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La revue › n° 28

La chute de Nkrumah

Henri Valin · Quatrième Internationale, n° 28 · juin 1966 (2e trimestre) · p. 30-36 · 4 891 mots

In English: Nkrumah's Downfall -- Its Meaning and Portent (World Outlook Vol. 4, No. 11, 15 April 1966).

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Le vendredi 25 février 1966 fut un jour de fête pour les milieux impérialistes et bourgeois du monde entier. Ils célébraient la chute du premier natio. naliste africain à conquérir l'indépendarce pour une colonie d'Afrique noire et dont la victoire a entraîné une réaction en chaîne conduisant la plupart des Etats africains, moins de dix ans après, à l'indépendance politique.

En tant que théoricier du panafricanisme, Nkrumah avait à plusieurs reprise exprimé l'indignation du nationalisme africain devant les crimes et les conspirations répétés de l'impérialisme contre les peuples d'Afrique : quand Lumumba fut assassiné, Ben Bella renversé, quand Ian Smith s'en tirait par une déclaration d'Indépendance pour le régime des colons blancs de Rhodésie du Sud, s'opposant ainsi à la fausse « résistance » et le soi-disant boycott des impérialistes travaillistes du gouvernement londonien. Son livre paru l'an dernier, « Le Néo-colonialisme, » provoqua une violente réaction de la part de M. Mennen Williams, sous-secrétaire d'Etat américain aux Affaires africaines; en effet, ce livre dénonçait le rôle du capital américain dans le renforcement de la pression économique exercée par l'impérialisme sur toute l'Afrique (après

La presse bourgeoise a raconté toutes sortes d'histoires sur le « soulèvement populaire » qui aurait renversé Nkrumah. Rien n'est plus loin de la vérité. Nkrumah a été renversé par un putsch militaire réactionnaire effectué par la 2ème brigade de l'armée du Ghana qui se groupait autour de la tribu Ashanti, devenue de plus en plus hostile à Nkrumah. Il s'est avéré que les milieux impérialistes américains et anglais, le C.I.A., le Service secret britannique et un certain Khaw Daniel Amihiya auraient conspiré avec les militaires responsables du putsch afin de renl'indépendance de la plupart des pays africains). En raison du tollé général soulevé à Wall-Street par ce livre un prêt américain accordé au Ghana fut même annulé.

La satisfaction de toute la bourgeoisie n'était pas fondée sur le seul fait qu'elle n'aimait pas Nkrumah. Le 6 mars 1966, le « Sunday Times » titrait : « Le Ghana se tourne vers l'Ouest ». Le 4 mars le journal parisien généralement bien informé, Le Monde annonçait que Le « Conseil de libération du Ghana » porté au pouvoir par le putsch militaire du 25 février préparait d'importantes mesures pour le retour de l'industrie au secteur privé. En fait, ce qui s'est produit ce jour-là au Ghana, c'est en tous points, le début d'une contre-révolution. Les socialistes révolutionnaires qui expriment bien des critiques à l'égard de Kwame Nkrumah et qui analysent les raisons de sa chute, ne devraient pas s'aveugler au point de ne pas comprendre une contre-révolution quand ils en voient une. Il est de leur devoir de s'y opposer et de la combattre sans cesse, quels que soient les défauts du régime qu'elle a renversé. Pour tous les révolutionnaires d'Afrique, le 25 février est un jour de deuil ! verser Nkrumah. L'ancien chef du Service secret du Ghana, démis de ses fonctions par Nkrumah, et résidant à Londres depuis 1961, se vantait publiquement d'avoir participé à cette conspiration ; il fut rapidement emprisonné à son retour à Accra pour avoir ainsi dévoilé le jeu.

On ne dénoncera jamais assez le rôle des impérialistes « travaillistes » actuellement au pouvoir, dans la chute de Nkrumah. Ces messieurs refusent l'emploi de la force pour renverser la tyrannie de Ian Smith en Rhodésie du Sud; leurs sentimerts « humanitaires »

UN PUTSCH REVOLUTIONNAIRE,

NON UN SOULEVEMENT POPULAIRE

UN PUTSCH REVOLUTIONNAIRE,

NON UN SOULEVEMENT POPULAIRE

VATRIEME tion armée contre te inhumaine par écrase la majorité sud-africaine.

