Nous publions ci-dessous un chapitre extrait d'un livre du camarade américain William F. Warde «La loi du développement inégal et combiné dans l'histoire ».
Cet ouvrage, et plus particulièrement les pages que nous en publions, contribueront à mieux comprendre les phénomènes singuliers et les grands problèmes présentés par la marche de la révolution coloniale qui provoque des combinaisons plus extraordinaires que jamais.
Nous devons maintenant examiner le deuxième aspect de la loi du développement inégal et combiné. Le nom même de cette loi porte en lui les indications de la loi plus générale dont elle est une expression particulière — à savoir, la loi de la logique dialectique appelée loi de l'interpénétration des contraires. Les deux processus, de l'inégalité et de la combinaison, qui sont unis dans cette formulation, représentent eux-mêmes deux aspects ou deux stades de la réalité différents et opposés, et cependant intégralement liés et interdépendants.
La loi du développement combiné part de la reconnaissance de l'inégalité des taux de développement des divers phénomènes du changement historique. Les disparités dans le développement social et technique et la combinaison fortuite des éléments, des tendances et des mouvements appartenant à divers stades de l'organisation sociale, fournissent la base pour l'apparition de quelque chose d'une qualité nouvelle et supérieure.
Cette loi nous permet d'observer comment apparaissent ces qualités nouvelles.
Si la société ne se développait pas d'une manière différentielle, c'est-à-dire à travers l'apparition de différences qui vont parfois jusqu'à être contradictoires entre elles, la possibilité de transformation et d'intégration de phénomènes contradictoires ne se présenterait pas. De ce fait, la première phase du processus évolutif — l'inégalité — est la précondition indispensable pour la seconde — à savoir la combinaison de traits appartenant à différents stades de la vie sociale dans des formations sociales distinctes, s'écartant de l'abstraction des types standards ou « normaux »-
Puisque la combinaison est le produit nécessaire de l'inégalité préexistante, nous voyons pourquoi elles se trouvent toujours ensemble et associées dans la loi unique du développement inégal et combiné. Partant du fait de la disparité des niveaux de développement qui résulte de la progression inégale des différents aspects de la société, nous allons maintenant analyser le stade suivant et la conséquence nécessaire de cet état de choses - leur apparition ensemble.
VATRIEME
LA FUSION DE DIFFERENTS FACTEURS HISTORIQUES
Nous devons d'abord nous demander qu'est ce qui est combiné? Nous voyons souvent dans le monde comment des traits propres à un certain stade d'évolution se mêlent à ceux appartenant essentiellement à un autre stade plus élevé. L'Eglise catholique, avec son siège au Vatican, est une institution féodale caractérisée. Aujourd'hui le Pape utilise la radio et la télévision - inventions du XX® siècle — pour répandre les doctrines de l'Eglise.
Ceci conduit à une deuxième question :
comment combinent ces différents traits? Ici les alliages métalliques fournissent un exemple utile. Le bronze, dont le rôle dans le développement des premières fabrications d'outils a été si grand que l'on a donné son nom à tout un stade du développement historique — l'Age de bronze — se compose de deux métaux élémentaires, le cuivre et l'étain, mélangés dans des proportions spécifiques. Leur fusion produit un alliage dont les importantes propriétés diffèrent de celles de chacun des deux composants.
Il se produit quelque chose de semblable en histoire lorsque fusionnent des éléments appartenant à différents stades de l'évolution sociale. Cette fusion donne naissance à de nouveaux phénomènes, à une nouvelle formation avec ses propres caractères particuliers. La période coloniale de l'histoire américaine, qui eut lieu lorsque la civilisation européenne passait du féodalisme au capitalisme, se heurta et se mêla à la sauvagerie et la barbarie, elle a été une source fertile de diverses formations combinées, et fournit un champ d'étude fort instructif. Presque tous les genres de rapports sociaux connus jusqu'ici, depuis la sauvagerie jusqu'à la société par actions, existèrent dans le Nouveau Monde durant la période coloniale. Plusieurs colonies, telles que la Virginie, la Caroline du Nord et du Sud, furent colonisées à l'origine par des entreprises capitalistes par actions auxquelles la Couronne avait accordé un contrat. Cette forme très élevée d'entreprise capitaliste, la société par actions, se trouva en contact avec des Indiens vivant encore dans des conditions tribales primitives.
