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La revue › n° 24

Les réformes Liberman-Trapeznikov de la gestion des entreprises soviétiques

E. Germain · Quatrième Internationale, n° 24 · mars 1965 · p. 14-21 · 5 421 mots

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C'est en septembre 1962 que la Pravda reproduisait un article un professeur Liberman, de l'Université de Kharkov, dans lequel celui-ci proposa de faire du profit de l'indice de la réalisation du plan en URSS, ainsi que la base des primes touchées par le personnel et les dirigeants des entreprises soviétiques. Pendant deux ans, la discussion déclenchée par cet article ne cessa de s'amplifier, tant en URSS et dans d'autres Etats ouvriers que dans le monde capitaliste. Une décision du Conseil Suprême de l'Economie de l'URSS du 25 août 1964 «Sur l'amélioration du système des stimulants économiques des entreprises et l'accroissement de l'intéressement matériel des travailleurs dans le développement et lintroduction de la nouvelle technique » a transformé en lois quelques

Certes, même en tenant compte de ses déficiences graves, l'industrie soviétique continue de progresser, et de progresser à un rythme dépassant largement celui des pays impérialistes « mûrs » (USA, Grande-Bretagne, Allemagne occidentale, France). Mais, au fil des années, des obstacles de plus en plus difficiles à surmonter apparaissent sur la voie de ce progrès. Une partie de ces obstacles est d'ailleurs le résultat même des succès jadis remportés. Ayant atteint un niveau tres élevé de développement industriel, URSS peut de moins en moins se payer le luxe de conserver les méthodes de direction et de planification bureaucratiques de l'économie, en place (sous des formes différentes) depuis le premier plan quinquennal jusqu'à ce jour.

Trois déficiences apparaissent comme particulièrement graves dans le fonctionnement de l'économie soviétique :

a) le taux de croissance de l'industrie semble en chute constante; d'après les chiffres officiels, il était de 11,4% en chiffres 1959, 9,5 % en 1960, 9,1 % en 1961, 9,7 % conclusions de cette discussion. Et une série d'entreprises ont commencé à fonctionner expérimentalement « sur la base du profit ».

Pour comprendre les raisons de cette discussion et des mesures pratiques qui en ont découlé, il faut partir du caractère pragmatique qu'elle revêtit dès le début. Ce que Liberman et consorts ont recherché, ce n'est pas un « enrichissement» de la théorie marxiste, ni une modification de concepts théoriques en vogue sous Staline ou produits par la « déstalinisation ». Ce qu'ils ont cherché avant tout, c'était à améliorer des mécanismes importants de l'économie sovié tique qui ne fonctionnaient plus qu'en grinçant et en s'arrêtant de plus en plus souvent. en 1962, 8,5 % en 1963 et 7,1% en 1964 (chiffres 1959-1963, Pravda, 14 mars 1964 ; chiffres pour 1964, Pravda, 30 janvier 1965). Dans les autres Etats ouvriers industrialisés d'Europe orientale — RDA, Tchécoslovaquie et Pologne - ce ralentissement du taux de croissance a pris des formes encore plus graves, la production industrielle n'augmentant plus que de 3 ou 4% (moins qu'en Allemagne occidentale ou qu'en France, et même moins qu'aux Etats-Unis depuis 1961 !) ou diminuant même (ce qui fut le cas de la Tchécoslovaquie en 1962).

b) dans une série de secteurs des biens de consommation apparaissent des phénomènes de « surproduction », qui se traduisent quelquefois par une chute absolue des ventes d'une année à l'autre, et en tout cas par une accumulation de stocks au-delà des chiffres prévus par le plan. Ces phénomènes ont pris récemment une ampleur extraordinaire. Ainsi, pour les machines à coudre, les ventes sont tombées de 30 % entre 1960 et 1963 ; pour les montres, de 10 % entre 1962 et 1963; pour les cotonnades de 6 %, et entre

