Pour comprendre les caractéristiques et les tendances du développement de la bataille culturelle dans la société soviétique et le rôle des intellectuels dans le processus de la révolution politique, il convient de tenir compte de quelques remarques préalables.
Etant donnée l'absence de démocratie socialiste, chaque œuvre culturelle importante et chaque bataille culturelle assument dans une large mesure - aussi bien objectivement que subjectivement -une signification politique. De ce point de vue, les intellectuels forment un groupe très politisé compte tenu des conditions générales de la société soviétique, même si cette politisation, comme nous le verrons, prend une forme très particulière.
Du point de vue social, l'intelligentsia soviétique est un groupe fortement différencié. En effet, si la couche supérieure (académiciens, professeurs, universitaires, peintres, poètes et écrivains « arrivés ») partage en plein les privilèges de la bureaucratie, la couche inférieure (enseignants élémentaires et moyens, médecins, jeunes chercheurs scientifiques, etc.) qui, à cause des caractéristiques du développement de la société soviétique (développement imposant de l'instruction et de la recherche scientifique) se trouve être extrêmement nombreuse (il n'est pas difficile de trouver des chiffres assez précis), cette couche inférieure, donc, a un niveau de vie plutot bas, qui ne dépasse pas - pour beaucoup d'entre eux — ce-
Le contrôle de la bureaucratie sur la culture s'est exercée pendant la période stalinienne, et s'exerce encore dans une large mesure, non seulement sur le « contenu » de œuvre culturelle (controle politique qui élimine tout élément pouvant nuire à la domination totale de la bureaucratie sur la société), mais aussi sur la « forme » de cette œuvre (condamnation du « formalisme », dans d'autres domaines soutien à Lyssenko et condamnation des chercheurs en génétique, etco). La seule différence essentielle, de ce point de vue entre la politique culturelle de la bureaucratie de la période stalinienne et celle de la période présente, est que l'on est arrivé à une libération presque complète des sciences naturelles et exactes (cybernétique, biologie, ete.) lui des ouvriers non qualifiés (90 roubles par mois). Les caractéristiques de la fonction sociale qu'elle remplit, son mode de vie, et aussi la tradition de la vieille intelligentsia russe — qui se fait fortement sentir malgré les faibles liens directs — en font toutefois un groupe social ayant une cohésion interne notable.
Du point de vue de leur origine sociale, les intellectuels soviétiques sont liés aux ouvriers et aux paysans beaucoup plus que dans n'importe quel pays capitaliste. Il ne faut toutefois pas exagérer l'intensité de ces liens. En effet, si avant la seconde guerre mondiale, en plus des efforts pour la création d'une nouvelle in-
CARACTERISTIQUES SOCIALES DE L'INTELLIGENTSIA
CARACTERISTIQUES SOCIALES DE L'INTELLIGENTSIA telligentsia d'origine ouvrière et paysanne, on en arriva jusqu'à limiter l'accès aux institutions d'instruction supérieure aux fils des intellectuels (aux environs de 1930), après la seconde guerre mondiale la situation a été changée.
Leur mode de vie et le milieu dans lequel ils grandissent, facilitent l'accès aux instituts supérieurs aux fils des bureaucrates et des intellectuels, Les relations personnelles, les « enveloppes », leur permettent de franchir l'écueil du concours pour l'accession aux instituts supérieurs. La réforme scolaire de 1958, qui impo-
NALE 39 part, la tristement célèbre campagne contre le cosmopolitisme a laissé des traces indélébiles dans la conscience des masses travailleuses, traces qui ne s'atténuent que très lentement et très relativement parmi les nouvelles générations, grâce à la généralisation des contacts avec l'Occident.
Le nombre des travailleurs qui étudient par correspondance ou dans les cours du soir est, il est vrai, très élevé (il semble que le nombre des personnes qui étudient à tous les niveaux s'élève à 50 millions). Mais il s'agit de travallleurs qui recherchent, de cette façon, une promotion sociale (devenir chef d'équipe, chef d'atelier) et qui entrent, en même temps, dans le Parti, font la cour à leurs supérieurs et deviennent donc, bien souvent, les laquais de la bureaucratie, se détachant de la masse ouvrière qui les voit, d'ailleurs, d'un mauvais œil. Du reste, le niveau culturel des cours du soir et par correspondance est très sensiblement inférieur à celui des cours normaux.
Le niveau culturel de l'intelligentsia soviétique actuelle n'est généralement pas mauvais (celui de l'intelligentsia technique est excellent). Les intellectuels soviétiques manquent cependant de quelques-uns des instruments essentiels de la culture moderne (psychanalyse, sociologie, un certain type de philosophie mathématique, etc.) ce qui limite radicalement leurs possibilités d'élaboration autonome et les empêche de réaliser cette œuvre extrêmement urgente qu'est la restauration du marxisme, déformé jusqu'à ne plus être reconnaissable par les mystifications des bureaucrates. Même si certains éléments plus ou moins déformés de la conception marxiste ne sont pas étrangers à la mentalité des intellectuels soviétiques, pour beaucoup d'entre eux cependant le marxisme est, objectivement, même si ce n'est pas toujours consciemment, la mort et la justification stérile des privilèges de la bureaucratie. Ceci crée le terrain favorable pour la pénétration, directe ou indirecte, de toutes les sortes d'idéologie bourgeoise.
