Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 24

Quelques problèmes actuels en Amérique latine

Livio Maitan · Quatrième Internationale, n° 24 · mars 1965 · p. 31-37 · 5 225 mots

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(résumé du rapport présenté au Comité Exécutif International - janvier

Ce rapport ne saurait prétendre dresser un tableau d'ensemble de la situation actuelle en Amérique latine et de ses tendances: son but est d'attirer l'attention sur certains problèmes qui se posent dans

SITUATION

Il est incontestable qu'au cours de la dernière année (fin 1963, fin 1964) on a enregistré en Amérique latine des reculs du mouvement anti-impérialiste et anticapitaliste des masses. Il suffit à ce propos de rappeler les événements suivants :

a) défaite grave du mouvement Brésil; b) victoire électorale de Frei au Chili dans des conditions encourageantes sous plusieurs aspects pour les forces conservatrices et pro-impérialistes ; c) échec de la tactique électorale de la gauche vénézuélienne ‚solution relative du problème du remplacement de Bétancourt, difficultés pour le mouvement urbain des masses et pour les guerillas; d) structuration du régime Ilia en Argentine (tandis que le mouvement des masses piétine ou recule) ; e) répression contre le mouvement paysan révolutionnaire au Pérou et faillite momentanée du renouveau et du regroupement indépendant du mouvement syndical ouvrier.

Outre les traits généralement connus de la situation, l'élément particulièrement important est représenté par le déclin prononcé et la division extrême du mouvement politique péroniste. Les manifestations d'octobre, tout en ayant rassemblé des masses beaucoup plus nombreuses que celles que pourraient rassembler d'autres mouvements politiques du pays, ont eu une ampleur somme toute limitée et largement inférieure aux expectatives officielles.

L'opération « retour » envisagée par Peron avait justement pour but de ranimer son mouvement et de rétablir l'unité

1965) des pays que j'ai visités récemment, d'exprimer des considérations sur quelques problèmes d'ordre plus général et de dresser un bilan organisationnel. GENERALE

Comme on l'a déjà souligné, à tout cela s'est ajoutée, comme élément d'une détente partielle, l'évolution, favorable pour la première fois depuis une longue période, des cours de plusieurs produits latinoaméricains d'exportation.

Tout cela doit être marqué pour éviter des perspectives simplistes qui auraient des conséquences négatives inévitables sur le plan tactique.

Il va cependant de soi qu'il s'agit de reculs momentanés et partiels, que même dans le cas du Brésil le pouvoir réactionnaire ne s'est pas stabilisé, que la situation au Chili est plus complexe qu'on ne pourrait le croire sur la base des élections du 4 septembre, que la guérilla n'est malgré tout pas écrasée au Vénézuela, etc... Les événements boliviens d'octobre-novembre sont d'ailleurs le reflet d'une nouvelle tendance à la montée du mouvement de masse et ont ouvert encore une fois des perspectives objectivement favorables. autour du vieux leader. En mettant en avant à nouveau sa personne, Peron espérait polariser la vie politique argentine soit par une rentrée spectaculaire soit par l'organisation des prochaines élections sur le thème de l'interdiction du retour. La faillite de l'opération jusqu'à ce jour — due aux dissensions intérieures, au manque de préparation sérieuse et d'un plan d'action tant soit peu sérieux — risque d'accélérer le processus de désintégration du mouvement en tant que tel et d'entamer le prestige de Peron lui-même.

L'aspect négatif de cette évolution est que, bien que le péronisme révèle aux yeux

ARGENTINE

ARGENTINE de larges secteurs son inconsistance politique, il n'y a à l'heure actuelle aucune organisation ou tendance politique en condition de recevoir son héritage sur une échelle de masse. Il s'agit d'un vide extrêmement dangereux qui ne sera partiellement comblé que sur le plan syndical, où les grandes organisations subsistent et ,malgré leur bureaucratisation avancée, ne cessent d'exercer leur poids.