DES DEFICIENCES DE PLUS EN PLUS GRAVES

DES DEFICIENCES DE PLUS EN PLUS GRAVES

QUATRIEME ces deux années, pour les tissus en laine de 10 %, et pour les vêtements en confection de 1 % (« Economic Survey of Europe in 1963», Economic Commission for Europe, Geneva 1964, pp. 45-46). Au début de 1964, les stocks de confection invendables dépassaient 500 millions de roubles dans les magasins soviétiques (Soviestkaïa Torgovlia, n° 1, 1964). Pendant les quatre premières années du septennat, les stocks invendables de textiles, des vêtements et de souliers avaient plus que doublé; ils augmentaient en moyenne quatre fois plus vite que les ventes. Le ler janvier 1964, la valeur totale des stocks imprévus (c'est-à-dire des produits invendables) avait atteint 2 milliards de roubles; et l'Etat avait dépensé là, en outre, 1,4 milliard de roubles pour les soldes de produits au-dessous des prix prévus (Voprossi Ekonomiki n° 5, 1964). En Tchécoslovaquie, de même, il y eut une chute des ventes de textiles, d'appareils radio et de télévision et de machines à laver en 1962 et en 1963.

c). Des erreurs grossières de planification apparaissent côte à côte avec l'aggravation de déficiences connues depuis longtemps. Ainsi le montant des fonds d'investissements « gelés » dans des projets non terminés a pris, au cours des dernières années de l'ère de Khrouchtchev, des proportions de plus en plus menacantes. De 1958 à 1963, chaque année, des milliards de roubles supplémentaires ont été «gelés » sans « rapporter » quoi que ce soit, leur montant total atteignant dès 1961 25 milliards de roubles, pour dépasser 27 milliards en 1963 (ces deux chiffres représentent 75 % du total respectif des dépenses d'investissement pour les deux années en question). Cette masse énorme de moyens «gelés» résulte à la fois de la décentralisation excessive des

La portée des réformes proposées ainsi que des réformes appliquées est essentiellement technique; l'idéologie ou la volonté de «réformer » soit l'infrastructure économique, soit la superstructure

« politique » n'ont rien à voir ici. Il s'agit au contraire d'une tentative de modifier des aspects purement techniques, pour ainsi dire « extérieurs», du fonctionnement de l'économie soviétique, afin d'en conserver et l'infrastructure sociale et la forme de gestion et de direction bureaucratique. Comme ce fut le cas des réformes de 1955-57 (introduction des sovnarkhozes, etc.), il s'agit d'une réforme bureaucratique de la bureaucratie. Les effets de cette réforme ne sont pas difficiles à prévoir; en fait, ceux produits par l'ininvestissements sous le régime des SounarKhozes (1), et de graves disproportions dans le développement industriel (dans l'industrie chimique, le manque de machines et d'équipement fait que le volume des investissements non complétés s'élève en 1964 à 1 1/2 fois le volume des investissements annuels, c'est-à-dire que le plan est d'un an et demi en retard sur les délais de mise en production prévus pour les nouvelles entreprises). En 1963, par exemple, l'URSS produisit 206 millions de tonnes de pétrole brut, mais la capacité annuelle totale des raffineries de pétrole soviétiques ne s'élevait qu'à 50 % (!) de ce niveau de production. Il y a des cas où ces retards d'achèvement des projets d'investissements prennent l'ampleur d'un véritable scandale. Ainsi, le combinat chimique de Gurjev est en construction depuis dix (!) ans. Sept grands combinats de bois et de cellulose en Sibérie sont en voie de construction depuis treize (!) ans; les machines importées de Grande-Bretagne en 1952 n'ont jamais été employées et sont depuis lors vieillies et rouillées, etc.

En outre, de nombreux travaux d'investissements apparaissent comme non rentables. Une analyse des investissements de modernisation dans 39 entreprises de construction mécanique a démontré que dans 10 de ces entreprises, après la modernisation, les coûts par rouble de marchandises produites avaient augmenté, alors que la production par rouble de fonds investis avait baissé

(Pravda, 15 mars 1964).

Le but fondamental de la discussion déclenchée par l'article de Liberman et des mesures pratiques prises depuis lors par diverses autorités soviétiques est de modifier cet état de choses.

troduction des sovnarkhozes sont exactement ceux que nous avions prévus.

Des mesures de portée purement technique peuvent sans aucun doute surmonter quelques-unes des contradictions les plus flagrantes de la gestion bureaucratique; mais elles ne peuvent y aboutir qu'en provoquant ou en grossissant simultanément d'autres contradictions. Ainsi, l'introduction des sovnarkhozes avait incontestablement supprimé quelques-unes des principales tares de la centralisation à outrance; on n'envoyait plus de l'acier de Leningrad à Vladivostock, en expé-

(1) Au total, fin 1963-début 1964, 11 y avait pas moins de 195.000 (!) objets industriels inachevés en Union soviétique.