L'incontestable augmentation des contacts culturels en tous genres avec l'Occident, ces derniers temps, a ete réalisée en effet de facon sélective (mais non avec une rigueur extrême).
Quelques exemples : on traduit les cuvres philosophiques complètes de Russell mais non celles des marxistes occidentaux ; on traduit Mauriac mais pas Sartre, etc.
sait un stage de travail avant de pouvoir accéder supérieure, ne semble pas radicalement la situation, de deux ans à l'instruction avoir modifié à aussi bien cause de la résistance des enseignants universitaires qui s'inquiétent d'une baisse possible de niveau culturel (voir les polémiques dans la presse soviétique de l'époque), que du fait que cette difficulté peut être facilement tournée en trouvant pour les fils des bureaucrates et des intellectuels du travail facile.
En réalité, les différences, plus sensibles dans le mode de vie (plutôt que pour le niveau de vie) des intellectuels et des étudiants d'une part, et des ouvriers et paysans d'autre part, engendrent une barrière solide et une profonde méfiance réciproque, rendues bien souvent plus aiguës, pour des raisons polítiques, par les bureaucrates.
Le fait qu'un très important pourcentage d'étudiants vive dans les Maisons des Etudiants, crée au départ les conditions pour une telle séparation. Le déséquilibre très important qui existe dans la répartition des services culturels en URSS fait que les jeunes diplômés tendent à se concentrer dans les villes, au nombre limité, qui comportent ces services, malgré tous les efforts des autorités pour éviter ce phénomène. Dans les nouvelles zones de concentration ouvrière, trés nombreuses et très importantes en URSS, le nombre des intellectuels est faible (excepté pour Novosibirsk) et ces intellectuels sont parmi les plus mauvais.
Même les institutions dont le but officiel est de rapprocher étudiants et travailleurs, par exemple les agitatory (étudiants membre du Konsomol qui ont pour tâche d'entreprendre un travail politicoculturel parmi les ouvriers) se révèlent - étant donné le contrôle bureaucratique très strict — au contraire comme allant à l'encontre du but recherché. Elle font apparaitre les étudiants commes des porte-paroles de la bureaucratie. D'autre
LES LUTTES CULTURELLES
DURANT LA DECENNIE POST-STALINIENNE
La lutte culturelle qui s'est déroulée en URSS pendant la décennie post-stalinienne, et qui a suivi et caractérisé le mouvement populaire du processus de déstalinisation, a vu l'engagement de l'intelligentsia soviétique en tant que « conscience de la nation » (à cause de ses caractéristiques spécifiques à l'intérieur de la société soviétique), relativement isolée toutefois du gros des masses soviétiques.
Dans des conditions normales, cette Iutte s'est déroulée entre les couches politiquement et culturellement les plus avancées de l'intelligentsia et les groupes liés plus étroitement à la bureaucratie, dont les sympathies pour le stalinisme étaient plus ou moins clairement exprimées (par exemple, pour la littérature, Sofronov, Gribachev, et quelques autres). Dans ces situations, généralement le sommet de la bureaucratie (le Comité Central) intervenait en tant que médiateur, (voir, par exemple, en 1959, le discours « conciliateur » de Khrouchtchev au 3º Congrès des écrivains). C'est seulement dans les moments les plus critiques, lorsqu'étaient exprimées — au cours de la bataille culturelle - des positions moins facilement récupérables même par les groupes les plus libéraux de la bureaucratie, que la direction bureaucratique intervenait directement contre les groupes les plus avancés des intellectuels (en 1957, et — moins ouvertement - en 1961 et 1963).
En principe, la bureaucratie pourrait faire de larges concessions à la liberté de recherche intellectuelle dans le domaine de la « forme ». En fait, cependant les recherches formelles, elles-mêmes, pour pouvoir s'imposer, exigent une lutte violente contre les intellectuels académiques étroitement liés à la vieille génération ces bureaucrates, et, du point de vue de Leurs interets, à la bureaucratie dans son ensemble. C'est pourquoi, le plus souvent, au cours de luttes de ce genre, surgissent des positions plus avancées, anti-bureaucratiques. En fait, donc, bureaucratie intervient souvent aussi même contre les demandes de liberté pour la recherche formelle, contribuant de cette façon à la cohésion (bien que relative) anti-bureaucratique de l'ensemble de l'intelligentsia.
Sans reprendre, dans les détails, l'histoire de la lutte culturelle en URSS et des rapports intellectuels-direction bureaucratique, il peut étre intéressant toutefois d'en rappeler quelques moments significatifs.
Le moment de tension maximum s'est sans doute situé en 1956, non pas : tellement qu'à cette date se soit manifestée la plus importante prise de conscience anti-bureaucratique, mais surtout parce que - à la suite du 2 Congrès — le mouvement de dégel intellectuel avait atteint sa plus grande extension et parce que la bureaucratie et les intellectuels conservateurs étaient, en cette période, extrémement désorientés et qu'en conséquence leur réaction était pleine de contradictions et peu efficace. Le sommet du mouvement se situa pendant l'automne 1956, parallèlement au développement de la lutte anti-bureaucratique en Pologne et en Hongrie.