Une des principales particularités du développement américain, c'est le fait que chacune des formes pré-capitalistes de vie qui s'y développait se combinait à un certain degré à des traits fondamentaux de la civilisation bourgeoise. Par exemple, le commerce de la fourrure annexa les tribus indiennes au marché mondial, et il est vrai que, par ce moyen, les Indiens devinrent quelque peu civilisés. D'autre part, les colons européens, chasseurs, trappeurs, fermiers pionniers, ayant à survivre parmi les plaines et les collines sauvages des terres « vierges », devinrent partiellement barbares. Cependant, le bûcheron européen qui pénétrait dans les régions sauvages d'Amérique, avec sa hache et son fusil, et aussi avec son point de vue et ses habitudes de la civilisation, était très différent de l'homme des tribus indiennes, quel que soit le nombre des activités de la société barbare auxquelles il ait dû se plier.
Dans son ouvrage de précurseur, Les forces sociales dans l'histoire américaine,
A.M. Simons, un des premiers historiens socialistes, écrivait : « L'évolution suivie par chaque colonie ressemble de façon frappante à la ligne de développement suivie par la race.» A l'origine, fait-il remarquer, il y avait le communisme primitif. Puis vint la petite production et enfin le capitalisme.
Cependant, la conception selon laquelle les colonies américaines ou l'une quelconque d'entre elles, auraient répété effectivement les stades successifs par lesquels sont passées avant elles les sociétés avancées, est par trop schématique et laisse de côté le point essentiel de leur développement et de leur structure. La particularité la plus significative dans l'évolution des colonies britanniques en Amérique tient au fait que toutes les formes d'organisation et toutes les forces directrices appartenant aux premiers stades du développenent social, depuis la sauvagerie jusqu'au féodalisme, se trouvèrent incorporees, conditionnées et même, dans le cas de l'escavage, produites par l'expansion du système capitaliste international.
Il n'y a pas eu, sur le sol américain, la répétition mécanique de la série des stades historiques dépassés. Au lieu de cela, la vie coloniale a été le témoin d'un mélange dialectique de tous ces divers éléments, ce qui fit apparaître des formes sociales combinées de types nouveaux et spéciaux. L'esclavage des colonies américaines était très différent de celui de la Grèce ou de la Rome antique. L'esclavage américain était un esclavage « embourgeoisé » qui n'était pas seulement une branche secondaire du marché capitaliste mondial, mais qui s'imprégna de certains traits capitalistes. Une des conséquences les plus curieuses de cette fusion de l'esclavage et du capitalisme fut l'apparition de propriétaires d'esclaves et de leur commerce parmi les Indiens Creek du Sud. Quoi de plus normal et de plus contradictoire que des Indiens, vivant en communisme primitif, devenus propriétaires d'esclaves et vendant leurs produits sur un marché bourgeois?
LA DIALECTIQUE DE
De cette association, de cette fusion de différents stades ou éléments du processus historique, résulte alors un mélange ou un alliage particulier des choses. C'est dans l'association d'éléments aussi différents, et même opposés, que se manifeste d'une façon remarquable et dans toute sa violence la nature dialectique de l'histoire. Ce qui règne ici, c'est la flagrante contradiction, nette, claire, absolue. L'histoire se joue des formes rigides et des routines établies. Il en découle toutes sortes de développements paradoxaux qui troublent et déroutent les esprits étroits et formalistes.
Nous examinerons maintenant la nature du stalinisme qui en est un autre exemple important. En Russie, la forme de propriété la plus avancée, la propriété nationalisée, et le mode d'organisation industrielle le plus efficace, l'économie planifiée, engendrées toutes deux par la révolution de 1917, s'unirent à la tyrannie la plus brutale, elle-même créée par la contrerévolution politique de la bureaucratie soviétique. La base économique du régime stalinien appartient historiquement à l'ère socialiste de l'avenir. Cependant, cette base économique est tombée sous le joug d'une superstructure politique révélant les traits les plus pernicieux des dictatures de classe du passé. Il n'est pas étonnant que ce phénomène exceptionnellement contradictoire ait embarrassé tant de gens et les ait égarés !
Le développement inégal et combiné nous offre un mélange particulier d'éléments arriérés et des facteurs les plus modernes. Beaucoup de pieux catholiques accrochent à leur auto des médailles de saint Christophe, patron des voyageurs, qui est supposé les protéger des accidents. Cette coutume combine le fétichisme du sauvage crédule avec les produits de l'industrie automobile, l'une des industries techniquement les plus avancées et les plus automatisées du monde moderne.
De nos jours, ces anomalies sont particulièrement accentuées dans les pays sous-développés. Il existe des choses curieuses telles que les harems à air conditionné !
