Documents de la IVe Internationale

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La revue › n° 26

Les causes de la défaite du Parti communiste indonésien

H. Vallin · Quatrième Internationale, n° 26 · novembre 1965 (4e trimestre) · p. 9-12 · 2 253 mots

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La révolution indonésienne a subi un grave échec. L'armée bourgeoise, tout en maintenant Sukarno formellement à la tête, s'est emparée du pouvoir et poursuit la répression à l'échelle nationale. Les membres du Parti communiste sont pourchassés : plus de cinq mille communistes ont été arrêtés. Les journaux du Parti communiste sont supprimés, ses dirigeants forcés de passer dans la clandestinité, ses organisations interdites dans la majeure partie du pays.

Le poids de cette défaite cuisante a été subi par le plus grand Parti communiste dans le monde capitaliste. Il annonçait trois millions de membres, une Jeunesse de trois millions de membres, et l'appul de vingt millions d'adhérents à des organisations de masses d'ouvriers, de paysans, de femmes, d'étudiants et d'employés du gouvernement. Comment une telle force politique de masse a-t-elle pu se trouver ainsi meurtrie de la part de forces armées s'élevant à 350.000 hommes ?

L'explication se trouve dans la ligne stratégique de la « révolution par étapes », de la formation de bloes et de coalitions avec la « bourgeoisie nationale ». La direction d'éducation stalinienne du mouvement: communiste dans les pays coloniaux et semi-coloniaux a appliqué cette ligne à de nombreuses reprises depuis la deuxième révolution chinoise de 1925-27 en dépit de ses résuitats tragi ques.

En Indonésie, à plusieurs reprises, les masses sont allées de l'avant. Les salariés industriels et agricoles et les paysans patvres ont occupé les usines et les plantations, propriété impérialiste, notamment fin 1957-denut 1960. Ils sont descendus en énormes masses dans les rues, exigeant une lutte décisive contre l'inflation, l'exploitation et l'impérialisme. A plusieurs reprises la situation a été favorable pour qu'un gouvernement des ouvriers et des paysans pauvres s'empare du pouvoir.

Mais, chaque fois la direction du PC indonésien, à la tête de laquelle se trouvait le groupe de D.N. Aidit, a freiné le mouvement des masses et maintenu les masses prisonnières du « Nasakom ». le « front national » des principaux groupe. ments politiques, les Nationalistes de Sukarno, les enseignants religieux, un groupe musulman, et le Parti communiste.

Chaque fois que les masses allaient de l'avant, le Parti communiste chercha à canaliser leur combativité contre un seul objectif, l'impérialisme étranger, s'abstenant d'organiser des luttes systématiques, à l'échelle nationale, contre les propriétaires terriens semi-féodaux, les usuriers, les riches commerçants, et les administra teurs corrompus des entreprises qui constituaient une pépinière d'une nouvelle classe de bourgeoisie industrielle.

De cette façon, l'énergie militante des masses ne fut pas concentrée sur la tâche centrale de la conquête du pouvoir, mais fut divisée et dispersée en de nombreuses actions partielles.

Pendant ce temps, l'armée bourgeoise, centre des forces contre-révolutionnaires, tranquillement fortifiée par l'impérialisme américain et alimentée par des cargaisons d'armes envoyées par la bureaucratie soviétique, chercha à accroitre sa popularité et sa position politique en remportant de faciles « succès » contre l'impérialisme, par exemple dans l'Irlan occidental et dans le Nord Kalimantan, attendant l'heure de se retourner contre le mouvement révolutionnaire des masses.

Les propriétaires fonciers sabotèrent la réforme agraire officiellement proclamée, mais qui resta largement lettre morte. L'inflation s'aggrava de plus en plus : en

UN TOURNANT A

Dans les derniers mois, il est vrai, la direction d'Aidit avait glissé vers la gauche, radicalisant quelque peu son orientation. Aidit appela même à larmement des ouvriers et des paysans. Mais il n'appela pas les masses à s'armer elles-mêmes, Il demanda à Sukarno de les armer. Sukarno, évidemment, repoussa cet appel.

Finalement, le 25 septembre, quelques jours seulement avant la tentative de coup du « Mouvement du 30 septembre » qui précipita la situation actuelle, Aidit dit aux masses d'agir avec audace contre les « capitalistes bureaucratiques » et de prendre le contrôle des anciennes entreprises impérialistes qui avaient été confisquées et nationalisées.