Le débat se cristallisa alors en URSS autour du roman de Doudintsev et s'exprima (à un niveau plus ou moins officiel) dans la revue Literaturnaja Moskwa (n° 11), dans le débat autour de l'article de Bourdjalov sur la ligne des bolcheviks en mars 1917 et dans le journal mural des étudiants de la faculté de physique de l'Université de Moscou qui publièrent une page du livre de J. Reed « Dix jours qui ébranlèrent le monde » (interdit en URSS à ce moment) sous le titre « Lénine et Trotsky, dirigeants de la Révolution d'Octobre ». Ce dernier épisode montre bien la profondeur et, en même temps, les limites du mouvement. Si le livre de Reed a été depuis amplement réhabilité en URSS et réédité à plusieurs reprises, par contre un titre comme celui cité ci-dessus n'a plus eu la possibilité de paraitre en URSS depuis cette date, même dans la forme semi-officielle que peut revêtir un journal mural d'étudiants.
Pendant l'hiver 1961-1962, des formules de ce type apparurent dans un tract clandestin à la même Université de Moscou et l'auteur de ce tract fut immédiatement arrêté.
A partir de décembre 1956, après la répression en Hongrie, la bureaucratie remet de lordre dans ses rangs et passe à la contre-attaque, On modifie la composition du collège de rédaction de Novy Mir ; les résolutions de la commission idéologique du P.C.U.S. sur l'histoire, le théâtre, la littérature, etc., se multiplient.
Le mouvement anti-bureaucratique des intellectuels se désunit, le maximum de résistance. = au niveau officiel = est la résistance passive opposée par Ehren- burg, M, Aligher et autres, aux demandes pressantes d'autocritiques contenues dans les deux discours menaçants de Khrouchtchev aux intellectuels au cours du premier semestre 1957.
Dans certains groupes d'avant-garde de jeunes intellectuels, l'idée de la nécessité de la lutte clandestine fait son chemin. Certains groupes se constituent (Faculté d'histoire de l'Université de Moscou) qui, cependant, à part les limites révisionnistes de leur plateforme politique, se trompent sur le rythme de la lutte anti-bureaucratique, pensent que le moment est venu de s'adresser directement aux masses ouvrières et tombent entre les mains de la police politique.
En 1958-59, années où le bien-être économique est au maximum, où l'on promet de « rejoindre et dépasser » les Etats-Unis, etc. la politique de la direction bureaucratique est beaucoup plus souple : d'une part il y a le cas Pasternak, de l'autre le discours de Khrouchtchev au 3 Congrès des écrivains en vue d'un apaisement avec les intellectuels. La direction bureaucratique repousse les excès staliniens des intellectuels les plus conservateurs. C'est la période de la plus
Entre temps, cependant, se vérifie un processus de múrissement politique pour certains groupes d'avant-garde. Le style de tribun d'Evtouchenko se traduit par la lecture de poésies sur la place Maïakovski, devenu le « Hyde Park » soviétique. Cette initiative prend un caractère toujours plus politique, de critique au régime bureaucratique pour toute une série de ses aspects fondamentaux. Un mouvement analogue se produit à Léningrad. Des journaux semi-clandestins politico-littéraires apparaissent (Sintaksis, Boomerang, et quelques autres dans lesquels la coexistence et la confusion de thèmes politiques ne peut masquer le caractère d'opposition nette a la bureaucratie. Ces phénomènes prennent fin avee une violente répression de la bureaucratie, à la veille du XXII congrès : dispersion des rassemblements sur la place Maiakovski et arrestation des poètes les plus « subversifs ».
Les Journaux semi-clandestins sont attaqués par la presse officielle (Komsomolskaia Pravda, etc.) L'animateur de l'un d'eux est arrêté et condamné à deux ans de prison sous un quelconque
NALE 41 grande influence de couches très vastes d'intellectuels, y compris l'avant-garde. Evtouchenko montre la voie de l'opposition loyale, du non-conformisme « dans le système ». A très peu d'exceptions près, même les écrivains les plus avancés s'associent à la condamnation de Pasternak.
La période qui suit immédiatement (1960-61) développe dans une large mesure la tendance de la précédente. Une différence essentielle : le développement de la différenciation interne dans l'intelligentsia. Une partie des intellectuels réussit à s'insérer dans quelques initiatives de modernisation soutenues par la bureaucratie. Le programme khrouchtchevien pour la construction d'immeubles d'habitation, est considéré comme suffisant à condition que l'on trouve dans les appartements des meubles suédois et quelques tableaux abstraits sur les parois. Ceci s'accompagne, naturellement. d'une lutte violente contre les intellectuels académiques et conservateurs, mais lon a confiance en l'appui de la direction bureaucratique ou, tout au moins, de certains groupes de cette dernière, les plus libéraux. prétexte. La répression bureaucratique est caractérisée, en ce cas, par le fait qu'elle est sélective et non totale (la police arrête ou prévient les « politiques ». et non les « littéraires ». les condamnations détentives sont motivées par des raisons non politiques).
