Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 26

Un nouveau champ de bataille pour « Che » Guevara

Joseph Hansen · Quatrième Internationale, n° 26 · novembre 1965 (4e trimestre) · p. 16-19 · 2 529 mots

In English: "A New Field of Battle" for Che Guevara (World Outlook Vol. 3, No. 30, 10 October 1965).

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A une présentation publique du nouveau Comité central du Parti communiste de Cuba, Fidel Castro a annoncé qu'Ernesto « Che » Guevara n'était plus dans le pays. Il était parti au cours de l'année pour « un nouveau champ de bataille dans la lutte contre l'impérialisme ». Castro lut une lettre de Guevara qui, ditil, lui avait été remise le premier avril :

" Je sens que j'ai achevé la partie de mon devoir qui me liait à la Révolution cubaine sur son territoire et je te dis adieu, ainsi qu'aux camarades et à ton peuple qui sont déjà miens. J'abandonne formellement mes fonctions dans la direction nationale du parti, mon poste de ministre, mon rang de commandant, et ma citoyenneté cubaine...

« Ma seule faute a été de ne pas avoir eu plus confiance en toi dans les premiers temps dans la Sierra Madre et de ne pas avoir compris assez vite tes qualités de leader et de révolutionnaire... Je suis fier de t'avoir suivi...

« D'autres nations réclament mes modestes services.. je laisse derrière mol mes plus chers souvenirs et ceux que j'aime le plus. Je vais porter l'esprit que tu m'as inculqué sur de nouveaux champs de bataille.. dans la lutte contre l'impérialisme..

« Je libère Cuba de toute responsabilité... Même si ma mort a lieu ailleurs, ma dernière pensée ira à son peuple et particulièrement à toi ».

Castro n'a pas dit pourquoi il avait choisi de faire cette révélation à ce moment précis. Mais il était assez clair qu'il ne pouvait plus la retarder. La veille, la nouvelle avait paru que le sommet de la direction révolutionnaire cubaine avait été réorganisé et le nom de Guevara n'était pas sur la liste.

Parmi les changements significatifs était, le nom du parti. Auparavant Parti Unitie de la Révolution Socialiste, il est devenu le Parti Communiste Cubain, Il est évident que ce n'est pas une réédition du Parti communiste de l'époque stalinienne du fait que les anciens chefs staliniens sont maintenus à la base. C'est là un processus qui dure depuis trois ans. Le Bureau Politique est fermement castriste: en font partie, Fidel Castro, Raul Castro, Osvaldo Dorticos, Juan Almeida, Ramiro Valdes, Guillermo Garcia, Sergio del Valle et Armando Hart.

Des dirigeants du vieux P.C. occupent toutefois encore des postes importants. Blas Roca, par exemple, est au secréta riat du parti. Une concession considérable en ce sens fut la nomination d'Isidoro Malmierca à la rédaction en chef de Granma, un nouveau quotidien issu de la fusion de Revolucion et Hoy (ancien organe du P.O.J.

Malmierca fut chef de la sûreté pendant toute la période d'Annibal Escalante. Il fut lun des principaux personnages déplacés de leur poste au moment où Escalante fut expulsé en raison de ses elforts systématiques pour construire une machine personnelle, bureaucratique, dans le parti et le gouvernement. En tant que chel de la police, Malmierca se joignit à Escalante dans cet effort et des centelnes d'actes Illegaux, y compris des arrestations arbitraires, lui furent imputés. Cette nomination devrait servir à assurer les idéologues du Kremlin qu'un étroit contrôle sera maintenu sur les propentions critiques des journalistes cubains, particuliérement en ce qui concerne Kossyguine Brejnev.

Pourtant, le bilan final de la réorganisation et du changement de nom du parti, accentue encore son indépendance vis-àvis de la vieille machine stalinienne, son identification avec les hommes qui ont mené à bien la Révolution cubaine, et son attachement à l'idéologie du marxisme révolutionnaire.