Mais

INTERNATIO d'une intervenla dictature fascislaquelle Verwoerd africaine de l'Union les diplomates, les

NALE 31 res de l'impérialisme britannique dans le monde entier, ils se sont employés ces deux derniers dix-huit mois à participer aux actes les plus honteux de l'impérialisme mondial: l'attaque des parachutistes belges contre le gouverrement nationaliste de Stanleyville ; l'agression impérialiste américaine contre la révolution vietnamienne ; la tolérance de l'U.D.I. de Rhodésie du Sud sous le couvert d'un faux « blocus ». Leur complicité dans le putsch qui renversa Nkrumah n'est qu'un crime de plus à ajouter à leur liste pour le jour du jugement. 87 livres sterling la tonne. Mais le pays a déjà englouti des millions de livres sterling dans des projets d'amélioration et de contrôle saritaire. tout cet effort d'investissements n'a eu aucune contre-partie. (The Economist, 2 octobre 1965).

Or, le Ghana est essentiellement exportateur de cacao. Son économie a tous les défauts inhérents à la monoculture : son sort dépend essentiellement du prix du cacao. Quand les prix du cacao commencèrent à s'effondrer, les réserves monétaires, portées à 200 millions de livres sterling durant les années 1940 et 1950 commencèrent à disparaître (elles n'étaiert plus que de quelques millions de livres au moment de la chute de Nkrumah). Etabli sur la prévision de gains annuels sur le cacao s'élevant à 100 millions de livres pour les dernières années 1960 et pour 1970, le plan de développement économique du Ghana se trouva bouleversé quand ces gains stagnèrent autour de 70 millions

Comme Nkrumah ne voulait pas modifier ce plan septennal (entre autre, pour surmonter la dépendance du pays d'une seule récolte) on finança toujours davantage le déficit, ce qui signifiait l'inflation croissante, la montée des prix de l'alimentation tels ceux des iguames et la rareté toujours plus grande de certaines marchandises tels les couteaux de paysans. En totale contradiction avec les espoirs du peuple qui avait porté Nkrumah au pouvoir, et pour qui l'indépendance était liée à l'élévation constante du niveau de vie, ces développements créèrent le climat général de mécontentement politique qui a permis le succès d'une conspiration telle que celle des officiers le 25 février.

Il est vrai que, sans atteindre le mirimum de 200 livres la tonne pour leofficiers de l'armée et les espions qui sont sous leurs ordres ont, sans la moindre hésitation, renversé par la force l'un des rares gouvernements d'Afrique noire dont l'étiquette « socialiste » (au sens d'un programme réformiste social-démocrate) n'était pas dépourvue de tout foncement.

Dirigeant la machine d'Etat en Grarde-Bretagne, ou administrant les affai-

Nkrumah lui-même avait senti que se tramait, à l'intérieur comme à l'extérieur du Ghana, une conspiration impérialiste contre lui. Il en avait même alerté l'opinion. Il fut l'objet de plusieurs attentats. Et au cours de l'un d'eux il dut tirer lui-même pour se défendre contre ses assaillants, tant la police qui l'entourait se relâchait et devenait même hostile. Quand l'une après l'autre, les conspirations étaient découvertes et dénoncées publiquement, la presse bourgeoise du monde entier ironisait sur son « complexe de la persécution ». Les événements ont prouvé que ces avertisse ments n'étaient que trop fondés.

Cependant, la véritable conspiration qui a renversé Kwame Nkrumah ne fut pas la conspiration militaire qu'il semble avoir pressentie quelques semaines plus tôt. Il avait destitué le général de brigade Ankrah en juillet 1965 de son poste de sous-chef d'état-major, par mesure de sécurité et avait lancé un avertissement au Parlement début février 1966 contre le rôle grandissant de l'armée dans la politique africaine. La véritable conspiration, c'est la chute catastrophique des prix du cacao ces dernières années qui tombèrent presque au tiers de leur niveau des dernières années 1950.