Selon une dépêche de l'Agence Chine Nouvelle du 27 septembre, il déclare devant le Congrès des ouvriers de planta tion : " L'histoire a obligé le peuple et la classe ouvrière du monde entier devant le choix entre être l'enclume ou le marteau. S'ils ne veulent pas être l'enclume, ils doivent devenir un marteau, un énorme marteau. La classe ouvrière indonésienne devrait adopter l'attitude suivante : de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace ! Emparez-vous des entreprises ! A l'action, à l'action, à l'action : »

Le changement vint trop tard. On ne peut célébrer « Bung Karno » (Frère Karno) pendant des années sans semer une confusion immense dans les masses et les désorienter sur le problème de la conquête du pouvoir. On ne peut rester silencieux des années sur le danger réactionnaire représenté par l'armée sans préparer le terrain pour que les masses soient surprises quand les généraux réactionnaires décident finalement que le temps est venu pour eux de frapper.

Il est clair que ces généraux, de plus en plus inquiets devant la radicalisation du PC et la montée du mouvement de masse, décidèrent de ne pas attendre, mais de prévenir les risques d'une révolution par un coup d'Etat.

L'attitude hésitante et vacillante de la direction Aidit est apparue avec relief pendant la semaine décisive du coup de l'armée. Pas un seul appel, pas une seule indication sur ce qu'il fallait faire, pas une seule liste de mots d'ordre d'action ne furent lancés par le PC indonésien été 1965, le prix d'un kilo de riz au marché libre de Djakarta est monté à la moitié du traitement mensuel d'un fonctionnaire 1 GAUCHE TARDIF aux masses d'ouvriers et de paysans. Ces masses restèrent sans directives face à l'ennemi, Désorientées par les contradictions des politiques passées, abandonnées par les dirigeants à l'heure du plus grand péril, elles se trouvèrent abasourdies au moment où les généraux passèrent à l'action.

Le rôle joué par les officiers de gauche sous le commandement du lieutenant-colonel Untung n'est pas encore clair. Il est probable que ces officiers, informés du coup Imminent préparé par les généraux réactionnaires, aient désespérément cherché à le déjouer en frappant les premiers. La presse officielle du P.K.I. semble d'ailleurs avoir accordé son appui à ce mouvement.

Si cette hypothèse se vérifiait, il faudrait considérer laffaire comme une aventure putschiste dans laquelle une poignée d'hommes résolus aurait tenté se substituer à la puissance des masses. Il est tout à fait erroné de penser qu'une tentative de coup d'Etat par des généraux réactionnaires ne peut être bloquée par un fort mouvement des masses, ou bien que les putschistes peuvent réussir là où les masses seraient condamnées à échouer. Il y a de nombreux exemples historiques où une puissante mobilisation des masses, soutenue par des formations militaires populaires relativement faibles, ont réussi à empêcher que des cercles militaires réactionnaires ne s'emparent d'un pays. Ceci se produisit lors du putsch Kapp en Allemagne en 1920, ainsi qu'en Espagne en juillet 1936. Le dernier exemple est celui de la République dominicaine.

La meilleure réponse est une puissante grève générale qui paralyse l'ennemi, le jette dans la confusion, l'oblige à diviser et à disperser ses forces, donnant au mouvement ouvrier le temps d'armer les ouvriers et les paysans et ainsi de préparer une contre offensive vraiment efficace au danger réactionnaire.

Mais la responsabilité du putsch d'Untung - s'il s'avère qu'il s'agissait d'un putsch - doit être carrément attribuée à la direction Aidit. On retrouve le vieux modèle : l'opportunisme engendre l'aventurisme. Il est probable qu'au sein PC indonésien une aile gauche était de plus en plus impatiente au sujet de la politique vacillante et opportuniste d'Aidit. Sous la tension constamment montante entre classes et forces politiques possible que certains éléments de l'aile gauche aient songé à passer à l'action directe pour trouver une issue. Sentant dans les récents mois, il est tout à fait qu'un coup d'Etat réactionnaire pouvait se produire à n'importe quel moment, ils peuvent avoir désespéré de pouvoir convaincre les cadres et les membres du parti du danger avant qu'il ne soit trop tard. Non éduqués en ce qui concerne les potentialités réelles de l'action de masse, manquant de confiance dans leur capacité de mobiliser les masses - si nécessaire

Dans plusieurs documents, la direction du PC chinois a correctement critiqué la politique opportuniste des directions Thorez et Togliatti des partis communistes français et italien, la soumission servile à la bourgeoisie « nationale » qui a mené le PC irakien et la direction Dange du PC indien à de lourdes défaites.

Mais, en contradiction grossière avec ces critiques, la direction Mao a donné un cachet d'approbation à la politique opportuniste de la direction Aidit dans le PC indonésien.