UNE REFORME BUREAUCRATIQUE DE LA BUREAUCRATIE

UNE REFORME BUREAUCRATIQUE DE LA BUREAUCRATIE

QUATRIEME diant en même temps de l'acier de Vladivostock à Léningrad. Mais à la place de cette tare en apparut une autre : chaque

« région économique autonome » disposant d'un sovnarkhoze tendait à «doubler» au maximum les entreprises existant dans d'autres régions. Au lieu de gaspiller des moyens dans des transports inutiles, on en gaspilla dans des investissements superflus. «L'égoïsme régional» se substitua à «l'égoïsme des ministères».

Avant que le professeur Liberman ne tenta de «réhabiliter » le profit dans le mode de gestion des entreprises sovié tiques, ce même profit avait déjà acquis une place de plus en plus importante dans l'économie soviétique. Au cours des premiers quinquennats, les investissements industriels furent pour la plupart financés par le budget central au moyen d'impôts indirects (impôt sur le chiffre d'affaires), qui frappèrent essentiellement les biens de consommation achetés par les ouvriers et les paysans. Mais au fur et à mesure que l'industrie soviétique se consolidait, les profits des entreprises (c'est-à-dire la différence entre leurs prix de revient et les revenus obtenus par la vente de leur production courante à des prix fixés par l'Etat) se substituèrent de plus en plus au produit de l'impôt sur les chiffres d'affaires comme source principale de l'accumulation soviétique. De 1950 à 1955, le montant total du profit des entreprises industrielles augmenta de 330 % ; de 1955 à 1963, il doubla de nouveau ; dans la seule année 1964, ce profit doit augmenter de 19,5 %, et le plan pour 1965 prévoit une augmentation du profit de l'industrie de 24 % (Ekonomitcheskaïa Gazeta, n° 14, 1964).

La majeure partie du profit planifié (74% pour l'année budgétaire 1964-65) est versée par les entreprises à l'Etat; le reste sert à l'accroissement de leur fonds d'investissements fixes et circulants, au remboursement de dettes ou à la couverture de pertes d'années précédentes. Quant au profit non planifié, qui est évidemment beaucoup plus bas que le profit planifié, 60 à 90 % en restent dans l'entreprise, où ils fournissent notamment la base du «fonds de l'entre: prise », du fonds des primes, etc.

Au total, les entreprises soviétiques conservèrent par devers elles, tant pour des buts d'investissements économiques que d'investissements sociaux et de distribution sous formes diverses, 5,8 milliards de roubles de profit en 1955, 9,9 milliards en 1960, et elles devront pouvoir conserver 12 milliards de roubles en 1965. Mais la somme relativement modeste qui est distribuée à partir de cette masse est indiquée par le fait que le «fonds de l'entreprise », qui distribue les primes individuelles, chèques de vacances et de cures, etc., ne s'élevait au total qu'à 134 millions de roubles en 1950, et à 644 millions de roubles en 1962, et que seule la moitié de ce fonds sert à des distributions individuelles (que se partagent évidemment des bureaucrates autant, sinon plus, que des travailleurs).

L'article de Liberman, et encore davantage celui du professeur Trapeznikov

(17 août 1964), directeur de l'Institut d'automation près de l'Académie des

Sciences soviétiques, propose de prendre le profit comme indice principal de la réalisation du plan par les entreprises soviétiques. Il propose en d'autres termes qu'une entreprise soviétique ne soit pas consideree comme ayant dépassé le plan si elle produit simplement de plus grandes quantités que celles prévues par le plan, il propose que les coûts auxquels cette production a eu lieu, et le rapport entre la production effectuée et les moyens dont disposent l'entreprise (pour ne prendre que ces deux exemples), soient également pris en considération.

Il s'agit en fait d'une technique pour éviter des abus et des gaspillages que la gestion bureaucratique avait rendus abondants dans l'économie soviétique, et sur lesquels des critiques marxistes cette gestion avaient déjà à maintes reprises attiré l'occasion. Ainsi, dans Tancien système de gestion, les directeurs d'entreprise avaient intérêt à sousévaluer systématiquement la capacité de production de «leurs» usines, puisque les objectifs du plan sont fixés d'après les capacités déclarées, et que les primes que touchent les directeurs sont d'autant plus élevées que ces objectifs sont dépassés; plus basses seront les capacités déclarées, plus il sera facile de gagner des primes élevées.

