Nous avions publié dans notre précédent numéro le texte d'une déclaration de l'organisation trotskyste bolivienne, le Parti Ouvrier Révolutionnaire, sur la chute du régime Par Estenssoro et l'accession au pouvoir de la Junte militaire de Barriantos. Cette déclaration (de novembre 1964) laissait prévoir un prochain conflit entre cette junte et les masses laborieuses. Ce conflit se produisit pendant le mois de mai 1965, à la suite d'une provocation délibérée de la junte, sous l'instigation du C.I.A. américain, qui avait forgé une correspondance entre le dirigeant des mineurs Juan Lechin et... le secrétaire du P.C. italien Longo.
Nous publions ci-après : a) un article paru dans le numéro du ler mai de Lucha Obrera, organe du P.O.R., « Avant l'épreuve de force», qui annonce l'inéluctabilité de l'agression par la Junte.
Mb) une correspondance datée du 30 mai, « Les ouvriers résistent à la contre-révolution », qui donne un tableau des luttes qui se sont déroulées et de la situation qui en est résultée.
Avant l'épre
La junte militaire a déclaré que sa politique était de centre-gauche, et a appelé à la formation d'un front des partis politiques de centre-gauche, qui soutiendrait la candidature du général Barrientos aux élections présidentielles.
Cet appel a mobilisé tous les opportunistes, qui s'empressent de s'intituler pareillement « centristes de gauche». Depuis le PIR. («Parti de la gauche révolutionnaire ») ressuscité jusqu'à l'«Union républicaine» des patrons de mines et de M. Hertzog, en passant par le «Parti de la gestion des entreprises », dirigé par Crespo, tous se prétendent centristes de gauche, cherchant par ce moyen à se raccrocher aux généraux, et à gagner avec eux le «Palacio del Gobierno » aux prochaines élections.
Cela montre clairement que la junte militaire aussi bien que les partis réactionnaires s'intitulent «centristes de gauche » dans le but de tromper et uve de force d'égarer le peuple. Conscients de leur impopularité, les partis de droite se cachent sous un masque qui puisse paraitre attrayant, et leur permettre de faire passer en contrebande leur marchandise politique.
Mais, outre la présence de ces partis, son contenu politique dénonce comme une duperie ce prétendu « centre gauche ». Dans le discours où il a adopté cette position, le général Barrientos a énoncé un programme de droite, anticommuniste et anti-ouvrier, au service de l'impérialisme.
Dès le départ, l'étiquette de « centre gauche » apparait ainsi comme l'expression de la contre-révolution, malgré les efforts de certains des opportunistes pour la rendre plus présentable à l'aide d'adjectifs progressistes.
Il est dès lors clair que la pire réaction et les pires groupes opportunistes se sont baptisés eux-mêmes centristes de gauche. Mais, même s'il en était autrement, la prétendue position de centre gauche ne pourrait être qu'un retour à la révolution démocratique bourgeoise ou nationale, dont le M.N.R. (Mouvement nationaliste révolutionnaire) au pouvoir a épuisé les possibilités.
Après l'expérience du M.N.R. en Bolivie, du péronisme en Argentine et celle, récente, de Belaunde au Perou, on ne peut plus parler de révolution démocratique bourgeoise. La bourgeoisie et la petite bourgeoise ont prouvé leur incapacité absolue à mettre en œuvre un programme de développement du pays et d'élévation du niveau de vie des masses. Le M.N.R. avait commencé par se placer sur une position de centre-gauche entre la vieille «Rosca » (les propriétaires de mines) et les tendances marxistes. Il se proclamait même anti-impérialiste. Mais il a fini par se prosterner aux pieds du maître yankee, et par rétablir les relations avec les hommes de la vieille « Rosca ».
Le soi-disant centre-gauche, avec ou sans Barrientos, ne serait que la continuation du M.N.R., de ses plans et de ses méthodes. Les ouvriers ne peuvent se laisser une fois de plus prendre à ce mirage, qui a été dénoncé et rejeté par les événements historiques.
En Bolivie, on doit le répéter, il n'y a pas de place pour les positions intermédiaires. La lutte se définira par rapport aux pôles extrêmes de la politique natio-
La Paz, le 30 mai. — Le gouvernement militaire a gagné une bataille, mais il est loin d'avoir gagné la guerre. Nous avons à faire face à un gouvernement extrêmement réactionnaire qui va déployer tous ses efforts pour détruire l'organisation syndicale et les formations marxistes révolutionnaires.
