A plusieurs reprises, notre mouvement avait attiré l'attention sur le caractère temporaire de la « lune de miel » dans le Marché Commun européen. Alors que presque toutes les tendances du mouvement ouvrier sans parler de celles de la bourgeoisie - considéralent que le Marché Commun avait dépassé le point de non-retour et s'était définitivement consolidé, nous avions souligné le caractère provisoire de la construction, pour laquelle l'épreuve décisive devait se situer dans l'avenir.
Le retrait provisoire de la France gaulliste du conseil des ministres du Marché Commun a démontré que nous avions vu juste. Une sorte de paralysie s'est abattue sur les « Jean-Foutre » de Bruxelles,
LA DOUBLE NATURE
Dans Thistoire du capitalisme européen, la construction du Marché Commun correspondait à un double objectif. D'une part, il s'agissait d'éviter un retour général aux pratiques protectionnistes, que la grande crise économique de 1929-1933 avait multipliées au sein de l'économie capitaliste européenne, - et qui risquaient de jouer le rôle de frein dans une nouvelle conjoncture économique ascendante. C'était l'aspect libre-échangiste du Marché Commun, impliquant une abolition progressive des droits de douane entre les six pays membres de cette organisation. D'autre part, il s'agissait de promouvoir à un certain degré d'intégration économique - de politique commerciale, agricole, monétaire, budgétaire, fiscale et économique commune entre les six gouvernements, afin de consolider le régime capitaliste menacé à la fois de pour reprendre la formule grossière de de Gaulle. La panique règne dans les milieux pro-européens. Avec un impressionnisme toujours enclin aux jugements hâtifs, de nombreux commentateurs passent maintenant à lautre extrême, et voient déjà la dissolution du Marché Commun, alors que la veille encore ils étaient convaincus que rien au monde ne pouvait plus ébranler celui-ci...
Quelle est la signification réelle de la crise que de Gaulle a déclenchée au sein du Marché Commun ? Que faut-il prévoir pour l'avenir ? Voilà des questions auxquelles il faut essayer de répondre non à l'aide de « tuyaux » journalistiques, mais au moyen des critères du marxisme révolutionnaire. DU MARCHE COMMUN l'intérieur et de l'extérieur (par la créution d'une large zone en Europe orientale et centrale où le capitalisme était aboli) et afin d'ameliorer les conditions dans lesquelles il devait faire face à la concurrence avec d'autres pays capitalistes dans le monde (notamment avec l'impérialisme américain).
Le second mobile (qui correspond aussi à des objectifs militaires : à l'origine, le Marché Commun étant conçu comme étroitement lié à la CED défunte) n'était pas sans lien avec le premier. En régime capitaliste, l'abolition des tarits douaniers favorise forcément la puissance bourgeoise économiquement la plus forte, celle dont le niveau de productivité est le plus élevé. Les puissances économiques moins fortes ont donc réclamé un certain nombre de compensations, pour que l'abolition pure et simple des tarifs douaniers ne leur cause pas des pertes seches.
De là, d'un côté le fameux « tarif douanier extérieur commun ». qui fait que le Marché Commun, libre échangiste à l'extrême au sein de ses frontières, est assez protectionniste à l'égard du reste du monde. De la aussi, la fameuse « politique agricole commune » qui devrait permettre aux économies française et italienne de gagner, essentiellement en Allemagne occidentale, des marchés supplémentaires -surtout aux dépens de pays comme Canada, l'Australie, l'Argentine pour blé, l'Espagne, les pays du Maghreb et Israel pour les oranges, etc. -, compensant ainsi partiellement le risque de voir des secteurs de leur marché national de produits industriels enlevés par le concurrent ouest-allemand plus puissant.
Le Traité de Rome ne va pas plus loin dans lélaboration des objectifs immédiats de la « politique commune ». Les partisans d'une véritable unification économique » avaient cependant compris que « l'intégration économique » ne serait effectivement irréversible qu'au moment où cette « politique commune » aboutirait à
Quelle est l'explication de cette assymétrie à première vue étonnante, entre le succès plein et entier dans le domaine du démantèlement tarifaire, et l'échec assez prononcé dans le domaine de l'intégration économique proprement dite ?