Cette situation se reflète inévitablement dans l'avant-garde révolutionnaire qui se rend compte de la nécessité de réexaminer

Je n'insisterai pas ici sur la signification de la victoire de Frei et sur certains aspects de son orientation déjà soulignés dans des articles qui ont paru dans la presse de l'Internationale. Il est incontestable que nous sommes en présence d'une expérience relativement « nouvelle » du fait de la nouvelle cristallisation politique dans le front bourgeois du pays, de l'influence que Frei a gagnée même dans des secteurs éminemment populaires, de la marge de manœuvre assez considérable dont il dispose grâce, entre autre, aux soutiens internationaux qui lui seront fort probablement assurés.

Il faut cependant ajouter que, même en faisant abstraction des sérieuses difficultés financières et économiques que le Chili ne cesse de connaitre, le contexte global est en fait moins favorable à la bourgeoisie qu'on pourrait le supposer sous l'angle des résultats électoraux. Si Frei a gagné avec une majorité confortable, remportant des succès dans des secteurs populaires — surtout dans la banlieue pauvre de Santiago, mais aussi dans quelques fiefs traditionnellement socialistes —, si beaucoup de militants communistes et socialistes, que les dirigeants avaient nourri d'illusions sur la possibilité d'une « voie pacifique » chilienne, ont subi une grave Damer aliste veritable d saite d ta tefois démoralisation, on ne saurait toutefois ouvrière, d'un processus de régression et de démobilisation. En effet, le FRAP a enregistré le pourcentage le plus élevé jamais atteint et les couches fondamentales du prolétariat l'ont soutenu avec plus de force que jamais auparavant. Même les secteurs populaires plus arriérés qui ont voté pour Frei, entrant souvent pour la première fois dans la vie politique active, furent animés au fond par une aspiration à un renouveau social et non pas par des réflexes conservateurs et anticommunistes. Ce qui signifie que Frei aura à faire avec une classe ouvrière vigilante, qui n'est pas prête à se laisser distraire par des opérations réformistes et par contre, sera en condition de profiter de son usure certaine.

certaines orientations tactiques du passé et de se délimiter très nettement par rapport au péronisme, mais n'a pas encore fixé ses perspectives nouvelles. Les difficultés existent évidemment sur le terrain de l'action de masse, tandis que sur le terrain plus limité des différenciations et des polarisations de secteurs d'avantgarde, la très riche expérience argentine de toute l'après-guerre et plus en particulier des dernières années permet toujours une activité importante et une influence croissante des idées du trotskysme.

Les élections du 4 septembre ont provoqué des remous dans les différents secteurs de la gauche. Si les dissensions sont apparues bien plus clairement dans le parti socialiste - entre autre à cause de sa structure - des polémiques se sont développées même dans les milieux communistes avec quelques épisodes significatifs. Si les dirigeants bureaucratiques se sont efforcés de minimiser tout cela et d'éviter une autocritique réelle de leur ligne - en se limitant à des admissions mineures et en se critiquant réciproquement pour certaines « attitudes sectaires », des militants et des cadres notamment de la jeunesse ont mis en question l'orientation générale. Pour sa part, Allende s'est efforcé de défendre sa perspective du rôle autonome de l' « allendisme » comme mouvement indépendant anti-impérialiste, démocratique révolutionnaire, étant au fond le seul à esquisser une perspective tant soit peu définie. Il va de soi que de l'issue du processus autocritique en cours dépendent le sort du FRAP et la possibilité d'une riposte du mouvement ouvrier, qui a pour tâche immédiate de contrecarrer les attaques du fréisme sur différents terrains (dont le terrain syndical, où les démocrates chrétiens se mobilisent dans le but de gagner un contrôle substantiel de la CUT).

