Qui ne se souvient de la fable de Perrette et du pot au lait? Dans son rêve de jour, tandis qu'elle se rendait au marché avec son pot de lait, elle spéculait, échangeant successivement des œufs, un cochon, un veau, etc., se voyait devenir riche, et, à ce moment précis, trébuchait sur une pierre. Alors, « adieu, veau, vache, cochon, couvée...»
Cette fable vient d'être vécue dans la politique française par un personnage non moins prétentieux que le maire de Marseille, le socialiste Gaston Defferre. Le régime gaulliste, méprisant les partis et s'efforçant de les avilir et de les détruire, a • trouvé un écho parmi des hommes qui, pensant être de gauche, songent à «moderniser» le régime capitaliste, à «moderniser » la démocratie bourgeoise. Ils déplorent dans le régime gaulliste l'arbitraire et le caractère personnel de de Gaulle, mais sont attirés par sa façon de réduire le Parlement - et les partis — à la portion congrue. Ils pensent qu'un régime présidentiel pourrait constituer un «Etat fort», à condition que: 1) le Président de la République ne se conduise pas en monarque, surtout à l'égard des élus et autres personnages qui «représentent» le peuple dans la société capitaliste; 2) le Président de la République qui est désormais élu au suffrage universel le soit sur une base générale « centre gauche » qui pourrait, selon eux, donner la plus large assise populaire à un tel régime.
Ainsi naquit l'idée d'une candidature répondant à de telles conditions et qui, tout en étant celle d'un membre du parti socialiste et parce qu'il appartiendrait à ce parti, serait en même temps susceptible d'enrober celui-ci dans une combinaison où il se trouverait dissous. A l'instigation d'un « brain trust » à la tête duquel se trouvait le directeur de l'Express, séduit par les méthodes américaines de lancement d'une candidature présidentielle, Gaston Defferre s'engagea dans une série d'opérations à la manière de l'héroïne du fabuliste. On se rendit sur le marché avec une candidature X... Elle s'échangea pour le nom de Defferre afin d'emporter l'adhésion voici dix-huit mois d'un congrès extraordinaire du Parti socialiste. De la candidature socialiste, on passa à un « Horizon 80 » qui permit d'introduire les « clubs », ces associations de technocrates qui se sont développées dans le régime bonapartiste. De là, nouvel échange pour passer à la «fédération démocrate socialiste». L'idée de celle-ci est approuvée par les congrès du M.R.P. et de la S.F.I.O. Mais une pierre fera tout trébucher dans une séance où s'affrontèrent longuement dans un assaut plein de roueries jésuites du M.R.P. et francs-maçons de la S.F.I.O.
Au lendemain de l'avortement de cette «fédération démocrate socialiste», un certain nombre de journalistes, y compris ceux du Monde, ont déploré ce résultat qui, selon eux, allait à l'encontre des désirs populaires et en ont attribué l'échec aux manœuvres d'un Mollet, d'un Lecanuet, etc. Certes, on ne compte plus les manœuvres de ces vieux politiciens, et ils ne se sont pas privés de ces jeux au cours des récents mois. Mais dans l'occurrence, il n'y avait pas de désirs populaires pour l'opération Defferre. Plus exactement, ce sont des amateurs de la politique qui ont pris leurs désirs pour des réalités, qui ont été éblouis par des méthodes publicitaires en qui ils ont vu un «renouveau » de la vie politique en France, et qui ont en fait méconnu que, dans les réalités de cette vie politique, il y un parti, notamment le Parti socialiste, qui a des racines dans le pays, et qu'on ne peut par une opération mirifique dissoudre une telle formation.
Ce qui s'est passé au dernier congrès du Parti socialiste est révélateur à plus d'un titre des modifications qu'il a connues, surtout depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, et de la crise qui couve en son sein. Ce parti était au bord de la scission ; elle n'a pas eu lieu notamment du fait que Defferre, malgré ses grands airs, est un personnage falot qui a reculé devant une telle opération. Le congrès fut avant tout un affrontement entre Defferre, maire de Marseille, qui a très peu d'ouvriers parmi ses électeurs (80 % des ouvriers de cette ville votent communiste), et Augustin Laurent, maire de Lille, élu par une majorité de voix ouvrières, et qui doit défendre sa base ouvrière contre l'activité d'une forte minorité communiste au sein du prolétariat lillois.