Une théorie qui est pour le moment acceptée à ce sujet, tant dans des milieux capitalistes que dans de nombreux courants opportunistes du mouvement ouvrier, consiste à expliquer l'échec partiel de « l'intégration » par « l'anti-américanisme » de de Gaulle, opposé à « l'américanisme » de la bourgeoisie ouest-allemande.
Cette explication passe à côté de la cause réelle des difficultés actuelles du Marché Commun. Pour s'en apercevoir, il suffit de se rendre compte que c'est précisément en « s'intégrant » - et notamment en fusionnant leurs entreprises et leurs trusts « nationaux » - que les capitalistes d'Europe occidentale auraient le plus de chances de résister aux assauts que leurs livrent leurs concurrents américains. En s'enfermant au contraire, dans leur prétendue « souveraineté nationale ». notamment dans le domaine de la propriété des entreprises, les capitalistes français, italiens ou ouest-allemands n'opposent aux géants des monopoles amérila création d'une monnaie commune. Et ils avaient dessiné toute une série de « politiques communes » (notamment dans les domaines budgétaire, fiscal et financier), afin de préparer l'unification de la monnale des six pays.
Quel bilan peut-on tirer du Marché Commun, au 30 juin 1965, en considérant sa construction du point de vue de ce double objectif ?
L'abolition des tarifs douaniers a été effectuée comme prévue. En fait les étapes vers la suppression complète de ces tarifs ont même été brûlées, et on se trouve aujourd'hui au seuil de leur disparition à l'intérieur des six pays membres du Marché Commun.
Par contre, en ce qui concerne l'intégration économique proprement dite, les résultats obtenus sont maigres ou nuls. La première épreuve sérieuse — celle de la politique agricole commune = n'a pas encore été franchie avec succès. Et même si elle l'était = ce qui reste probable, on est fort loin d'une politique financière ou budgétaire commune des six gouvernements, sans parler de l'adoption d'une monnaie commune. cains que des unités incapables par leurs dimensions de mener une concurrence avec des chances de succes.
La cause réelle de la crise du Marché Commun ne réside donc pas dans « l'anti-américanisme » de de Gaulle. Elle réside dans le fait que la concentration effective des capitaux ne leur a pas fait perdre en Europe occidentale leur caractère prédominamment « national ». Les entreprises dont les principaux propriétaires se répartissent effectivement sur plusieurs des six pays du Marché Commun restent encore largement minoritaires, par rapport aux entreprises dont les propriétaires sont essentiellement ouestallemands, français, italiens, belges ou néerlandais.
Il ne s'agit pas d'une question de « nationalité », au sens ethnique du terme. Il s'agit d'une question éminemment politique. Quel est l'instrument politique auquel le grand capital a recours par priorité lorsqu'il rencontre des difficultés ? Il est évident que, pour le moment, l'Etat national continue à jouer ce rôle. Qu'on examine donc le comportement de la bourgeoisie française confrontée avec le danger d'une rechute dans l'inflation, ou celui de la bourgeoisie italienne confrontée avec le problème de la récession,
QU'EST-CE QUI ENTRAVE « L'INTEGRATION »
EN EUROPE OCCIDENTALE?
QU'EST-CE QUI ENTRAVE « L'INTEGRATION »
EN EUROPE OCCIDENTALE?
et on s'en apercevra immédiatement. A aucun moment, la bourgeoisie de ces pays (pas plus d'ailleurs que la bourgeoisie ouest-allemande) n'a considéré que les institutions du Marché Commun pouvaient se substituer à cet Etat comme instrument principal de sauvegarde du régime capitaliste. La politique et le droit ont bien été à l'image de la réalité économique. A la non-intégration des entreprises et des trusts correspondent essentriellement des instruments étatiques, eux aussi non intégrés.
Or, abandonner la « souveraineté nationale », notamment en matière monétaire, ce n'est pas une question de principe pour la bourgeoisie de l'Europe occidentale. Elle aborde ce problème d'un point de vue purement pragmatique. Les
Faut-il en conclure que « l'intégration » de l'économie capitaliste en Europe occidentale peut être d'ores et déjà considérée comme un échec, et que les « technocrates » qui la prônent sont effectivement de chimériques « Jean-Foutre apatrides », dans le langage combien révélateur et réactionnaire du général ? Ce serait encore une fois se constituer prisonnier d'un impressionnisme superficiel.
