Le Comité exécutif des Groupes Communistes Révolutionnaires (section italienne de la IVe Internationale), a diffusé le 30 décembre 1964 la déclaration suivante, à propos de l'élection du nouveau président
L'élection du nouveau Président de la République a jeté une vive lumière sur la situation politique italienne, sur la profondeur des conflits au sein de la classe dominante et en particulier au sein du parti de la majorité, sur l'inconsistance de certaines formules, sur la carence d'une réelle politique de la part des partis ouvriers.
Les panégyriques presque unanimes qui ont suivi le scrutin du 28 décembre (seule l'extrême droite monarchiste et fasciste a adopté une attitude polémique) ne peuvent masquer le fait que l'accord n'a été réalisé qu'après un nombre de tours de scrutin sans précédent, que pendant plusieurs jours aucune cristallisation politique n'a pu assurer une majorité, que les forces du centre gauche se sont vivement affrontées avant d'en arriver à un compromis alors inéluctable puisqu'aucune solution de centre ou de droite ne pouvait s'affirmer, qu'enfin, le parti démocrate chrétien a mis à nu avec plus • d'évidence encore que lors de récentes occasions, ses profondes divisions.
Il n'est pas douteux que ce dernier facteur est apparu comme primordial.
La D.C. apparaît désormais plus comme une fédération de courants et de tendances que comme une organisation unitaire.
Après environ vingt ans d'exercice du pouvoir, les différentes forces sociales et politiques qui l'ont composée et qui la composent, unies sur le plan politicoidéologique par le facteur religieux, tendent désormais à réagir de façon différente et même contradictoire aux problèmes les plus importants en partie sous l'influence des pressions externes.
La cristallisation des fractions, l'exacerbation des ambitions individuelles, les conflits d'intérêt particuliers ou même de clientèle, bien qu'en dernière analyse simples reflets des divergences de fond, contribuent à leur tour à accentuer ces divergences alors que l'équilibre relatif des tendances ou blocs de tendances qui s'est manifesté lors du dernier congrès de la République: rend très difficile des solutions acceptables par une majorité.-
Dans un tel cadre, la défaite, du moins partielle, subie par • le centre du pouvoir «doroteo » prend une importance particulière.
Si en fait les « dorotei» ont finalement accepté la solution Saragat (et ils feront de leur mieux pour rétablir, sur les bases diverses, la vieille alliance avec ce dernier) il reste le fait qu'ils n'ont pu imposer leur candidat préféré, qu'ils ont dû subir l'opposition d'une grande partie de leur groupe parlementaire et de leur parti et qu'ainsi leur a échappé le contrôle d'un des piliers de leur système de domination.
Si l'on tient compte du fait que le système des «dorotei» a constitué durant ces dernières années l'épine dorsale politique du régime ou, si l'on veut, l'élément le plus sûr de la stabilité conservatrice et que, d'autre part, sur le plan du parti et du gouvernement la D.C. apparait incapable de présenter une quelconque équipe dirigeante de rechange dotée de forces suffisamment larges et d'une orientation cohérente, il est évident que la crise des «dorotei» a et aura des conséquences qui vont au-delà de leur propre existence en tant que groupe. Il est certain que l'élection présidentielle laissera une trace profonde sur la D.C. qui va au-devant de violents conflits. Le maintien de la direction issue du congrès apparait compromis à cause de l'aggravation du conflit avec la tendance des «forces nouvelles » plus encore que celui avec les fanfanistes. Cela se répercutera sur le plan gouvernemental et parlementaire, approfondissant les divergences qui existent déjà.
La conclusion de ce tournoi parlementaire a permis aux responsables du centre gauche de chanter victoire et de fait le succès de Saragat constitue momen tanément une bouée de sauvetage (la crise aurait été difficilement évitable dans le cas d'une victoire de Leone ou d'un candidat élu sous l'effort de la majorité de la D.C.).
Mais les événements qui ont précédé l'élection ont mis en lumière les conflits qui existent entre les partis du gouvernement et il est absurde de tenter de faire oublier que la D.C., qui prône aujourd'hui le combat antifasciste, était prête à faire élire Leone avec ces mêmes voix fascistes contre les candidats de ses alliés alors que le dissident Fanfani était bien plus préoccupé d'obtenir les suffrages de l'extrême-gauche et de l'extrême-droite que de sauvegarder l'avenir du centregauche. Le manque de perspective commune à long terme est apparu avec évidence.
D'autre part, tous les problèmes qui ont paralysé et troublé le gouvernement de centre-gauche ces derniers mois subsistent et ce n'est pas l'élection de Saragat qui les résoudra.
Les socialistes continuent de se trouver à la traîne et il reste à savoir jusqu'à quel point ils seront disposés à accepter des futures pressions conservatrices.
es problèmes particulerement algu t explosifs ne manqueront pas de s poser dans les prochains mois
L'élection présidentielle n'a fait que reporter la crise, chacun s'étant rendu s'étant rendu compte de l'absence de toute solution de rechange.