Quant aux problèmes tactiques qui se posent à nos forces réunifiées, il faudra envisager encore pour une étape un travail sur deux plans, à savoir celui de l'intégration dans le mouvement large des masses et celui du regroupement de l'avant-garde. Je veux indiquer ici ce que j'ai déjà dit aux camarades chiliens : quelle que soit l'issue des opérations en cours dans le PS et dans des milieux d'avant-garde plus restreints, le proclème des forces prolétariennes majoritaires qui restent et probablement resteront encore pour toute une période sous le contrôle du PC ne saurait être éludé. Le PC chilien reste très bureaucratique et la différenciation dans son sein reste difficile ; mais de ses rangs, de ses cadres et militants actuels viendra nécessairement un

CHILI

CHILI

QUATRIEME apport essentiel au futur parti de la révolution chilienne. Il faudra donc trouver la voie pour établir une liaison avec eux,

Le replâtrage gouvernemental récent -entrée dans le gouvernement de l'U.R.S. et de la formation politique de Petri, les deux forces qui avaient participé aux élections de l'année dernière comme opposition — avait pour but de donner l'impression d'un élargissement « démocratique » des bases du pouvoir et probablement aussi d'encourager tant soit peu certaines tendances modérées de la gauche. On ne saurait dire cependant que, du moins jusqu'ici, cette opération ait changé grand-chose, l'équilibre sur lequel se base le gouvernement continuant à être précaire (il ne faut pas oublier que, malgré son caractère réactionnaire, le gouvernement Leoni est attaqué sur sa droite par le Copei et par une tendance de l'Action démocratique elle-même).

La polémique à l'intérieur de la gauche continue à se développer. Si elle est tout à fait ouverte dans le MIR — qui est pratiquement scindé, elle implique également le PC dont un secteur dirigeant partage grosso modo l'orientation de la droite du MIR. Il est bien entendu difficile d'apprécier les rapports de force réels, mais la gauche paraît en cette étape sensiblement majoritaire. • La droite part d'une analyse de la situation qui souligne la portée limitée des guérillas, une attitude d'indifférence, voire d'hostilité des paysans, la stagnation complète du mouvement des masses urbaines. Elle en tire la conséquence que la guérilla est sans perspective et qu'il vaudrait mieux y renoncer en se concentrant par contre sur la lutte des masses, notamment dans les villes. L'accent selon elle devrait être mis sur les revendications économiques immédiates, sur une campagne pour l'amnistie des prisonniers politiques et pour une législation des partis de gauche.

L'abandon de la stratégie des guérillas enlèverait au gouvernement ses prétextes et dans ces conditions ce dernier pourrait faire des concessions légales. Une telle orientation - estiment la droite du MIR et celle du PC — pourrait provoquer une crise dans les rangs des partis au pouvoir et ouvrir la possibilité d'alliances avec des secteurs de la bourgeoisie, y compris de la bourgeoisie agraire.

La gauche répond avant tout par des généralisations sur la nécessité de la lutte révolutionnaire, en premier lieu d'une lutte de guérillas. Elle repousse toute perspective de « voie pacifique » pour le

Vénézuela et pose le problème de la coexistence à la manière cubaine. Elle ne conteste pas que la situation est difficile, exercer une influence sur eux, ou aider leur maturation, y compris de l'intérieur. que la guérilla n'a pas eu jusqu'à présent un soutien actif de la part des paysans, que le mouvement urbain est stagnant : et elle mise maintenant sur une lutte de longue durée. Toutefois elle considère que ce serait une capitulation que de mettre un terme aux guérillas, ce qui faciliterait beaucoup le jeu de l'adversaire. Elle estime que la droite cède à la pression des alliés qu'elle voudrait gagner, tandis qu'il faudrait lutter pour déplacer ces alliés éventuels sur une plateforme révolutionnaire. Elle se déclare d'accord sur la nécessité de développer des luttes de masses dans les villes, même sur la base des revendications immédiates et affirme même que les luttes qui ont eu lieu dans la dernière période étaient sous sa direction (ce que l'auteur de ce rapport a pu personnellement vérifier en ce qui concerne les manifestations des étudiants à Caracas au commencement de décembre 1964). Comme perspective plus générale, elle avance une plateforme de lutte anti-impérialiste et démocratique révolutionnaire sans mettre l'accent sur des tâches de nature socialiste : elle insiste toutefois sur la nécessité d'une direction prolétarienne.

