Documents de la IVe Internationale

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La revue › n° 28

La lutte contre la famine au Bengale occidental

Quatrième Internationale, n° 28 · juin 1966 (2e trimestre) · p. 7-8 · 1 050 mots

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Les dirigeants indiens avaient déclenché la guerre indo-pakistanaise pour stopper l'agitation contre la rareté des vivres qui commençait à prendre une extension dangereuse pour eux dans le milieu rural. Ce plan a échoué, du moins au Bengale occidental. On vient d'y assister entre le 17 février et le 6 avril 1966 au mouvement de masse le plus large et le plus unitaire jamais connu dans cette province indienne, mouvement qui visait précisément les rations de famine imposées par un gouvernement réactionnaire et incapable.

Les mouvements contre la famine ont une longue tradition au Bengale occidental, — de même que la pénurie de vivres, qui y est endémique et qui s'accroît d'année en année. Cette fois-ci, les masses ont été indignées non seulement des rations de famine accordées, de la tentative de réduire encore ces rations dans les régions de plantations et de la pénurie de pétrole qui oblige des millions de ménages de passer soirées dans l'obscurité. Elles étaient aussi poussées à bout par l'immoralité flagrante des classes dominantes ; par l'apparition du marché noir au moment même où fut introduit le rationnement des vivres, par l'agiotage et le stockage généralisé des biens de première nécessité, par le favoritisme et le népotisme de plus en plus étendus.

L'agitation commença dans des districts ruraux le 17 février. Elle s'étendit les jours suivants aux autres districts ruraux du Bengale, ainsi qu'à Calcutta, pour atteindre son premier point culminant le 10 mars 1966 avec une grève générale proclamee par le Front Unique de la Gauche dans tout l'Etat. La police tira sur des manifestants à plusieurs endroits, tuant et blessant un nombre élevé de manifestants (pour l'ensemble de la période d'agitation allant jusqu'au 6 avril, il y a eu 50 morts et 400 blessés). Le 11 et le 12 mars, la grève générale se poursuivit spontanément dans une dizaine de villes, dont Caleutta et Howrah, et il y eut le 13 mars une manifestation silencieuse de 50.000 personnes à Calcutta en l'honneur des manifestants tués.

L'agitation se politisa rapidement. Aux revendications concernant les rations de vivres et de pétrole s'ajoutèrent les revendications portant sur la libération des prisonniers politiques, l'abandon de toutes les poursuites judiciaires relatives à des participations aux grèves et manifestations, la suppression de l'état de siège, la réouverture écoles de l'Etat, la réinstallation de tout le personnel enseignant gréviste, le payement d'une indemnisation aux familles des manifestants tués par la police.

dès le 14 mai Jyoti Basu (PC de gauche), Kanai Pal (trotskyste) et d'autres prisonniers politiques avaient été libérés.

La campagne contre la famine prit alors la forme d'une série de meetings dans tout l'Etat, dont un meeting à Calcutta, le 29 mars, auquel 200.000 personnes partici- pèrent, et des meetings d'ouvriers industriels à Asansol et Dourgapour. Tous ces meetings étaient organisés par le Front Unique de la Gauche. Ils débouchèrent le 6 avril sur une nouvelle grève générale dans tout le Bengale occidental, à laquelle pratiquement toute la population prit part. Cette fois-ci le gouvernement réactionnaire n'osa plus employer la force et la répression. Il prit, au contraire, contact avec les dirigeants de la grève et leur accorda deux concessions : la libération de la plupart des prisonniers politiques ; l'augmentation des rations de céréales de 100 grammes à Calcutta et de 300 grammes dans les villages (la ration hebdomadaire totale de céréales s'établit actuellement à 2 kilos à Calcutta et à 1,8 kilo dans les villages).

Le trait le plus significatif de la campagne, ce fut le caractère absolument unitaire du mouvement. Ouvriers industriels et paysans ; étudiants et fonctionnaires, techniciens et petits commerçants ; hindous et musulmans ; éléments politiques et couches prétendüment « apolitiques », tous s'unirent dans l'action qui en reçut, lors de la grève générale du 6 avril, une ampleur jamais égalée dans le pays. L'ampleur de la lutte, caractère de plus en plus politisé se dirigeant carrément contre l'Etat et le gouverneson ment, la combativité des masses et leur résolution à opposer leur propre violence à la répressive des classes dominantes - tout cela démontre qu'à travers cette agitation se sont fait entendre les premiers sons de la Révolution indienne en retard de vingt ans.

Mais cette même ampleur exceptionnelle de la lutte et la forme violente qu'elle a prise - allant jusqu'au seuil de la création d'organes de dualité de pouvoir — soulignent en même temps l'impasse de la direction traditionnelle du Front Unique de la Gauche du Bengale occidental. Cette direction, expérimentée dans d'innombrables escarmouches avec le gouvernement du Congrès, avec les patrons industriels, les gros commerçants et les propriétaires fonciers, est capable d'organiser des grèves générales fort efficaces, ainsi que le confirment les exemples du 10 mars et du 6 avril. Mais elle est incapable de conduire le mouvement au-delà de la grève générale.

Or la grève générale n'est pas un but en soi. Si elle n'amène pas, par sa seule pression, le gouvernement et les classes dominantes à capituler, elle doit déboucher fatalement sur une lutte pour le pouvoir; sinon, le mouvement n'atteint pas ses objectifs et un reflux risque de se produire. La situation particulière qui règne aujourd'hui au Bengale occidental est caractérisée par le fait que par sa faiblesse même, nement n'ose pas capituler sur toute la ligne, comme il craint de provoquer une le gouveravalanche de revendications, alors que les dirigeants de la gauche n'osent pas avancer vers la prochaine étape qui met la lutte pour le pouvoir à l'ordre du jour.

De là l'étrange impression de quiétude qui prévaut brusquement depuis le 6 avril. De là aussi l'impasse des directions traditionnelles du mouvement de masse, qui se trouvent placées devant le dilemme: ou bien devenir les boues émissaires pour les masses déçues ; ou bien s'avancer vers le point où elles deviennent les dirigeants de la révolution indienne qui commence.

Il y a peu de chances que les centristes et même les centristes de gauche qui se trouvent parmi les chefs du Front Unique de la Gauche au Bengale occidental osent faire le saut vers la lutte pour le pouvoir. La préparation de cette étape - et de toute la révolution indienne — incombe avant tout aux marxistes révolutionnaires, parmi lesquels les trotskystes et la section de la IVe Internationale ont à jouer un rôle moteur.

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