Le XXII Congrès devait donner une forte impulsion au mouvement de l'intelligentsia, non immédiatement mais quelques mois plus tard. Le sommet de cette phase de la lutte culturelle (commencée avec la publication du livre de Soljentsin, comme conséquence directe et immédiate du XXII• Congrès fut atteint vers la lin de 1963 avec le discours de Romm et avec quelques réunions semilégales dans l'atelier du groupe de peintres qui allaient être violemment attaqués par Khrouchtchev peu après pour leur participation à l'exposition nationale du Manège. Les différentes phases de la répression, qui débuta justement après la visite de Khrouchtchev au Manège en décembre 1963, sont trop connues pour qu'il soit nécessaire de les rappeier, Mais il est intéressant, par contre, de rappeler une phrase que Khrouchtchev
LES GROUPES D'AVANT-GARDE
LES GROUPES D'AVANT-GARDE
QUA aurait prononcée pendant l'une de ses rencontres avec les intellectuels, phrase qui caractérise très bien les préoccupations de la bureaucratie et son analyse de la situation : « Je sais très bien ce que vous voulez ; mais je ne suis pas un imbécile et je ne permettrai jamais que l'on crée en URSS un cercle Petofi ! »
Ce qui caractérise la phase de répression de 1963, c'est que l'intelligentsia, dans son ensemble, à fait montre de beaucoup plus de courage, de cohésion et de conscience de sa force que dans des situations analogues précédentes.
C'est aussi pendant cette période que de petits groupes d'avant-garde décidèrent de passer à l'action clandestine et de s'adresser directement aux ouvriers (à la faculté de philosophie avec les thèses sur « l'Art et le Socialisme »), mais leur arrestation n'entraina pas la démoralisation et la déroute ainsi que cela avait été le cas en 1957 pour des faits semblables. Au début de 1964, commence une nouvelle période ascendante, même si, pour le moment, le mouvement est beaucoup plus limité que les précédents. Les épisodes les plus remarquables ont été la publication dans Novy Mir de quelques nouvelles de Katka ; la publication des comptes rendus de la Contérence nationale des historiens qui s'était dérou-
Il reste pourtant de très importants éléments de faiblesse pour l'intelligentsia, en particulier :
- la confusion idéologique extrême de l'intelligentsia dans son ensemble, y compris les groupes d'avant-garde (1)
- son isolement de la classe ouvrière, qui s'explique soit par la méfiance envers cette dernière de la plus grande partie des intellectuels, soit par le « saut mystique » que certains groupes d'avant-
(1): La seule chose claire ce sont les revendications élémentaires pour le libre acces aux sources d'information et pour la liberté de la recherche scientifique et artistique. Ces revendications sont cependant totalement irisuftisantes, et les Soviétiques s'en rendent compte, pour une action d'une certalne ampleur Il manque presque totalement une plateforme pour une action à longue ou même a brève échéance.
lée à la fin de 1962 et au cours de laquelle furent exprimées des positions trés avancées en ce qui concerne la révision de la falsification stalinienne de l'histoire de l'URSS ; la mise en circulation, sous forme dactylographiée, de la lettre de Raskolnikov à Staline, la campagne en faveur de Brodsky.
En même temps, cependant, les préoccupations de la bureaucratie au sujet du mécontentement très important des masses causé par la situation alimentaire et par le conflit sino-soviétique, ces préoccupations ont fait que cette fois les freins n'ont été desserrés que très prudemment, et que ce mouvement a été lié à des mesures de répression « sélective ». Il ne faut même pas exclure, surtout à la lumière des derniers événements, que Timpasse dans laquelle se trouve la direction soviétique ait provoqué une certaine confusion dans les rangs de la bureaucratie et, en conséquence, une politique extrêmement contradictoire.
La chute de Khrouchtchev va « congeler » la situation, probablement pendant une certaine période (plutôt brève, croyons-nous). Sans aucun doute, cependant, à plutôt brève échéance nous retrouverons la phase ascendante qui a commencé au début de cette année, et il est fort probable que cette fois la lutte prendra une ampleur et une acuité peut-être supérieures à celles de 1956. garde réalisent dans la classe ouvrière lorsqu'ils décident de passer à l'action clandestine et qui se traduit régulièrement et inévitablement par une faillite spectaculaire et par l'intervention répressive de la police politique.
Sur le plan tactique, et comme conséquence des insuffisances signalées ci-dessus, on n'a pas réussi jusqu'à présent à coordonner l'action légale, semi-légale et clandestine, ce qui est absolument nécessaire pour réaliser une action organique. En général, la continuité dans l'action fait absolument défaut sauf s'il s'agit de la continuité dans l'action de quelques individus.
Ce que nous avons dit concernant le sens de la cohésion acquis par les intellectuels, n'exclut toutefois pas qu'à l'intérieur de intelligentsia on puisse distinguer assez nettement différents groupes.
LES FAIBLESSES DE L'INTELLIGENTSIA ISOLEE
LES FAIBLESSES DE L'INTELLIGENTSIA ISOLEE
Au sommet de l'échelle sociale des intellectuels, il faut faire une nette distinction entre les technico-scientifiques et les humanistes. Les seconds sont étroitement intégrés à la bureaucratie et constituent le groupe le plus conservateur. Les premiers, au contraire, (savants atomiques, etc.) constituent le groupe qui, pendant la période khrouchtchevienne, a conquis la plus grande autonomie non seulement culturelle mais aussi politique, étant donné leur position de force dans la vie du pays. Cela ne signifie pas qu'ils soient les alliés des bureaucrates auxquels ils s'opposent violemment en certains cas. Du point de vue idéologique, il s'agit du groupe le plus influencé par l'idéologie bourgeoise. Ils peuvent probablement constituer le noyau et le point de force d'un éventuel courant droitier.
