Documents de la IVe Internationale

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La revue › n° 24

La lutte ouvrière contre le capitalisme moderne

Fernand Charlier · Quatrième Internationale, n° 24 · mars 1965 · p. 22-30 · 7 046 mots

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(à propos du livre d'A. GORZ « Stratégie Ouvrière et Néo-Capitalisme»).

I. - LE « NEO-CAPITALISME » ET LES TRAVAILLEURS

La lutte pour le socialisme dans les pays capitalistes hautement développés a lieu dans des conditions profondément modifiées. Depuis 1945, l'évolution du capitalisme lui a permis de surmonter chaque fois les menaces de crise en trouvant de nouveaux débouchés ou en élargissant le marché intérieur.

Cette évolution culmine dans ce que certains appellent le « néo-capitalisme ».

Ce capitalisme contemporain, dans les pays capitalistes les plus anciens, est, paradoxalement, encore neuf, à plus d'un égard, pour le mouvement ouvrier. Le capitalisme moderne exerce en effet sa domination sur tous les plans, y compris au niveau de la conscience et ceci grâce à la complicité, parfois accordée avec réticences, mais souvent sans vergogne, des directions traditionnelles du mouvement ouvrier.

Dans les entreprises modernes d'Europe, les investissements sont considérables. L'utilisation de machines plus complexes, l'introduction de l'automation, c'est-à-dire toutes les conséquences du progrès technique, ont permis au capitalisme européen de rechercher un renforcement de l'accumulation au moyen, essentiellement, de l'augmentation de la plus-value relative, et ceci à une plus vaste échelle que celle qui se présentait auparavant dans les secteurs les plus avancés de l'économie. Cette augmentation de la plus-value relative doit compenser, pour le capitalisme, la baisse de son taux de profit, causée précisément par le développement technique. Sous peine de se laisser dépasser par ses concurrents, chaque grande entreprise doit développer et renouveler ses installations beaucoup plus rapidement, entraînant des rythmes d'amortissement de plus en plus rapides, une rotation plus rapide de cette partie du capital constant constituée par les moyens de travail proprement dits.

Mais tous ces investissements accrus, représentant du point de vue du capitaliste des risques également accrus (une tendance à l'amenuisement non plus seulement du taux de profit moyen, mais aussi un risque d'amenuisement des bénéfices nets), entraînent pour lui la nécessité de contrôler de plus en plus étroitement tout le processus de production. De là le contrôle strict que le « néo-capitalisme » tente d'introduire sur toutes les variantes qui interviennent ou risquent d'intervenir sur le comportement des différents facteurs du processus de production. L'aide de l'Etat étant ici tout à fait considérable sous la forme de la politique dite de « programmation », il serait sot ou irresponsable de ne pas y voir un renforcement de la fonction coercitive de l'Etat bourgeois, fût-ce de façon plus subtile qu'un simple renforcement des organes coercitifs habituels tels que l'armée, la police.

Ces phénomènes n'ont toutefois pas préoccupé le mouvement ouvrier « traditionnel » d'Europe qui, devant les problèmes posés par le développement capitaliste sur le continent, a refusé la lutte en se réfugiant dans une politique opportuniste ou en se cantonnant dans une politique attentiste.

Si les militants révolutionnaires qui ont développé une politique qui évitait ces deux écueils n'ont pu donner un coup de barre décisif, cela tient à un ensemble de raisons historiques qui eurent pour conséquence que les grandes différenciations dans le mouvement ouvrier eurent lieu à l'intérieur des partis de masse, avec toutes les limites qui en ont résulté.

Pendant la toute dernière période cependant, l'idée, propre au mouvement révolutionnaire — la |||° Internationale (à l'époque de ses quatre premiers congrès, de 1919 à 1922) et la IV° Internationale — d'un programme de revendications transitoires au socialisme, s'est faite jour dans certains milieux. Il s'agit à côté de socialistes de gauche français et belges) en premier lieu du mouvement ouvrier italien où la direction du P.C., pour des raisons qui tiennent à la tradition particulière et à la formation du groupe dirigeant de ce parti aussi bien qu'au fait que cette dernière se trouve en concurrence avec une social-démocratie de « gauche », a dû lever la chape de plomb qui empêchait toute réflexion et toute recherche. Le mouve-

NALE 23 ment ouvrier italien, et spécialement la

C.G.I.L. moins sclérosée sur le plan théorique que le reste du mouvement ouvrier européen « traditionnel », s'est trouvé confronté lui aussi avec ces problèmes que pose le capitalisme moderne. Ceci a donné lieu à des réflexions fécondes bien que, par plus d'un aspect, néo-réformistes.

Il. — LUTTES QUOTIDIENNES ET « BUT FINAL »

C'est ici qu'André Gorz est venu chercher une inspiration à un ouvrage intéressant : « Stratégie Ouvrière et Néo-Capitalisme », le troisième livre de l'auteur (1) est l'aboutissement de la rencontre intellectuelle du groupe des Temps Modernes, la revue dirigée par Jean-Paul Sartre et des problèmes du mouvement ouvrier (communiste et socialiste) italien. Comme son fournir des indications générales pour détitre l'indique, l'ouvrage est consacré à finir une stratégie anti-capitaliste. Bien entendu, et André Gorz en est conscient, l'élaboration d'une stratégie dépend très largement des situations politiques. Aussi son ouvrage consacré aux problèmes du mouvement ouvrier européen est-il général. Il s'agit d'une tentative originale d'indications méthodologiques visant à rechercher les besoins qui peuvent servir de moteur à la lutte anti-capitaliste. Pour Gorz, qui reprend à ce propos le • thème d'articles qu'il a publiés dans Les Temps Modernes (2), il n'a jamais été facile de relier l'action quotidienne et l'action pour le but final, pour le socialisme. Mais si cette difficulté existait déjà il y a cinquante ans (3), la difficulté est, d'après Gorz, plus marquée encore aujourd'hui, en ce qui concerne les pays industrialisés (4).