Certains textes de la gauche donnent effectivement l'impression qu'elle répête des vérités très générales plutôt que d'analyser de près la situation actuelle. Mais cela est au fond secondaire: sa position actuelle est essentiellement correcte, quelles que puissent être ses carences quant à ses conceptions de la nature et de la dynamique sociale de la révolution vénézuelienne. Malgré ses limites incontestables, la guerilla continue à être l'élément fondamental de déséquilibre politique dans le pays et son élimination éventuelle aurait pour conséquence immédiate une consolidation du pouvoir. La droite se trompe lourdement, en se basant sur une logique opportuniste bien connue, quand elle suppose que si l'opposition renonce à la guérilla, le gouvernement pourrait envisager sa légalisation, du moins partielle : le gouvernement renforcé n'aurait aucune raison de faire des concessions et pourrait même frapper plus durement.

En réalité, le pouvoir pourrait se voir obligé de faire éventuellement des concessions seulement dans le cas où il se trouverait sous une forte pression de la part d'un mouvement montant des masses ; pour la préparation d'un tel mouvement, le maintien de l'élément de déséquilibre fondamental —l'existence des guérillas — est une précondition indispensable. Il n'y

VENEZUELA

VENEZUELA

U A a pas de doute que la lutte sera longue ; qu'en dernière analyse la lutte révolutionnaire, armée, dans les centres urbains sera décisive , étant donné la structure sociale du pays; que les noyaux de partisans pourront même être endigués pendant toute une période: il serait cependant absurde d'y renoncer, d'autant plus si l'on considère que la phase de loin

La période la plus critique pour les classes dominantes fut celle des années 19621963, lorsque s'était créé un vide politique, et que la tentative des militaires de d'y faire face s'était rapidement heurtée à des difficultés majeures, lorsque le mouvement paysan révolutionnaire déferlait, surtout dans le Sud, que les occupations de terres se multipliait et qu'Hugo Blanco était une menace directe pour le régime, lorsque dans les villes le prolétariat, les secteurs plébéiens et des couches petites bourgeoises radicalisées étaient sur l'offensive, le monopole syndical apriste contesté et que s'ouvrait la perspective concrète à court terme de la formation a'une centrale syndicale nouvelle, indépendante par ranport à toutes les tendances de la classe dominante.

Toutefois, la junte militaire pouvait en fait frayer le chemin à Belaunde, porteparole plus particulièrement des couches industrielles « nationales » et partisan d'une expérience « réformiste ». La critique nécessaire de la nature fondamentale du belaundisme et de toute attitude opportuniste ou confusionniste à son égard ne saurait faire oublier l'importance relative des éléments nouveaux dans sa formule du pouvoir. En effet, l'exécutif, fief traditionnel de l'oligarchie, est tombe dans les mains de gens qui prônent un développement de l'industrie nationale et ont leurs idées propres quant au problème de savoir qui doit faire, du moins partiellement, les frais des mesures économiques et sociales qui s'imposent. La base de cette expérience est d'un côté l'exigence d'assurer un certain progrès économique, de l'autre la nécessité d'introduire quelques changements tant soit peu efficaces, visant à endiguer la menace grave du mouvement des masses, notamment des masses paysannes.

Un certain développement économique a été effectivement enregistré, mais il a été cantonné plus spécialement dans des secteurs d'exportation avec les conséquences suivantes : 1) les progrès restent très précaires; 2) ils n'ont pas eu de répercussions sur les structures économiques du pays; 3) la masse de l'emploi n'a aucunement augmenté, ce qui est d'autant plus grave qu'un afflux massif vers les de la plus difficile d'une lutte de cette nature est celle de la toute première implantation, phase qui de toute évidence au

Vénézuela a été surmontée.

Il va de soi que personne ne saurait s'opposer à la ranimation du mouvement des masses dans les villes, y compris sur la base de revendications économiques immédiates limitées. villes n'a cessé d'avoir lieu ; 4) le niveau de vie populaire n'a pas été affecté d'une façon positive, par contre il est constamment grignoté par des tendances inflationnistes.