Du maximum de 352 livres sterling la tonne en 1957-58, ils tombèrent à 180 livres sterling la tonne en 1963-65 et à 75 durant l'été 1965, après quoi ils re mortèrent. Cette chute des prix du cacao venait après une période où « ils avaient eu l'encouragement des industriels pour étendre la production, avec l'assurance qu'ils pourraient compter sur des prix entre 200 et 250 livres sterling la tonne, au moins jusqu'er 1970. Ce mois de juillet, la principale récolte de cacao du Ghana pour l'exportation, entre août et septembre a été estimée à

POURQUOI LE PUTSCH A-T-IL REUSSI ?

frémissent à la pensée d'une interven-

POURQUOI LE PUTSCH A-T-IL REUSSI ?

U A quel luttaient les Ghanéens, les prix du cacao étaient remontés depuis l'été dernier. Il est vrai aussi qu'une part de cette chute catastrophique était due aux habiles manœuvres des gros trusts chocolatiers de Grande-Bretagne et des

Etats-Unis, mais aussi à la véritable surproduction provoquée par une vaste expansion du rendement hors du Ghana.

Mais il est significatif qu'après la chute

DANS UN CADRE

La structure économique du Ghana était un étrarge mélange de « socialisme » à la mode de l'Europe occidentale et du type le plus parfait de néo-colonialisme. C'est une association qui semble à peine possible si l'on ne sait pas qu'en 1955, au Ghana, le revenu national brut par tête d'habitant était trois fois celui du Nigéria et presque 10 fois celui de l'Inde; il atteignait le chiffre remarquable de 165 livres, ce qui semble égal ou supérieur à celui de la Turquie !

Ce revenu élevé était essentiellement dû à l'accroissement à long terme des prix du cacao et d'un bon système de coopératives qui éliminait les intermédiaires de la majeure partie des bénéfices du commerce et de l'exportation du cacao, grâce à l'établissement du Cocoa Marketing Board (Bureau du Marché du cacao), organisme Etat achetant à prix fixé tout le cacao planté par les paysans ghanéers pour la vente. Outre ce Cocoa Marketing Board, s'était développé un fort système de coopératives par le conseil de l'Union des Fermiers du Ghana, et on avait ouvert un secteur d'Etat dans l'agriculture, la Corporation des fermes d'Etat, qui disposait à la fin de 1965 de 105 fermes et 32.000 hectares. A la fin de 1969 cette superficie devait passer à 90.000 hectares sur lesquels on devait produire des cultures alimentaires telles que le riz.

Parallèlement à ces formes étatiques d'économie, d'un irtérêt évident pour la masse des paysans et de la population laborieuse en général, il existe, cependant, un secteur privé prédominant dans l'agriculture, qui est géré non seulement par des petits paysans possédant leur propre parcelle de terre, mais aussi par des paysans moyens et des koulaks qui exploitent la main-d'œuvre à grande échelle. De nombreux propriétaires de terre à cacao la font travailler par des métayers venus de pays de Nkrumah, le cacao pour la livraison de mars à mai 1966 était coté 178 livres sterling 9 sh. à la Bourse de Londres, alors qu'il était à 160 livres pas plus tard que le 20 février. En tout cas, le mal était fait L'effondrement des prix du cacao avait fait la faillite du Trésor ghanéen et avait abaissé le niveau de vie des Ghanéens, ce qui à son tour tour provoqué la chute de Nkrumah. NEOCOLONIALISTE voisins (Togo et Haute-Volta), par un système appelé abusa dans lequel les métayers reçoivent le tiers de la récolte et le propriétaire les deux-tiers (1).