Trotsky écrivait dans l'Histoire de la Révolution Russe: « Le développement d'une nation historiquement arriérée conduit nécessairement à une combinaison originale de stades différents du processus historique. »
Carlton S. Coone écrit : «... Il est encore des régions marginales où la diffusion culturelle s'est faite de façon inégale, où de simples chasseurs de l'Age de pierre se trouvent soudain face à des étrangers portant des fusils, où des cultivateurs néo-
LA COMBINAISON lithiques troquent leurs haches de pierre contre des haches d'acier et leurs cruches en poterie contre des bidons d'huile abandonnés, où de fiers citoyens d'empires disparus, habitués à recevoir les nouvelles par caravanes avec des semaines de retard, se prennent à écouter les émissions de propagande des radios publiques. Sur la place de la ville aux toits blancs et bleus, la voix claire du muezzin appelant les fidèles à la prière est un jour remplacée par un son grêle émis non plus par les lèvres d'un homme barbu, mais par une sorte de cône de métal brillant suspendu minaret. Sur l'aéroport, les pèlerins à destination des lieux saints passent directement des dos de chameau aux fauteuils des DC-4. Dans ces régions comme ailleurs, ces changements de technologie conduisent à la naissance de nouvelles institutions, mais le produit d'un tel enfantement est souvent d'une espèce inconnue, ne ressemblant à aucun de ses parents, qu'il s'agisse de celui qui est arriéré ou de celui qui est avancé, et leur donnant à tous deux beaucoup de difficultés. » (The Story of Man, pp. 413-414.)
Aujourd'hui, en Afrique, parmi les Kikuyu du Kenya, comme parmi les peuples de la Côte de l'Or, les anciennes coutumes et relations tribales renforcent leur solidarité dans les luttes pour le développement social et l'indépendance nationale contre les impérialistes anglais. Dans le mouvement de Nkrumah il y a un parti parlementaire national lié aux syndicats et au tribalisme - tous trois appartenant a différents stades de l'histoire sociale.
On peut aussi trouver ce mélange d'éléments arriérés avec les facteurs les plus modernes si l'on compare la Chine et les Etats-Unis d'Amérique. Aujourd'hui, de nombreux paysans chinois vivant dans de minuscules hameaux ont les portraits de Marx et de Lénine sur leurs murs et sont pénétrés de leurs idées. Par contre, l'ouvrier américain moyen qui vit dans les villes les plus modernes, a, sur ses murs préfabriqués, des peintures du Christ ou des photos du Président. Et pourtant, les paysans chinois n'ont pas, comme les ouvriers américains, l'eau courante, les routes goudronnées, les voitures ou les postes de télévision.
Ainsi, bien que les Etats-Unis et leur classe ouvrière, dans leur développement industriel et leur niveau de vie et de culture, aient une avance considérable sur la Chine, par certains côtés, le paysan chinois a dépassé l'ouvrier américain. « La dialectique historique ne connaît ni la simple arriération ni la progression chimiquement pure », comme le dit Trotsky.
LA STRUCTURE SOCIALE Si nous analysons la structure de la
Grande-Bretagne contemporaine, nous voyons qu'elle présente des traits appartenant à trois périodes socio-historiques différentes, qui sont étroitement mêlées.
Au sommet de son système politique, il y a la monarchie et une religion d'Etat, toutes deux héritées de la féodalité. Ce système est lié, en même temps qu'il la sert, à une structure de propriété capitaliste de monopole appartenant au stade le plus élevé du capitalisme. Parallèlement à ces industries capitalistes existent des industries socialisées, de puissants syndicats et un parti travailliste - tous précurseurs du socialisme.
Il est significatif que cette combinaison contradictoire particulière en Grande-
Bretagne embarrasse les Américains. L'Américain libéral ne peut comprendre pourquoi l'Anglais conserve une monarchie et une religion d'Etat; le capitaliste américain est intrigué par la tolérance de la
La conséquence la plus importante de l'interaction du développement inégal et combiné est l'apparition de « bonds » au cours de l'histoire. Les plus grands bonds sont rendus possibles par la coexistence de peuples à des niveaux différents d'organisation sociale. Dans le monde d'aujourd'hui, ces organisations sociales s'étendent depuis la sauvagerie jusqu'au seuil même du socialisme. En Amérique du Nord, tandis que les Eskimos de l'Arctique et les Indiens Seri de la Basse-Californie sont encore au stade de la sauvagerie, les banquiers de New York et les ouvriers de Détroit opèrent au niveau le plus élevé du capitalisme de monopole. Les « bonds » historiques deviennent inévitables du fait que les parties retardataires de la société sont confrontées avec des tâches que seules peuvent résoudre les méthodes les plus avancées. Poussées par les conditions extérieures, elles sont obligées de sauter ou de traverser rapidement les phases d'évolution qui, à l'origine, demandèrent une période historique entière pour développer leurs potentialités.
Plus grande est l'étendue des différences de développement et plus nombreux les stades en présence à un moment donné, plus les combinaisons possibles des forces et des conditions sont dramatiques et plus la nature des bonds est saisissante. Certaines combinaisons conduisent à de soudaines et extraordinaires poussées et convulsions dans l'histoire. Les transports ont évolué peu à peu à travers les âges, depuis
DE LA GRANDE-BRETAGNE classe dirigeante britannique envers le Parti travailliste.