On trouve ensuite un groupe de jeunes sortis de l'université pendant la décennie khrouchtchevienne et intégré actuellement à la bureaucratie généralement par le canal des organisations du Komsomol. Ce groupe s'est intégré directement à diltérents niveaux de l'organisation bureaucratique (du parti, des organisations de masse et de l'Etat), ou bien aspire à le faire, Il s'agit d'un groupe qui a soutenu les positions des bureaucrates libéraux et qui tend aujourd'hui, et tendra toujours plus, à se présenter comme le groupe de rechange de la direction bureaucratique actuelle. Dans la mesure cependant où sa conception est celle d'une rationalisation du système et non de son changement, ce groupe n'a pas l'intention de livrer une lutte pour rempiacer tout de suite la direction bureaucratique. Il attend le changement spontanée des générations et préfère, actuellement, l'attentisme ou la conduite de batailles secondaires, sur des problèmes de moindre importance. Il participe aux batailles générales que 11vre l'intelligentsia lorsqu'il s'agit de la lutte contre les académiciens conservateurs, dont nous avons parlé plus haut, et qui ont la nostalgie du stalinisme. Mais il disparait dès que la lutte prend une allure décidemment anti-bureaucratique ou bien il soutient, avec des critiques secondaires, la direction bureaucratique.
Enfin nous trouvons les groupes d'opposition nette et intransigeante, groupes composés par des jeunes qui ont participé en première ligne à toutes les batailles culturelles livrées depuis 1956 par l'intelligentsia. Il s'agit de jeunes qui, s'ils ne sont pas étudiants, appartiennent aux couches inférieures des intellectuels dont on a parlé plus haut (même s'ils n'en constituent qu'une partie très réduite) c'est-à-dire que, dans leur très grande majorité, ils ne participent — même
NALE 43 pas indirectement - aux privilèges bureaucratiques. C'est ce groupe qui a constitué le premier public pour Eytouchenko, qui a vécu autour de la place Maiakovski, qui — en général - a constitué le public de toutes les manifestations les plus avancées d'opposition (lectures de poésies, conférences, expositions, spectacles de théâtre, etc.). Ceux qui appartiennent à ce groupe sont les auteurs presque exclusifs, de tous les documents semi-clandestins d'opposition qui circulent sous forme dactylographiée (depuis les revues semi-clandestines dont nous avons parlé jusqu'aux poésies politiques inédites de Slouski, à Pasternak, au discours de Romm, à la lettre de Raskolnikov, au compte rendu sténographique du procès de Brodsky, pour n'en citer que quelques-uns). En même temps ils constituent le noyau des lecteurs de ces documents. Leur opposition intransigeante n'est cependant pas basée sur une analyse même superficielle de la société soviétique. La bureaucratie est repoussée avant tout sur le plan moral Le problème d'une analyse scientifique commence à peine à se poser. La prise de conscience de la nécessité d'un changement non évolutionniste de la société soviétique est cependant évidente. Beaucoup moins évidents sont le point d'arrivée de ce changement et les moyens pour la réaliser. On a l'impression que ces groupes se trouvent encore dans la phase précédant une différenciation entre la gauche et la droite. Du reste l'impossibilité pratique d'un débat à un niveau d'opposition au régime qui dépasse les rencontres entre amis intimes, freine évidemment ce processus de différenciation. Il semble cependant possible d'affirmer que, dans la mesure où ce groupe se place sur le plan de la lutte ouverte contre la bureaucratie, son évolution le portera, en tendance, vers des positions de gauche.
Les quatre groupes que nous avons décrits très rapidement, ne représentent pas tous les intellectuels, mais seulement une petite partie. Ils sont cependant importants dans la mesure où ils constituent les pointes avancées d'un processus de différenciation qui est en cours et se développera, Entre ces groupes, on trouve de très nombreuses positions intermédialres. En réalité le gros de l'intelligentsia se trouve dans une phase qui précede encore la différenciation entre ces divers groupes (cette considération est valable pour tous les groupes, sauf pour les académiciens conservateurs qui sont presque complètement isolés). Ses positions sont teintées d'un vague humanisme omnicompréhensif et c'est de ce point de vue (dont la faiblesse est évidente) que l'on repousse toute une série d'actions, de positions et d'attitudes de la bureaucratie.
An NOTES SOCIOLOGIQUES
Le nombre des intellectuels soviétiques peut étre évalué à 6,5 millions - 7 milIlons de personnes environ.
Il se décompose comme sult:
2.137.000 enseignants, directeurs, préstdents dont 34% sont diplomés. On compte environ 70% de femmes.
2,396.100 étudiants dont seulement 186.900 dans les Universités (en URSS, les universités préparent spécifiquement les chercheurs sctentifiques, le renouvellement du corps enseignant pour les Universités elles-mêmes, l'élite intellectuelle en général); 512.000 dans les lycées et autres instituts supérieurs semblables. Les autres étudient dans des instituts supérieurs de type purement technique ou d'économle appliquée.