Qu'a donc à faire « Che » Guevara avec tout ceci ? On ne dispose d'aucune information digne de fol. Le gouvernement cubain a maintenu le secret le plus absolu sur cette affaire.

La presse bourgeoise bien sûr s'est lar- cée dans des spéculations considérables sur les endroits où se trouverait depuis avril dernier l'homme considéré généralement jusqu'alors comme l'un des crois principaux leaders de la Révolution cibaine. Ces temps derniers on a annoncé deux fois l'arrestation de Guevara, une fois en Argentine, l'autre au Pérou, pour démentir tout aussi vite ces rumeurs comme non fondées.

Parmi les journaux les plus sérieux, Le Monde de Paris, émettait l'opinion dans son éditorial du 5 octobre, que c'était un cas de « romantisme révolutionnaire »; que Che Guevara « se sentait mal à l'aise dans un régime qui acceptait, plus par calcul que par conviction, le principe de la coexistence pacilique » et qu'il avait simplement décidé « de chercher de nouveaux champs de bataille ».

Le New York Times (édition internatonale du 9-10 octobre) était frappé par le fait que de la douzaine d'hommes qui ont survécu au débarquement de la Granma et ont rallié la Sierra Maestra avec Castro « il est le premier... à abandonner le leader de la révolution ». L'éditorialiste du Times ajoute : « Pour ceux qui le connaissaient, il était le demier dont on attendait la rupture ». Le Times entend une rupture personnelle avec Castro à la suite de quoi Guevara « est parti vers quelque mystérieuse ultima Thulé de la révolution, quelque part dans le monde ».

Le Times poursuit: « Il est possible que son départ soit dů au simple fait que ses vues ultra-marxistes sur l'économie cubaine ont échoué et qu'il a été abandonné ou changé des que possible. Une autre explication pourrait etre que, tandis que les besoins économiques et militaires du premier ministre Castro l'ont contraint à des relations étroites avec Moscou, Guevara penchait plutôt du côté de Pékin ». est cant que te derniste supposites nil Quant à cette dernière supposition, il pas étudié la documentation abondante venant de Pékin. Guevara a été écarté avec la même circonspection que les autres dirigeants cubains des déclarations de Pékin. En vérité les révolutionnaires cubains ont tout fait pour indiquer que, dans le cadre du marxisme révolutionnaire ils mènent une politique indépendante n'inclinant ni vers Moscou, ni vers Pékin.

Dans les spéculations sur le départ de Guevara pour « un nouveau terrain de bataille » quatre faits principaux doivent entrer en considération qui peuvent offrir la solution du mystère.

Le premier est le degré auquel Guevara s'est séparé de Cuba. Il a abandonné ses postes au gouvernement : son grade dans

NALE 17 l'armée, sa place dans le parti et même la nationalité cubaine. Et comme si n'était pas assez, il a ajouté : « Je libère Cuba de toute responsabilité ».

L est evident que les projets poltique e Guevara reclament que le gouverne ment soit démonstrativement et même ostensiblement libéré de toute responsabilité vis-à-vis de ses actions. Il est admis par tous ceux qui le connaissent - y compris ses pires ennemis — que, quoi qu'il fasse, ce sera toujours en authentique révolutionnaire qui met la cause, même au-dessus de ses liens familiaux les plus intimes Pourquoi faudrait-il qu'il se dissocie publiquement de tout? Le gouvernement cubain ne serait-il pas fier d'être lié aux futures activités révolutionnaires de Che Guevara, l'un de ses principaux fondateurs ?

Le second fait est la suite de déclarations prononcées par Guevara pendant son voyage en Afrique au printemps dernier. Elles cherchaient toutes à promouvoir la révolution coloniale, à forger des liens de solidarité entre les révolutions d'Amérique latine, d'Afrique et d'Asie et... il émit quelques critiques qui causèrent à coup sür de l'émoi à Moscou. Il parla du devoir des " pays socialistes » d'aider la révolution dans les pays sous-développés et non de faire des profits dans les échanges commerciaux aveo eux, de l'avantage qu'offre leur vulnérabilité sur le marché mondial où ils doivent entrer en compétition avec des pays industriellement avancés et il appela à envoyer des armes à ceux qui en ont besoin dans les luttes révolutionnaires.

