Depuis quelques mois, les débats à l'intérieur du P.C. italien et dans le mouvement ouvrier italien en général sont axés surtout sur un thème passionnant :
la formation éventuelle d'un parti unique ou unifié se revendiquant de la classe ouvrière et du socialisme. Au commencement de juin, la question a été posée a Comité central du parti et discutée sur la base d'un projet préparé par une commission composée par des représentants des différents groupes qui existent au niveau du Secrétariat et de la direction depuis un certain temps. Il est significatif que l'adoption du projet, bien que proposée sous une forme peu engageante, ne fut assurée qu'après des conflits politiques et des querelles de procédure et avec un certain nombre de voix contre et des abstentions (1).
Le point de départ de l'opération en cours remonte à l'automne dernier. Dans un article publié dans l'hebdomadaire du parti, Rinascita, Giorgio Amendola, leader désormais reconnu de la droite, posait un certain nombre de questions brûlantes. Partant de la constatation que ladite « gauche démocratique » avait obtenu aux élections administratives de novembre 48% des voix, mais ne cessait d'être divisée et fragmentée à l'extrême, il tirait la conclusion qu'il fallait œuvrer dans le sens d'une unification.
« L'exigence d'un parti unique de la classe ouvrière italienne, écrivait-il notamment, naît d'une constatation critique: aucune des deux solutions proposées à la classe ouvrière des pays capitalistes de l'Europe occidentale dans les cinquante dernières années, la solution socialdémocrate et la solution communiste, ne s'est avérée jusqu'ici valable dans le but de réaliser une transformation socialiste de la société, un changement du système.» Pour sortir de l'impasse, il fallait faite ni sur des positions social-démocrates ni sur des positions communistes.
On ne le peut pas, à cause du rapport des forces, et on ne le doit pas si nous voulons créer un nouveau parti.»
L'article d'Amendola déclencha immédiatement une polémique, dans laquelle s'exprimèrent un certain nombre d'adversaires de son point de vue. La première manche fut pratiquement conclue par des mises au point timorées de la part de Longo, qui jouait le rôle centriste hérité de son prédécesseur Togliatti. Les
Sovietiques, pour leur part, faisaient une intervention discrète par le truchement de Kommunist qui informait ses lecteurs du contenu du débat sous un angle plutôt défavorable à Amendola.
Mais la question devait revenir sur le tapis assez rapidement, sous la pression de certains développements de la politique italienne et de la situation difficile où se trouvait le P.C. italien. En effet, le cours modéré du centre-gauche provoquait de nouvelles frictions graves dans le Parti socialiste, justifiant la perspective d'une nouvelle scission (départ du courant Lombardi-Santi et des membres de la gauche qui n'avaient pas adhéré au nouveau parti P.S.I.U.P. lors de la rupture de janvier 1964). Pour leur part, les partisans de la tendance Nenni, largement majoritaires dans le P.S.I., s'orientaient de plus en plus vers une réunification avec le P.S.D.I. (parti social-démocrate de Saragat) aussi bien dans le but de contrecarrer les effets négatifs de la crise de leur parti depuis 1963 que de créer un pôle d'attraction « socialiste », plus solide notamment sur le terrain électoral.
Une telle opération, dans le contexte donné, ne pouvait évidemment être sans danger pour le P.C. italien, qui devait donc préparer une riposte dans le cas de concrétisation des projets de la droite nenniste. Un autre problème se posait aussi : le courant Lombardi-Santi, décidé à ne pas participer à une réunification social-démocrate, ne semblait pas disposé à adhérer éventuellement au P.S.I.U.P. ni au P.C. italien en tant que tel. D'où, selon l'optique des dirigeants du P.C. italien, la nécessité de leur faciliter la donc envisager une solution
« En Italie, l'unification ne
(1) Formellement, 1 y a eu nouvelle:
peut être quatre voix contre et trois abstentions. Mais certains membres avaient quitté la séance avant le vote et d'autres, assez nombreux, n'ont pas pris part au vote tout en étant prégents.
tâche en esquissant la perspective d'un nouveau parti dans lequel devraient se retrouver les communistes, les socialistes unitaires du P.S.L.U.P. et l'aile du P.S.I. susceptible de rompre avec Nenni.