En effet, dit-il, auparavant la misère servait en quelque sorte de « base naturelle » à la lutte ouvrière. Aujourd'hui,

(1) André Gorz : « Stratégie Ouvrière et

Néo-Capitalisme », Paris, 1964.

(2) En particulier son Avant-Propos au

Numéro des Temps Modernes, n° 196-197, septembre-octobre 1962 : « Données et Problèmes de la lutte ouvrière ».

(3) A. Gorz lui-même a consacré un développement de son ouvrage précédent (« La

Morale de l'Histoire », Paris, 1959) au problème de la différence entre le niveau de conscience spontané, immédiat, et la conscience politique, développement basé sur les idées du « Que Faire ? » de V. Lénine.

(4) Encore que Gorz semble trop accorder au capitalisme « de l'abondance » et aux circonstances objectives (et minimiser par là la responsabilité propre des appareils bureaucratisés dans le hiatus entre revendications immédiates et but final). Quoiqu'il constate le fait que les directions ouvrières se sont cantonnées dans l'opportunisme ou l'attentisme, il ne recherche

¡amais les causes de ces jamais les causes de ces autitudes. attitudes.

selon lui, le mouvement ouvrier a, en général, été incapable de trouver les besoins nouveaux qui impliquent une critique du capitalisme. Du fait que le mouvement ouvrier européen a été dépassé par l'aptitude du capitalisme à éliminer le problème de la misère, le fossé entre l'action quotidienne et le but final s'est creusé davantage. Il s'agit alors, pour Gorz, de combler ce fossé en se basant sur les besoins nouque la condition ouvrière fait naitre à notre époque, condition ouvrière qu'il s'agit d'étudier au niveau des rapports de travail dans l'entreprise, au niveau de la finalité du travail (le refus de l'aliénation du travail et du produit), et au niveau de la reproduction de la force de travail (le modèle de consommation et le modèle de civilisation, c'est-à-dire les besoins que la société capitaliste « opulente » fait naître et ceux qu'elle satisfait).

Pour restaurer cette unité entre problèmes quotidiens et but final, Gorz refuse la solution de facilité: le révolutionnarisme (ou refus des médiations) qui consiste à ajouter à un catalogue de revendications immédiates, celle du socialisme lui-même (5). Une telle articulation, loin de pouvoir mobiliser la classe ouvrière pour le socialisme, n'offre qu'une addition incohérente d'exigences compatibles avec le maintien du système capitaliste, par làmême « résorbables » dans celui-ci, et de mots d'ordre sans lien nécessaire avec les premiers. Dans ce cas, « une muraille de

Chine a été érigée entre les luttes présentes et les solutions socialistes à venir. » (p. 11).

C'est pourquoi André Gorz prône des

« réformes de structure », en précisant que chaque fois qu'il utilise ce terme, il doit être « entendu » qu'il ne s'agit pas d'une réforme qui « rationalise » le système

« existant» (p. 13). Ces réformes doivent être revendiquées par conséquent « non pas en fonction de ce qui est possible dans le cadre d'un système et d'une gestion donnés, mais de ce qui doit être rendu rendu possible en fonction des besoins et des exigences humaines. » (p. 12)

(5) Voir à propos du sectarisme et du

Carp : « On the Methodology of "sectarefus des médiations, l'article de "secta- P.L.

rism" », (World Outlook, 5 juin 1964).

U A

La stratégie que Gorz indique renoue donc ici, sur un point important, dans les conditions du capitalisme d'aujourd'hui, avec l'idée de programme de transition au socialisme, ce qui tranche nettement par rapport aux perspectives qu'ouvre le mouvement ouvrier traditionnel. N'était-ce pas mutatis mutandis, l'idée de Marx et d'Engels lorsqu'ils présentaient les dix revendications contenues dans le Manifeste du

Parti Communiste, « qui, économiquement, paraissent insuffisantes et insoutenables, mais qui, au cours du mouvement, se dépassent d'elles-mêmes et sont indispensables comme moyen de bouleverser le mode de production tout entier » ?

Le but de Gorz en indiquant la nécessité d'élaborer ce qu'il appelle des « réformes révolutionnaires », « réformes de structure » ou encore « objectifs médiateurs », rejoint donc par certains aspects une préoccupation dont, il faut le dire, seule la IVe Internationale se fait l'interprète, et qui vise à refuser le hiatus entre le programme « minimum » et le programme « maximum ». « Il faut aider la masse dans le processus de sa lutte quotidienne à trouver le pont entre ses revendications actuelles et le programme de la révolution sociale... La social-démocratie classique... divisait son programme en deux parties indépendantes l'une de l'autre: le programme minimum, qui se limitait à des réformes dans le cadre de la société bourgeoise, et le programme maximum, qui promettait pour un avenir indéterminé le remplacement du capitalisme par le socialisme. Entre le programme minimum et le programme maximum, il n'y avait aucun pont. » (« L'agonie du capitalisme et les tâches de la IVe Internationale », Programme de Transition, 1938.)