Le troisième fait est très simple, Après son retour à Cuba, ses discours ayant eu un retentissement mondial, Guevara ne fit plus aucune déclaration publique.

Il serait assez vraisemblable de supposer que l'équipe Kossyguine-Brejnev adressa à La Havane une vigoureuse protestation au sujet des déclarations de Guevara en Afrique et de certaines critiques lancées à leur intention.

Il semblerait aussi vraisemblable de conclure qu'il fut décidé de faire une concession à Kessyguine-Brejnev en cette matière, car Cuba est extrêmement vulnérable, soumise à l'énorme pression du colosse Impérialiste nord-américain, à seulement cent cinquante kilomètres, et il n'y a pas d'autre source d'aide effective sur une large échelle que l'Union soviétique. Partant de là, Castro a suivi une politique plus circonspecte, calculant évidemment que, s'il doit commettre une erreur, ce doit être du côté de la prudence. La sécurité de la forteresse cubaine, par le maintien des meilleures relations possi- bles avec l'URSS a, en fait, été l'axe principal de sa politique étrangère.

Ce qui s'est passé entre Castro et Guevara, bien sûr, nous ne le savons pas. Les dirigeants révolutionnaires cubains ont parlé, en privé, franchement et ouvertement sur tous "les problèmes qu'ils ont rencontrés, depuis qu'ils ont constitué leur équipe. Ce fut aussi, trés probable. ment le cas en cette occasion.

Mais il se peut que l'incident ait rendu plus net le dilemme crucial auquel font face les révolutionnaires cubains. Ils ont décidé de faire tout ce qu'ils peuvent, y compris de douloureuses concessions, pour conserver des liens solides avec TURSS. D'autre part ils savent bien que la politique de « coexistence pacifique » de Moscou constitue un grave et permanent danger pour leur révolution, La Révolution cubaine doit recevoir un support nouveau d'autres révolutions, surtout dans l'hémisphère occidental, entrant en liaison avec elle dans les limites d'un certain temps, si elle ne veut pas souffrir une défaite éventuelle. Ce besoin fondamental a constitué la trame de la politique cubaine vis-à-vis de l'Amérique latine. Ainsi, dès le départ, La Havane a appelé sans trêve les peuples de l'Amérique latine à suivre l'exemple cubain.

Le nom de Guevara a été associé le plus intimement avec le mode de lutte spécifique à Cuba — la guerre de guerilla — non parce que ses vues sont différentes de celles des autres mais parce qu'il a pris le temps d'écrire un manuel sur ce sujet et de décrire l'exemple cubain en détail comme un modèle concret pour remporter des succès semblables dans d'autres pays où les conditions sont favorables, Son manuel a été lu avidement jusqu'à la dernière phrase dans plus d'un camp de guerilleros, dans la grande cordillière qui descend du Mexique à travers les Andes.

Et pourtant, cinq ans se sont passés sans aucune nouvelle victoire. En fait, une très grave défaite a été subie lors du coup d'Etat contre-révolutionnaire du général Castelo Branco qui prit le pouvoir au Brésil en avril 1964.

Venons-en maintenant au quatrième fait : c'est l'escalade de Johnson au Vietnam qui a commencé le 7 février et a crû dans des proportions sanglantes précisément au moment où Guevara revint à Cuba de son voyage afro-asiatique. La réaction de La Havane à l'escalade aul Vietnam fut tout à fait différente de celle de Moscou ou de Pékin.

L'équipe Kossyguine-Brejnev est allée se cacher sous le lit. Ses protestations n'ont pas été au delà de la permission donnée aux étudiants de manifester devant l'Ambassade américaine à Moscou, et de casser quelques vitres. A cela sont venues s'ajouter les quelques protestations verbales habituelles qui pourraient être réutilisées au cas où le Pentagone protesterait contre les bruits de moteur d'un chalutier soviétique. En fait les bureaucrates du Kremlin ont eu une attitude si scandaleuse que le Département d'Etat a des arguments solides pour les présenter comme ayant un « intérêt commun » à l'escalade agressive.