En même temps, la Grande-Bretagne est secouée par le plus extraordinaire de tous les mouvements combinés des forces sociales mondiales de notre époque, à savoir la combinaison du mouvement anticapitaliste de la classe ouvrière avec la révolution anti-colonialiste des peuples de couleur. Ces deux mouvements très différents, tous deux issus de l'opposition à la domination impérialiste, se renforcent mutuellement.
Cependant, ces deux mouvements n'ont pas les mêmes effets dans tous les pays capitalistes. Par exemple, ils sont ressentis avec plus de force et d'une manière plus directe en France et en Grande-Bretagne qu'aux Etats-Unis. Cependant, même aux Etats-Unis, la lutte des peuples coloniaux pour leur indépendance et celle de la minorité noire pour l'égalité s'influencent mutuellement. la traction humaine puis animale, jusqu'aux chemins de fer, aux automobiles et aux avions. Cependant, récemment, des peuples d'Amérique du sud et de Sibérie sont passés directement et d'un seul bond de la bête de somme aux avions.
En assimilant les réalisations des peuples avancés, les tribus, les nations ou les classes sont en mesure de comprimer les divers stades et même de les sauter entièrement. Ils les utilisent comme perche, pour s'élancer, franchir les étapes intermédiaires, et surmonter les obstacles en un bond prodigieux. Et ils ne peuvent réaliser cela que lorsque des pays à l'avantgarde de l'humanité leur ont d'abord préparé la voie en forgeant les conditions matérielles. D'autres peuples préparent les moyens et les modèles qu'ils adapteront ensuite, en temps opportun, à leurs besoins particuliers.
Par exemple, c'est entre autre parce qu'elle a pu importer des machines et des techniques de l'Occident que l'industrie soviétique a fait de si rapides progrès. Actuellement, l'industrialisation de la Chine peut avancer encore plus rapidement en s'appuyant non seulement sur les réalisations techniques des pays capitalistes avancés mais aussi sur les méthodes de planification de l'économie soviétique.
Dans leurs efforts pour atteindre le niveau de l'Europe occidentale, les colons de la côte de l'Atlantique nord traversèrent rapidement le « désert de la barbarie».
LES BONDS EN AVANT DE L'HISTOIRE
LES BONDS EN AVANT DE L'HISTOIRE
QUAT sautèrent pratiquement la féodalité, déracinèrent l'esclavage après l'avoir implanté, et fondèrent des villes et de grandes cités sur une base capitaliste. Ils ont fait tout cela à une allure accélérée. Il a fallu 3.000 ans aux peuples d'Europe pour passer du stade de barbarie supérieure de la Grèce d'Homère jusqu'au triomphe de la révolution bourgeoise anglaise de 1649. L'Amérique du nord a effectué la même transformation en 300 ans. Ce qui représente un rythme de développement dix fois plus rapide. Cependant, ceci ne fut possible que parce que l'Amérique a pu se servir réalisations antérieures de l'Europe combinées avec la violente expansion du marché capitaliste à tous les coins du globe.
Parallèlement à cette accélération et à cette compression du développement social, se produisait une accélération dans rythme des événements révolutionnaires. || a fallu huit siècles au peuple anglais pour passer des débuts de la féodalité au IX° siècle, et arriver à la révolution bourgeoise du XVII° siècle. Il n'a fallu qu'un siècle trois-quarts aux colons d'Amérique du nord pour passer de leurs premières
LES RETOURS
L'Histoire a ses retours en arrière comme elle a ses marches en avant, ses périodes de réaction comme ses périodes de révolution. Sous certaines conditions de réaction, des formes infantiles et des traits archaïques propres à des époques et des périodes de développement révolues, peuvent se fondre avec des structures avancées pour donner naissance à des formations rétrogrades et empêcher tout progrès social. Un exemple d'une telle combinaison régressive, ce fut l'esclavage en Amérique : un mode de propriété et une forme de production archaïques appartenant à l'enfance de la société de classe surgissaient dans un milieu bourgeois appartenant à l'âge mûr de la société de classe.