Sur la base des expériences du mouvement ouvrier italien, André Gorz se propose également de remplacer l'addition des deux programmes. Des propositions d'élaborer un programme d'objectifs médiateurs adaptés à notre époque et à ses besoins, ont déjà été faites dans cette revue, entre autres dans le cadre d'un article sur le problème des modifications du mode de vie prolétarien (7): La jeune

(6) Ce programme comportait les revendications-clés suivantes: nationalisation des banques; nationalisation des syndicats patronaux, c'est-à-dire des monopoles les plus importants; suppression du secret commercial; groupement forcé en cartels; groupement de la population en sociétés de consommation et contrôle sur ce groupement.

(7) Pierre Frank: « Sur de nouveaux problèmes de la Révolution Socialiste en Europe », (Quatrième Internationale, n° 16, juillet 1962).

Au fur et à mesure du développement de la crise générale du capitalisme, cette idée, présente déjà chez Marx, lors de la crise révolutionnaire de 1848, a été creusée pour donner au parti révolutionnaire un programme mobilisateur partant des circonstances objectives et du niveau de conscience atteint par les masses, et qui puisse mobiliser ces dernières contre le capitalisme. C'est ainsi que le parti bolchévik se donna un exemple classique de programme de transition, avancé par Lénine, dans « La catastrophe imminente et les moyens de la conjurer » avant la révolution d'Octobre 1917 (6).

génération, qui a hérité pour ainsi dire d'une série de conquêtes, les a trouvées dans son «patrimoine », c'est-à-dire dans le patrimoine prolétarien : sa force de travail, qui n'est pas une donnée physiologique, mais une donnée historique. Ceci pose le problème de réexaminer - comme le font maintenant les sections européennes de la IVe Internationale — le programme de transition, non dans sa conception, mais dans son adaptation aux réalités nouvelles. Rédigé en 1938, il reflétait la période de « paupérisation absolue » dans laquelle se trouvaient les pays capitalistes avancés à ce moment: les problèmes d'aujourd'hui ne sont pas essentiellement ceux de l'appauvrissement, du chômage, etc., mais ceux de l'aliénation.

La volonté de tracer une perspective basée sur des objectifs médiateurs ne suffit cependant pas, car, dans toute élaboration d'un programme de transition, le mouvement ouvrier se trouve confronté avec une double difficulté : d'abord faut-il que les objectifs soient réellement incompatibles avec le capitalisme, ensuite faut-il constamment les adapter à la situation ; un mot d'ordre transitoire à un moment, ne l'est plus à un autre (8).

Le remplacement des deux programmes par des objectifs médiateurs est donc insuffisant. Illustrons cette insuffisance par l'exemple du père d'un certain type de « réformes de structure », le socialiste belge Henri de Man, promoteur du « planisme » célèbre entre les deux guerres ; lui aussi partait (dans des conditions en-

(8) Dans une période de haute conjoncture et de croissance économique, la revendication de l'« échelle mobile des salaires » ou d'une véritable liaison automatique de salaires à un indice objectif du coût de la vie n'est plus une revendication transitoire, mais n'a qu'une simple signification de l'exigence d'être mis dans les conditions optima pour pouvoir obtenir des augmentations des salaires réels, sans même ronger nécessairement pour cela, les marges de profit.

III. - LE PROGRAMME DE TRANSITION

III. - LE PROGRAMME DE TRANSITION

Q ' tièrement différentes celles de la crise économique des années 1929 et suivantes) de l'idée que. « les partis ouvriers sont encore heureux de n'avoir que deux proprogramme « de principe », grammes : un qui ne sert qu'à des fins de propagande, et un programme « immédiat » qui exige des réformes soi-disant pratiques », et il avancait qu'on « on ne peut remédier à cette situation qui est devenue finalement insupportable, que si les programmes, avec leurs différents degrés d'obligation, sont remplacés par un plan. » (9)

Le critère d'une revendication transitoire au socialisme est en fait le suivant: il s'agit d'une revendication qui est irréalisable en régime capitaliste, et dont l'incompatibilité fait déborder la lutte ouvrière vers un assaut contre le pouvoir du Capital, la lutte contre l'Etat du Capital étant alors la conclusion dialectique de ce combat. Il est évident que ce que de Man appelait « réformes de structure » en 1933, un an et demi avant d'entrer au gouvernement de coalition, était tout sauf des revendications transitoires. Précisément au moment d'une crise économique, c'est-à-dire au moment où des « revendications de répartition » pouvaient entrer dans le cadre d'un programme de transition, de Man affirmait péremptoirement que ces réalisations étant devenues « irréalisables », il ne fallait pas les avancer, mais au contraire les subordonner à une augmentation préalable du « gâteau » du revenu national, obtenue grâce à une « stabilisation des profits » (10).

Des revendications appelées à remplacer le dilemme « programme immédiat ou but final » doivent donc avoir un réel caractère transitoire. Le reproche qu'Engels fait au premier projet de programme d'Erfurt de la social-démocratie allemande, en 1891, était que « les revendications politiques du projet ont un grand défaut. Ce que justement il eût fallu dire, ne s'y trouve pas. Si ces dix revendications étaient accordées toutes, nous aurions, il est vrai, divers moyens de plus pour faire aboutir la revendication principale, mais nous n'aurions absolument pas cette revendication principale elle-même. » (11).

En somme, Engels reprochait déjà à la social-démocratie allemande de vouloir se donner un programme de revendications

(politiques dans ce cas-ci), résorbables dans le système existant. Ceci montre bien la

(9) H, de Man : « L'idée socialiste ». Paris, 1935.