C'est une semblable association de « socialisme » et de véritable néo-colonialisme qui caractérise l'industrie, la banque et le transport international. Le gouvernement Nkrumah avait fait un effort, très coûteux, pour libérer le pays de sa dépendance à l'égard des compagnies aériennes et de navigation britanniques. On créa une compagnie d'aviation de l'Etat ghanéen (Ghana Airways) ainsi qu'une compagnie de navigation (Black Star Line). On créa aussi un grand nombre de compagries d'Etat dans les mines, les banques et l'industrie (dans le cas de nationalisation, on accordait d'abord une forte indemnisation aux anciens propriétaires). Mais, par ailleurs, un nombre considé rable d'hommes d'affaires ghanéens établirent des entreprises privées, surtout dans le domaine de l'industrie de consommation. Grâce aux capitaux privés français et d'Allemagne occidentale, le Ghana a monté une grande industrie textile, le capital italien a aidé à la construction d'une raffinerie de pétrole qui donne au Ghana une certaine irdépendance dans ce domaine. Le projet industriel le plus important du pays, le

(1) Nkrumah préparait une nouvelle réforme agraire, qui aurait augmenté la part des métayers et enlevé la moitié de ce que recevait traditionnellement le propriétaire; cette part devant aller au Fonds National de Productivité collective. En même temps un Fonds pour le développement agricole aurait accordé des prêts à faible intérêt aux paysans pauvres, et les aurait libérés du carcan des usuriers et des prêteurs de fonds. De ce fait, deux sources de profits importantes pour les riches koulaks et la bourgeoisie de villages étaient menacées. L'heure de renverser Nkrumah avait donc sonné.

« SOCIALISME DE BIEN - ETRE »

« SOCIALISME DE BIEN - ETRE »

projet de la Volta (70 millions de livres sterling) et celui de la fonderie d'aluminium Valvo (46 millions) qui fournissent aux pays sa propre énergie et son aluminium sont complètement dominés par le capital international (les deux gros trusts américains de l'aluminium, Kaiser Aluminium Corporation, et la Reynolds Metal Company ainsi que les différentes sociétés bancaires internationales telles que la Banque Internationale pour la Reconstruction et le Développement, la Banque import-export du gouvernement britannique, etc.).

Le dernier rapport de la Banque Mondiale donne le capital total investi dans le pays depuis 1959 (y compris les prêts et aides des gouvernements) comme suit :

Grande-Bretagne, 80 millions de li-

NALE 33 33 vres - Allemagne de l'Ouest, 40 millions U.S.A., 30 millions - France, 10 millions, U.R.S.S. 10 millions - Chine, 2 millions.

La structure fondamentalement néocoloniale de l'économie ghanéenne ne peut donc être mise en doute. Mais il est vrai qu'à l'intérieur de ce cadre néocolonialiste les masses jouissent d'un niveau de vie supérieur aux autres pays d'Afrique, non seulement grâce à une économie plus développée, mais aussi à de nombreuses réformes sociales, réalisées par le régime de Nkrumah, telle que l'instruction gratuite, (dans les écoles primaires, le nombre des élèves est passé de 154.000 en 1951 à 1.480.000 en janvier 1966), un service de Santé gratuit, un système d'assurances d'Etat, un système de distribution d'eau par canalisation, etc.

DE L'AGE DE PIERRE AU SOCIALISME « SCIENTIFIQUE »

Sur cette structure économique hybride mais essentiellement capitaliste, Nkrumah avait édifié un régime politique et un pouvoir d'Etat non moins hybride, dont la nature essentiellement bourgeoise allait finalement se retourner contre son fondateur.

Kwame Nkrumah avait très tôt rompu avec le premier parti politique de la bourgeoisie ghanéenne, The United Gold Coast Convention (Convention de l'Union de la Côte de l'Or), et avait établi son propre parti populaire Convention peo. ple's party qui obtint une large majorité aux élections sous contrôle britannique. Que ce parti ait eu toute la confiance ces simples paysans et des travailleurs urbains, qu'il ait constamment évolué vers la gauche ne fait aucun doute. Il ne faut pas oublier que le Ghana avait le plus grand nombre d'entrepreneurs bourgeois. d'intellectuels et d'administrateurs de classe moyenne, tous de formation britannique; la haine manifestée par la presse impérialiste durant des années contre Nkrumah était, en réalité, une expression de solidarité avec les couches supérieures de la bourgeoisie ghanéenne que Nkrumah avait éliminées de l'exercice du pouvoir politique.