Aujourd'hui, la propriété du capital reste essentiellement « nationale », dans les principaux trusts des cinq pays du Marché Commun ('unique industrie du sixième, le Luxembourg, à savoir l'industrie sidérurgique, a toujours été la propriété commune de capitalistes français, belges et luxembourgeois, faisant ainsi de « l'intégration européenne » sans le savoir). Mais déjà se manifeste une tendance à « l'internationalisation du capital ». Cette tendance correspond à la fois aux besoins de la technique et aux nouvelles dimensions du marché. Bien qu'elle n'en soit aujourd'hui qu'à ses débuts = c'est pourquoi elle ne peut pas encore plier la superstructure sociale à ses exigences — elle est appelée à s'accentuer de plus en plus demain. Et cet avenir se manifeste notamment dans le fait que les secteurs les plus entreprenants du capital financier - largement en avance sur des trusts protectionnistes ou sur un capital industriel moins agressif — sont en pleine euphorie d' « internationalisation »
Done, si l'abolition rapide ou immédiate des prérogatives de l'Etat bourgeois national au profit d'institutions étatiques bourgeoises « supra-nationales » est irréalisable et chimérique, le maintien à tout prix d'une « souveraineté namanipulations monétaires sont aujourd'hui parmi les principaux instruments « anti-crise » dont dispose un régime capitaliste obsédé par l'éventualité d'un nouveau 1929. Retirer cet instrument des mains de l'Etat national pour le céder à des institutions « supra-nationales », avant que celles-ci ne disposent d'une puissance économique et d'une autorité politique suffisantes, qui en garantiraient l'emploi effectif et efficace, en cas de nécessité, c'est risquer de voir une prochaine récession transformée en crise d'une ampleur considérable. Les capitalistes européens ne veulent pas courir ce risque. Il ne faut guère chercher allleurs la raison fondamentale du retard que « l'intégration économique » a pris sur la démobilisation tarifaire. tionale » bourgeoise héritée du 19% siécle l'est tout autant : les deux superstructures ne correspondent pas à la réalité économique actuelle en Europe occidentale.
Par la volonté de de Gaulle (fort discutée d'ailleurs au sein même de son propre gouvernement), le siège de la France est resté inoccupé au cours de la dernière réunion du conseil des ministres di Marché Commun. Mais, par la volonté des capitalistes français, le siège de la France n'est guère resté inoceupé aux dernières réunions de l'Union des Industries de la Communauté Européenne (UNICE), l'organisme « supra-national » qui coiffe les six fédérations patronales nationales dans le Marché Commun. Des le 6 juillet 1965, cette Union publie un communiqué exprimant l'attachement fondamental des capitalistes des six pays au Marché Commun. Depuis lors, elle a multiplié les démarches et les initiatives afin de relancer la « construction du Marché Commun ». Dans un communiqué du 7 octobre 1965, elle proclame qu' « il est à craindre que tout arrêt dans le développement du Marché Commun ne vienne compromettre gravement les résultats acquis ».
Malgré tout son mépris pour l'intendance, de Gaulle sera bien obligé de marcher, le fouet ayant claqué ! Il utilisera, certes, la situation favorable dans laquelle se trouve actuellement la France capitaliste vis-à-vis de ses partenaires en vue d'obtenir le maximum d'avantages en faveur de « ses » capitalistes (et de « ses » paysans). Maitre tacticien et maitre du marchandage, il n'est pourtant qu'un faible stratège ; son « objectif » en l'occurrence n'a aucune chance d'être
« L'INTEGRATION ECONOMIQUE » EST-ELLE UNE CHIMERE?
« L'INTEGRATION ECONOMIQUE » EST-ELLE UNE CHIMERE?
atteint à moyen ou à long terme. La
« souveraineté » nationale du capitalisme français sera de plus en plus battue en brèche — précisément dans la mesure où le capital français lui-même ne se fie plus à l'Etat national, par trop faible et étriqué, pour se défendre en cas de récession grave, et espère être défendu par un outil autrement puissant.