(10) Voir les « Thèses de Pontigny » présentées par de Man à un colloque en septembre 1934, et la résolution sur le « Plan du Travail » du Parti Ouvrier Belge (1933), publiée en annexe à « L'idée Socialiste ».

(11) K. Marx et F. Engels : « Critique des Programmes de Gotha et d'Erfurt »,

Paris 1950. Paris, 1950.

valeur de rupture que doit avoir un mot d'ordre transitoire.

On peut reprocher à Gorz de ne pas exprimer cette nécessité avec toute la rigueur nécessaire. Il propose d'élaborer, nous l'avons vu, un programme en fonction des besoins nouveaux de la classe ouvrière, que le capitalisme ne satisfait pas. Mais on peut déduire des indications qu'il donne (12) que les mesures qu'il propose « non pas en fonction de ce qui est possible dans le cadre d'un système et d'une gestion donnée » (p. 12) peuvent néanmoins être réalisées graduellement, par l'imposition de l'intérieur du capitalisme, de « pouvoirs ouvriers conquis dans le cadre du système capitaliste » (p. 13-14). Leur incompatibilité avec le système donné se manifesterait dans le fait que ces pouvoirs ne seraient « pas inévitablement résorbés par lui et subordonnés à son fonctionnement » (p. 14), et non dans le fait qu'ils doivent disparaitre rapidement à moins que l'Etat bourgeois ne soit supprimé. Gorz précise d'ailleurs qu' « il s'agit bien là d'une stratégie de la conquête progressive du pouvoir » (pp. 15-16), bien qu'elle n'exclue pas au terme de toute une évolution la « prise du pouvoir révolutionmaire pour une étape ultérieure. » (p. 16). La stratégie proposée par Gorz n'exclut donc nullement le gradualisme, et se situe en fait entre le néo-réformisme des « contre-pouvoirs » chers à Serge Mallet et à toute une aile du P.S.U. français, et le marxisme révolutionnaire. Bien entendu, il s'agit là souvent d'une question de formulations non définitives chez Gorz dont la pensée est en évolution.

Le danger qui réside dans sa conception d'un programme de transition est révélé par la désinvolture avec laquelle le problème de l'Etat est traité. Il faut bien dire à ce propos que ce n'est pas par hasard que Gorz va chercher son inspiration dans le mouvement syndical italien. L'aspect positif des positions développées dans ce mouvement a été souligné ici-même : nos camarades italiens ont salué le fait qu'il

(12) La terminologie de Gorz est très proche de celle utilisée par Bruno Trentin

(secrétaire général de la FIOM italienne) et son syndicat, dans la résolution générale du XIVe Congrès de la FIOM, qui défendent l'idée de la « programmation démocratique » ne devant pas se traduire en une pure et simple «rationalisation du système », mais ayant pour but d'arriver à « la pleine utilisation des ressources humaines dans le processus de production du pays ». Voir : « Atti del XIV Congresso nazionale della FIOM - Rimini, 7-14 mars

1964 », «Sindicato Moderno.», Nos 1-3, juin-juillet 1964. Une critique des formulations équivoques des thèses de la FIOM est parue, sous la signature de Bernardo

Ferri, dans Bandiera Rossa, organe de la section italienne de la IVe Internationale, janvier 1964.

QUATRIEME faille « marquer à l'actif du mouvement ouvrier italien dans la phase actuelle, la

« reconstruction » de l'idée de programme de transition, reconstruction réalisée, quoique de façon empirique, par d'aucuns qui finalement ont compris la nécessité de revendications de rupture. » (13). Ceci étant dit, la faiblesse commune aux Italiens et à Gorz est de négliger le problème de l'Etat. En effet, si un programme de transition doit correspondre (a) à la situation objec-

On arrive ici au nœud des difficultés contenues dans le fait que l'ouvrage de Gorz trace une perspective purement syndicaliste, inspirée des expériences syndicales italiennes avec les limites propres à celles-ci. Pour une série de raisons, les dirigeants syndicaux italiens, desquels Gorz se sent proche (tels Bruno Trentin, membre du P.C. italien et secrétaire général de la Fédération italienne des ouvriers métallurgistes), ne posent évidemment pas la question du pouvoir. Ils rejoignent évidemment par là, la perspective des réformes de structure « style Togliatti », pouvant être réalisées dans le cadre de la Constitution italienne de style « démocratique » (et faisant fi du caractère contradictoire de la Constitution bourgeoise italienne où la perpétuation de la propriété privée annule en fait les proclamations de principes à caractère social), perspective que Gorz ne semble pas exclure dans la mesure où il parle de pouvoirs autonomes « institutionnels » pouvant être conquis dans certains cas. La conception la plus proche de l'interprétation néo-réformiste de ces réformes de structure est représentée par Lelio Basso (dirigeant du PSIUP et directeur de la Revue Internationale du Socialisme, dont Gorz est un des rédacteurs), d'après qui un gouvernement de coalition pourrait réaliser des réformes de structure anticapitalistes (14).