Ce cours était lié aux manœuvres diplomatiques au moyen desquelles le gouvernement chinois songeait a contrer le blocus de l'impérialisme américain et les démarches hostiles de la bureaucratie soviétique contre la révolution chinoise. Rechercher des relations amicales avec des gouvernements bourgeois comme ceux dirigés par Sukarno et Ayub Khan n'est pas faux en soi et pour soi. Un Etat ouvrier a parfaitement le droit et même le devoir de chercher à manœuvrer entre ses ennemis bourgeois et à tirer profit de leurs divergences. Le gouvernement soviétique du temps de Lénine et de Trotsky le fit au moyen du traité de Rapallo:

Mais il n'est pas permis - et c'est un des produits de la fausse éducation et de la dégénérescence stalinienne — d'identifier les besoins et les prérogatives du gouvernement d'un Etat ouvrier avec les nécessités de la révolution mondiale qui sont exprimées au niveau du parti. Confondre les deux, c'est convertir le parti en un simple instrument du gouvernement aux besoins temporaires et détruire l'âme de la politique marxiste: La théorie marxiste elle-même se trouve réduite à un rôle apologétique à chaque tournant dans le domaine diplomatique,

Quand le gouvernement soviétique du temps de Lénine et de Trotsky signa un

NALE en dehors de la direction Aidit → ils peuvent avoir pensé que la situation pouvait être court-circuit.

Quels que ne sont pas moment - sauvée par une sorte de soient les faits — et ceux-ci faciles à déterminer pour le l'opportunisme de la direction Aidit est au cœur de l'échec infligé à la révolution indonésienne. Et la direction đu PC chinois et la tendance proMao dans le mouvement communiste mondial portent également une lourde co-responsabilité. pacte temporaire à Rapallo avec l'impérialisme allemand contre les impérialismes « alliés », l'Internationale communiste ne cessa ni de faire appel au renversement de l'impérialisme allemand par une revolution prolétarienne ni d'aider à organiser celle-ci. Internationale commumiste ne cessa de dire ce qu'étaient les dirigeants allemands, à savoir des exploiteurs féroces de leurs propres ouvriers.

Mais, dans les marchés passés par Mao avec Sukarno et Ayub Khan, tous les propos radicaux sur la « révolution ininterrompue » sont oubliés. Ces représentants des classes exploiteuses et ces bourreaux des ouvriers en grève sont dépeints comme des « dirigeants nationaux progressifs ». Un volle est jeté sur la nature de classe de leur régime; des illusions débilitantes sont semées sur la possibilité de créer un « bloc des nouvel les forees émergentes » contre l'impérialisme mondial.

Cette politique opportuniste n'est pas fondamentalement différente de la ligne révisionniste traitresse du khrouchtchevisme dans les pays coloniaux et semi-coloniaux, avec ses illusions grossières sur « l'évolution pacifique », les « Etats de démocratie nationale » et les « formes non capitalistes de développement » dont on ne peut pas dire qu'elles se développent dans une direction socialiste.

En Indonésie, Aidit n'apparait que comme une variante « de gauche » de l'opportunisme khrouchtchevien. Les dirigeants du PC chinois qui ont couvert tout cet opportunisme et lui ont accordé toute l'autorité immense qu'ils ont acquise auprès des ouvriers et des paysans pauvres d'Asie à la suite de la victoire de la révolution chinoise partagent aujourd'hui la responsabilité de la défaite en Indonésie.

La défaite en Indonésie ne s'avérera pas durable. Une importante bataille a été

LA RESPONSABILITE DU PC CHINOIS

LA RESPONSABILITE DU PC CHINOIS

QUAT perdue mais la réaction n'est pas assise de manière définitive. Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, l'expérience a montré que le mouvement révolutionnaire dans les pays coloniaux et semicolloniaux a été capable de récupérer très rapidement après avoir souffert des défaites partielles.

Cette puissance de récupération est due en premier lieu aux conditions objectives, c'est-à-dire à Pincapacité du néocolonialisme et de la bourgeoisie nationale d'assurer des améliorations même temporaires des conditions de vie épouvantables de millions et de millions d'esclaves colonlaux.

Ces esclaves apprennent la puissance de la révolte, et il faut plus qu'une défaite temporaire pour les ramener dans une acceptation figée de leur existence intolérable,

Les trois millions de communistes adultes, les trois millions de jeunes communistes et les vingt millions de membres des organisations de masse en Indonésie n'ont pas été écrasés. Ils se trouvent temporairement désaxés et sans direction. Mais ils se regrouperont certainement a nouveau, reprendront leurs luttes et obligeront la réaction à reculer.

Déjà des groupes communistes armés se sont concentrés dans le centre de Java, et l'armée elle-même avoue qu'elle y a perdu le contrôle sur au moins deux districts. Un front de guerilla va sans doute se stabiliser. La victoire du général Nasution risque bien de n'être qu'une victoire à la Pyrrhus.

Leur lutte continuera jusqu'à ce que les militants communistes les plus critiques et les plus conscients, unis aux cadres trotskystes indonésiens, forgeront un parti révolutionnaire capable de diri ger la classe ouvrière et la paysannerie sur la seule voie de la victoire, la vote de la conquête du pouvoir, l'établissement d'un gouvernement ouvrier et paysan, la voie de Fidel Castro, de Lénine et Trotsky. la voie de la révolution permanente.

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