Pour la première fois depuis l'élection de Louis-Napoléon Bonaparte à la présidence de la République, le 5 décembre prochain les Français éliront un président de la République au suffrage universel.
Une première question était encore sans réponse a moins de deux mois de Telection : de Gaulle sera-t-il candidat ? S'il est candidat, l'élection sera en fait un plébiscite. S'il ne l'est pas, un candidat « gaulliste » ne serait pas sur d'être élu, même avec le soutien de de Gaulle.
Il était très difficile pour de Gaulle de renoncer à la candidature car, dans une grande mesure, il est à présent prisonnier de la situation. La « stabilité » tant pronée du régime actuel repose sur sa personne, et son départ ouvrirait une crise considérable.
Il n'y a pas grand chose à dire des candidats de droite qui se sont déjà manifestés (Tixier-Vignancour le fasciste, Antier qui cherche à obtenir des suffrages paysans, Marcilhacy l'inconnu). De Gaulle candidat, ils recevront les voix des nostalgiques du régime Pétain et de « l'Algérie française ».
La grande question était celle des candidatures dites de gauche et de l'attitude des deux grands partis ouvriers, le Parti socialiste et le Parti communiste. On conmait déjà les diverses péripéties qui ont entouré la candidature du socialiste Defferre, agréé par son parti, puis torpillé par celui-ci. Après que Defferre eut renoncé à être candidat, la situation paraissait sans solution. Personne dans le Parti soclaliste ne voulait et ne pouvait plus être candidat. La direction du Parti socialiste ne voulait à aucun prix engager des pourparlers avec le Parti communiste francais sur cette question, pas plus que sur toute autre.
On n'entendit plus parler de la question des candidats de gauche dans la période des vacances, mais on peut étre certain que toutes sortes de tractations se produisirent. Et voici que, dans la première quinzaine de septembre un miracle se produisit dans la politique française. Il y aura le 5 décembre un candidat unique de la « gauche », François Mitterrand, c'est-a-dire un candidat unique soutenu à la fois par le Parti socialiste, par le Parti communiste français et par divers groupements qui se revendiquent de la « gauche ». Comment se Tait-il que, là où Defferre a piteusement échoué, Mitterrand ait réussi ? Pour comprendre un tel miracle, il faut examiner ce qui se passait parmi les hommes politiques bourgeois et socialistes, d'une part, ce que voulait la direction du Parti communiste français d'autre part.
A tout seigneur tout honneur. Le principal manipulateur dans l'opération a été le secrétaire général du Parti socialiste, Guy Mollet. Quand Defferre fit publiquement une déclaration d'intention eu, grâce à un lancement à l'américaine, demanda au Parti socialiste de ratifier sa candidature dans un Congrès extraordinaire, Mollet se trouva débordé et parut satisfait que Defferre devienne le candidat du Parti socialiste. Mais. Defterre présuma de la situation. Il voulut non seulement ignorer le Parti communiste, faire des avances à des M.R.P., mais aussi bousculer son propre parti. Il proposa la création d'une « Fédération démocrate et socialiste ». comprenant socialistes, radicaux et démocrates-chrétiens. Une telle proposition était équivalente à dissoudre le Parti socialiste et créer autour de sa personne un « parti » similaire à ce que l'U.N.R. est pour de Gaulle.
Guy Mollet ne pouvait accepter une telle perspective. C'eut été — et le maire de Lille, A. Laurent, le fit savoir expressément - renoncer à la base ouvrière actuelle du Parti socialiste et à toute influence sur la classe ouvrière actuellement dominée par le PC. Le Parti socialiste ayant rejeté sa conception, Deiferre renonca à être candidat à la présidence de la République (1).
(1) Voir Quatrième Internationale, ° 24.
Mollet ne pouvait plus alors, pour maintenir l'équilibre de son parti, soutenir une candidature d'un autre membre du parti. Il se tourna done vers un de ces politiciens bourgeois qui se situent quelque part entre le PS et le parti radical. Mitterrand ne gênait pas ses calculs à plus longue échéance : ceux-ci visent « l'après-gaullisme »-
A vrai dire, tout le monde politique français, de droite jusqu'au PCF, ne pense pas en termes de lutte contre Gaulle. Tous considèrent qu'il n'y a rien à faire contre lui, qu'il faut attendre sa fin naturelle (son age leur permet de penser qu'il ne faudra pas trop attendre) et qu'il faut préparer sa succession, car quoi qu'il fasse pour remettre le pouvoir à un de ses poulains, l'envoûtement qu'il exerce disparaitrait avec lui.