De même, sous cet ancien système de gestion, les directeurs d'entreprise avaient intérêt à stocker (les fameux « stocks occultes ») les matières premières et les biens d'équipement, afin d'avoir des réserves contre les difficultés d'approvisionnement ou la pénurie de pièces détachées pour réparer des pannes; puisque les dépenses d'investissements n'avaient aucune incidence sur la réalisation du plan (les entreprises ne calculaient pas d'intérêt sur les fonds investis dans le calcul de leurs prix de revient), une augmentation de production de 2 ou 3% obtenue à des prix exorbitants rapportait des primes! Le même système de gestion défavorisait en fait le progrès technique puisque, surtout dans de grandes entreprises, l'introduction de nouveaux procédés de production, inévitablement accompagnée d'une phase d'expérimentation et de tâtonnements, aboutissait à un recul de la production en quantité, donc à une perte de primes.

Liberman et Trapeznikov veulent supprimer ce gaspillage et cette gabegie en prenant comme indice de réalisation du plan un facteur, le profit, qui constituerait en quelque sorte la synthèse, le dénominateur commun de tous les rapports économiques liés de près ou de loin à la production envisagée. Pour Trapeznikov, il s'agit d'ailleurs moins d'un indice unique que du remplacement du

LA PORTEE DES REFORMES

L'emploi du profit comme indice essentiel de la réalisation du plan n'épuise cependant pas les réformes LibermanTrapeznikov. Nous avons déjà dit qu'il implique le calcul d'un intérêt sur le capital (!) investi (le terme est de Trapeznikov), dont le but essentiel est de réduire les immobilisations excessives (réserves cachées) et la durée des immobilisations qui ne «rapportent» rien (des travaux d'investissements inachevés). Il implique également une certaine souplesse des prix (nous y reviendrons par la suite).

Ces réformes impliquent évidemment une autonomie plus grande des entreentreprises dans l'emploi des fonds que l'Etat met à leur disposition, voire dans l'établissement des prix; et, du moins dans le domaine des biens de consommation, elles aboutissent à des rapports nouveaux entre clients et fournisseurs qui permettent aux entreprises productrices de biens de consommation de mieux s'adapter aux goûts des clients, en vue d'arrêter la en vue croissance rapide de stocks invendables.

C'est dans cette direction qu'est d'ailleurs allé le train des réformes pratiques intervenues dans la gestion de l'économie soviétique à partir d'août 1964.

Dans une lettre envoyée à l'hebdomadaire britannique The Economist (nu du 31 octobre 1964), Liberman lui-même cite l'exemple d'une série d'entreprises de l'industrie du vêtement à Moscou et à Gorki, dont l'objectif du plan est dorénavant fixé par les sovnarkhozes compétents, sous forme d'un chiffre d'affaires à atteindre. L'entreprise est libre d'atteindre ce chiffre en fabriquant des vêtements du style ou aux dimensions que bon lui semble ; elle conclut à cette fin des contrats avec des magasins; elle s'adapte au goût du public. Elle a donc intérêt à accroître ses ventes effectives ; et comme les magasins, eux aussi, n'ont plus de buts quantitatifs à poursuivre mais un chiffre d'affaires à augmenter

(les primes sont payées sur le profit, et surtout le profit non planifié, c'est-à-dire système des « indices» par le système des leviers économiques, grâce auxquels les autorités soviétiques amèneraient les chefs d'entreprise à agir pour le bien commun, en fonction de leur intérêt privé. La portée des réformes LibermanTrapeznikov (de même que celles introduites dans d'autres Etats ouvriers d'Europe) revient à ceci : remplacer une planification basée sur des directives administratives par une planification fondée sur l'emploi des leviers économiques. LIBERMAN-TRAPEZNIKOV qu'elles résultent d'un chiffre d'affaires plus élevé que celui prévu par le plan), ils ont eux aussi intérêt à acheter avec discernement, pour stimuler au maximum la vente. On voit combien cette réforme est étroitement pragmatique, c'est-à-dire combien elle sert à surmonter une déficience pratique, apparue depuis longtemps dans l'économie soviétique.