Nkrumah était-il donc parvenu à créer cet étrange animal conçu par N. Khrouchtchev et les dirigeants de la bureaucratie soviétique, « l'Etat de la démocratie nationale » qui ne devait être ni chair, ni poisson, ni un Etat bourgeois ni un Etat ouvrier, comme le proclamait le nouveau programme adopté au 22e Congrès du P.C.U.S. ? Malheureusement, les événements ont confirmé une fois de plus que la théorie marxiste « dogmatique » de l'Etat reste bien plus valable pour comprendre les développement actuels en Afrique, que toutes les découvertes « nouvelles » des révisionnistes.

Naturellement, il faut bien comprendre que tout nationaliste progressiste, et a fortiori un socialiste révolutionnaire qui veut construire un Etat ouvrier dans un pays comme le Ghana, se trouve devant de terribles difficultés. Ce pays est une chaudière où s'affrontent des forces sociales opposées dont certaines sont plus proches de l'âge de pierre que de l'avion à réaction. Les chefs de tribu qui contrôlent les régior.s arriérées du Nord, s'opposèrent vivement au gouvernement quand celui-ci voulut introduire... l'école primaire obligatoire pour les filles. Déjà coupés du peuple au temps de la domination britannique, et utilisés par l'impérialisme pour maintenir leur autorité sur la masse, à plusieurs reprises, ces chefs en étaient venus à un conflit acharné contre Nkrumah, spécialement quand le gouvernement central avait voulu supprimer leur pouvoir dans les affaires locales en établissant des Conseils municipaux. Ils étaient aussi mécontents d'être mis à l'écart de toute participation au gouverrement central.

D'autre part, il n'y avait pas seulement un nombre assez considérable de bourgeois et d'intellectuels d'éducation britannique. Il y avait aussi le fait que le Ghana indépendant avait hérité, de la colonie de la Côte de l'Or, tout un système d'armée et d'administration que l'on avait gardé pratiquement intact durant toute la période du régime de Nkrumah. Dans un supplément spécial de Africa and the world, (L'Afrique et le monde), revue éditée à Londres avec une ligne politique identique à celle du parti de Nkrumah, l'éditeur, Douglas Rogers faisait la remarque suivante à propos du putsch militaire :

« Lorsque le Ghana devint indéper.dant, il dut prendre une armée coloniale formée et dirigée par des officiers britanniques... Après l'indépendance, le Ghana devait hériter du vieil appareil administratif colonial. Bien des cadres supérieurs avaient derrière eux des années de fidélité au régime colonial britannique. Comme les officiers de l'armée, ils constituaient une classe moyenne privilégiée, et ils étaient profondément irrités de la lutte de Nkrumah pour l'égalité sociale et la démocratie dans le pays.

« Certains d'entre eux étaient liés à des familles de chefs qui gardaient une vive rancune depuis l'introduction de la nouvelle administration locale, avec les conseils municipaux prenant de plus en plus le pouvoir confié autrefois aux chefs traditionnels.

« Tandis que se développait et s'étendait la révolution démocratique socialiste, un potentiel sous-jacent pour la contre-révolution subsistait ».

Cette analyse est à peu près correcte; mais la conclusion n'est qu'une demie vérité et cache le principal; c'est précisément parce que la révolution n'était pas arrivée au point où elle serait devenue socialiste, où elle aurait détruit la puissance économique de la classe possédante, où elle aurait renversé la vieille machine d'Etat installée par l'impérialisme, que l'on pouvait si facilement utiliser « le potentiel d'une contre-révolution » pour amener la chute de Nkrumah.

Douglas Rogers semble omettre un point important : la conclusion à tirer de la chute de Nkrumah comme de celle de Ben Bella, c'est précisément l'échec de toute tentative en vue de concilier des antagonismes de classe inconciliables, l'échec de toute tentative de « construction du socialisme » sans un Etat ouvrier qui a d'abord détruit la machine d'Etat bourgeois, l'échec de la recherche d'une « voie africaine au socialisme » basée en quelque sorte sur la solidarité et la collaboration de classe, en opposition à la voie classique marxisteléniniste basée sur la lutte de classe révolutionnaire.