On peut donc prévoir qu'après quelques succès tactiques secondaires, le gouvernement de Paris occupera de nouveau
CONCURRENCE EUROPEENNE
Si la bourgeoisie ouest-allemande semble être davantage « inconditionnelle » à l'égard de l'alliance américaine que la bourgeoisie française, ce n'est pas seulement pour des raisons militaires évidentes, ainsi que sous l'effet psychologique de deux guerres mondiales perdues dans le camp opposé à celui de l'impérialisme américain. C'est aussi et surtout parce qu'à son niveau de puissance et de productivité, le problème de la concurrence impérialiste internationale se pose dans des termes entièrement différents de ceux où reste enfermée la bourgeoisie française, industriellement beaucoup plus falble.
La bourgeoisie française a abordé tous les problèmes de la concurrence inter-impérialiste dans un esprit nettement conservateur et peureux. Les thèses RueffGiscard d'Estaing-de Gaulle sur le retour à l'étalon-or ne sont que la transposition, dans le domaine des problèmes monétaires mondiaux, de l'ancienne mentalité du bas de laine du paysan français. Lorsqu'on a parié du Marché Commun, le patronat français a surtout cherché des « clauses de sauvegarde ». Lorsqu'on a soulevé l'hypothèse d'une expansion de Taire géographique du Marché Commun (notamment l'adhésion de la GrandeBretagne), le patronat français a immédiatement réagi en se réfugiant derrière la barrière protectrice du Traité de Rome.
Les capitalistes ouest-allemands abordent l'étude des problèmes de la concurrence inter-impérialiste avec un esprit autrement agressif que leurs concurrents de l'autre côté du Rhin. Leur progrès ont été si spectaculaires au cours des dernières années que rien ne leur semble impossibie. Leurs exportations de biens d'équipement (machines et matériel de transport) n'avaient-elles pas atteint 7,5 milliards de dollars en 1964, contre seulement 8,1 milliards pour les Etats-Unis ? Même la perspective de conquérir le marché américain ne leur semble guére
N 4 LE 23 son fauteuil à Bruxelles. L' « intégration économique » reprendra sa marche en avant, peut-être à un rythme plus lent, et avec des égards diplomatiques plus calculés pour les lubies de l'actuel occupant de l'Elysée. L'épreuve future d'une grande récession déterminera de manière précise dans quelle mesure les grands capitalistes des six pays préféreront, à ce
« moment de vérité », la fuite en avant vers l'action « supra-nationale » au repli défensil vers le protectionnisme national. ET CONCURRENCE MONDIALE chimérique alors qu'ils commencent à briguer la première place dans le commerce mondial !
Dans ces conditions, la bourgeoisie ouest-allemande, tout en restant favorable à la consolidation du Marché Commun (toujours ça de gagné D, a un appétit beaucoup plus féroce et des visions beaucoup plus larges. Elle est résolument favorable à une fusion entre le Marché Commun et la Zone européenne de libreéchange. Et nême la création d'une zone atlantique de libre-échange qui inclurait, outre les treize pays capitalistes d'Europe occidentale, les Etats-Unis et le Canada, ne lui inspire aucune crainte. Elle espère pouvoir y lutter à armes égales avec le le puissant concurrent américain. Et si la création de pareille zone faciliterait incontestablement la pénétration de produits et de capitaux américains en Europe occidentale, elle donnerait aussi un puissant stimulant à la pénétration des marchandises et des capitaux ouestallemands en Amérique du Nord.
Ce sont donc deux niveaux différents de productivité et de capacité compétitive sur le marché mondial qui déterminent en dernière analyse l'attitude différente des capitalistes français et ouest-allemands à l'égard des problèmes du libre échange. La bourgeoisie française cepte ce libre échange, à la rigueur, au sein du Marché Commun, moyennant de solides garanties et compensations qui doivent réduire les risques. La bourgeoisie ouest-allemande le réclame audacieusement dans l'aire géographique la plus large. Pour reprendre le fil d'une évoluhistorique : dans la mesure où puissance de l'URSS et du pacte de Varsovie semble avoir bloqué pour une longue période la voie de l'expansion militaire de l'impérialisme allemand de l'Est, celui-ci lui substitue progressivement la voie de l'expansion commerciale vers lOuest. Et les chiffres du commerce mondial sont là pour prouver que cette vole ne lui a pas si mal réussi jusqu'ici.