L'histoire politique récente nous a familiarisés avec les exemples du fascisme et du stalinisme, phénomènes historiques du XX® siècle, qui sont symétriques mais en aucun cas identiques. Tous deux représen-
LA DESINTEGRATION
Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Chaque synthèse particulière, née du développement inégal et combiné, subit elle-même une autre évolution et d'autres changements qui peuvent conduire à la désintégration et à la destruction éventuelles de cette synthèse. Une formation combinée colonies à leur révolution à la fin du XVIlle siècle. Quelquefois, au cours de ces bonds historiques, les phases de développement sont comprimées ou même complètement omises, selon les forces et les conditions particulières. Dans les colonies d'Amérique du nord, par exemple, la féodalité qui fleurit en Europe et en Asie durant des siècles, n'eut pour ainsi dire aucune prise. Les institutions caractéristiques de la féodalité : grands domaines, servage, monarchie, religion d'Etat et guildes médiévales ne purent trouver de milieu adéquat et furent éliminées entre le commerce d'esclaves d'une part, et la société bourgeoise naissante d'autre part. Paradoxalement, au moment où la féodalité était étranglée dans les colonies de l'Amérique du nord, elle était en pleine expansion de l'autre côté du monde, en Russie.
Par ailleurs, l'esclavage dans le sud des Etats-Unis s'enracina si profondément, connut un si grand développement et se révéla si dur et si résistant, qu'il fallut une révolution particulière pour le déraciner. En fait, il existe encore dans le sud de significatives survivances anachroniques de l'esclavage. DE L'HISTOIRE taient des retours par rapport à des formes démocratiques de gouvernement préexistantes qui avaient des bases sociales totalement différentes. Le fascisme détruisit et supplanta la démocratie bourgeoise dans la période finale de domination et de décadence impérialiste. Le stalinisme détruisit et supplanta la démocratie ouvrière de la Russie révolutionnaire au cours de période initiale de la révolution socialiste internationale.
Jusqu'ici, nous avons distingué deux phases dans le mouvement dialectique de la société. D'abord, certaines parties de l'humanité et certains éléments de la société avancent plus vite et vont plus loin que d'autres. Ensuite, sous le coup de forces extérieures, les retardataires, stimulés, rattrapent et même dépassent leurs précurseurs sur la voie du progrès, en combinant les découvertes les plus récentes avec leur vieux mode d'existence. DES COMBINAISONS amalgame des éléments dérivant de différents niveaux du développement social. Sa structure intérieure est donc extrêmement contradictoire. L'opposition de ses pôles constitutifs, donne non seulement un caractère instable à cette formation, mais en oriente le développement ultérieur. La lutte des contraires marque le cours d'une formation combinée plus nettement qu'aucune autre.
Il y a deux types principaux de combinaison. Dans un cas, le produit d'une culture avancée peut être absorbé dans le cadre d'une organisation sociale archaïque. Dans l'autre cas, certains aspects d'ordre primitif s'incorporent à un organisme social supérieurement développé.
Les effets produits par l'intégration d'éléments avancés dans une structure primitive dépend de nombreux facteurs. Par exemple, les Indiens purent remplacer la hache de pierre par la hache de fer sans rupture fondamentale de leur ordre social, parce que ce changement n'impliquait qu'une dépendance minime à l'égard de la civilisation blanche à laquelle ils prenaient la hache de fer. L'introduction du cheval apporta des changements considérables dans la vie des Indiens des prairies, élargissant l'étendue de leurs chasses et de leurs capacités guerrières, mais le cheval ne transforma nullement les relations tribales fondamentales. Par contre, la participation au commerce de la fourrure et l'introduction de l'argent eurent des conséquences révolutionnaires sur les Indiens ; elles brisèrent leur vie tribale, établirent des intérêts privés en opposition aux in-
ESCLAVAGE ET
Le développement de l'esclavage en Amérique du nord fournit une excellente illustration de cette dialectique. D'un point de vue historique mondial, l'esclavage sur ce continent était dès le départ un anachronisme. En tant que mode de production, il appartenait à l'enfance de la société de classe ; il avait deja pratiquement disparu de l'Europe occidentale. Cependant, les demandes mêmes de l'Europe occidentale en matière brute telle que le sucre, l'indigo, le tabac, associées à la rareté de la main-d'œuvre pour entreprendre des opérations agricoles à grande échelle, furent à l'origine de l'implantation de l'esclavage en Amérique du nord. L'esclavage colonial s'est développé comme branche du capitalisme commercial. Ainsi un mode de production et une forme de propriété qui étaient depuis longtemps dépassés reparurent grâce aux exigences d'un système économique avancé et en devinrent partie intégrante.
Cette contradiction s'accentua davantage
L'une des conséquences les plus importantes et les plus paradoxales du développement inégal et combiné, c'est la solution des problèmes d'une classe par l'intermé-
NALE 37 térêts communs, dressèrent les tribus les unes contre les autres et soumirent les nouveaux commerçants et trappeurs indiens au marché mondial.
Dans certaines conditions historiques, l'introduction de phénomènes nouveaux peut même pendant un certain temps prolonger la vie d'institutions archaïques L'apparition des grands intérêts pétroliers capitalistes dans le Moyen-Orient a momentanément renforcé les émirats en les comblant de richesse. Mais à la longue, l'invasion des idées et des techniques les plus modernes ne peut que saper les vieux régimes tribaux car elle rompt les bases sur lesquelles ils reposent, et crée de nouvelles forces pour les combattre et les remplacer.