L'action de grève qui fut déclenchée en protestation contre l'exil de Juan Lechin et qui avait aussi pour objet une augmentation de salaire et la défense des droits syndicaux reçut comme réponse de la Junte militaire une déclaration de guerre.
Les quartiers ouvriers de La Paz et des autres villes furent occupés militairement au cours d'une lutte armée inénale, la contre-révolution fasciste ou la révolution prolétarienne. Aucun groupe ou tendance cherchant une voie intermédiaire n'acquerra de force politique; il sera, au contraire, rapidement liquidé.
Toute tendance centriste ne fait en pratique, à l'heure actuelle, que semer la confusion et renforcer les positions de la droite.
Les ouvriers et leur avant-garde ont le devoir absolu de combattre énergiquement les positions de centre-gauche, car elles sont un obstacle à la lutte de la classe ouvrière pour s'assurer la direction du processus politique. Les centristes tentent d'empêcher le prolétariat d'assumer le rôle de dirigeant de la nation et d'orienter la révolution vers le socialisme.
Face à la radicalisation de la classe ouvrière et à sa politisation constante, l'impérialisme et l'extrême-droite misent sur le centre-gauche justement pour détourner son attention des problèmes principaux et neutraliser ses forces. Mais, nous ne devons pas nous borner à combattre cette déviation bourgeoise, répandue parmi les ouvriers par le P.R.I.N. (Parti révolutionnaire de la gauche nationaliste) et par le P.C.B. (Parti communiste bolivien) ; nous devons lutter pour assurer son rôle dirigeant à la classe ouvrière, en formulant sans hésiter le mot d'ordre d'un gouvernement ouvrier et paysan comme la seule alternative possible dans la situation présente.
ler mai 1965. gale. Puis vint le bombardement de la station de radiodiffusion Continental appartenant à la Fédération des ouvriers du bâtiment. L'armée s'empara des principaux bâtiments et usines de la Paz.
Beaucoup d'ouvriers furent tués ou blessés. L'armée employa un matériel moderne, comportant des mortiers, des bazookas, des avions de chasse et de bombardement.
Elle envahit ensuite les centres miniers.
Le district de Milluni, à 75 km de La
Paz, avec une population d'environ 5.000 personnes, fut défendu par 500 hommes armés, que soutenaient des centaines de paysans sans armes. L'invasion fut effectuée par 3.000 hommes fortement équipés.
L'aviation mitrailla les mineurs et
Les ouvriers résistent à la contre-révolution
Les ouvriers résistent à la contre-révolution bombarda les bastions des mineurs. L'infanterie et les formations motorisées suivirent, se livrant à une boucherie féroce. Défaits, des groupes d'ouvriers armés se retirèrent vers la montagne la plus proche, le Huayna Potosi, haut de
6.000 mètres et couvert de neige, abattant par un tir de fusil un avion.
Milluni tomba aux mains de l'armée qui se livra à une répression brutale. Des trotskystes furent tués, d'autres emprisonnes, d'autres, enfin, réussirent à s'enfuir.
En même temps ‚l'armée attaqua le district minier de Kami. Même déroulement: aviation avance de la troupe et Kami tomba.
Le district minier du sud, dont les centres sont Telamayu et Atocha, subit une attaque identique. Atocha est à quelques kilomètres de Tupiza, sur la frontière argentine, là où passe la ligne internationale de chemin de fer. Au bout d'une journée de bataille, l'armée avait été battue, 70 soldats étant prisonniers des ouvriers. Des renforts furent alors envoyés.
A la Paz, en réponse à l'agression de l'armée, se formèrent des détachements armés. Le 23 mai, la lutte se déroula dans le quartier El Alto où se trouvent l'aéroport international et la base aérienne militaire. Ce district fut mitraillé et bombardé. De El Alto la lutte se déplaça les 24 et 25 mai dans les quartiers les plus peuplés de La Paz. Depuis lors, chaque nuit, il y a eu des heurts entre l'armée et les ouvriers.
Dans les districts de Munaypata, Villa Victoria, Alto Lima, Nueva Potosi, Achachicala, qui constituent la ceinture prolétarienne de la ville, l'armée n'a pas pu s'installer, chaque maison est une sorte de barricade. Ce qui défavorise la milice ouvrière, c'est la différence d'armements et de munitions disponibles.
Dans cette situation de guerre civile ouverte et de victoires militaires partielles du gouvernement, les enseignants et les étudiants de l'Université se présentèrent en intermédiaires et obtinrent une trêve. Des divergences apparurent alors entre l'armée dirigée par Ovando Candia et la junte dirigée par Barrientos. Ovando accepta la trêve sous certaines conditions, parmi lesquelles celle que l'armée n'entrerait pas dans les principaux centres miniers (Colquiri, Huanini, le sud où elle avait été repoussée, Catavi et Siglo XX). Mais ces centres sont encerclés et les généraux refusent de se retirer.