Non moins dangereuse est la conception de Gorz, qui semble croire à un certain fatalisme, dans le cadre d'une évolution dialectique, de la conquête de l'Etat, sans indiquer la liaison qui existe entre l'étape de la conquête progressive des pouvoirs autonomes et celles de la prise du pouvoir d'Etat. Une telle confiance dans la « dyna-

(13) « Le Contrôle Ouvrier », document de la section italienne de la IV• Internationale, (Quatrième Internationale, n° 15, avril 1962).

tive ; (b) à ce qui est compréhensible pour de larges couches prolétariennes et (c) doit avoir une portée de rupture du système, il est nécessaire par conséquent que l'ensemble des revendications qu'il comporte puisse être couronné par un mot d'ordre de pouvoir d'Etat qui doit être en définitive leur dénominateur commun (un slogan de

«. gouvernement ouvrier », trouvant son application originale d'après les différentes situations politiques nationales). mique » propre de la situation, que Gorz invoque quand on lui reproche le danger néo-réformiste, risque d'être funeste. C'est Trotsky qui disait que le « fatalisme optimiste » était extrêmement caractéristique de la pensée centriste (15). La révolution allemande, en particulier l'échec de la tentative de créer une majorité ouvrière, en pleine situation « dynamique », autour du contrôle ouvrier et des conseils au sein des entreprises lors des grèves de févrieravril 1919 est le meilleur exemple qui montre le caractère néfaste de l'illusion selon laquelle on peut conquérir le pouvoir au niveau des entreprises sans se préoccuper du problème de l'Etat.

C'est certes négliger là le fait que jamais la bourgeoisie ne concède son pouvoir par bribes et par morceaux. C'est négliger le problème politique du pouvoir. Concrètement, les « contre-pouvoirs » dont parle Gorz, semblent être singulièrement limités à une dualité de pouvoir au sein

(14) « Pour quelles raisons la gauche socialiste italienne n'a-t-elle pas voulu voter pour le gouvernement Moro à participation socialiste ? Etes-vous en principe contre n'importe quelle participation socialiste à un gouvernement de coalition? - Non, telle n'a jamais été l'attitude de la gauche socialiste italienne. En principe, nous avons toujours dit que nous admettrions la participation socialiste à un gouvernement de coalition capable de réaliser des réformes de structure anticapitalistes ; précédemment nous avions accepté aussi le soutien socialiste au gouvernement Fanfani sur un programme qui n'était pas anticapitaliste mais qui représentait dans les conditions données un compromis valable » Interview de Lelio Basso, La Gauche, organe socialiste belge, 10 janvier 1964).

(15) Crux (Trotsky) : « La vérification des idées et des individus à travers l'expérience de la Révolution Espagnole », s. 1., 1937.

IV. - LES REFORMES DE STRUCTURE ET L'ETAT BOURGEOIS

IV. - LES REFORMES DE STRUCTURE ET L'ETAT BOURGEOIS

QUATRIEME de l'entreprise ; à un contrôle ouvrier -éventuellement longue période à ce même institutionnalisé pendant niveau de l'entreprise (16). Selon Gorz, la une assez lutte doit être en effet menée au niveau de l'entreprise, parce que c'est là que l'autonomie est écrasée (l'aliénation première étant celle du producteur). Ceci est exact, évidemment, mais ne répond pas à la question : après tout, ce qui nous préoccupe est exactement par quelle voie concrète on peut faire avancer les intérêts fondamentaux des travailleurs, c'est-à-dire les intérêts de la révolution, dont la tâche est de créer un Etat ouvrier. Dans la seconde partie de son livre, consacré au mouvement ouvrier face à la C.E.E., Gorz se borne d'ailleurs à plaider en faveur d'une

(16) Parmi les syndicalistes italiens, Vittorio Foa, socialiste de gauche (PSIUP) va déjà un pas plus loin quand il affirme que « le pouvoir de décision et de contrôle sera conquis (même transitoirement en termes de dualité d'antagonisme continu), par la collectivité des travailleurs-producteurs, à tous les niveaux, de celui de l'Etat à celui de l'entreprise »: voir : « Les lettres ouvrières et le développement capitaliste ». Quaderni Rossi, n° 1, 1961. (Reproduit dans le numéro des Temps Modernes, cité plus haut).

La conception classique du contrôle ouvrier en tant qu'élément (non institutionnalisé) de dualité de pouvoir, a été exprimée comme suit par Trotsky dans « Au sujet du Contrôle Ouvrier sur la Production » (Ecrits 1938-1940, Tome III, Paris. 1959).

« Quel régime social correspond au contrôle ouvrier de la production ? Il est clair que le pouvoir n'est pas encore aux mains du prolétariat ; car, dans ce cas, nous aurions non pas le contrôle ouvrier sur la production, mais le contrôle de l'Etat ouvrier sur la production comme introduction au régime de la production étatique sur la base de la nationalisation. Nous ne parlons ici que du contrôle ouvrier sous le régime capitaliste et le pouvoir de la bourgeoisie. Or, la bourgeoisie qui se sent bien en selle ne permettra jamais la dualité de pouvoir dans ses entreprises. Le contrôle ouvrier n'est donc réalisable qu'à la condition d'un changement brutal du rapport des forces au désavantage de la bourgeoisie et de son Etat. Le contrôle ne peut être imposé que par la force à la bourgeoisie par le prolétariat, qui est en voie de lui arracher le pouvoir, et par là même la propriété des moyens de production. Ainsi le régime du contrôle ouvrier est provisoire, transitoire, par son essence même, et ne pouvant que correspondre à la période d'ébranlement de l'Etat bourgeois, de l'offensive du prolétariat, de la retraite de la bourgeoisie, c'est-à-dire à la période de la révolution prolétarienne comprise dans le sens le plus large du terme. » terme. »

« stratégie internationale », pour « l'internationalisation de la lutte », sans toutefois préciser politiquement le sens de cette lutte : ainsi les classes laborieuses se doivent « d'affirmer leur candidature de classes dirigeantes » (p. 165), d'abord dans la phase présente par une action « sur les Etats nationaux » pour « peser le plus efficacement sur la C.E.E. et obtenir qu'elle devienne compatible, ou non incompatible avec de nouvelles conquêtes démocratiques tendant vers le socialisme » (p. 172); ensuite, dans une deuxième période, en exerçant une « pression » sur la C.E.E. elle-même, quand le capitalisme sera « entraîné à des interventions publiques qui, tout en cherchant à maintenir le système, y ouvrent des brèches dans lesquelles un mouvement ouvrier conscient et fort peut s'engouffrer pour mettre en question le système lui-même » (p. 155) (17).