354.200 chercheurs scientifiques et professeurs universitaires dont 129.843 s'occupent de problèmes techniques (selences
OU SE PRODUISENT LES
L'un des tremplins les plus importants est fourni par les a revues littéraires et politico-sociales » à périodicité mensuelle Parmi elles, il convient de citer en premier lleu NOVY MIR (Monde nouveau) universellement connu, bastion des intellectuels libéraux pendant la dernlère décennie. Pendant la période 1953-56, NOVY MIR a été dirigé par Simonov. Ces dernilères années le directeur était Tvardovski. Dans cette revue ont été publiés toute une sérle d'articles de critique avancée en 1956, en plus du livre de Doudintzev: en 1962 furent publiés le livre et les nouvelles de Soljenitsin.
Le tirage de NOVY MIR étalt de 80.000 exemplalres en 1960 et de 115.000 exem- nexes SUR LES INTELLECTUELS techniques), 28.000 de physique et de mathématiques, 26.000 de chimie, 21.000 de philologie et littérature, 18.831 d'histoire et philosophie, 15.000 de biologie.
834.000 sont ingénieurs (on ne compte pas iel les ingénteurs qul sont directeurs d'usines ou appartiennent à l'apparell administratif).
320.000 agronomes, zootechniciens, vétérimaires.
462,000 « travailleurs de la culture », c'est-à-dire bibliothécalres, conférenclers, etc.
104,000 littératres, journalistes, rédacteurs dans des matsons d'édition, etc.
190.000 artistes.
400.000 architectes, dont 75% de temmes.
Ces chiftres sont ceux donnés par le recensement de 1959. DISCUSSIONS CULTURELLES platres environ en 1964. Le nombre des demandes d'abonnement est chaque année supérieur à celul des abonnements disponibles (qui est, comme celui du tirage, fixé actuellement par le Comité d'Etat pour la Presse, et, il y a encore deux ans, par le Ministère de la Culture).
Autre revue connue: OKTABR, dirigée depuls 1960 par l'un des plus énergiques bagarreurs nostalgiques du stalinisme, Vsevolod Kochetov, qul en a fait l'organe des néo-staliniens parmi les Intellectuels. Le thrage d'OKTIABR est de 141.000 exemplaires (1964). Autres revues à diffusion nationale : NEVA, plutôt conservatrice et paressant à Léningrad, tirage | 210.000 exemplaires: YOUNOST (la Jeunesse) di-
U ATRIEME rigée par V. Kataev.
550.000 exemplatres
70.000 exemplatres.
INTERNATIO ouvertement libérale,
ZVEZDA, thrage
NALE 45 férentes catégorles d'intellectuels (Union des écrivains, Union des peintres, etc.) ou des Instituts spéclalisés de l'Academle des Selences de l'U.R.S.S.
Les organisations professionnelles des catégories citées cl-dessus (auxquelles 11 est très important d'appartenir pour les avantages économiques et le statut qui en dépendent, voir proces Brodski) sont naturellement étroltement contrôlées au sommet par la bureaucratie. Toutefols, à l'intérleur de certaines organisations locales particulièrement riches en membres et importantes, des courants d'opposition — partols assez stables — se sont créés. En particulier à la section de Moscou (et. dans une mesure moindre, à celle de Léningrad) de l'Union des Ecrivains et aussi à la section de Moscou (même chose pour Léningrad) de l'Union des Peintres.
Certaines initiatives de ces organisations (publiques ou, plus souvent, réservées à leurs membres), comme des expositions ou des débats, ont été une occasion pour manifester certains ferments critiques et même une opposition avancée envers la bureaucratie (pour ne citer qu'un exemple, l'intervention de Paoutovski au cours du débat sur le livre de Doudintzev pendant l'été 1956). Des débats publies ou des lectures de poésles (ces dernlères sont très populaires et d'une grande valeur politique, comme le prouvent Evtouchenko, Slouski et autres) sont: de plus, organisés par les « commissions culturelles » des organisations du Komsomol ou des syndicats d'Université, facultés, instituts de recherche, musées et autres institutions culturelles. Dans la plupart des cas, les Commissions cultureles sont d'ailleurs la seule activité effective (outre celle du contrôle policier ou para-policier) des organisations du Komsomol ou syndicales. Les responsables de ces commissions sont, souvent, des éléments d'avant-garde ou, de toutes façons, libéraux.
La signification politico-culturelle de l'édition de livres, étant donné ce que nous avons dit du rôle des revues littéraires, n'est pas bien grande. Elle à une certaine importance pour les recueils de Ibrairie. Les livres des poètes politiquement intéressants ont un tirage varlant de 5.000 a 50.000 exemplatres, chiffres trés bas compte tenu du marché soviétique du livre. En fait, ces livres sont pratiquement introuvables sauf au marché noir des lvres qul est assez développé. Ces dernlères années, on a constaté une certaine augmentation du tirage des livres des poètes d'avant-garde aussl blen pour les maisons d'édition centrales que pour les maisons d'édition locales, augmentation sans doute due non pas tant à une plus grande lberté qu'au falt que les subventlons d'Etat
Parmi les revues mensuelles spécialisées qut sont ou ont été, à certains moments déterminés, importantes dans la batallle culturelle, 1l faut rappeler :
VOPROSSY ISTORIL (Problêmes d'histoire) dont le rôle a été particullèrement Important en 1956, année au cours de laquelle elle a été la seule revue historique à paraitre. Après la résolation de la commission Idéologique du C.C. du P.C.U.S dirigée contre l'œuvre révistonniste de l'historlographie stalinlenne poursuivle par la revue, et après la création simultanée d'autres revues spécialisées (pour l'histolre du P.C.U.S., pour l'histoire de l'U.R.S.S. pour l'histoire de l'Europe moderne) qui tendait à dépolltiser le rôle de VOPROSSI ISTORI, cette revue n'a plus joué aucun rôle autonome. Tirage actuel (1964) E 16.000 exemplaires.
