Le congrès du Parti communiste roumain avait attiré l'attention de la presse internationale à un moment où cer-. tains commentateurs supposaient qu'il aurait marqué un nouveau round, et peutêtre un certain tournant, dans le conflit sino-soviétique. En réalité, malgré la très large participation de délégations des partis dits frères et de leaders influents, rien de nouveau s'est passé à Bucarest et les journalistes présents furent réduits à s'interroger sur la signification éventuelle de tel ou tel applaudissement - l'impression générale étant que le délégué chinois avait reçu une ovation plus chaleureuse que le secrétaire du P.C.U.S. Quant aux Roumains, ils saisirent l'occasion pour souligner une fois de plus leur attitude non engagée dans le conflit intérieur du mouvement communiste ainsi que leurs positions dans la conjoncture internationale actuelle, notamment à propos de l'agression américaine au Vietnam. Si quelqu'un avait pensé que les dirigeants roumains, désireux d'entretenir des rapports économiques plus étroits avec les pays capitalistes, auraient, à cet effet assoupli leur ligne, il en aura été pour sa déception.
L'intérêt du congrès de juillet a résidé essentiellement dans le fait que le Parti roumain a voulu confirmer, sous une forme solennelle, le cours qu'il a suivi dans les dernières années. Sous cet angle, les documents adoptés, bien que n'impliquant aucun élément nouveau majeur, représentent une synthese significative de la « voie roumaine » et méritent un commentaire même quelques mois après la clôture du congrès.
Sur le plan économique, les rapports de Ceausesco, de Maurer et de Stoica, aussi bien que la résolution finale ont exalté les progrès incontestables accomplis dans l'industrialisation du pays, en esquissant en même temps des perspectives assez ambitieuses pour le quinquennat qui s'ouvre. On a notamment insisté sur la tache de doubler jusqu'en 1970 « la puissance installée et la production d'énergie électrique » et sur la mise en service du combinat sidérurgique Gheorghiu-Dej à Galatz, qui devra produire près du tiers de toute la production d'acier du pays. En ce qui concerne l'agriculture, par contre le congrès a dû prendre acte tout simplement que « les tâches relatives à l'accroissement de la production agricole végétale et animale, fixées dans le cadre du plan de six ans, n'ont été pas entièrement réalisées ». Ceci, d'après le rapporteur Ceausesco, serait dü « en premier lieu au fait que le rythme moyen annuel d'accroissement, qui était fixé à 9-10 %, était trop élevé et ne tenait pas compte des réalités et des possibilités de notre agriculture ». Il serait plus correct de préciser que les structures des campagnes où prévaut essentiellement la forme transitoire des coopératives de production, restent assez arriérées et on ne peut absolument pas parler d'une collectivisation dans un sens strict. Il est. d'ailleurs possible que le rythme de « coopérativisation » a été brusqué, si la résolution du congrès a pu affirmer que cette coopérativisation a été terminée « près de quatre ans avant la date fixée par le précédent congrès ».
Il faut souligner que ni sur le plan industriel ni sur le plan agricole les Roumains ne se posent, du moins pour le moment, des problèmes de restructuration et de réorganisation tels que se sont posés d'autres directions bureaucratiques après le démarrage de la « déstalinisation » (et la direction yougoslave pratiquement au lendemain de sa rupture avec Staline). Les discussions sur la décentralisation, par exemple, qui dans d'autres Etats ouvriers, ne cessent de se développer, n'ont pas apparemment — c'est-à-dire à juger sur la base des textes du congrès — d'écho jusqu'ici en Roumanie. A plus forte raison semble-t-on ignorer tous les problèmes et toutes les tentatives qui ont assuré une renommée mondiale à des économistes tels que le soviétique Libermann ou le tchèque Sik. Même sur la question des formes d'intéressement matériel, il n'y a qu'un passage rapide et assez vague dans le rapport de Gheorghe Maurer. D'autre part, l'orientation de base reste axée sur le développement prioritaire de l'industrie lourde et notamment de l'industrie de constructions mécaniques.
Il serait toutefois erroné de voir dans cette option la prolongation pure et simple d'une ligne stalinienne, inspirée par des schémas qui apparaissent désormais vétustes même aux yeux de certaines directions bureaucratiques. Les proclamations du congrès sur la priorité de l'industrialisation d'un certain type visaient bien plus qu'à répéter de vieux slogans, à reprendre une polémique avec les dirigeants soviétiques - probablement aussi avec les dirigeants d'autres Etats ouvriers plus industrialisés que la Roumanie - et impliquaient surtout le refus d'accepter un modèle de « division du travail socialiste » qui puisse obliger tel ou tel Etat ouvrier à limiter son développement industriel en se spécialisant surtout soit dans la production agricole soit dans des secteurs industriels très particuliers. Le rapport Ceaucesco a beaucoup insisté sur le caractère vital d'une industrialisation poussée comme « préalable au parachèvement de la construction socialiste et à la création des conditions pour le passage au communisme », n'hésitant pas à remonter à des sources nationales du siècle passé.