La perspective des Etats-Unis socialistes européens tracée par le programme de transition, qui est admise en paroles même par Gilles Martinet, dans « Le Marxisme de notre Temps », est aussi absente chez Gorz.

Nous ne pouvons, par conséquent, nous par conséquent, nous empêcher de trouver l'appréciation quelque peu exagérée, quand J.-M. Vincent, de la gauche du PSU, affirme qu' « une notion aussi complexe et dialectique que celle de programme de transition - d'abord mise au point par l'Internationale Communiste, puis reprise sans grand écho par Léon Trotsky en 1938 - fut remise à _ fut remise l'honneur en Italie, pour dépasser la fausse antinomie du programme partiel et du programme fondamental, du court terme et du moyen terme, du réformisme quotidien et du révolutionnarisme des discours dominicaux » (18).

Le fait que la notion confuse de pouvoirs « non résorbables » par un système donné, et celle de revendications incompatibles avec le système ne coincident pas, se reflète précisément dans le fait que les premières ne sont pas nécessairement dirigées contre l'Etat bourgeois en dernière analyse, et n'offrent de ce point de vue pas une perspective révolutionnaire.

(17) Encore faut-il ajouter que Gorz semble croire à l'impossibilité de mener à bien une révolution socialiste à l'échelle d'un seul pays européen (p. 139), et croire que cette possibilité doit être rejetée comme une espèce de « socialisme dans un seul pays ». Il s'agit manifestement d'une confusion entre la possibilité de faire la révolution socialiste dans un seul pays, et l'impossibilité de construire une société socialiste achevée en un seul pays.

(18) J.M. Vincent: « Le Marxisme de notre Temps vu par Gilles Martinet », Les

Temps Modernes, N° 205, juin 1963.

L'ALTERNATIVE SOCIALISTE

C'est alors qu'on remarque, le problème de l'Etat se trouvant en fait escamoté, que les objectifs médiateurs d'André Gorz, dans l'économie de sa conception, n'ont pas véritablement la signification d'un programme de transition ; il affirme d'ailleurs préférer « la notion d'objectif intermédiaire à celle de programme de transition. Celuici, en effet, maintient le socialisme dans Tau-dela hypothétique ; celui-là, en revanche, l'annonce et le contient comme son sens explicite, et se donne comme un acquis permanent de la lutte socialiste » (p. 117). Ce n'est pas par hasard qu'André Gorz se rapproche, dans le cadre de cette conception, du néo-réformiste italien Lucio Magri, qui fonde sa « stratégie de la révolution » sur le « concept d'objectif intermédiaire, comportant des mots d'ordre et des buts limités, qui permettent de lutter dans le cadre de la société actuelle et qui tendent à la réalisation des conditions subjectives (la création du bloc historique) et objectives (modification du rapport des forces, des institutions juridiques, des réalités sociales) du dépassement du système. » (19)

Le vernis radical du langage cache mal une conception profondément ancrée du rôle de l'Etat, qui tend à réviser sur un point important, la conception marxisteléniniste de l'Etat. Il s'agit donc, pour Magri, de réaliser les conditions du « dépassement du système » en « modifiant les institutions juridiques »... Quant à l' « alternative », opposée au système capitaliste au travers des objectifs médiateurs : « Voilà — écrit Magri — donc ce que l'on doit entendre à mon avis par critique du système, par « alternative socialiste » : la définition progressive sous forme théorique d'une positivité prolétarienne ; la traduction simultanée de cette positivité en forces, en exigences, en énergies présentes et organisées à l'intérieur de la société actuelle ; la lutte pour affermir la présence et le rôle de ces forces dans l'organisation sociale, dans les structures de la société. » Quand cela sera fait, et il semble que c'est là l'important dans la conception de Magri, « la conquête du pouvoir n'est qu'un aspect, un moment décisif de ce processus ». En somme, et grâce à une subtile référence à la « dialectique », la conquête du pouvoir est réduite à un enregistrement de la modification qualitative qui sera causée par une succession de modifications des insti-

(19) Lucio Magri : « Le modèle de développement capitaliste et le problème de l'alternative prolétarienne », Les Temps Modernes, N° 196-197, septembre-octobre 1962. Magri rejette d'ailleurs explicitement dans le même article « la solution prônée vigoureusement par Trotsky entre les deux guerres ».

tutions. Ne nous trouvons-nous pas devant une réaffirmation du trop célèbre « le but n'est rien, le mouvement est tout » cher à tous les opportunistes?

Quand Bruno. Trentin critique la caractéristique de l'idéologie du néo-capitalisme, qui croit en la possibilité pour de nouveaux centres du pouvoir « de coexister avec le renforcement de l'industrie monopolistique et d'équilibrer son influence croissante sur la vie économique », comme une théorie qui a pour conséquence que « l'optique marxiste de la lutte des classes s'en trouve obscurcie ou déformée en faveur d'une conception idéaliste de l'Etat, de l'intervention publique et de la planification » (20), n'obscurcit-il pas lui-même cette potique marxiste en laissant sousentendre que la coexistence est parfaitement possible entre de nouveaux « centres de pouvoir » et un pouvoir des monopoles affaiblis ? Il faut d'ailleurs souligner que telle est la conception générale des thèses adoptées par le syndicat que dirige Trentin, et qui semble défendre la vieille idée éculée des « monopoles contre le progrès » (21).