Le belaundisme voudrait sortir de cette impasse par un développement des secteurs industriels dits nationaux, ce qui implique un certain développement du marché intérieur, donc une réforme agraire partielle, et une tentative d'amélioration des conditions de vie de certains secteurs des masses. Ce qui implique aussi une certaine redistribution des revenus au sein des couches dominantes, notamment par une réforme de la fiscalité. La faiblesse du belaundisme réside, outre la faiblesse sociale intrinsèque des couches qui le soutiennent ,dans la méfiance, voire l'hostilité de l'impérialisme, dans son impossibilité de se baser sur un mouvement de masse (ce mouvement ayant déjà atteint un niveau le rendant, dans sa grande majorité, très peu sensible aux charmes d'un réformisme timoré) et dans l'opposition farouche de l'oligarchie qui maintient des positions importantes, en contrôlant entre autre le Parlement.

Toutes ces limitations n'excluent cependant pas la possibilité de quelques succès limités, partiels. En fait, dans les milieux de l'avant-garde péruvienne on admet aujourd'hui que le belaundisme a obtenu quelques résultats et qu'il dispose encore d'une certaine marge de manœuvre. Il va de soi que cela concerne surtout des secteurs politiquement faibles et que l'action de Belaunde est facilitée entre autres par l'attitude du PC droitier qui a flirté et flirte avec le pouvoir.

Nous avons déjà fait allusion aux coups infligés au mouvement paysan révolutionnaire. Le premier coup fut l'attaque contre Hugo Blanco qui se termina par son arrestation. Il y eut cependant une nouvelle vague, avec d'autres occupations de terres qui furent la réponse des paysans à la proclamation de la réforme agraire de Belaunde. Fin 1693, commencement 1964 la situation était devenue explosive au Cuzco. A ce moment-là, le gouvernement ne pouvait continuer à louvoyer et la répression se déchaîna par des arrestations massives avec pour con-

PEROU

PEROU séquence la paralysie ou presque des organisations paysannes. Le but réel du gouvernement était d'éliminer au plus vite les germes de dualité de pouvoir qui existaient effectivement; et ce but fut essentiellement atteint. Dans ce contexte, des opérations réformistes ou paternalistes purent jeter une certaine confusion dans quelques secteurs paysans politiquement faibles, en même temps que d'autres secteurs qui avaient en pratique obtenu la terre à la suite de la lutte de Hugo Blanco perdaient de ce fait même le rôle d'avantgarde qu'ils avaient joué.

Dans le mouvement ouvrier des villes, dans le mouvement syndical, le dynamisme reste considérable et, au cours de la première moitié de l'année 1964 notarment ,on a enregistré les occupations des usines métallurgiques de Lima (plus récemment a eu lieu une occupation d'une usine textile et la mobilisation gréviste du secteur de la pêche, etc). Toutefois, ces mouvements n'ont pas dépassé le cadre d'une corporation, d'un secteur, et n'ont jamais atteint un niveau général nettement politique. Les syndicats restent d'ailleurs divisés et la bataille pour la construction d'une nouvelle centrale n'a pas été gagnée. Il est vrai que la centrale apriste n'a plus la majorité avec elle, mais les forces qui s'en sont séparées sont dispersées, et la structure de la nouvelle centrale n'existe que sur le papier (le PC en a tiré, d'une façon tout a fait opportuniste, la conséquence qu'il fallait rentrer dans la vieille centrale).

De tout cela découle la conclusion que,

Les événements de novembre 1964 ont déterminé la chute du dernier mouvement révolutionnaire petit bourgeois avec base de masse encore au pouvoir en Amérique latine. Nous ne reviendrons pas ici sur l'analyse des faits à laquelle nous avons déjà consacré des articles dans les publications de l'Internationale et qui d'ailleurs est synthétisée assez efficacement dans un texte du POR bolivien (1). Nous nous limiterons à poser quelques problèmes importants.