Quand Rogers déclare que Nkrumah ne pouvait éliminer de l'armée ghanéenne les officiers formés à Sandhurst, le Saint-Cyr britannique, parce que cela aurait signifié « la résistance armée immédiate » il oublie qu'en les gardant à la tête de l'armée, on ne gagnait rien : de toute façon, ils ont fini par renververser Nkrumah, et entre temps les masses se sont démoralisées. N'aurait-il pas été préférable de les mettre au défi d'une épreuve de force au moment de l'indépendance, quand le mouvement de masse fort et en pleine montée aurait balayé toute résistance de quelques centaines d'officiers à l'esprit néo-colonialiste ?

N'était-ce pas la politique de Nkrumah que de tenter de concilier son régime de « socialisme de bien-être » avec les chefs de tribu arriérés et réactionnaires? N'at-on pas lancé en juin 1965 un plan en vue d'une organisation nationale des chefs, et qui aurait été intégrée dans le parti du gouvernement, le C.P.P. ? N'étaitce pas la même politique de conciliation qui fut adoptée envers la bourgeoisie indigène et l'impérialisme étranger ? N'estce pas là la racine du mal ?

Sans doute Nkrumah était-il le porteparole des nationalistes révolutionnaires d'Afrique, qui voulaient unifier le continent africain. Sans doute était-il un fort opposant aux projets et intrigues politiques fomentés par l'impérialisme en Afrique. Mais son attitude envers les agents néo-colonialistes et les réactionnaires qui dirigent la majorité des Etats africains, restait pour le moins contradictoire.

D'une part, il donnait asile à de nombreux exilés révolutionnaires de pays voisins ou de l'Afrique du Sud opprimée, qui poursuivaient la lutte pour l'émancipation de leur peuple.

Le mouvement Sawaha de la Républiqui poursuivaient la lutte pour l'émancique du Niger, les guerrilleros du Kamerun, l'opposition de gauche interdite de la Côte d'Ivoire et les organisations nationales d'Afrique du Sud avaient leur quartier général au Ghana. On avait ouvert des camps d'entraînement à la guerilla sur le territoire ghanéen pour plusieurs de ces mouvements.

teur de Nkrumah

D'autre part, il que non par un

Tout cela parle en faessaya d'unifier l'Afrimouvement de masse révolutionnaire partant de la base, mais en cimentant les différents Etats existants avec leurs gouvernements — pour la plupart absolument réactionnaires ! - leurs armées et leurs hauts fonctionnaires qui pillent le Trésor de leur pays respectif! Naturellement cela était contradictoire au plus haut degré. Il était plus ou moins inévitable que les gouver-

Q

VATRIEME nements d'Afrique se liguent contre Nkrumah. Sa tragique erreur fut de céder à leur chantage à plusieurs reprises, parce qu'il voulait « unifier d'Afrique » avec leur aide et assistance. A la dernière réunion au « sommet » de l'Organisation de l'Unité Africaine, à Accra, il accepta même, à leur demande, d'expulser du Ghana les réfugiés politiques étrangers. Mais ses ennemis l'éliminèrent du pouvoir avant même qu'il ait pu tenir sa promesse.

Outre ces vaines tentatives de conciliation entre ennemis de classe inconciliables, Nkrumah souffrait d'une dose excessive de paternalisme, dans son attitude à l'égard du peuple ghanéen. Il faut aussi souligner l'extrême difficulté de construire un mouvement de masse sur des lignes socialistes véritablement révolutionnaires dans un pays arriéré comme le Ghana. On doit tenir compte des particularités tribales et nationales, on doit trouver les voies et les moyens d'exprimer les idées socialistes d'une façon qui frappe l'imagination du peuple.