Cet opportunisme en ce qui concerne les institutions de la démocratie bourgeoise est en fait étroitement apparenté au révisionnisme néo-khrouchtchevien, tel qu'il a été exprimé avec le plus de netteté par Pietro Ingrao, dans une série d'articles publiés par Rinascita (22), évoquant la possibilité d'exploiter des réformes démocratiques acquises comme instruments d'une lutte anti-capitaliste (entre autre certaines institutions de la démocratie bourgeoise) ; dans leur réponse, les socialistes réformistes (PSI) ont d'ailleurs remarqué cette révision des thèses classiques du léninisme, effectuée sans qu'elle soit revendiquée explicitement en tant que révision, le léninisme étant encore en apparence professé dans son intégralité. La ligne de repli idéologique du khrouchtche-

(20) Bruno Trentin : « Les doctrines néo-capitalistes et l'idéologie des forces dominantes dans la politique économique italienne », Les Temps Modernes, N° 196197, septembre-octobre 1962.

(21) Voir en particulier la thèse 1. 4 de la résolution générale du XIV Congrès de la FIOM, cité plus haut.

Le journaliste Michel Bosquet écrit qu'en Italie « Il est impossible de soutenir sans plus que l'Etat se confond avec les monopoles : le mouvement ouvrier peut avoir prise sur lui, sa transformation démocratique est concevable », dans un récent article du Nouvel Observateur, intitulé « L'Europe des Syndicats » (n° 5, 17 décembre 1964).

(22) P. Ingrao. « Democrazia socialista e democrazia interna di partito », Rinascita, 25 avril 1964; « Rispesta a Lombardi », Rinascita, 20 mai 1964.

QUATRIEME visme et du post-khrouchtchevisme est en effet constitué par une apparente fidélité à la définition de l'Etat comme un organe de domination d'une classe déterminée ; la révision est par contre constituée par le rejet de toute définition mettant ouvertement l'accent sur l'aspect « coercitif » de cette domination. Ainsi, par exemple, la définition de l'Etat comme des « corps spéciaux d'hommes armés, avec des prisons, des juges, etc. », est considérée comme « vraie en ce qui concerne la définition de l'Etat avec lequel les travailleurs avaient affaire il y a quelque soixante-dix ans ou cent ans. A cette époque, l'Etat était, d'un point de vue général une organisation d'hommes armés » (23). Aujourd'hui, cependant, la perspective s'étant modifiée, il ne faut plus entendre par la nécessité de détruire l'Etat bourgeois autre chose que « ce qui est fondamentalement indiqué, c'est que la machine d'Etat bourgeoise ne peut être capturée en tant que telle par le prolétariat et les autres travailleurs, qu'elle ne peut être reprise simplement et mise en marche en une fois, sans modification appropriée. » Ainsi, de l'utilisation de l'Etat à des fins coercitives nouvelles (auxquelles nous faisions allusion dans l'introduction de cet article), cette idéologie en conclut à la nécessité de ne pas détruire l'Etat bourgeois, mais de le transformer.

Une telle conception de la « démocratie », cheval de Troie du socialisme, pouvant être introduit dans les institutions de l'Etat, au moyen de réformes de structure institutionnelles, est à la base du révisionnisme moderne, développé en Italie.

Il y a donc une profonde correspondance, entre la conception des réformes de structure institutionnelles sur le plan politique, et la conception de Gorz des réformes de structure : il s'agit d'objectifs qui ne sont pas transitoires : leur « incompatibilité » avec le capitalisme ne concerne pas leur réalisation (comme dans un véritable programme de transition), mais leur « contenu », qui ne se laisse pas « résorber » et qui « préfigure » le « dépassement du système ».

Un compte rendu récent d'une réunion qui a rassemblé en Belgique des représentants de la gauche syndicale (renardiste)

belge ainsi que Bruno Trentin, montrera clairement comment cette conception déformée des réformes de structure anticapitalistes a acquis droit de cité dans les milieux syndicalistes de gauche, pour des raisons qui tiennent à l'absence de conception des problèmes politiques du pouvoir d'Etat dans les milieux syndicaux belges, comme elles tiennent à la présence d'une conception fausse et centriste de ces mêmes problèmes dans la gauche syndicale italienne (24).

Citons le compte rendu (25): « Cette option travailliste de gauche ne nécessitait donc pas un changement de régime ; elle supposait même que l'appropriation privée des biens de production, la concurrence, la loi du profit, restaient les caractéristiques de la société. Inversement, puisqu'il s'agissait d'une option travailliste de gauche, le programme ne refusait pas non plus de s'en prendre aux structures mêmes de la propriété privée, là où cela s'indiquait pour des raisons d'efficacité ou des raisons techniques. Le programme de réformes de structure de 1954 [il s'agit du programme du syndicat FGT, N.D.L.R.] était un programme « applicable » dans le cadre d'une société qui, sous ses aspects fondamentaux, demeurait capitaliste. Certes, cette société devait être « réformée dans ses structures », et pour reprendre l'expression d'André Renard, les réformes de structure étaient un « coin » enfoncé dans le mur du capitalisme, une brèche dans ce mur ; elles n'ont jamais correspondu, dans l'esprit de ceux qui ont lancé le programme, au renversement du capitalisme. Il s'agissait d'une étape. Il s'agissait de sortir du

(faux) dilemme « revendications professionnelles ou révolution ». Le programme de réformes de structure présentait à ceux qui considéraient le syndicalisme alimentaire comme insuffisant, et la révolution comme un objectif non immédiat, une puissante raison de se mobiliser. »

(23) Erkki Tuominen : « La Révolution

Socialiste et l'Etat Bourgeois », World

Marxist Review, 1964, N° 6, juin 1964.