Tout d'abord, nous avons dit que la

Bolivie a été le théâtre depuis le mois de septembre d'une nouvelle montée du mouvement des masses et que cette montée s'est manifestée sous des formes aigles, plus spécialement lors des combats des mineurs et des manifestations à La Paz et dans d'autres villes. Le coup militaire fut organisé justement pour « couper » ce mouvement. Comment furent possibles

(voir page 30 (voir page 38 et suivantes)

NALE 35 par rapport à la période 1962-63, il existe un certain recul incontestable et une certaine consolidation du pouvoir. Nous avons à peine besoin de rappeler une fois encore la précarité de ces développements: car les ouvriers, dans les villes, restent combattifs et dans les campagnes les occupations de terres se poursuivent même si c'est sur une échelle plus réduite; et les centres révolutionnaires recommencent à s'organiser après la répression, tandis que la classe dominante ne réussit pas à surmonter ses difficultés structurelles.

Les problèmes qui se posent au mouvement ouvrier et paysan sont naturellement multiples et sérieux. Il faut notamment élaborer une tactique adéquate face aux tentatives de Belaunde, prendre toutes les mesures nécessaires pour contrecarrer la répression ou l'esquiver, se préoccuper d'assurer de nouveau un fonctionnement régulier des organisations les plus frappées. Le problème d'une coordination effective du mouvement des villes avec le mouvement révolutionnaire paysan subsiste : ce n'est que par la création d'un mouvement révolutionnaire structuré et dirigé nationalement qu'on pourra le résoudre. Dans la même direction, il faudra œuvrer à assurer aussi la généralisation et la coordination des mouvements paysans, dans le but d'éviter le danger des vagues successives, auxquelles le pouvoir peut faire face plus aisément soit par la répression soit par des manœuvres politiques soit par la combinaison de ces deux méthodes. le succès relatif des militaires et l'arrêt ne serait-ce que momentané d'un mouvement qui, en principe, aurait pu déboucher dans une prise révolutionnaire du pouvoir ?

Les facteurs les plus importants furent les suivants :

1) Le combat de Sora Sora avait révélé des tendances de désagrégation dans l'armée, mais le gros de l'armée restait encore intact;

2) S'il n'y a pas eu, comme l'a écrit une certaine presse internationale, un soi-disant soutien des paysans à Paz Estenssoro, il reste toutefois que, sauf dans des secteurs limités, les paysans n'ont pas eu un rôle actif et qu'ils sont maintenant dans l'expectative ;

3) Les mineurs et certains secteurs des étudiants des villes — parfois en liaison avec des ouvriers d'avant-garde — ont joué un rôle déterminant et l'intervention de l'avant-garde trotskyste fut essentielle à Sora Sora et dans la toute première élaboration de la COB après la chute de

Paz, mais une direction centralisatrice en

BOLIVIE

BOLIVIE

QUAT état de fixer une perspective de prise du pouvoir fit totalement défaut.

Ces facteurs doivent être à la base de la détermination de l'orientation actuelle du mouvement ouvrier et de notre organisation plus particulièrement.

Il faut se poser sérieusement le problème d'un travail dans l'armée qui, n'étant pas une armée de métier, est perméable aux influences révolutionnaires. D'autre part ‚on se saurait se limiter au statu quo en ce qui concerne l'armement du prolétariat et notamment des mineurs. Il est absolument nécessaire d'arriver à une organisation beaucoup plus régulière et homogène sur la base d'une connaissance beaucoup plus approfondie de la technique militaire dans sa signification la plus ample.

Quant au problème de la mobilisation des paysans, la difficulté réside en Bolivie dans le fait que la réforme agraire, malgré toutes ses limites bien connues, a largement exproprié les terratenientes dans le contexte actuel et distribué la terre aux paysans. Cependant l'impuision peut venir de l'attitude des classes dominantes, et plus particulièrement des secteurs des terratenientes, qui croient que l'heure de leur riposte a sonné. Si les épisodes qui déjà se sont vérifiés dans certaines zones - où les revenants de la rosca ont demandé que leur soit rendue la terre et où les équipes de choc de la Falange ont attaqué les paysans — se généralisaient, les paysans seraient inévitablement obligés de sortir de leur attitude d'attente et de se mobiliser à nouveau. Plus généralement, nous croyons que dans une crise révolutionnaire profonde, même une neutralisation de larges couches paysannes suffirait. En effet, les couches bourgeoises proprement dites sont extrêmement restreintes, il y a dans les villes des couches petites bourgeoises très pauvres qui se radicalisent, et le gros du prolétariat composé par les mineurs est très homogène, très combattif, très conscient, et pourrait à lui seul représenter une force d'attaque formidable.