Les prix spécifiés dans les contrats entre les usines et les magasins de l'industrie du vêtement sont des prix souples, c'est-à-dire oscillant autour des prix moyens fixés par le gouvernement, mais pouvant soit dépasser légèrement les prix indicatifs, soit se maintenir en-dessous d'eux.

La presse soviétique a consacré de nombreux commentaires à cette nouvelle autonomie des entreprises qui, répétonsle, n'est encore introduite qu'à titre expérimental, et sur une base assez modeste. Ainsi les Isvestia du 26 décembre 1964 nous apprennent que, dans une série d'entreprises du sounarkhoze de Lvov (Ukraine occidentale), la réalisation du plan dépendra dorénavant de deux indices: la production quantitative sous forme naturelle, et le profit.

Dans une article paru dans la Pravda du 4 octobre 1964, et rédigé par la directrice adjointe de la firme de vêtements de Moscou mentionnée ci-dessus par Liberman, un premier bilan de l'expérience est tiré après quatre mois de fonctionnement. Il indique d'une part que l'assortiment a été radicalement modifié, pour être conforme au goût des clients. Mais il indique aussi que l'effet pratique a été c'est-à-dire que la firme a produit daune baisse des prix de vente moyens, vantage de vêtements bon marché et moins de vêtements chers qu'auparavant.

Ceci jette une lumière sur la structure sociale réelle du «marché» soviétique, comparée à la structure « idéale » prévue par les planificateurs, lumière qui n'est pas sans intérêt. Et rejoint les conclusions d'une étude sociologique entreprise dans des usines typiques de Léningrad;

INTERNATIONALE sur 11.000 ouvriers interrogés au moyen de questionnaires, une moyenne de 30 % se déclarait mécontente des conditions de vie et de logement, une moyenne de 24 % se déclarait mécontente du niveau des salaires (Trud, 2 décembre 1964). Le long blocage des salaires, qui a marqué la fin du règne de Khrouchtchev, n'est pas étranger à ce mécontentement, de même que le fait que les successeurs de Khrouchtchev se sont empressés de faire sauter ce blocage.

Cet exemple démontre combien ces réformes « techniques » sont en elles-mêmes incapables de résoudre les véritables problèmes posés à l'étape actuelle du développement de l'économie soviétique. Car il est évident que la présence d'énormes stocks de marchandises invendables dans les magasins n'est pas seulement due à la basse qualité de beaucoup de ces produits, mais encore au niveau insuffisant du pouvoir d'achat de larges couches de la population. Sinon, on ne comprendrait pas la nouvelle habitude des soldes pour éponger périodiquement ces stocks! Et les réformes Liberman-Trapeznikov ne changent pas grand-chose à ce niveau donné du pouvoir d'achat.

Un autre aspect de ces réformes, c'est la réintroduction dans l'économie soviétique des «firmes», regroupant un certain nombre d'entreprises d'une même branche, ou de branches connexes, opérant un certain nombre de rationalisa-

Dans de nombreux milieux, les réformes Liberman-Trapeznikov ont provoqué des commentaires sensationnels injustifiés. Les uns, dans le monde capitaliste, y ont vu un premier pas de l'URSS sur la voie du retour au capitalisme. D'autres, dans le mouvement ouvrier, y ont vu un premier pas vers l'autogestion introduite dans l'industrie soviétique, et un retour à la démocratie soviétique, du moins dans le domaine économique. Ces interprétations sont dénuées de tout fondement.

Le fait que le profit est utilisé comme indice de réalisation du plan n'a rien à voir avec un rétablissement du capitalisme en URSS. Comme nous l'avons dit, il s'agit d'une simple mesure technique de laquelle ne découle en soi aucune conclusion institutionnelle. Les fonds investis dans les entreprises soviétiques n'appartiennent pas à ces entreprises mais à l'Etat. Le profit que rapportent ces entreprises retourne dans une proportion de 75% à ce même Etat. Le reste ne peut être investi dans les entreprises que conformément aux prévisions tions (surtout dans l'administration), et vendant leurs produits sous une « marque déposée » (par exemple la firme « Majak » de vêtements de confection à Gorki). Dans la région de Léningrad-Pskov, six usines construisant des machines électriques ont été rassemblées dans la firme « Elektrosila », ce qui a permis d'obtenir pas mal d'économies grâce à la rationalisation et à la spécialisation.