Ces derniers dix-huit mois, la situation africaine n'a cessé d'aller de mal en pis. Le renversement du gouvernement nationaliste de Stanleyville par les parachutistes belges et les mercenaires blancs de Tchombé ; le putsch militaire qui a renversé Ben Bella ; l'élimination du P.C. et de toute la gauche du gouvernement du Soudan; une série de putschs militaires dans les Etats néocolonialistes anciennement sous contrôle de l'impérialisme français, comme le Dahomey, la République Centre-Africaine, et la Haute-Volta ; la façon dont Ian Smith s'en est tiré avec l'U.D.I.; et maintenant le renversement de Nkrumah, tout va dans le même sens. Une sorte de vague ininterrompue de contre-révolutions déferle sur l'Afrique. Seul le coup militaire du Nigéria fait en partie exception, dans cette liste. Et cela n'est pas terminé. c'est ce que démontre le fait qu'après la chute de Nkrumah, Oginga Odinga, leader de la gauche du Kenya, ait été renvoyé en tant que viceprésident du pays et expulsé du parti du gouvernement, l'Union Nationale Africaine qu'il avait aidé à former. Sékou Touré en Guinée, Modibo Keita au Mali, Nyerere en Tanzanie, et même Nasser en Egypte ne sont pas sûrs que leur heure ne soit proche; quant au

Mais, en aucun cas, de telles considérations ne peuvent justifier le recours systématique au culte mystique du chef, comme le fit Nkrumah à propos de son rôle de soi-disant Osagyefo (rédempteur) du pays. Associée à une bureaucratisation sans cesse grandissante du parti, de la sévère répression de l'autonomie syndicale, de la corruption etfrénée parmi les fonctionnaires du parti et du gouvernement, des privilèges toujours plus étendus accordés à la bureaucratie d'Etat et du Parti (2), une telle politique, basée sur le manque de confiance à l'égard des masses, ne pouvait vait que renforcer l'apathie du peuple déjà provoquée par le changement du climat économique.

(2) Le cas le plus flagrant est celui de la femme du ministre Edusei achetant un lit en or sur les fonds publies. Il n'y a pas de doute que Nkrumah était au courant de la corruption de la plupart de ses ministres et qu'il était incapable et non désireux d'éliminer ce mal - peut-être parce qu'il en était aussi infecté. président Oboto de l'Ouganda, il n'échappa il y a quelques semaines au sort de Nkrumah qu'en frappant lui-même le premier et qu'en mettant en prison près de la moitié de son cabinet.

Il n'y a de doute pour nous que, dans cette vague de contre-révolutions, se trouve un complot impérialiste soigneusement monté, dans lequel à la fois le C.I.A. et les services secrets britanniques ont joué leur rôle, pour endiguer la révolution africaine, avant qu'elle ne menace de saper les principales positions économiques et stratégiques de l'impérialisme dans ce continent : la ceinture de cuivre de Rhodésie, les intérêts sud-africains en or et en diamants. La façon systématique dont l'impérialisme est capable d'organiser ces coups, en face d'une passivité quasi-complète du Kremlin, est en même temps une condamnation sévère de ceux qui prétendent que « la coexistence pacifique » était basée sur la promesse de l'impérialisme de ne pas exporter la contre-révolution …

Il est significatif que certains leaders nationalistes tentent à leur façon de tirer les leçons du sort de Nkrumah. Nyerere a appelé publiquement à l'amplification de la révolution africaine et à ne pas s'effrayer de la victoire temporaire de la contre-révolution au Ghana. Dans une réso-

DE LA CONTRE-REVOLUTION PERMANENTE

A LA REVOLUTION PERMANENTE

DE LA CONTRE-REVOLUTION PERMANENTE

A LA REVOLUTION PERMANENTE

INTERNATIONALE lution adoptée à son conseil national de

Bamako les 15 et 16 mars, l'Union Nationale des Travailleurs du Mali a fait appel aux travailleurs pour défendre à tout prix les fruits de leur révolution, et les a incités à former des milices ouvrières dans les ateliers, les entreprises et les chantiers de construction.

C'est là sans doute un pas dans la bonne direction.