Encore une fois, le problème de la direction sera en dernière analyse déterminant : il ne s'agit pas de répéter une vérité première, mais de tirer une leçon péremptoire des événements récents.

L'organisation trotskyste a eu, en général, une politique correcte et, comme nous l'avons souligné, elle a été en condition de jouer un rôle effectif de direction dans des événements cruciaux. Son rayonnement cependant n'est pas tel qu'il lui permette de se présenter déjà à cette étape — notamment dans les campagnes -comme une direction centralisatrice à l'échelle nationale. Le PC qui a une influence importante dans certaines zones est maintenant sérieusement divisé en deux tendances qui agissent séparément et dont aucune n'a une perspective tant soit peu claire (l'une et l'autre ont pris une attitude somme toute équivoque face à Barrientos). Le PRIN de Lechin conserve une influence plus grande, bien que déclinante et peu organisée, mais sa politique est absolument delalllante, sans perspectives claires: sa collaboration même avec des partis de droite, son hésitation et ses ouvertures même face à la manœuvre de Siles Suazo et de Guevara Arze visant à assurer une nouvelle édition du MNR, doivent être condamnées énergiquement comme un élément dangereux de confusion et de division des forces prolétariennes.

Le POR a fixé sa plateforme actuelle dans un texte auquel nous renvoyons encore une fois. Il est nécessaire avant tout de faire une campagne de clarification politique sur la nature et les buts réels de la Junte et de démasquer toutes les tentatives de restructurer le MNR par la réunification des trois tendances de Siles, de Guevara et de Lechin. Le POR lutte à juste titre pour un front uni de la gauche sur la base d'une plateforme de classe révolutionnaire. Une autre tâche est une clarification politique dans les mileux paysans: le POR sera aidé dan accomplissement de cette tâche nar u programme paysan récemment élaboré.

Outre les mots d'ordre concrétisés dans le texte cité, le délégué de l'Internationale a discuté avec la direction bolivienne sur la possibilité de lancer le mot d'ordre de l'Assemblée constituante. Ce mot d'ordre devrait être inclus dans notre programme de transition dans l'hypothèse d'un cours vers des élections plus ou moins « normales ». Il devrait avoir pour signification de poser devant les larges masses le problème d'un changement radical des structures économiques et politiques du pays et non seulement de la désignation d'un nouveau président ou de l'élection d'un nouveau pariement.

En réponse, entre autres, aux objections des centristes timorés les trotskystes boliviens doivent finalement préciser qu'une victoire révolutionnaire éventuelle en Bolivie — qui devrait évidemment faire face immédiatement à des difficultés économiques, politiques et fort probablement aussi militaires énormes — ne saurait être considérée comme un but en soi, mais conçue dans une optique de développement de la révolution dans d'autres pays du continent. Si on considère, par exemple la crise persistante de la société péruvienne, on se rend compte qu'il ne s'agit pas d'une réaffirmation générale d'un as-

•pect de la théorie de la révolution permanente mais de l'indication d'une possibilité concrète.

Avant de conclure il faut mentionner brièvement quelques problèmes qui se posent en Amérique latine à l'étape actuelle et sur lesquels nous aurons sans doute l'occasion de revenir dans la discussion pour le prochain congrès mondial.

Tout d'abord, le problème de la dualité du pouvoir tel qu'il s'est présenté déjà dans certains pays. Nous avons déjà parlé des éléments de dualité de pouvoir existant dans la region péruvienne de Cuzco au cours de la période 1962-1963, plus spécialement pendant l'expérience • révoiutionnaire de Hugo Blanco. En Bolivie, la dualité de pouvoir existe plus que jamais dans la région minière de Catavi-Sigio XX, où le syndicat constitue la seule autorité reelle et où les mineurs sont armés.

