancent la ligne correcte de l'agitation en faveur d'une sortie immédiate de POTAN sont les partis socialistes de gauche, comme le P.S.I.U.P. en Italie et la Confédération socialiste des Travailleurs en Belgique. Mais ces partis ne représentent pour le moment qu'une petite minorité au sein du mouvement ouvrier, et les manifestations qu'ils organisent peuvent difficilement dépasser, du moins à court terme, le caractère d'une action d'avant-garde.
Dans ces conditions, la crise au sein de l'OTAN sera tranchée par le développement des seules contradictions intercapitalistes, de la dynamique révolutionnaire dans le sudest asiatique et de l'attitude des Etats ouvriers.
Cela ne signifie évidemment pas que l'avant-garde révolutionnaire en Europe occi dentale doive atténuer de quelque manière que ce soit son action pour profiter des contradictions impérialistes dans le but de faire perdre l'équilibre à l'ensemble du système. Sa lutte contre P'OTAN aura des possibilités de succès dans les masses dans la mesure où elle réussira à la combiner avec des revendications anticapitalistes, qui permettent aujourd'hui un degré majeur de mobilisation de larges masses, et que l'avant garde révolutionnaire peut facilement déterminer dans chacun des pays d'Europe occidentale.