Un pouvoir primitif peut s'attacher à un pouvoir plus élevé, regagner de la vitalité et même apparaître pour un temps supérieur à son maître. Mais la puissance moins développée mène une existence essentiellement parasitaire et ne peut se maintenir indéfiniment aux dépens de la plus avancée. Il lui manque le terrain et l'atmosphère favorables son développement, tandis que les institutions plus développées sont non seulement supérieures par nature, mais peuvent compter sur un milieu favorable à leur expansion. CAPITALISME lorsque la montée de l'industrie capitaliste en Angleterre et aux Etats-Unis éleva les Etats du sud, producteurs de coton, au premier rang de la vie économique et politique américaine. Durant des décennies, les deux systèmes opposés firent équipe. Puis ils se séparèrent au moment de la guerre civile américaine. Le système capitaliste qui, à un certain stade de son. développement, engendra l'apparition de l'esclavage créa, à un autre stade, une nouvelle combinaison de forces qui le renversa.
La forme combinée de l'ancien et du nouveau, de l'inférieur et du supérieur, de l'esclavage et du capitalisme, ne se révéla ni permanente ni indissoluble ; elle était conditionnelle, temporaire, relative. L'association forcée des deux tendit à une dissociation et à un conflit croissant. Si une société progresse, l'avantage prépondérant revient à la longue à la structure supérieure qui se développe aux dépens des traits inférieurs, les dépasse et, en fin de compte, les élimine. diaire d'une autre Chaque phase du développement social hérite, pose et résout son propre amalgame de tâches historiques. Par exemple, la barbarie développa -les
LA SUBSTITUTION DES CLASSES
LA SUBSTITUTION DES CLASSES techniques productives de culture des plantes et d'élevage des animaux comme branches de son activité économique. Ces activités constituèrent en même temps les prémisses pour le remplacement de la barbarie par la civilisation.
A l'époque bourgeoise, l'unification de provinces séparées en Etats nationaux centralisés et l'industrialisation de ces Etats furent les tâches historiques qui se posèrent à la bourgeoisie montante. Mais, dans un certain nombre de pays, le sousdéveloppement de l'économie capitaliste et donc la faiblesse de la bourgeoisie ne leur ont pas permis de réaliser ces tâches historiques bourgeoises. En plein cœur de l'Europe, par exemple, l'unité du peuple allemand ne fut réalisée, de 1866 à 1869, ni par la bourgeoisie, ni par la classe ouvrière, mais par une caste sociale dépassée, les hobereaux prussiens, avec à leur tête la monarchie des Hohenzollern et dirigée par Bismarck. Dans ce cas, la tâche historique d'une classe capitaliste fut réalisée par des forces pré-capitalistes.
A notre siècle, la Chine présente un autre exemple, inverse, à un niveau historique plus élevé. Sous le double joug des vieux rapports féodaux et de l'impérialisme, la Chine ne pouvait être ni unifiée ni industrialisée. Il ne lui fallut pas moins qu'une révolution prolétarienne (quelles qu'aient pu être les déformations de cette révolution dès le départ) appuyée sur une puissante insurrection paysanne pour permettre la solution de ces tâches bourgeoises longtemps différées. Aujourd'hui, la Chine est unifiée pour la première fois et s'industrialise rapidement. Cependant, ces tâches ne sont réalisées ni par les forces capitalistes ni par les forces pré-capitalistes ,mais par la classe ouvrière. Dans ce cas, les tâches
Ceux qui font un culte du pur progrès croient que de hautes réalisations dans un certain nombre de domaines présupposent une perfection équivalente dans d'autres. Beaucoup d'Américains présument automatiquement que les Etats-Unis dépassent le reste du monde dans tous les domaines de l'activité humaine simplement parce qu'ils le dépassent en technologie, en productivité matérielle et sur le plan du niveau de vie. Cependant, en politique et en philosophie, pour ne rien mentionner d'autre, le développement général des Etats-Unis en est encore au XIX siècle, alors que les pays d'Europe et d'Asie, moins favorisés du point de vue économique, dépassent de beaucoup les Etats-Unis.
Dans ses dernières années, Staline chercha à imposer l'idée que seuls des « cosinachevées de l'ère capitaliste avortée ont été endossées par une classe post-capitaliste.
Le développement extrêmement inégal de la société rend nécessaires ces échanges de rôles historiques entre les classes, symbiose entre différents stades historiques rend possible cette substitution. Comme le faisait remarquer Hegel, l'histoire a souvent recours aux mécanismes les plus indirects et les plus rusés pour parvenir à ses fins.