CONCURRENCE INTERIMPERIALISTE ET LUTTE DE CLASSE
Rien ne démontre davantage le degré d'abdication auquel sont tombées les organisations de masse du mouvement ouvrier en Europe occidentale que la manière dont elles ont réagi devant la crise du Marché Commun. Qu'elles adoptent comme les Partis communistes khrouchtchéviens et néo-khrouchtchéviens une attitude essentiellement pro-gaulliste (sous le prétexte fallacieux, d'ailleurs approuvé par les pro-chinois, que l'impérialisme américain, ennemi n° 1, est affaibli par de Gaulle), ou qu'elles servent de masse de manœuvre à la bourgeoisie « européenne », les unes et les autres ont abdiqué tout rôle indépendant n'exprimant que les intérêts du prolétariat d'Europe occidentale.
Mais cette Realpolitik s'avère plus que jamais la moins réaliste et la plus coûteuse des politiques. Pas plus qu'on ne peut séparer la politique extérieure de la politique intérieure, on ne peut isoler la problématique de « l'intégration économique » des impératifs de la lutte de classe.
Le renforcement politique de de Gauile, y compris l'accroissement de prestige que lul rapportent d'habiles manœuvres diplomatiques, est le renforcement d'un Etat bourgeois, Un Etat bourgeois renforcé, c'est un Etat qui est apte, plus que par le passé, à résoudre des difficultés économiques passagères de la bourgeoisie sur le dos du prolétariat. L'impuissance et la passivité dans lesquels se sont trouvés les syndicats français pour faire face aux problèmes de l'inflation d'abord, à ceux des licenciements et des réductions d'horaires ensuite, à la combinaison des unes et des autres enfin, ne sont que le reflet de cette paralysie politique du mouvement ouvrier français, réduit à « exploiter les contradictions inter-capitalistes ». La belle « exploitation », qui passe par le sacrifice des intérêts élémentaires de la classe ouvrière !
Plus s'accentue la concurrence internationale — avec ou sans « intégration », avec ou sans élargissement de l'aire du libre échange - et plus réduite devient la marge de manœuvre du syndicalisme classique, plus forte devient la résistance du patronat à accorder des avantages quelconques « au-dessus de la moyenne internationale » (qui, on le sait, sapent la capacité compétitive de l'industrie », « tuent la poule aux œufs d'or », etc.), plus impérative devient la nécessité d'imposer des « politiques de revenus » sous une forme ou une autre, c'est-à-dire de limiter la liberté de négociation des syndicats, voire de baillonner le droit de greve. Les récentes mesures du gouvernement Wilson démontrent que cette loi s'applique à l'extérieur du Marché Commun exactement comme elle s'applique en son sein.
Le mouvement ouvrier abordera les épreuves d'une telle phase de la lutte de classe comme un paralytique conduit par un aveugle, aussi longtemps qu'il agira comme si sa täche essentielle était d'appuyer telle ou telle fraction de la bourgeoisie contre telle autre. Pour se défendre avec efficacité, il doit rétablir son indépendance totale à l'égard de l'Etat bourgeois et de toutes les fractions de la bourgeoisie (ce qui implique également une indépendance à l'égard de la bureaucratie soviétique, prisonnière de son jeu de bascule diplomatique). Au lieu de s'allier à de Gaulle contre les « Européens », ou aux « Européens » contre de Gaulle, il doit affirmer son indépendance de classe en établissant sa propre alliance internationale, groupant avant tout les organisations ouvrières de toute l'Europe occidentale, avant d'étendre celle-ci à une zone plus large. Au sein de cette alliance, il s'agit de combattre internationalement l'offensive du capital contre l'autonomie des syndicats, en refusant de céder dans n'importe quel pays ; toute brèche obtenue par le Capital dans un pays devient immédiatement la plate-forme d'une attaque dans un autre pays, et doit le devenir, de par les lois de la concurrence capitaliste.
C'est en partant de cette lutte défensive commune que le mouvement ouvrier pourra ensuite passer à une contre-offensive internationale, opposant aux deux formules capitalistes de la « souveraineté nationale » et des « institutions supra-nationales » bourgeoises la solution des Etats-Unis socialistes d'Europe, c'est à-dire de l'action internationale pour renverser le capitalisme. Tout cela pose évidemment la question de la constitution d'une nouvelle direction révolutionnaire du mouvement ouvrier. Mais il est évident que si celui-ci n'est même pas capable de se défendre adéquatement, il ne faut pas trop espérer de sa part des victoires offensives foudroyantes.