Pour « l'après gaullisme » il y a entre Guy Mollet et Pinay, le représentant le plus autorisé de la droite parlementaire classique, un accord qui, s'il n'a été formellement conclu, n'en existe pas moins tacitement. Tous deux, ne l'oublions pas, ont joué un rôle décisif dans les milieux politiques, et notamment dans les milieux parlementaires, pour permettre à de Gaulle de se hisser au pouvoir en mai 1958, à la suite du coup d'Etat d'Alger, sans autres complications intérieures en France même. Tous deux ont été ensuite renvoyés par de Gaulle. Tous deux condamnent l'arbitraire personnel, et désirent rétablir un régime démocratique, avec des aménagements par rapport à ce qui existait du temps de la IVe République, où les élus, notables de droite ou de gauche, pourraient assurer un équilibre politique. Un certain régime présidentiel ne les gênerait pas, mais ils ne veulent pas d'un bonapartisme.
Nous n'examinerons pas ici si leur perspective est viable, il suffit de savoir qu'elle détermine Mollet. Et, dans cette perspective, Mitterrand faisait son affai1°, pouvant l'abandonner au profit de Pinay quand se produirait la disparition de de Gaulle. D'ailleurs Mollet n'a pas du tout dissimulé la chose, Il n'y avait pas huit jours que Mitterrand venait d'avoir le soutien du PC après celui de la SFIO que, dans une interview de presse, Mollet faisait savoir, presque sans périphrases, que si Mitterrand était le candidat de la « gauche » il estimait qu'en l'absence de la candidature de de Gaulle, le candidat le plus indiqué selon lui était Pinay. On ne pouvait mieux montrer que, pour lui, Mitterrand était une étape vers la candidature Pinay.
Mitterrand est un de ces politiciens qui ne recule devant rien. Il connait les vues de Mollet à son égard, mais en attendant il n'est pas fâché de se placer au premier plan. Le milieu politique tiendra compte d'un homme qui aura recueilli quelques millions de voix dans le pays. Mais comment trouver tant de suffrages ? Pour de multiples raisons, il sait qu'il ne peut guère espérer obtenir le soutien du MRP et d'ailleurs les électeurs MRP voteront pour de Gaulle. S'il veut done ne pas être trop mal placé, il lui faut chercher à obtenir le soutien du PCF, et ce sans entrer dans une négociation avec celui-ci et sans prendre le moindre engagement. A la différence de Defferre, il fera le peu qui sera nécessaire et on verra que c'est vraiment très peu pour que la direction du PCF se déclare satisfaite et décide d'appeler à voter à lui.
Venons-en à l'attitude des dirigeants du PCF. Ils savaient qu'un accord en bonne et due forme avec les dirigeants da Parti Socialiste était exclu. Ils savaient aussi qu'une partie de l'électorat qui vote traditionnellement communiste. dans l'élection présidentielle se porterait sur de Gaulle et qu'un candidat communiste ou soutenu seulement par le PCF accuserait une importante perte de voix. Aussi, depuis longtemps, cherchaient-ils le moyen d'avoir un candidat de « gaulche » soutenu par le PS pour lequel ils pourraient appeler à voter de telle façon qu'il serait impossible de mesurer leur perte de voix lors du dépouillement du scrutin.
Une autre considération a certainement également pesé, au moins aupres de certains membres du Bureau politique. On sait que les tendances « italiennes » sy renforcent, c'est-à-dire des tendances qui pensent que, pour que le PCF puisse, dans « l'après-gaullisme » évidemment, participer normalement au jeu de la démocratie parlementaire et montrer ainsi une « voie française » au socialisme, il doit suivre les démocrates bourgeois sur leur terrain. Un candidat de la « gauche » soutenu par le PCF, ne serait-ce pas une sorte de préfiguration des belles alliances de demain ?
Defferre ayant perdu toute chance, le PSU pensa qu'il pourrait obtenir la candidature pour un des siens. Mais ni la direction du PS ni celle du PC n'étaient prêtes à servir cette formation. Une chose est d'accorder, sur une liste pour des élections municipales, un ou deux sièges à qui peut amener quelques dizaines ou quelques centaines de voix, et autre chose de servir de piédestal à l'échelle nationale à une organisation que ces deux directions ne prennent pas au sérieux.