Comme facteur supplémentaire dans cette situation, il faut ajouter l'impasse dans laquelle se trouvait la direction du P.C., littéralement dépourvue d'une orientation effective à échéance courte et moyenne. Après avoir été obligée de polémiquer de plus en plus durement contre le centre-gauche (envers lequel ils avaient adopté pendant toute une période une attitude assez équivoque), les dirigeants du P.C. étaient incapables de présenter une alternative, une solution de rechange et prenaient parfois même des attitudes qui ne pouvaient qu'aider à la poursuite de l'expérience qu'ils déclaraient en principe vouloir liquider. On se rappellera qu'à la fin de décembre 1964, ils participèrent à l'élection à la présidence de la République de Saragat, partisan fervent du centre-gauche. Au printemps de 1965, ils prenaient une position partiellement favorable au plan économique d'abord par l'intermédiaire de leur tenprésenté par le gouvernement, tout dance syndicale dans la C.G.I.L., ensuite plus ouvertement dans un texte du Comité central du parti (2). Le sentiment d'être dans une impasse réelle était répandu un peu partout, des militants du rang jusqu'aux organismes de direction. Dans une était grande d'amorcer une fuite telle situation, la tentation avant par l'opération « parti unifié ».
Au Comité central de la fin d'avril, Longo s'efforça de synthétiser une plateforme politique du parti, prenant certaines distances par rapport à la droite aussi bien en ce qui concerne la composition du nouveau parti éventuel que sur des problèmes de méthodes de direction (3). Au plénum suivant — du commencement de juin — l'ordre du jour prévoyait une discussion sur le parti unique ou unifié sur la base du texte que nous avons déjà mentionné.
Il est clair que la majorité des dirigeants pose maintenant le problème dans des termes assez différents que ne l'avait fait Amendola. D'ailleurs, s'ils n'avaient pas agi de cette façon, ils auraient eu à faire face à des difficultés majeures par-
(2) Cette attitude était d'autant plus déroutante pour les militants que, pendant contré le plan, que la Commission éconoune période, on avait fait grand bruit mique du parti avait caractérisé de néocapitaliste.
(3) Longo s'est notamment opposé au courant Pajetta-Alicata qui préconisait des mesures administratives contre l'organe des
Jennesses, La Citta Jutura. Tennesses. La Città futura.
mi les cadres et les militants du parti. A présent, la perspective est, répétons-le, de réaliser une unification avec les socialistes unitaires et la gauche du P.S.I. et de mener cette opération en opposition à l'unification possible entre le P.S.I. et le P.S.D.I. C'est pourquoi on parle désormais plutôt de parti unifié que de parti unique.
Mais l'opération ne cesse en premier lieu d'avoir un caractère dans une large mesure artificiel. En effet, il ne s'agit pas d'un processus d'unification propulsé par un mouvement réel d'en bas, par une mobilisation de masse d'une telle ampleur qu'il puisse conditionner positivement aussi bien le programme et les orientations politiques que les formules et les structures d'organisation. Le P.C. italien connait toujours dans ses rapports avec la classe ouvrière des difficultés très grandes, dénoncées constamment par ses dirigeants eux-mêmes; le P.S.I.U.P. a base prolétarienne très limitée; quant au courant Lombardi-Santi, il ne une pourra donner qu'un apport extrêmement modeste sur tous les terrains.
Deuxièmement — ce qui est encore plus important - la base programmatique et politique pour le nouveau parti, si elle n'implique pas de changements importants par rapport à ce que le P.C. avait déjà exprimé, surtout à partir de 1956, développe, surtout en matière d'économie, de réformes de structure et de planification, des conceptions dont le socialiste Lombardi peut se considérer à juste titre comme un précurseur conséquent. Pour clarifier davantage, rappelons qu'en 196162, Lombardi était l'un des partisans les plus fervents du centre gauche et que l'un de ses coéquipiers, l'ancien membre du P.C., Giolitti, membre du gouvernement pendant la première moitié de 1964, avait rédigé le premier plan économique dont la ligne ne se distinguait pas beaucoup de la ligne du plan finalement adopté par son successeur, le socialiste droitier
Pieraccini.