Le problème implique deux aspects. Le premier concerne l'organisation interne du doupie pouvoir. Il s'agit de structurer effectivement, sous les formes les plus amples, la démocratie ouvrière (ou paysanne) que s'établit de facto. Les expériences du Cuzco et de Catavi-Siglo XX sont fort intéressantes même sous cet angle. Le deuxieme problème concerne l'extension de la dualité de pouvoir. En effet, si la dualité existante se cristallise sans s'élargir, le déclin est inévitable et, en fin de compie, le phénomène risque de se vider profond. Il faut souligner cet aspect esde son contenu révolutionnaire le plus sentiel des choses, car il existe parfois des tendances à se contenter de l'acquis, à se contenter de cette portion du pouvoir qu'on peut exercer localement.

Un autre problème ‚lié au premier, est celui des formes organisationnelles de la lutte révolutionnaire et du double pouvoir lui-même. A ce sujet nous attirons l'attention sur les réflexions du camarade

Hugo Blanco, notamment dans une de ses lettres (cf. dans ce même numéro de notre revue). Hugo Blanco considère que, dans le cas spécifique du Cuzco, le syndicat a joué et jouera en pratique un rôle de parti de masse sui generis et en même temps a été et pourra être l'organisme essentiel du double pouvoir. Il faut ajouter immédiatement que notre camarade n'en tire pas la conclusion de minimiser le rôle du parti qu'il considère par contre comme absolument nécessaire (comme élément conscient, comme direction centralisatrice de luttes) . Un troisième problème est celui de l'orientation des forces ou des groupes révolutionnaires d'avant-garde qui se sont développés surtout dans les dernières anmon dencept éventuelle avec eux. Il s'agit plus spécialement des tendances pro-chinoises et des tendances dites castristes ou guevaristes.

En ce qui concerne les premières, à part le cas connu du Brésil et l'influence incontestable des Chinois dans certains milieux du PC vénézuelien (qui pourtant officiellement s'est abstenu de prendre position dans le conflit sino-soviétique), c'est au Pérou seulement qu'il y a un parti chinois disposant d'une certaine influence. Ce parti a des dirigeants bureaucratisés qui partagent en général les opinions officielles de Pékin et qui sont loin d'avoir exprimé une ligne révolutionnaire conséquente pour le Pérou. Toutefois, leurs critiques du PC pro-soviétique, notamment à propos de son attitude opportuniste envers Belaunde, sont grosso modo correctes et, par exemple, dans la région du Cuzco, il est plus facile pour les militants syndicaux marxistes révolutionnaires de trouver des éléments communs avec les pro-chinois qu'avec les pro-soviétiques. existent, mais sont tous extrêmement res- Au Chili, plusieurs groupes chinois treints. Un seul d'entre eux a pris des positions assez ouvertes à la collaboration avec d'autres tendances de gauche: les autres sont sectaires, bornés et plus ou moins passivement liés aux directives de Pékin. En Bolivie, les deux groupes rivaux nient jusqu'à présent que leur scission soit en rapport avec le différend sino-soviétique.

Les tendances castristes continuent à être les plus proches d'une orientation marxiste révolutionnaire et n'ont pas, en général, les limitations politiques et le sectarisme des tendances pro-chinoises.

Une fois de plus, il faut donc répéter qu'avec les castristes nous sommes du même côté de la barricade non seulement

— cela va de soi - dans la lutte de classe, mais aussi dans la lutte au sein du mouvement ouvrier et paysan. Toutefois, l'expérience de plusieurs pays a montré que les militants qui se réclament du castrisme ne se sont pas libérés de tendances aventuristes et putschistes malgré certains échecs graves et des pertes douloureuses. Leur faiblesse réside notamment dans la généralisation arbitraire de certains traits spécifiques du processus cubain, dans la surestimation des côtés techniques militaires au détriment des facteurs plus proprement politiques, dans la noyaux très restreints d'avant-garde et séparation tendantielle de l'action de du développement du mouvement des du mouvement des masses. Notre tâche est de mettre en garde contre de telles erreurs qui d'ailleurs ont déjà eu dans plusieurs pays, il faut le répéter, des conséquences très négatives.

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