Finalement, les réformes impliquent à la fois un accroissement des droits des directeurs des entreprises, et une amélioration du système de primes pour le personnel dirigeant. Un «intéressement matériel majeur » de la bureaucratie doit lui permettre de retrouver une efficacité perdue au cours des dernières années -c'est du moins ce que pensent les idéologues de la bureaucratie! Au début de 1964, ce nouveau système de primes pour le « personnel dirigeant » relie le montant des primes au degré d'utilisation de la capacité installée, et au pourcentage d'accroissement de cette utilisation d'une année à l'autre. Ces primes ont été souvent d'une importance très grande: 23,5 % des traitements dans l'usine de construction de machines de Moscou « Krasni Proletarii», 26% du traitement pour les ingénieurs de la fonderie « Voikov » de Moscou, 30 % du traitement pour le personnel dirigeant de l'usine de draps fins de Kupavino, etc. (Trud, ler décembre 1964). du plan. Le niveau bas ou élevé de ce profit dépend dans une très large mesure des prix des matières premières et des produits finis, de nouveau fixés par l'Etat. Dans ces conditions, le caractère nationalisé des moyens de production et le caractère planifié de l'économie, ne sont pas fondamentalement modifiés par l'emploi du profit en tant qu'indice d'efficacité des entreprises.

Il est vrai que la différence formelle fondamentale entre le profit capitaliste et le profit soviétique disparait maintenant : dorénavant, l'un comme l'autre, découleront d'un calcul qui comporte comme élément des «coûts » un intérêt pour l'utilisation des fonds investis. Mais cette identité est purement formelle. Une entreprise capitaliste qui travaille sans profit est obligée de fermer ses portes et de licencier son personnel. Les réformes Liberman-Trapeznikov n'impliquent pas (faudrait-il dire : pas encore ?) un retour à ces produits exquis de l'économie de marché.

CE QUE LES REFORMES LIBERMAN-TRAPEZNIKOV

NE SIGNIFIENT PAS

CE QUE LES REFORMES LIBERMAN-TRAPEZNIKOV

NE SIGNIFIENT PAS

Par ailleurs, l'autonomie opérative des entreprises ne représente guère un pas en arrière de l'économie soviétique vers l'économie capitaliste; elle ne fait que corriger une excroissance de l'hypercentralisation de l'époque stalinienne, où l'on a voulu dicter tous les détails à partir d'un seul « centre de décision ». Le véritable danger commence lorsqu'on passe de cette autonomie opérative à une autonomie de décision en matière de prix, d'investissements et d'emploi; mais de cela aussi, il n'est pas question (du moins pas pour le moment).

L'adaptation de l'assortiment, de la qualité et des prix des biens de consommation est en elle-même une réforme positive, pour autant qu'elle n'aboutit pas à voiler l'inégalité sociale derrière un éventail des prix, adaptés à l'éventail des revenus («il y en aura pour toutes les bourses »). En régime capitaliste aussi, il y a cette «adaptation», sans qu'elle puisse être considérée comme une étape vers le socialisme...

D'une manière générale, une certaine utilisation des « lois du marché» est sans doute inévitable, dans la période de transition du capitalisme au socialisme; mais en utilisant ces «lois», les dirigeants d'une économie planifiée doivent comprendre qu'il y a foncièrement et inévitablement conflit entre la «loi de la valeur » et le principe de la planification puisque la première a tendance à orienter les investissements, donc la production elle-même, d'après les possibilités de la «demande solvable » (c'est-à-dire d'après la loi de l'offre et de la demande), ce qui nous donnerait une structure de cette production identique à celle du capita: lisme, tandis que la seconde a tendance à orienter les investissements, donc la production, d'après des critères sociaux de priorité déterminés par l'intérêt du prolétariat.

De même qu'il serait erroné de considérer les réformes Liberman-Trapeznikov comme constituant des «pas vers le