Par suite de la trêve, la C.O.B. (la centrale syndicale) suspendit la grève et, le 27 mai, commença à normaliser
NALE 17 17 l'activité dans les usines et les mines.
Mais les combats se poursuivaient dans les villes, la tendance se développant vers la lutte de guérillas et les actes de sabotage. La population, les ouvriers des usines et les mineurs s'orientent spontanément dans cette direction.
Le gouvernement attribue tout cela à une « rébellion communiste internationale » impliquant le P.R.I.N. de Juan Lechin, le Parti Ouvrier Révolutionnaire et le P.C. bolivien. C'est en réalité le résultat des provocations de l'armée. La capture et T'envoi en exil de Lechin, le bombardement des stations de radio ouvrières, l'arrestation d'autres dirigeants ouvriers furent inspirés par Washington au moment où se produisaient les événements de Saint-Domingue. Les travailleurs, provoqués, entrèrent en lutte sans organisation et préparation adéquates.
Le pays est à présent en état de guerre, sous régime militaire. La Cour suprême a, par décret, été convertie en tribunal de justice militaire. Les procès sont menés selon le code pénal militaire.
Les mines ont été déclarées zones militaires bien que l'armée n'ait pas encore réussi à les prendre. Sous le prétexte de «réhabiliter » les mines, les salaires ont été diminués, des renvois massifs effectués, et on a ordonné de procéder à un embauchage sélectif, aux pires conditions. Les dirigeants syndicaux ont été chassés de leurs fonctions par le gouvernement.
Les mineurs ont repoussé toutes ces mesures. Des assemblées ouvrières soutiennent les dirigeants, défiant ouvertement le gouvernement. Il en est de même dans les usines. A la plus grande entreprise de textiles, S.A.I.D., un vote de confiance unanime fut donné aux dirigeants, y compris à trois d'entre eux que le gouvernement avait exilés au Paraguay.
Superficiellement, les choses apparaissent à nouveau tranquilles, mais il ne s'agit que d'une trêve temporaire, et on le sait des deux côtés.
Le gouvernement s'efforce de gagner l'opinion publique. Il se tourne vers l'Eglise, offre des messes contre le «communisme » auxquelles assistent tous les membres du gouvernement. Pour s'assurer du soutien de l'Eglise, des provocations furent montées: des bombes furent placées dans des locaux employés par l'Action catholique, et le fait fut attribué aux « communistes ».
Le gouvernement a également lancé une histoire « d'atrocité ». Il prétend que, dans les districts de Munaypata et de Villa Victoria ‚cinq soldats et un officier furent faits prisonniers et fusillés par la milice ouvrière armée. Il dit que l'exé- cution fut ordonnée par Guillermo Lora, Hugo Gonzalez M., dirigeant du P.O.R., et Maximo Nogales, du P.C. La chasse est ouverte pour les déférer devant le tribunal militaire. On menace de les exécuter sur la place publique à titre d'exemple.
Plus de 200 militants ouvriers sont emprisonnés. Le nombre des tués dépasse 300, celui des blessés est bien supérieur.
La censure est exercée sur la presse et la radio.
on peut juger les intentions de la Junte miltaire par ce qui suit. Apres la révolution de 1952, deux fresques furent peintes dans le Palais du gouvernement représentant les conquêtes essentielles de la révolution (nationalisation des mines, réforme agraire, etc.). Une autre fut Une autre peinte dans le Palais législatif représentant l'avenir de la Bolivie. Ces fresques étaient l'œuvre de Alandia Pantoja, un ancien trotskyste qui appartenait à l'école de peinture de Diego Rivera. La junte a ordonné la destruction de ces fresques.
La chasse est ouverte contre les livres et brochures jugés être «communistes». Des personnes ont été arrêtées pour avoir chez elles le portrait de Fidel Castro. L'hystérie anticommuniste des généraux n'a pas épargné même les démocrates chrétiens. Barrientos a attaqué le dirigeant du Parti democrate chretien, Remo al Natall, parce qu'il a un nom italien.
Après la trêve signée entre Ovando et les gens de l'Université, ainsi que la C.O.B., un déplacement s'est opéré au sein de la junte. Ovanda a été élevé au poste de «co-président» au même rang que Barrientos. Ainsi la Bolivie a deux présidents, ce qui est une manière artificielle de trouver un ajustement à la crise interne qui se développa dans l'armée.