Tandis que Defferre bavardait sur la nécessité de «moderniser » la vie politique, Laurent, dans son langage réformiste, exposait des réalités sociales :
«J'accepte l'idée qu'une fédération pourrait aller plus loin, viser à l'unité organique des socialistes, mais j'espère que la fédération sera d'accord à ce moment-là pour s'adresser à tous ceux qui acceptent la grande idée du socialisme, y compris les communistes. C'est à ce moment-là seulement que des millions de travailleurs dont la force est paralysée, comprendront que le véritable avenir de la démocratie socialiste en France passe par l'unité ouvrière. Pourquoi voiler cet aspect des choses? Vous savez bien que nos difficultés viennent de l'existence du parti communiste. J'en veux aux communistes parce qu'ils nous ont obligés de prendre pour la défense de la République des responsabilités qui nous empêchaient d'être nous-mêmes. Mais il ne faut jamais qu'un parti socialiste dise qu'il renonce à la volonté de réunir un jour tout le monde du travail.» actère illusoire de la « fédération » chère aurent montre qu'il comprend le caà Defferre, le danger qu'elle représenterait pour le parti socialiste qui n'aurait rien à gagner du côté des M.R.P. et beaucoup à perdre du côté du P.C.F. A ce congrès, Laurent n'est pas allé plus loin ; avec Mollet il se trouvait sur la défensive dans un parti où les longues années de participation au pouvoir ont contribué à modifier très largement le recrutement. Mais, Mollet, qui est capable de toutes les politiques (n'a-t-il pas été un facteur décisif de l'arrivée en douceur de de Gaulle au pouvoir ?), n'a pas manqué depuis pas mal de temps de regarder du côté des développements qui se produisent dans le mouvement communiste et d'affirmer que ces développements pourraient avoir un intérêt pour son parti.
L'échec de la tentative Defferre ne signifie pas que de nouvelles tentatives similaires ne se produiront pas. Defferre lui-même en renonçant à sa candidature à invité d'autres à reprendre l'opération. Celle-ci, ne l'oublions pas, est une tenune tative d'adaptation à un régime présidentiel, à un régime de direction personnelle où Parlement et partis ont un rôle accessoire.
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Mais l'échec de l'opération imaginée par le direction de l'Express a comme résultat immédiat qu'à cinq mois de l'élection présidentielle, les partis dits de gauche, y compris les deux grands partis ouvriers traditionnels, n'ont encore au aucune position ferme, aucun candidat. Et, sur le plan de la propagande politique, tandis que de Gaulle use et abuse de tous les grands moyens qui sont à sa disposition (voyages, radio, télévision....) pour rester en vedette, ni le Parti communiste ni le Parti socialiste n'ont à ce jour engagé la moindre campagne pour défendre un programme à défaut d'un candidat.
Les jeux sont plus ouverts que jamais. Le refus de Defferre de rester candidat porte un coup très dur à son propre parti. « Toute disparition de cette candidature serait pour le parti une véritable catastrophe », avait déclaré Mollet au congrès socialiste qui vit ce parti divisé en deux tendances sensiblement égales. Ce n'était pas un propos en l'air. Car, après que Defferre eut jeté l'éponge, que peut faire le Parti socialiste? Il ne peut songer à voter pour un candidat qui serait à la droite du parti, à moins qu'il s'agisse d'un de ces radicaux qui peuvent se placer n'importe où sur le spectre politique. Encore faudrait-il qu'il y eut un candidat de cet ordre qui ait l'ampleur requise pour se présenter comme candidat à la Présidence de la République.
Cette possibilité étant réduite presque à zéro, le Parti socialiste se trouve placé dans l'alternative de présenter un candidat qui fera spécifiquement la campagne comme candidat du Parti socialiste, sans ouverture vers la droite ou vers la gauche, ou bien de répondre aux tentatives qui vont se multiplier de présenter un «candidat unique » de la gauche.
Sur ce dernier plan, la direction du P.C.F. voit ses espoir ranimer par l'abandon de Defferre ; elle désire surtout éviter la présentation d'un candidat communiste, qu'il ait l'étiquette du P.C.F. ou une autre étiquette, car elle prévoit une perte de voix sur l'électorat communiste habituel. (Nous reviendrons plus loin sur la politique du P.C.F. et ses conséquences pour l'élection présidentielle.) En tout cas, la direction du P.C.F. est prête à se montrer peu exigeante pourvu qu'un candidat de «gauche » prononce quelques mots qui pourraient le faire passer pour un candidat « commun ». La direction du P.C.F. vient de montrer son intérêt pour un comité d'artistes et d'écrivains qui avaient, il y a peu de mois, exprimé dans une indifférence générale leur désir d'un candidat unique de la gauche.
Avec une situation comme celle qui avait été créée par la candidature Defferre et ses péripéties, le P.S.U. ne pouvait manquer de jouer la mouche du coche. On se souvient que les dirigeants de ce parti avaient il n'y a guère décou- vert que le vieux socialisme traditionnel était dépassé et qu'il fallait se tourner vers les nouvelles classes moyennes pour édifier leur parti. Mais il a suffi que le
Parti socialiste ait eu l'air d'emboiter le pas à Defferre et à sa proposition si voisine du socialisme new look des Martinet, Serge Mallet, pour que ces mêmes dirigeants du P.S.U. retrouvent le « socialisme traditionnel ». Avec l'abandon de la candidature Defferre, leur vocation de marieur s'est singulièrement renforcée.