Le 9 septembre, Mitterrand annonça personnellement sa candidature. Mollet l'approuva presque aussitôt. La direction du PCF ne fit aucun commentaire, mais on sait que des tractations se faisaient dans la coulisse par personnes interposées. Le 21 septembre, tenant une conférence de presse, Mitterrand ne présenta pas de programme, mais des « options » ; il donna un coup de chapeau aux partis, ajoutant que ce n'était pas à lui, candidat, à régler leurs rapports réciproques, se prononça contre toute exclusive, et à la fin de sa conférence annonça avoir reçu le jour même une lettre de Waldeck Rochet et que, dans sa conférence, il avait répondu aux questions posées dans cette lettre. Deux jours plus tard, réunion du Comité Central du PCF pour entendre un rapport de Waldeck Rochet, qui peut se résumer comme suit : Mitterand nous a envoyé le compte-rendu de sa conférence ; il est atlantique, européen, mais ce n'est pas tellement grave ; son programme n'est pas clair, ce n'est pas le notre, mais il est un adversaire du pouvoir personnel et il a dit qu'il était contre toute exclusive. Aussi faut-il voter pour lui, en faire le candidat de l'unité des forces démocratiques et, ainsi aider à forger cette unité.
On savait qu'il y avait eu au Bureau politique des partisans d'une candidature Duclos ou Frachon. Mais, se situant eux aussi sur le plan d'une « démocratie authentique », leur opposition à Mitterrand ne dura guère. Le Bureau politique se présenta unanime devant le Comité central et ce dernier adopta presque sans débat la candidature Mitterrand.
Dans les masses, les illusions parlementaires, les illusions sur « l'unité » au-dessus des classes et sans programme, joueront en faveur de la candidature Mitterrand. Mais, d'autres sentiments — T'hostilité à l'ancien régime de la IV* République dont il est un parfait représentant, une instinctive hostilité à un candidat bourgeois pour les uns, l'antiaméricanisme de de Gaulle pour les autres - joueront en sens contraire, soit au profit de de Gaulle, soit au profit de l'abstention.
Parmi les militants communistes, la décision de leur parti de soutenir la candidature Mitterand ne soulève aucun enthousiasme, et les propos de Mollet en taveur de Pinay ne sont pas faits pour remonter le moral.
Il n'est pas nécessaire d'exposer longuement ici le caractère réformiste et illusoire de la décision prise par le PCF. Cette idée de faire avancer l'unité, cette
(2) Authentique, véritable, réelle. les qualificatifs changent, mais le contenu reste le même : la démocratie bourgeoise.
NALE 31 même direction l'avait développée en mars 1956 pour justifier son vote au Parlement des « pouvoirs spéciaux » au gouvernement Mollet, pouvoirs qui furent utilisés par celui-ci pour redoubler d'efforts dans la guerre d'Algérie.
Le vote Mitterrand, ce n'est pas l'unité d'action. Il n'y a pas de programme commun, il n'y a pas d'action. On assistera peut-être dans quelques localités à un meeting organisé en commun par toutes les organisations. Mais il n'y aura pas de propagande commune à l'échelle nationale. Quand Mitterrand aura compté ses voix, on se retrouvera au même point qu'aujourd'hui, ou bien on commencera probablement à se disputer pour se rejeter réciproquement le déchet par rapport au nombre de 8 millions qui est la somme des voix que reçoivent les candidats communistes et socialistes dans les les élections normales.
Mollet, à titre personnel, s'est montré un manœuvrier de grande classe. Il a écarté une candidature qui pouvait diviser son parti, il a mis en avant un candidat à qui il ne doit rien, et surtout il a montré à la bourgeoisie (du moins à une partie d'entre elle qui sait juger) qu'il était capable d'utiliser le Parti communiste sans rien donner en contrepartie. Mais cette rouerie du personnage ajoutée aux calculs de la direction du PCF auront comme résultat final non d'aboutir à une victoire mais à un affaiblissement de la classe ouvrière.
Cette politique des deux directions ouvrières a pour conséquence qu'un candidat bourgeois qui par lui-même n'aurait qu'un nombre insignifiant de suffrages devient le porte-drapeau de l'antigaullisme et utilise la classe ouvrière comme une force d'appoint. C'est exactement le contraire du front unique. De telles opérations ont toujours eu pour résultat de semer des doutes, d'accroitre le scepticisme, de répandre la démoralisation dans les rangs ouvriers.
Dans cette élection, les possibilités de l'avant-garde révolutionnaire sont très faibles. Elle peut appeler les travailleurs à mettre un bulletin sur lequel seront inscrites leurs revendications, mais elle n'aura ni moyens d'expression suffisants, ni moyens de faire le décompte de leurs bulletins. Il est cependant nécessaire de le faire car il est de son devoir de résister aussi bien à l'aveuglement de ceux qui suivront le troupeau « unitaire » qu'à la passivité de ceux qui par écœurement s'abstiendront.
Le 8 octobre 1965.