Pékin a fait mieux, du moins dans le domaine des hurlements. Mais Pékin non plus n'a pas entrepris à ce jour de contreaction. Et si Mao doit conserver à l'esprit la vulnérabilité de la Chine à une attaque nucléaire en l'absence d'un important soutien de Moscou, il n'a même pas poursuivi la mise sur pied de sa promesse d'envoyer des volontaires - si besoin était.

La Havane au contraire en vint très rapidement à suggérer un plan d'action qui réclamait une réponse très ferme comme la seule manière réaliste d'arrêter l'agression impérialiste américaine et de la faire reculer. Ces propositions furent avancées par Castro lui-même dans plusieurs déclarations publiques : et les Cubains ont montré leur sérieux en apportant une aide visible (des chargements de sucre) pour la lutte.

Les Cubains se rendent compte que ce n'est pas seulement la défense de leur pays qui est en jeu au Vietnam, mais toute la révolution coloniale et tous les Etats ouvriers. En plus, ils voient ce qui est évident pour des millions de gens dans le monde: l'escalade de Johnson dans la guerre fait en fin de compte peser la menace d'un conflit nucléaire. En bref, la Maison Blanche a mis en jeu le sort de l'humanité.

A Guevara, le premier, il doit apparaitre que des efforts extraordinaires doivent être faits pour surmonter les échecs, pour renverser les effets de la défaite au Brésil, pour mobiliser plus d'énergies que jamais, pour remporter une nouvelle victoire, pour assurer la défense de la révolution cubaine en faisant progresser la révolution socialiste mondiale en un endroit quelconque où des conditions favorables se trouvent ou peuvent être créées.

Est-il si extravagant de concevoir un révolutionnaire comme Guevara se donnant une responsabilité personnelle dans ce programme? Il n'y a pas là la moindre trace de : « romantisme révolutionnaire ». C'est la même manière de se donner à une grande cause qui a fait de lui un socialiste de premier rang et qui donne son sens à l'existence de chaque socialiste révolutionnaire dans le monde d'aujourd'hul, (Entre autres, Guevara a assumé certaines des tâches les plus rudes de la Révolution cubaine).

Une telle décision de sa part exigerait automatiquement sa dissociation du gouvernement cubain qui doit, bien sür « coexister » avec d'autres gouvernements, y compris ceux qui ont un caractère de classe totalement opposé. En particulier ses activités ne pouvaient: être tolérées sans mettre en danger les relations avec Moscou. Si notre supposition est correcte. le « nouveau terrain de bataille dans la lutte contre l'impérialisme » de Guevara est quelque chose qui se situe au niveau de la politique d'un parti marxiste révolutionaire qui est fondamentalement internationaliste et fatalement en opposition avec la ligne dangereusement capitularde du Kremlin et les protestations sans effets de Pékin.

Il est sans intérêt, en l'absence d'informations précises, de discuter si c'était là

NALE 19 la meilleure solution pour Guevara, si ce qu'il pourra faire dans son nouveau rôle fait plus que compenser le tort qu'a causé sa disparition de la scène publique.

De toute façon, le principal problème ponuque quont a resoudre les révolutionnaires cubains et le rôle qu'y joue Guevara sont assez clairs. En tant que partisan de leur révolution, nous ne pouvons que soutenir les Cubains dans leurs héroïques efforts pour sauvegarder ses conquêtes et pour renforcer leur forteresse assiégée : et nous espérons que Guevara pourra contrer de manière effective par son action la passivité de Moscou et Pékin, aider à surmonter les défaites et les reculs de la dernière pé riode, briser l'encerelement et ouvrir la possibilité de faire faire marche arrière à. l'impérialisme américain, dans le plongeon qu'il s'apprête à faire tête première, vers la catastrophe nucléaire.

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