(24) La gauche du Parti Socialiste Unifié de France a, elle, une vision plus politisée du rôle de médiation devant être joué par les réformes de structures anticapitalistes :

« Au total un programme de transition est un programme de mobilisation des des masses contre le régime capitaliste et son

Etat, un programme établissant un pont entre les revendications immédiates, les réformes de structure anticapitalistes et la lutte socialiste pour le pouvoir » (écrit-elle dans le préambule au document: « Eléments pour un programme de transition vers le Socialisme », Octobre 1963; il est d'ailleurs significatif que la droite du parti refusa systématiquement la discussion du préambule).

(25) « Dix ans après, les renardistes font le point », par l'« Equipe pour un plan populaire de Wallonie », Combat, du

22 octobre 1964.

V. - L'AUTONOMIE SYNDICALE

L'aspect le plus positif de « Stratégie

Ouvrière et Néo-Capitalisme » réside d'après nous, à côté d'une « reconstruction » partielle de la notion d'objectif transitoire, dans l'affirmation de la nécessaire autonomie syndicale. André Gorz affirme clairement qu'il faut rejeter toute subordination du syndicat aux partis ouvriers (traditionnels), parce que ceci limiterait son autonomie revendicative. Cette position est le reflet de toute l'évolution qui a eu lieu en Europe occidentale, et d'après laquelle les syndicats ont pris à plus d'une occasion des positions plus avancées que les organisations politiques ouvrières. On pensera ici à la F.G.T. Belge, à la F.I.O.M italienne, au Transport and General Workers' Union en Angleterre, à la I.G. Metall en Allemagne occidentale.

En ces circonstances, l'exigence d'autonomie syndicale représente beaucoup plus que la simple attitude négative des anarcho-syndicalistes vis-à-vis de la . « politique ». Elle représente une conscience du fait que le syndicat ne doit pas s'intégrer dans le « néo-capitalisme », dont les partis ouvriers sont devenus les gérants ou les candidats-gérants.

Cette position est d'autant plus importante que les syndicats, de par leur nature même, manifestent de profondes tendances à l'intégration dans le capitalisme. La réaction contre les conséquences les plus néfastes de cette_intégration se manifeste dans les milieux syndicalistes de gauche et chez Gorz, par le refus de l'idée de discipliner l'autonomie revendicative syndicale au moyen du contrôle des salaires, c'est-à-dire d'une politique qui tend à substituer au chômage d'autres armes pour limiter l'évolution des salaires; armes parmi lesquelles la « politique des revenus » figure en bonne place (26).

André Gorz explique comment l'acceptation d'une politique des revenus revient à accepter et à avaliser le système capitaliste, dans la mesure où la • liaison des salaires à la productivité (d'une entreprise, prise, d'un secteur, du pays) cliche la part des salaires dans le revenu, c'est-à-dire le taux d'exploitation (à l'échelle respectivement de l'entreprise, du secteur ou du

(26) Paolo Santi « Sindicati e politiche di controllo dei salari »,Quaderni di Sindacato Moderno, n° 1, édité par la FIOM.

pays concerné). Ces explications exactes et les conclusions que Gorz en tire visent donc à ne pas laisser arracher (ou à rendre) au syndicat son autonomie revendicative.

Ce refus de la « politique des revenus » ne signifie toutefois rien d'autre qu'une attitude défensive de la part du syndicat, qui se maintient ainsi dans les meilleures conditions pour négocier un prix plus favorable de la force du travail (par une diminution du taux d'exploitation ou taux de plus-value). Il faut alors, et Gorz le voit, y lier les revendications de médiation. Ces revendications sont axées chez Gorz autour du contrôle ouvrier. Cependant, le contrôle ouvrier, dans la conception que Gorz s'en fait, et en plus des critiques que nous en avons déjà faites plus haut, est plus ou moins limité à un contrôle par l'intermédiaire de la section syndicale, en excluant, semble-t-il, la notion d'organisations autonomes du type des comités d'usine, qui doivent précisément naître au début de la période de dualité de pouvoir, là où les syndicats ne regroupent pas la totalité des travailleurs d'une entreprise ou d'une branche déterminée. Cette insuffisance est évidemment une autre conséquence de la conception étriquée que se fait Gorz de la stratégie ouvrière, trop exclusivement axée sur les syndicats; « bastion des réalités de classe face aux idéologies de masse et à leurs fictions, le syndicat dans la mesure où il joue son rôle, devient une force de propulsion pour la politique », d'après la définition quelque peu idéalisée qu'en donne Gorz (p. 22).

A notre avis, il faut veiller à rejeter toute interprétation de l'autonomie du syndicat qui implique des concessions à l'anarcho-syndicalisme en n'étant pas insérée dans le cadre d'une vision globale incluant le rôle irremplaçable d'une organisation politique révolutionnaire. A notre avis, l'absence de cette vision chez Gorz - qui se manifeste assez curieusement dans le style de son ouvrage, dont on se demande par moments à l'usage de quel public il est écrit — est la conséquence des limites de la conception politique commune à l'équipe des Temps Modernes, c'est-à-dire l'absence, en particulier, d'une critique de la politique des bureaucraties ouvrières en tant que telles.

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