Si ces réformes sont essentiellement de nature technique et ne modifient en rien la nature fondamentale de l'économie soviétique et de son système de gestion bureaucratique, est-ce à dire qu'elles sont sans danger pour le fonctionnement normal de cette économie? Nous croyons ces dangers réels. Il s'agit aujourd'hui encore de dangers potentiels, mais la logique de ces réformes tendra à renforcer ces dangers plutôt qu'à les surmonter. monter capitalisme », de même est-il aberrant de les considérer comme des «pas vers la démocratie soviétique». En réalité, loin d'être des instruments de lutte contre la bureaucratie, elles constituent des moyens d'intéresser matériellement la bureaucratie à une organisation plus efficace de la gestion des entreprises, donc d'élever la part de la bureaucratie dans la répartition du revenu national, de favoriser la bureaucratie. Ceci démontre une fois de plus combien il est simpliste de placer un signe d'égalité entre « centralisation » et « bureaucratie », alors que la bureaucratie constitue en réalité une caste privilégiée qui obtient ses privilèges du fait du contrôle qu'elle exerce sur le surproduit social, et qu'au fur et à mesure que l'économie croît, se développe et devient de plus en plus complexe, ce contrôle peut s'exercer de manière plus efficace, de manière décentralisée que de manière centralisée (2).

Les réformes introduites en pratique en URSS, par suite des propositions Liberman-Trapeznikov, ne comportent d'ailleurs pas seulement un accroissement souvent considérable des revenus des bureaucrates, mais encore souvent un encore accroissement de leurs pouvoirs et prérogatives au sein des entreprises. Ainsi, d'après un article paru dans la Ekonomitcheskaïa Gaezta (nº 39, 1964), les directeurs auront dorénavant le droit de modifier certaines normes de salaires et formes de paiement des travailleurs, sans passer par les instances centrales; il est vrai qu'ils devront obtenir le consentement des « organisations sociales au niveau de l'entreprise » (c'est-à-dire essentiellement des dirigeants des syndicats), mais on connaît l'indépendance de ceuxci par rapport aux directeurs... Il est vrai que les directeurs qui avaient jusqu'a récemment l'habitude de parler de « mon usine », disent maintenant par prudence

«notre entreprise »; mais comme une journaliste soviétique l'écrit elle-même, au fond « rien n'a changé» (Literatournaya

Gazeta, 5 mars 1963).

A ce sujet, il est d'ailleurs significatif que les réformes économiques réalisées en Tchécoslovaquie, qui vont plus loin

(2) Il ne faut pas oublier que dans la

« Révolution Trahie », Trotsky avait prévu qu'en cas de victoire de la contre-révolution, ni la planification ni la nationalisation des moyens de production ne seraient supprimées d'un seul trait, mais qu'elles le seraient par étapes, et essentiellement par voie de « décentralisation ».

LES DANGERS DES REFORMES LIBERMAN-TRAPEZNIKOV

LES DANGERS DES REFORMES LIBERMAN-TRAPEZNIKOV que les réformes réalisées jusqu'ici en

URSS, indiquent très clairement cette logique et tendent très clairement à souligner ces dangers.

Sur le plan purement social, la « participation aux bénéfices » de la part des bureaucrates, à laquelle revient en dernière analyse le nouveau système de primes pour le personnel dirigeant « en fonction du profit», loin de réduire l'inégalité sociale, tendra à l'accroître.

Même en Yougoslavie, où cette « participation aux bénéfices» est pourtant élargie aux collectifs ouvriers, et contrôlée par l'autogestion, elle a abouti à une augmentation et non à une réduction de l'inégalité sociale (3). En URSS, où il n'existe aucune forme d'autogestion, cette tendance risque d'être d'autant plus prononcée.

L'usage des « stimulants démocratiques » n'est pas plus démocratique, ni n'est-il ressenti comme « plus juste » par les consommateurs en cas de pénurie aiguë, que l'usage des « moyens administratifs » ; c'est un fait bien connu dans l'économie capitaliste elle-même. Les militants ouvriers ont l'habitude de l'appeler le « rationnement par le porte-monnaie» et de le critiquer comme plus injuste que le rationnement égalitaire. Ce qui est vrai en économie capitaliste ne cesse nullement d'être vrai en économie soviétique. Une application de «prix souples» inspirés de la «loi de l'offre et de la demande » au domaine du logement par exemple, aboutirait en URSS à une énorme injustice, comme elle y a d'allleurs abouti en Yougoslavie.

L'efficacité des «lois du marché» ne doit pas être exagérée ; sinon, que devient toute la critique marxiste du capitalisme, non pas celui des monopoles mais celui de la «libre concurrence», qui est l'application des «lois du marché» par excellence ? L'adaptation de la production aux goûts des consommateurs permet, certes, d'effacer des stocks invendables produits par une planification stupide ; mais la détermination de la production (de son assortiment, de sa variété, de sa qualité) par le marché, dans des conditions de « saine concurrence », aboutit précisément à la surproduction périodique et à un gaspillage non moins scandaleux. Chassés de la porte, les «stocks invendables » rentreraient par la fenêtre.

