Les récentes élections générales qui ont donné au Labour Party une majorité de 97 sièges à la Chambre des Communes révèlent que, dans l'ensemble, la elasse ouvrière reste loyale à ce qui est pour elle son parti. Les candidats du Parti communiste ont le plus souvent reculé par rapport aux chiffres de voix des élections précédentes. Le
Parti libéral tout en gagnant deux sièges recule en pourcentage. Quant au parti dirigeant traditionnel, celui des tories, il a subi une cuisante défaite. Cependant, il est clair que le capitalisme anglais ne voit pas ces résultats comme une catastrophe mais plutôt comme un bienfait. C'est aux mains d'une direction social-démocrate qu'incombera la tâche difficile de discipliner et de mater la classe ouvrière britannique en vue d'étayer la société capitaliste archaïque de Grande-Bretagne.
Les problèmes auxquels le capitalisme britannique a à faire face sont énormes et ont des répercussions directes pour toute l'Europe occidentale. La faiblesse chronique se traduit dans un déficit commercial croissant, une hémorragie des réserves d'or et de dollars, et une stagnation générale de son économie. La manifestation en est que la Cité, jadis capitale financière du monde, envoie ses émissaires le chapeau à la main à Zurich et à Washington.
La direction social-démocrate qui est maintenant au gouvernement voudrait bien disposer d'une étroite collaboration avec les syndicats qui, comme c'est le cas à Washington, n'est pas troublée par des révoltes d'en bas. Mais la classe ouvrière britannique n'a pas cette passivité et elle reste un obstacle majeur considérable à toute tentative de rationaliser le capitalisme britannique à ses dépens. Or, il n'existe pas d'autre voie au gouvernement Wilson pour s'en sortir, à moins de se lancer dans un assaut décisif contre les intérêts sacrés du grand capital, ce qu'il ne fera évidemment
Il est caractéristique que le gouvernement a commencé son opération de sauvetage du capitalisme britannique par une attaque oblique et non par un coup direct à la classe ouvrière. Il a même fait précéder cette attaque par l'annonce de la renationalisation de l'industrie de l'acier, opération qui, en dépit de l'indignation des capitalistes, ne les gêne pas beaucoup, et vise surtout à atténuer l'effet des autres mesures. Le Chancelier de l'Echiquier, Callaghan, vient de présenter le budget. Dans celui-ci, les technocrates sociaux-démoerates ont recouru à une tactique adroite, une taxe devant être payée par chaque employeur sur tout travailleur qu'il emploie. Cette taxe avec un supplément sera remboursée aux patrons des industries manufacturières, tandis que sera gardée celle payée par les services et les industries de construction. L'effet en sera double. Cette taxe sera évidemment payée par le consommateur — autrement dit le travailleur — au moyen d'une augmentation du coût de la vie. D'autre part, elle provoquera une augmentation de « l'armée de réserve du travail », ce qui est prévu pour aider le gouvernement à résister aux revendications de salaires.
De plus, le projet déjà exposé sur les prix et les revenus a pour objet de réglementer les augmentations de salaires. Ne comptant pas sur son autorité morale, la direction social-démocrate a prévu, dans son projet de loi, des pénalités criminelles. La direction du Labour Party a organisé une campagne pour obtenir l'appui des syndicats à son programme, mais elle rencontre une résistance qui se durcit. Dans les quelques syndicats où elle a obtenu un vote formel de soutien, celui-ci fut donné par les fonctionnaires de direction. Le dernier mot sera dit bien entendu dans les entreprises.
Considérant que la victoire électorale du Labour Party est leur victoire, plusieurs millions d'ouvriers revendiquent des salaires plus élevés, une semaine de travail plus courte et d'autres avantages. La Fédération des Mineurs, après avoir menacé de stopper les heures supplémentaires, a forcé l'Office du Charbon à ouvrir des négociations sur les revendications posées par 250.000 mineurs. 70.000 marins ont repoussé l'augmentation de 3 % qui leur a été offerte et ont décidé de faire grève le 16 mai, ce qui serait leur première grève officielle depuis 50 ans. La Fédération des Instituteurs demande une augmentation de 20 % pour ses 260.000 membres. Les ouvriers des constructions électriques au nombre de 80.000 et les ouvriers de l'ameublement au nombre de négocient une revendication d'augmentation de 8 %. Plus d'un million de travailleurs du bâtiment font pression pour leurs revendications et il en est de même dans d'autres syndicats. Telle est la réalité et c'est aussi la raison pour laquelle la classe dirigeante voit avec satisfaction le Labour Party au pouvoir et non son propre parti tory.
Quelles sont les perspectives de la « gauche » dans le Labour Party? Son courage peut être mesuré par un silence quasi total sur la question de la guerre du Vietnam. Son bilan pour les dix-huit derniers mois ne mérite qu'une qualification, une couardise abjecte. Une nouvelle opposition se constitue et elle sera grossie par l'opposition venant de la base. Les révolutionnaires britanniques sont devant une grande tâche. Ils doivent établir un programme pour combler la distance entre eux et les militants oppositionnels qui surgiront de partout.