VOPROSSI FILOSOFI: 23.000 exemplalres.
TEATR : 20.000 exemplaires.
VOPROSSI EKONOMIKI: 31.000 exemplaires.
De notable importance aussi, le journal de 4 à 6 pages LITERATURNAYA GAZETA de tendance llbérale modérée, dirigée ces derniers temps par l'écrivain Tsakovskl. La LITERATURNAVA GAZETA parait trois fois par semaine.
Pour souligner l'importance des mensuels « littéralres et polltico-siciaux », il faut rappeler que toutes les ceuvres littéraires d'une certaine valeur et d'un certain polds culturel en U.R.S.S. sont, par tradition, publlées préalablement dans ces revues et seulement aprés (et pas toujours) en édition normale.
Pour la batallle dans le domaine des arts figuratifs, la revue DEKORATIVNOE ISSKUSTVO a eu une certaine importance ces derntéres années. Elle s'est falte Ia propagandiste, blen que dans la langue d'Esope, des courants artistiques les plus modernes.
Très Important, mais dans un domaine particuller et seulement dans ce domaine, est l'hebdomadadre EKONOMITCHESKAVA GAZETA, organe du C.C. du P.C.U.S., dans lequel ont été publlées quelques-unes des Interventions les plus intéressantes dans la discussion en cours sur les problêmes économiques.
Il y a encore la revue INOSTRANNAYA LITERATURA (Littérature étrangère) dont la parution remonte à 1956 et qui s'occupe de littérature étrangère, aussi bien comme publications d'œuvres litteraires, que du point de vue publieité.
Toutes les revues nommées cl-dessus (excepté, comme nous l'avons dit, EKONOMITCHESKAVA GAZETA) dépendent des organisations professionnelles des dif-
INTERNATIONALE aux malsons d'édition ont été partiellement supprimées et qu'elles sont done obllgées d'agir en tenant compte de crltères économiques.
Du point de vue de la diffusion de masse des livres, le phénomène le plus intéressant est celut du ROMAN-GAZETA qut, chaque semalne ou chaque mois publie un roman d'un auteur soviétique contemporain en brochures avec un tirage fixe de 500.000 exemplatres Il s'agit en général dane production littéralre très quelconque que l'on peut trés justement définir comme le « roman feullleton soviétique » (exception faite uniquement pour les cuvres de Cholokhov): On publie cependant parfols des livres ayant une signification polltique. Dans cette sérle, sont parus certains romans du stalinien Kochetov (en particuller, le roman Bratiya Ersovy qui est une très vlolente attaque contre les Intellectuels Ilbéraux, et même contre tous les intellectuels en général) et, dans le camp opposé, le roman de Soljenltsin « Une Journée de Ivan Denlssovitch n.
Les clubs qui, en Union Soviétique, existent pratiquement dans chaque usine, en treprise ou institution assez importante pour se permettre les frals pour les 1ocaux, ne jouent aticun rôle autonome dans la bataille culturelle, sauf comme «lleu» où se déroulent, par exemple, les débats dont nous avons parlé plus haut. Depuls quelques années, une discussion est en cours dans la presse en U.R.S.S. pour savoir quels sont les moyens les plus indiqués pour « vivifter le travail des clubs ». Bien que les ralsons invoquées pour cette discussion solent, ouvertement, de trouver des moyens de détourner les gens, et plus particulièrement les jeunes, de l'alcool et de diverses sectes rellgieuses, et que l'on pulsse même deviner aussl la préoccupatlon de détourner les jeunes des discussions politiques privées et, par conséquent. incontrôlables, l'inertle du système bureaucratique et la méflance de la bureaucratle envers tout noyau d'organisation sont telles que rien n'a été falt Jusqu'ici.
A partir de 1959-60 ont été créés (au moins à Moscou et Léningrad) ce que l'on appelle les Cafés de la Jeunesse, qui ne vendent pas d'alcool et où se déroulent et doivent se dérouler sur ordre des initiatives culturelles (lectures de vers, discussions, expositions). Au début, ces cafés eurent beaucoup de succès, mais blen vite le contrôle des bureaucrates du Komsomol qul étalent chargés de ces organisations, devint tellement étrolt (en même temps que le nombre des mouchards de la police polltique devenalt exhorbitant) que l'importance de ces cafés en tant que centres de discussions culturelles est mantenant insignifiante (Ils ont désormals le même rôle que les clubs).