Tout cela signifie que, si le parti unifié devait naître sur une telle base, avec de telles convergences, la portée objective de l'opération serait inévitablement un déplacement supplémentaire à droite de la partie la plus consistante du mouvement ouvrier italien, toujours représentée par le P.C. C'est sous cet angle que se place la critique des marxistes révolutionnaires italiens qui, bien entendu, ne sauraient se confondre avec les opposants nostalgiques. Incontestablement, le mouvement ouvrier italien, comme d'ailleurs plus généralement le mouvement ouvrier de l'Europe occidentale se trouve dans une impasse et ses orientations et ses instru- ments d'organisation qui se sont imposés jusqu'à présent ont manifestement fait faillite. Mais on ne sortira absolument pas de limpasse si, à la place du P.C.
tel qu'il est, du P.S.I.U.P. et d'une partie du P.S.I., on aura un parti unifié avec un programme dans une large mesure emprunté à la droite du front qui s'unifierait. Même dans l'hypothèse la plus favorable, les problèmes cruciaux resteraient ouverts, et seuls des problèmes tactiques devraient sans doute être posés sous un angle différent.
Tout cela étant précisé, le texte soumis au Plénum du Comité central de juin n'est pas sans intérêt — notamment pour les militants d'autres partis communistes
- car il représente l'aboutissement significatif de toute une évolution que le
P.C. italien connait depuis le XX• congrès. C'est un texte qui synthétise la conception néo-réformiste qui inspire désormais les dirigeants de ce parti, leurs conceptions de la politique internationale et leurs idées sur la structure du parti.
Le prolétariat, avec ses alliés provenant de couches très différenciées, doit, d'après les neo-réformistes italiens, se fixer une stratégie de transformation graduelle aussi bien de la structure économique (du «processus d'accumulation», disent-ils) que des structures politiques. La conquête du pouvoir, le saut qualitatif ainsi s'estompe au point de disparaître. Nous trouvons la critique de la société actuelle, nous trouvons des esquisses de ce que doit être une société socialiste démocratique, nous pouvons saisir les lignes très générales et fumeuses d'une transformation progressive, d'une conquête de l'intérieur ; mais le problème central de la prise du pouvoir n'existe plus. Aucun camouflage verbal, ici ou là gauchi. sant (4), ne saurait cacher cette carence capitale, cette distorsion fondamentale des conceptions maxistes-léninistes et des nécessités objectives de la lutte révolutionnaire.
Dans le domaine de la politique étrangère, voilà quels sont les buts précisés dans les textes, qui devraient devenir les buts du nouveau parti : « Le but à atteindre devrait être d'arriver à une politique italienne de désengagement atomique, de non-adhésion à des blocs militaires, de neutralité. Pour atteindre ce but il faut opérer de façon que l'Italie joue un rôle actif dans un processus qui se développe vers le désarmement et le dépassement des blocs militaires et de toute restriction ou discrimination dans l'établissement des
(4) Des membres de la tendance Ingrao ont participé largement à la rédaction du texte.
collaborations économiques et politiques les plus amples avec toutes les pays.
Pour cette raison, l'exigence se pose que l'Italie se du Pacte durée de échéance. ›
Un peu
«Il est prépare à retirer son adhésion
Atlantique lorsqu'en 1969 la ce pacte sera arrivée plus loin on lit :
surtout nécessaire que l'Italie sache promouvoir un système démocratique de coopération économique européenne qui dépasse les frontières étroites de la petite Europe et qui inclut tous les pays du continent.»
Tout commentaire serait inutile.
La partie du texte qui concerne la structure du parti et sa dialectique interne est incontestablement plus intéressante. Dans le but évident et d'ailleurs avoué de donner aux candidats à l'unification toutes les garanties nécessaires, après avoir caractérisé le parti communiste «non seulement comme l'avantgarde de la classe ouvrière, mais comme le parti du peuple tout entier», le texte critique sévèrement la conception monolithique stalinienne en rappelant les principes et la pratique du parti bolchévik du temps de Lénine. Le droit de chaque militant d'exprimer son désaccord par une voix contre est clairement affirmé de même que le droit du parti de connaître comment les organismes de direction en arrivent à prendre leurs décisions. Finalement on explique que «les divergences éventuelles peuvent s'exprimer aussi par des amendements, des propositions et des documents différents, à soumettre au débat et au vote», en ajoutant immédiatement après que « l'organisation de courants au sein d'un parti peut, dans certains cas, représenter une forme de dialectique interne et de démocratie. Nous ne croyons pas cependant que ce soit la forme la plus favorable à une circulation et à une confrontation des idées. L'expérience démontre que les courants organisés cristallisent les divergences, limitent la liberté de chacun, transforment le débat créatif dans une lutte de groupes pour le pouvoir.»