L'un des problèmes majeurs que la révolution démocratique bourgeoise aux EtatsUnis a laissé sans solution, c'est l'abolition des vieux stigmates de l'esclavage et l'extension de la liberté aux Noirs. Cette tâche n'a été que partiellement résolue par la bourgeoisie industrielle du nord durant la guerre civile américaine. Cet échec de la bourgeoisie a toujours été depuis lors une source d'embarras et de difficultés pour ses représentants. La question qui se pose maintenant est de savoir si les dirigeants capitalistes actuels, ultra-réactionnaires, des Etats-Unis peuvent mener à bien une tâche dans laquelle ils ont échoué à l'apogée de leur révolution.
Les porte-parole des démocrates et des républicains jugent nécessaire de dire qu'ils peuvent effectivement la réaliser ; les réformistes de toutes sortes clament qu'elle peut être confiée à un gouvernement bourgeois. Nous pensons cependant, quant à nous, que seule la lutte du peuple noir et des masses travailleuses contre les dirigeants capitalistes pourra amener à la victoire la lutte contre les séquelles de l'esclavage. De cette façon, la révolution socialiste achèvera ce que la révolution démocratique bourgeoise n'a pu réaliser. mopolites sans racines » pouvaient soutenir que l'Occident avait dépassé l'URSS dans un domaine quelconque, depuis celui de l'invention mécanique jusqu'à celui de la génétique. Cette expression du nationalisme grand russe n'était pas moins stupide que la suffisance des Occidentaux estimant que la soi-disant barbarie asiatique de l'Union soviétique ne pouvait rien donner de supérieur.
En fait, chaque phase du développement social, chaque type d'organisation sociale, chaque nationalité, a ses vertus et ses défauts particuliers, ses avantages et ses désavantages. Le progrès exige sa rançon qu'il faut payer. Des avances dans certains domaines peuvent provoquer des reculs dans d'autres. Par exemple, la civilisation a développé les moyens de production et
LA RANÇON DU PROGRES ET LES PRIVILEGES DE L'ARRIERATION
LA RANÇON DU PROGRES ET LES PRIVILEGES DE L'ARRIERATION la richesse de l'humanité l'égalité et la fraternité des mitives qu'elle a supplantées. dans certaines conditions, le avantages. En outre, ce qui
ERNATIO en sacrifiant sociétés pri-
D'autre part, retard a ses est progressif la juxtaposition des deux introduit la vision de quelque chose de mieux et nourrit le levain du mécontentement. De cette façon, la présence et la connaissance d'un niveau supérieur motrices du progrès.
Cela aboutit à la damnation du vieil eviennent les forces critique et à la conétat de choses qui incitent à surmonter la disparité de développement et entraînent les retardataires en suscitant en eux le désir d'être au même niveau que les plus avancés. C'est ce qu'a senti personnellement tout individu qui s'est engagé dans des études.
Lorsque de nouvelles exigences impératives s'imposent aux peuples arriérés, l'absence d'institutions intermédiaires accumulées peut avoir une valeur positive car il y a alors moins d'obstacles à la marche du progrès et à l'assimilation de ce qui est nouveau. Si les forces sociales existent et s'exercent de façon effective, intelligente et en temps voulu, ce qui avait été une rançon peut devenir un avantage. LA REVOLUTION RUSSE geoises, se mêla à la révolution prolétarienne contre le capitalisme qui, elle, appartenait au XX* siècle. Comme Trotsky l'a expliqué dans l'Histoire de la Révolution Russe, ce fut la conjonction de ces deux révolutions différentes qui donna une énorme puissance au soulèvement du peuple russe et expliqua l'extraordinaire portée et la force de ses réalisations.
Mais les privilèges de l'arriération ne sont pas inépuisables ; ils sont limités par les conditions matérielles et historiques. Ainsi, dans la phase ultérieure de son développement, l'arriération héritée de la Russie des tsars se réaffirma sous des conditions historiques nouvelles et sur une base sociale entièrement nouvelle. Les décennies suivantes durent payer les privilèges antérieurs par de dures souffrances, des privations économiques et la perte des libertés qu'endura le peuple russe sous la dictature stalinienne. Le retard même qui avait renforcé d'abord la révolution et qui avait placé les masses russes à l'avantgarde du reste du monde, devenait maintenant le point de départ de la réaction politique et de la contre-révolution bureaucratique, conséquence de l'échec de la révolution internationale dans les pays industriellement plus avancés. Le retard culturel et économique de la Russie combiné au reflux de la révolution internationale fut la condition fondamentale qui permit à la clique stalinienne d'étouffer le parti bolchevik et à la bureaucratie d'usurper le pouvoir politique.