On arrive tel au point central de l'orientation roumaine. Ce qui caractérise, en effet, la direction Ceausesco-Maurer à l'étape actuelle, c'est son insistance sur l'esquisse d'une voie nationale qui d'une part influence déjà certaines reconstructions de l'histoire et d'autre part implique quelques généralisations théoriques. Sur le plan de l'histoire, on frise le ridicule en parlant des événements de 1944 sans mentionner en aucune forme le rôle de l'Armée soviétique. Sur le plan théorique, le thème qui revient comme un leit-motiv est celui de l'épanouissement de la nationalité assuré par la construction du socialisme et de l'Etat national qui devra « constituer longtemps encore la base du développement de la société socialiste ». Dans cette optique, il est logique que les conflits qui secouent le mouvement ouvrier international apparaissent essentiellement comme le résultat de la « diversité de conditions dans lesquelles les partis communistes et ouvriers déploient leur activité - diversité déterminée par le niveau du développement social et économique, par les particularités historiques et nationales de leurs pays » (Ceausesco). Il est aussi logique que les Roumains soient les partisans les plus fervents d'un internationalisme très timoré consistant dans « l'indépendance, l'égalité en droits et la non ingérence dans les affaires intérieures d'autres partis ». En d'autres termes, que chacun suive sa voie sans se soucier d'une stratégie d'ensemble du mouvement communiste mondial.
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C'est donc par une défense à outrance des particularités nationales, de l'autono mie de l'Etat socialiste national, par la défense de ce qu'elle présente comme les intérêts propres du pays contre toute entorse provenant de l'étranger, y compris d'un Etat ouvrier, que la bureaucratie roumaine s'efforce d'améliorer ses rapports avee les masses, de renforcer positions et de faire face aux contradictions multiples qui caractérisent désormais toute domination bureaucratique dans la phase historique où nous sommes. Au début, les , dirigeants yougoslaves avaient été poussés à la rupture avec Staline par des stimulants analogues à ceux qui sont à la base de lorientation roumaine. Toutefois, ils pouvaient se baser sur une tradition révolutionnaire autonome du parti, tout à fait différente de celle dont peuvent se prévaloir les dirigeants roumains qui n'ont à leur actif rien qui ressemble tant soit peu à ce qu'a fait le PO yougoslave dans la lutte contre l'impérialisme allemand. En misant sur une certaine mobilisation des masses - ils en avaient d'ailleurs besoin pour résister à la bureaucratie soviétique dont la puissance demeurait encore intacte ou presque — les Yougoslaves développaient assez rapidement une critique du stalinisme et du bureaucratisme er introduisaient toute une série de réformes dont la plus importante était, au commencement des années 1950, la formation de conseils ouvriers. Une telle voie est considérée trop dangereuse pour la bureaucratie roumaine qui ne s'achemine dans le processus de déstalinisation qu'avec une prudence extrême.
En effet, aucune réforme de style déstalinisation soviétique ou polonaise ou même hongroise n'est envisagée ni avancée comme thème de discussion. Les structures du parti, de même que celles des syndicats, restent absolument inchangées. On ne pose même pas le problème de l'introduction d'organismes de participation gestionnaire des travailleurs. On continue à concevoir l'art et la culture d'une manière populiste démagogique (1) ; et ce n'est que d'une façon timide et assez anodine que, du moins dans les textes en question, il est fait allusion à la nécessité de réexaminer certains thèmes d'histoire sous langle de la critique de la période du culte de la personnalité. Quant à l'Etat, non seulement sont ignorés les problèmes posés depuis 1950, en premier, par les Yougoslaves, mais même se trouve souligné a plusieurs reprises l'accroissement de son rôle. Sur le déroulement du congrès,
(1) Cependant, 1 semble que pratiquement les Roumans ne sulvent pas cette ligne.
voici le commentaire d'un délégué du PC italien : « L'élément de la confiance entre la base et le sommet a prévalu sur celui de la discussion ». Ce qui, au dela des expressions feutrées propres aux disciples de Togliatti, signifie en fait que le Congrès a été strictement contrôlé par les dirigeants.
Le trait le plus visible d'une certaine « déstalinisation » se réduit ainsi à une accentuation du caractère collectif de la direction (cette notion a été même incluse dans la nouvelle Constitution) et de la norme selon laquelle « un membre du parti ne peut détenir qu'une seule fonction de direction politique permanente, soit dans les organismes du parti, non influencé par des dépendances incompatibles » (rapport d'Apostol sur les Statuts).
Quant aux changements proposés dans le projet de la nouvelle Constitution (entre autre, la Roumanie désormais s'appelera République Socialiste) et dans les Statuts du parti (qui s'appelle à nouveau Parti communiste), ils sont plus ou moins liés à la caractérisation de la société roumaine à l'étape actuelle. Les rapports tout comme la résolution ont salué, en effet, « la victoire totale du socialisme dans les villes et dans les campagnes, la victoire définitive du socialisme dans notre pays ».
Ainsi la conception roumaine d'un socialisme qui se réalise pour une longue période dans le cadre d'Etats nationaux autonomes se relie explicitement aux conceptions classiques sur l'édification du socialisme dans un seul pays. Assurément, il serait faux d'oublier la portée objective de l'attitude roumaine qui, en dernière analyse, exprime une nouvelle révolte contre l'emprise de la bureaucratie de l'URSS. Mais on ne saurait oublier en même temps l'absurdité qui consiste à prôner une édification « socialiste » nationale à une échéance longue, ceci à une étape où les conflits et les contradictions qui se multiplient dans le camp des Etats ouvriers et du mouvement communiste international devraient faire ressortir plus que jamais l'idée qu'une édification socialiste réelle ne progressera que dans la mesure où elle dépassera le cadre suranné des Etats nationaux, héritage de la société bourgeoise capitaliste, en donnant naissance à des entités politiques supranationales à l'échelle régionale, continentale et, en dernière analyse, mondiale.
L. M.
21 septembre 1965