Les seuls phénomènes politico-culturels de masse qul alent eu lleu ces dernlères années sous une forme non officielle (c'est-à-dire non patronnée par des organisations existant officiellement, quelle que soit la position de ces organisations par rapport au régime), ont été les lectures publiques de poésles, place Mayakovski, à Moscou et au Champ de Mars à Léningrad en 1960-61, et aussl quelques réunions — d'aprés ce que nous savons • dans les atellers du groupe des peintres modernes, critiquées officiellement par la suite par Khrouchtchev en fin de 1962.
Un autre moyen utilisé pour les discusstons, moyen limité de personnes qu'il journaux muraux.
très répandue en toutes les facultés.
étant donné le peu touche, est celul des
Cette Institution est
U.R.S.S. Pratiquement tous les lycées, toutes les écoles et, dans les usines, tous les atelers, dans les administratlons, tous les bureaux, ont leur journal (les usines d'une certaine Importance ont des journaux Imprimés). Il semble cependant que les Journaux muraux n'alent eu une véritable importance politico-culturelle (dans la mesure où, étant donné le caractère particulier de ces journaux, 1l est difficile d'avotr des Informations précises) que dans les facultés universitalres ou dans les écoles supérleures, et cela seulement à des moments déterminés (en particulier, en 1956). Ces Journaux muraux sont généralement composés par l'organisation locale du Komsomol ou du syndicat, leur orientation dépend donc de l'orlentation des dirigéants Tocaux de ces organisations.
On trouve ensulte le secteur de la littérature clandestine qul clrcule sous forme dactylographlée. Etant donné le caractère de ces publications, 1l est naturellement Impossible de donner un chiffre, même approximatil, pour leur diffusion. Le nombre des coples dactylographiées pour chaque document ou publication, est de toutes facons trés Inférieur au nombre de lecteurs effectifs. Il faut aussi considérer qu'en plus des difficultés techniques évidentes aggravées du fait que les machines à écrire sont trés peu répandues, chacun de ceux qui seratent intéressés par la lecture de ces documents n'est pas disposé à prendre le risque de conserver par devers sol des publications qui pourralent attirer des ennuis de la part de la pollce politique( ou, tout au molns, dans le cas ou lis seraient découverts, leur ferait perdre leur travail). La seule catégorle qui, pour une grande majorité, possède des collections de ces textes dactylografiés est celle des écrivains en général et des poètes en particuller. En effet, ces textes ne sont pas toujours des œuvres clandestines tout court (c'est-à-dire des œuvres qui n'au- ralent aucune chance d'être publiées). Souvent, étant donnée la lenteur bureaucratique des maisons d'édition sovlétiques, 11 s'agit d'œuvres (de vers, en particulier) qui n'ont pas encore trouvé un éditeur ou qui sont prévues, dans le plan de l'édition, seulement pour 1966 ou 1967 (ceci comme exempie pour des œuvres achevées en 1964), Avec les transformations de la conjoncture politique et le mouvement pendulaire de la déstainisation, ces deux types de textes dactylographlés se confondent. Pour Illustrer le caractère de cette littérature « clandestine ». nous donnerons quelques exemples. CEuvres poétiques; poésies d'écrivains morts dans les •camps staliniens, dont les auteurs ont été réhabilités mais les œuvres n'ont pas été rééditées (l'exemple le plus typique est celul de Mandelstam dont les œuvres sont extrêmement répandues et sont « à la mode » dans les milleux intellectuels soviétiques, en particuller ses œuvres inédites écrites en déportation), les poéstes de Pasternak. Et même on a vu circuler à Moscou pendant assez longtemps le texte dactylographlé du « Docteur Jivago ».
Des poésles de poêtes vivants: Achmatova, Slouski, Eytouchenko pour donner trois exemples typlques de trois poètes de générations différentes, qul traitent soit de la période stalinlenne, solt des aspects du stalinisme actuel, soit encore des aspects des prévarications bureaucratiques ou de l'oppression de la bureaucratle.
Des interventions eftectuées par des personnalltés de la culture soviétique et qui contlennent des attaques contre la
NALE 47 bureaucratie sur le plan culturel ou politique (intervention de Paoustovski au cours de l'été 1956 au sujet du livre de Doudintzev: interventon de Romm à la fin de 1962).
Des documents de caractères plus particultérement poiltique comme, dans un sens, la lettre de Raskolnikov à Staline (qul a commencé à circuler au moment de la réhabilitation officielle de Raskolnikov) ou des documents de P.C. étrangers critiquant certains aspects de la réallté sovletique (ces dernters, assez rarement: cependant).
Documents qul dénoncent certains aspects de l'oppression bureaucratique (compte rendu sténographique du proces de Brocski) -
Du point de vue politique, les positions les plus avancées sont exprimées dans les Journaux « clandestins » (en réalité, aussi dactylographiés) comme Sintakis, B0Omerang, etc. qui ont circulé en 1960-61. Ils pubilalent des vers qul, outre qu'ils exprimaient une critique radicale et totale du pouvolr de la bureaucratle soviétique, appelalent assez ouvertement à la lutte contre cette dernière (même si l'on notalt certains accents d'un pessimisme décadent). Dans les articles publlés, même sans affronter directement les problèmes politiques, on faisait en outre, à travers des phénomènes coutumiers, une critique serrée et radicale de la soclété sovlétique telle qu'elle est aujourd'hul (cf. article : « Sexe et Société » paru dans Boomerang, et la lettre ouverte à Evtouchenko parue dans Fenix).