Tout cela est un clair reflet de la situation qui existe désormais dans le mouvement ouvrier italien: s'ils veulent garder leur influence et leur chance de trouver des alliés, les dirigeants du P.C. italien ne peuvent que parler un tell langage. Il faut cependant s'interroger sur la volonté réelle de traduire en pratique ces mots séduisants. L'expérience faite dans les syndicats dont on a proclamé, en principe, l'autonomie, la structure démocratique, etc., a été juspropositions qu'ici décevante pour ceux qui croyaient sur parole. Le dernier congrès de la Confédération syndicale (C.G.I.L.) a été l'un des pires exemples d'une pratique de décisions prises dans les organismes directeurs restreints des partis et imposées ensuite aux militants par un emploi massif et rigide de l'appareil avec toutes ses ressources. Des événements récents autorisent un certain scepticisme, du moins en ce qui concerne toute une parqui ont voté le texte en tie de ceux question (5).
Comme nous l'avons déjà dit, les membres du C.C. sont loin d'avoir accepté unanimement le texte sur le parti unifié. Un débat assez long et animé a en effet indiqué qu'il y a du moins quatre ou cinq groupes assez caractérisés.
Les partisans les plus convaincus du document sont les membres du centre bureaucratique, composé par la majorité du secrétariat et de la direction et par tous ceux qui se rangent normalement du côté de la majorité. Sur la droite, Amendola, tout en acceptant la ligne du texte, en a donné sa propre interprétation en indiquant clairement que, d'après lui, on ne saurait écarter de l'unification a priori en tant que tel le P.S.I. D'autres — certains représentants de fédérations de l'Emilie et des dirigeants de l'organisation de Rome - ont adopté des attitudes encore plus droitières qu'Amendola aussi bien sur la coexistence pacifique que sur la nécessité de laisser tomber les conceptions léninistes de l'Etat.
Sur la gauche, tandis que la tendance
(5) Certaines fédérations ont lance recemment des campagnes néo-staliniennes contre des groupes de gauche, et la fédération de Milan en est arrivée à organiser des equipes de choc contre des Jeunes qui, pendant scandaient des mots d'ordre comme: une manifestation pour le Viet-
« Sortons nam, du pacte atlantique ! Pouvoir ouvrier ! ». Le secrétaire de • la Fédération invitait les ouvriers de l'Alfa Romeo chasser à coups de poing des groupes de gauche distribuant leurs tracts et leurs
Journaux. D'ailleurs, le secrétarlat du parti a obligé, il y a quelques mois, les Jeunesses communistes a ajourner leur congrès car les thèses en préparation n'apparaissaient pas suffisamment orthodoxes.
Ingrao, compromise dans la rédaction du texte et fort probablement prise de court par les attaques au Comité Central, s'effaçait (aucun de ses représentants connu, Ingrao lui-même, n'a pris la parole), des critiques assez vives et sévères ont été avancées par une gauche caractérisée, dont Pintor, Coppola et Milani et secrétaire national des Jeunesses Ochetto. Ils ont repoussé la conception khrouchtchévienne de la coexistence et souligné la nécessité que le parti prenne une attitude de rupture par rapport au système. Finalement, le texte a été critiqué par des « vieux » en partie nostalgiques de l'époque stalinienne (6), qui en tout cas ont assez correctement dénoncé le caractère droitier de certaines thèses. Notamment Colombi a cru bon de rappeler que «le moment de la prise du pouvoir et de la socialisation des moyens de production fondamentaux est toujours un saut qualitatif auquel le grand capital s'efforcera de s'opposer par tous les moyens.»
On s'interroge maintenant pour savoir si les hommes et les groupes qui ont avancé leurs critiques ouvertement et en sont arrivés à voter contre le texte à la fin du Plénum sauront continuer leur bataille. Il n'est pas exclu qu'il y ait des pressions très lourdes sur eux et que certains s'efforcent encore une fois d'esquiver les problèmes de fond pour se cantonner dans des attitudes tactiques timorées, qui feraient évidemment le jeu du centre bureaucratique. Mais un pas important a été fait, peut-être le plus difficile, et dans le parti la discussion a rebondi à un niveau plus élevé que jamais, avec des différenciations assez claires et nettes, telles que le parti n'en connaissait plus depuis la fin des années vingt. Le travail de regroupement d'une gauche communiste, à cette étape inévitablement minoritaire, a atteint en tout cas un nouveau palier.
17 juin 1965.
(6) Il faut toutefois souligner que perstalinisme et que. sonne n'ose se réclamer ouvertement par contre, tout le du monde déclare accepter la ligne de dé stalinisation.