De ce fait, le régime stalinien devint le plus contradictoire de l'histoire moderne ; à un certain stade de développement peut devenir une précondition à l'établissement d'un retard à un stade ultérieur ou dans un domaine similaire. Et ce qui est rétroun domaine similaire Et co aui act rátro.. grade peut devenir la base pour un bond en avant.
Il semble présomptueux de dire aux peuples opprimés par l'arriération et qui s'efforcent de la rejeter, que leur niveau archaïque a quelque avantage. L'arriération est pour eux un mal absolu. Mais la conscience de ce « mal » ne vient en première place qu'après que ces peuples aient pris contact avec des formes supérieures de développement social. C'est le contact de ces deux formes, avancées et arriérées, qui montre les déficiences de la culture arriérée. Tant que la civilisation lui est inconnue, le sauvage est satisfait. Seule
LE COURS TORTUEUX DE
L'histoire récente de la Russie fournit l'exemple le plus frappant de cette transformation des rançons historiques en avantages. Au début du XX® siècle, la Russie était la grande puissance d'Europe la plus arriérée. Ce retard affectait toutes les couches sociales, depuis la paysannerie à la base jusqu'à la dynastie absolutiste des Romanov au sommet. Le peuple russe et les nationalités opprimées souffraient à la fois des misères accumulées d'une féodalité décadente et du retard du développement bourgeois en Russie.
Cependant, lorsqu'arriva le moment pour une solution révolutionnaire à tous ces problèmes accumulés, cette arriération manifesta ses avantages à bien des égards. D'abord, le tzarisme était totalement coupé des masses. Deuxièmement, bourgeoisie était trop faible pour prendre et garder le pouvoir en son propre nom. Troisièmement, la paysannerie n'ayant obtenu aucune satisfaction de la part de la bourgeoisie, dut s'appuyer sur la classe ouvrière comme direction. Quatrièmement, la classe ouvrière n'avait pas de méthodes d'action figées, de syndicats ou de bureaucraties politiques figés pour la retenir. Pour cette jeune classe énergique, qui avait si peu à désapprendre et tant à apprendre en peu de temps, il était plus facile d'adopter la théorie la plus avancée, le programme d'action le plus audacieux et le plus clair, et le type d'organisation de parti le plus élevé. La révolte paysanne contre la féodalité, mouvement qui, en Europe occidentale, avait été la caractéristique de l'aube des révolutions démocratiques bour-
:40 c'était un amalgame des formes de propriété les plus avancées et des conquêtes sociales de la révolution, avec une résurgence des traits les plus repoussants de la domination de classe. D'immenses usines dotées de l'équipement le plus moderne fonctionnaient grâce au travail d'ouvriers qui, tels des serfs, n'avaient pas le droit de quitter leur emploi ; des avions passaient au-dessus de pistes poussiéreuses infranchissables ; une économie planifiée fonctionnait parallèlement à des camps de « travaux forcés » ; des progrès industriels considérables accompagnaient une répression politique; le développement prodigieux de la Russie en tant que puissance mondiale se doublait d'une décomposition intérieure du régime.
Cependant, le développement dialectique de la révolution russe ne s'arrêta pas là. L'extension de la révolution à l'Europe orientale et à l'Asie après la seconde guerre mondiale, l'expansion de l'industrie soviétique, l'accroissement du nombre et l'élévation du niveau culturel des ouvriers soviétiques, préparaient les conditions pour un renversement des vieilles tendances, la renaissance de la révolution à un stade supérieur, sapant et surmontant partiellement le fléau du stalinisme. Le monde a déjà vu les premières manifestations de ce pas en avant des masses de Russie et
VIENT DE PARAITRE de ses satellites, la classe ouvrière en tête.
Du discours de Khrouchtchev à la révolution hongroise, une série continue d'événements a manifesté la dialectique du développement révolutionnaire. A chaque étape de la révolution russe depuis 1905, nous voyons l'interaction de son arriération et de son caractère progressif et le passage de l'un à l'autre selon les circonstances concrètes du développement national et international. Seule, la compréhension de la dialectique de ces changements peut donner une image précise du développement extrêmement complexe et contradictoire de l'URSS tout au long de ses quarante années d'existence. Toutes les caractérisations simplistes de la société moderne russe qui ne servent qu'à semer la confusion dans le mouvement révolutionnaire, proviennent directement de l'incompréhension des lois de la dialectique et de l'emploi de méthodes métaphysiques dans l'analyse des processus historiques.
La loi du développement inégal et combiné est un outil indispensable pour analyser la révolution russe et dresser le tableau de sa progression et de sa décadence à travers ses phases complexes, ses victoires, sa dégénérescence et sa future régénération, quand le peuple soviétique aura achevé le processus de déstalinisation.