Une chute du ministère à brève échéance ouvrirait une crise de longue durée et de vaste ampleur.
Les « dorotei » sortis affaiblis de cette épreuve récente ne pourront l'affronter avec la marge de sécurité des fois précédentes. Quant aux velléités d'opposition des socialistes elles seront freinées par la peur d'un changement dans le vote et par l'acceptation de la logique du moindre mal.
Mais la conséquence la plus révélatrice de la crise de décembre a été de poser le problème d'une crise possible du régime.
Le fossé entre le jeu des dirigeants politiques et l'opinion publique s'est grandement accru et le discrédit des institutions parlementaires n'est pas la consé: quence de certaines campagnes menées par l'extrême-droite comme on voudrait le faire croire avec beaucoup de désinvolture.
En fait, loppositiont de cet situation in fait. réelle.
Le système politique actuel subit une crise profonde et ne réussit plus à fonctionner normalement et les grandes organisations politiques sont incapables de donner des orientations claires et de résoudre les problèmes essentiels de la vie du pays.
Il s'est ainsi créé une situation plus favorable que par le passé à une révision des structures politiques du régime dans le sens autoritaire, gaulliste, et certains épisodes (parmi lesquels les prises de position des organes de presse) indiquent clairement que certaines forces économiques commencent déjà à envisager une telle évolution.
La difficulté réside dans l'absence d'un groupe politique ou d'une personnalité capables de cristalliser des forces d'une certaine cohésion dans la phase actuelle. Mais si, dans cette perspective, la solution Saragat apparait moins favorable qu'une quelque autre solution, de nouvelles crises et de nouveaux conflits sans issue reposeront le problème de façon toujours plus pressante.
La perspective d'une crise du régime et les tendances anti-parlementaires s'affirment déjà et acquièrent un contenu réactionnaire, du fait que les partis ouvriers lors de cette dernière bataille, ont prouvé l'inconsistance de leur politique; en fait, ils ont renoncé à proposer une alternative au jeu parlementaire et au système bourgeois, à mener une bataille anticapitaliste autour d'un candidat d'unité ouvrière qui, bien que minoritaire, aurait constitué, sur le terrain de l'élection présidentielle, un pôle de cristallisation des forces d'opposition de gauche.
Non seulement cela aurait eu des effets positifs pour la stratégie du mouvement ouvrier à long terme, mais cela aurait eu pour effet immédiat d'approfondir dans les masses la critique envers le régime, de consolider et de mobiliser de façon plus dynamique les forces déjà contrôlées.
Que cela fut possible a été prouvé par le fait que, en dépit de son attitude, le P.C. italien est apparu à toute une fraction de l'opinion publique comme une force homogène et efficace en face de la désagrégation des adversaires.
La direction du P.C. italien et ses députés se sont bornés à manœuvrer, à soutenir tel ou tel regroupement des forces bourgeoises appuyant finalement le rassemblement de centre-gauche.
Tous les arguments visant à justifier le vote en faveur de Saragat constituent une mystification.
Mis à part le fait qu'il existait même au sein du P.C. italien une tendance prête
Q UAT à voter Fanfani, mais qui aurait pu ditficilement justifier une politique antifasciste, Saragat représente pour le mouvement ouvrier une solution négative non seulement à cause de son passé bien connu de soutien à tous les gouvernements bourgeois qui ont assuré la reconstitution capitaliste dans l'après-guerre et l'instauration du régime démocratechrétien, à cause de son adhésion inconditionnelle au bloc Atlantique (adhésion qu'il a confirmée explicitement dans son adresse aux chambres), mais par ses attitudes plus récentes, nettement conservatrices et réactionnaires et qu'il serait superflu de rappeler.
Le seul résultat politique immédiat de cette élection a été de laisser un certain délai au centre gauche mais aucune garantie n'existe sur son comportement futur, sinon dans les illusions et mystifications des dirigeants qui cherchent à cacher leur crainte d'une crise du régime et l'inconsistance de leur politique.
Par ailleurs, l'alliance tant désirée avec la gauche catholique a complètement échoué : Saragat a bénéficié en fait du gros des votes «dorotei» et à aucun moment de la lutte parlementaire ne s'est dessinée la possibilité d'un bloc avec la gauche de la démocratie chrétienne.
Telle n'aurait pas été l'alliance avec Fanfani qui n'était pas soutenu par la gauche des «forces nouvelles» et qui, sans parler des péripéties bien connues de son passé ne peut être considéré comme le porte-parole d'une tendance démocratique et gauchisante de la démocratie chrétienne que d'une façon arbitraire car il s'est en réalité distingué sur des positions pour le moins équivoques et représente une polarisation potentielle de tendance totalitaire.
Si la position prise par la majorité du P.C. italien est condamnable, celle qu'a prise le P.S.I.U.P. l'est aussi. Soutenant Fanfani, puis hésitant à donner son appui à Nenni, il a plus fait preuve de sectarisme que d'un choix clair d'opposition politique et, finalement, lors du dernier vote, s'est réfugié dans une abstention injustifiable.