Fondamentalement, la tentative de l'impérialisme pour rétablir le règne de ses larbins directs, plutôt que de se contenter de garder le pouvoir économique sous l'administration des dirigeants nationalistes populaires, représente un réflexe de désespoir historique. Cela montre que la marge de conciliation entre les intérêts fondamentaux de l'impérialisme mondial et les masses nationalistes d'Afrique en lutte pour l'indépendance mais encore privées d'une claire conscience socialiste, est devenue plus étroite et non plus grande.

D'un point de vue impérialiste, l'exploitation de la richesse d'un pays semi-colonial au moyen d'un dirigeant nationaliste populaire de type bourgeois (Nehru, Sukarno) ou petit bourgeois (Nkrumah, Nasser) est mille fois préférable à la direction par l'intermédiaire de larbins militaires du type Suharto, Anhrah ou Ky, qui n'ont absolument aucune base de masse durable et ne peuvent que provoquer tot ou tard des soulèvements de masse qui coûtent bien plus à contrôler (voir Vietnam !) que la conciliation temporaire avec des dirigeants nationalistes suivis par les masses. Si néanmoins l'impérialisme est dans l'obligation de donner partout le pouvoir à ses agents, c'est qu'il sent l'enjeu trop grand, et trop importants les risques de laisser se développer le nationalisme africain même sous la direction de petits-bourgeois. L'appel à une armée panafricaine pour une guerre contre les Blancs de Rhodésie du Sud — qui n'aurait été qu'une étape vers une guerre contre le régime apartheid de Verwoerd - n'est certainement pas sans rapport avec la décision de l'impérialisme de se débarrasser de Nkrumah.

Ces coups contre-révolutionnaires ne peuvent réussir qu'à condition d'une certaine apathie des masses — apathie dont les dirigeants nationalistes eux-mêmes portent la principale responsabilité (comme ce fut le cas de Ben Bella et Nkrumah). Mais cette apathie ne peut durer. Historiquement, la révolution africaine n'est pas dans une phase descendante mais ascendante. Les facteurs économiques et sociaux qui nourrissent cette révolution deviennent plus forts et non plus faibles. Ce n'est donc qu'une question de temps jusqu'au jour où le succès d'une révolution brisera cette série de victoires contre-révolutionnaires. Un tel succès pourrait, à son tour, devenir le point de départ d'un processus de révolution permanente, neutralisant les dix mois de contre-révolution permanente, à condition que soient correctement assimilées les leçons de ces défaites. Le bilan de ces dix-huit mois est celui de la faillite de la direction nationaliste petite-bourgeoise qui, tout en donnant un coup de chapeau au socialisme et en prenant quelques mesures véritablement antiimpérialistes, s'est montrée incapable de détruire, et la machine étatique, et les piliers économiques sur lesquels repose la puissance de l'impérialisme par crainte de grandes démonstrations de masse et d'organisations démocratiques des masses.

Les masses africaines qui se dresseront à nouveau doivent apprendre à s'armer elles-mêmes et éliminer radicalement les officiers et les cadres de l'armée au service de l'impérialisme. Elles doivent apprendre à exproprier les capitalistes indigènes et étrangers, à détruire l'appareil d'Etat bourgeois, et à édifier leur propre Etat, un Etat d'ouvriers et et paysans pauvres. Elles doivent apprendre à établir une continuité historique entre le communisme tribal et le communisme moderne. Elles doiment apprendre que l'Afrique ne sera pas unifiée par un conglomérat d'empereurs féodaux, de présidents bourgeois et d'agents néo-colonialistes, mais par les masses en lutte, d'en bas, et sur une base socialiste. Et elles doivent apprendre que, pour parvenir à des résultats, il est nécessaire de construire des partis socialistes révolutionnaires basés sur la somme d'expériences assemblées dans la théorie socialiste scientifique, en dépassant ceux qui veulent les conduire dans l'impasse d'un type particulier de socialisme africain.

Dans ces conditions, la révolution peut prendre une revanche sensationnelle, même et surtout au Ghana!

20 mars 1966

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