Ils n'osent pas le dire, mais ce serait si bon de pouvoir trouver dans leurs propres rangs ce candidat qui pourrait être commun à toute la gauche.
La véritable difficulté est que, s'il ne manque pas de personnages qui sont prêts à accepter les voix communistes, il n'en est pas beaucoup qui soient prêts à passer un accord en bonne et due forme avec le P.C.F. Le Parti socialiste non plus n'est pas disposé dans les conditions actuelles à s'entendre avec le P.C.F. Bien que les rapports entre ces deux partis ne soient plus à présent ceux d'une «guerre froide», comme ce fut le cas pendant une quinzaine d'années, y a une méfiance réciproque qui subsiste et la pression unitaire des masses est encore beaucoup trop faible pour faire mouvoir la direction socialiste.
La politique étrangère sera un thème désastreux pour les deux partis dans la campagne présidentielle. Le candidat que soutiendra le Parti socialiste ne manquera pas de dénoncer la politique de de Gaulle en la matière, son « antiaméricanisme », il combattra l'élément de la politique gaulliste qui rencontre un écho dans de larges masses, qui sont contre la guerre du Vietnam ,l'occupation des marines à StDomingue, les menaces contre la Chine. Mais le P.C.F. ne sera pas placé dans de meilleures conditions, parce que sa de meilleures politique est un soutien à peine critique de la politique de de Gaulle. La direction du P.C.F. parle des «aspects positifs » de la politique extérieure de de Gaulle et lui demande de faire encore d'autres pas. Elle n'en dénonce pas le caractère démagogique. Aussi ne faut-il pas s'étonner qu'auprès de la partie la moins politisée de l'électorat communiste, qui ne pense pas qu'un candidat communiste puisse l'emporter, on trouvera nombre de gens qui voteront pour «l'antiaméricain » de Gaulle contre le ou les candidats pro-américains.
Personne ne peut prédire ce que sera le résultat, en matière de candidatures, des diverses manœuvres, opérations, conversations.. qui rempliront les deux ou trois mois qui viennent. Mais une chose
ONALE 25 est certaine : ce ne sont pas ces manigances qui assureront un redressement d'une situation qui, par suite des politiques des directions ouvrières, est en faveur de la candidature plébiscitaire de de Gaulle. On assistera à peu près à coup sûr à une dispersion des voix ouvrières et à une sérieuse perte de voix.
La situation dans laquelle se déroulera la campagne présidentielle n'est pas du tout l'effet d'un hasard. C'est une illustration de l'impuissance, du caractère
Illusoire de la solution que les deux directions traditionnelles opposent gaullisme, cette démocratie bourgeoise, de quelque qualificatif (réelle, rénovée, véritable...) qu'on l'affuble. Le retour à la démocratie bourgeoise n'est pas un objectif capable de mobiliser les masses, de forcer les résistances au front unique des dirigeants socialistes, sur la question pourtant très limitée d'une candidature à une élection. Pour surmonter cette situation, pour transformer le mécontentement qui est très répandu en des mouvements, il faudrait d'abord une volonté de lutte dans les directions et non l'espoir d'hériter sans lutte de «l'après-gaullisme».
Nous avons mentionné plus haut la crise qui s'est soudainement fait jour dans le Parti socialiste. Un danger de scission est apparu à la stupeur des dirigeants, aussi bien de Mollet que de Defferre. La social-démocratie a accumulé dans son sein des éléments contradictoires que le maintien du régime gaulliste tend à dissocier.
Dans le P.C.F., le monolithisme semble être toujours de rigueur. Dans la direction, depuis la mort de Thorez, il se produit des luttes sourdes d'influence sur l'appareil. Les divergences politiques ne paraissent pas avoir déjà pris forme. Mais le malaise va en s'accentuant. L'absentéisme dans le parti est considérable. L'appareil n'a pas la capacité d'action qu'il possédait il y a encore deux ou trois ans. Dans les conférences de section des opposants s'expriment en nombre croissant. La direction se heurte à des militants qui ne veulent pas voter à l'unanimité, comme il était de règle jusqu'a présent. A la différence du P.C. italien où les contradictions intérieures pouvaient s'exprimer, au moins dans certaines limites, depuis quelques années, le P.C.F. est celui qui a été le moins affecté par la « déstalinisation ». Nul ne peut dire quand les contradictions se libéreront du carcan bureaucratique, mais on peut être certain que ce moment approche et qu'il sera celui d'une crise de grande ampleur.