On dira que tout le problème est précisément celui de combiner une production déterminée en dernière analyse par le plan (notamment dans le domaine des investissements) et un fonctionnement plus libre du marché qui sert de guide et d'inspirateur aux planificateurs. C'est fort exact. Seulement, dans la réforme Liberman-Trapeznikov, le marché inspire le plan (et téléguide la production) par l'intermédiaire de l'intéressement matériel du bureaucrate; il ne peut pas en aller autrement dans un régime fondé sur la gestion bureaucratique de l'industrie. Mais ce canal particulier réagit à son tour sur les éléments de base du problème, et devient une source de graves contradictions nouvelles.

Lorsque les primes du bureaucrate dépendent du profit de «son » entreprise, il aura naturellement tendance à rechercher les conditions pour réaliser le maximum de profit. Ceci implique notamment la recherche libre de fournisseurs (dans le cas de la firme de confection de vêtements moscovite précitée, la direc trice adjoint se plaint que le profit prévu n'a pu être entièrement réalisé parce que les fournisseurs de tissus ne respectaient pas les délais de livraison), et la discussion libre des prix avec eux (sans quoi cette recherche n'a plus grand sens). Dès lors, les directeurs chercheront à établir entre entreprises-fournisseurs et entreprises-clientes les mêmes rapports qu'entre entreprises et magasins ou, en d'autres termes, à transporter dans le domaine des moyens de production la même « souplesse », y compris en matière de prix, qu'on admet déjà dans le domaine des moyens de consommation.

Le montant du profit ne dépend pas seulement de l'écoulement des marchandises et de l'approvisionnement en outillage et matières premières; il dépend aussi de l'efficacité et de l'ampleur des investissements. A partir du moment où ceux-ci « intéressent matériellement» les bureaucrates, ces bureaucrates chercheront à contrôler et à déterminer de plus en plus directement l'ampleur et les objectifs de ces investissements. Dès lors, les réformes Liberman-Trapeznikov libéreront une pression sans cesse croissante de la part des bureaucrates en faveur d'une libre détermination de la quantité et de la qualité des marchandises à produire, de leurs prix, et des investissements, dans chaque entreprise. La logi-

(3) Dans « Socialisme et autogestion -L'expérience yougoslave » (Editions du Seuil, 1964), Albert Meister cite des sources yougoslaves qui indiquent qu'entre 1951 et 1961, l'éventail des salaires et traitements s'est très largement ouvert; en 1961 il était de 1 à 10 (p. 112-113) ; Tito parle d'un écart allant jusqu'à 20 (ão, p. 358-359). Et l'auteur ajoute : « L'étalement de l'éventail des salaires s'est accompagné de la multiplication des avantages hors salaires pour les cadres. » (p. 359)

QUATRIEME que des « primes en fonction du profit, dénominateur commun de tous les processus économiques de l'entreprise», pousse en tout cas dans ce sens.

Or, ce qui est rationnel du point de vue de chaque entreprise séparément, ne l'est plus du point de vue de l'économie prise dans son ensemble. Et la formule de l'académicien Nemchinov, selon laquelle « le rendement général est la somme des rendements particuliers de chaque entreprise » (Kommounist, n° 5, 1964), constitue une erreur trop grossière pour être mise simplement sur le compte de l'incompréhension de ce savant célèbre; il s'agit d'une erreur typiquement idéologique, c'est-à-dire d'une « mauvaise conscience » reflétant un intérêt social évident. Loin d'accroître la rationalité de l'économie soviétique, le principe de l'autonomie des entreprises et du profit, inspirateur et guide du comportement économique remplace simplement une irrationalité par une autre, celle de l'hypercentralisation pharaonique par celle de l'égoïsme particulariste (d'entreprises ou d'individus).

La solution ne doit pas être recherchée du côté de la technique (bien que celle-ci ait son importance !) de la gestion, mais de son contenu social. Ce que l'appareil ne réussit jamais à éviter (les « réserves occultes », le gaspillage, les immobilisales immobilisations inutiles, les temps morts), la gestion ouvrière, le contrôle des masses, la libre discussion publique, la concurrence de tendances et de partis soviétiques différents pour diriger la politique économique, sont seuls capables d'y arriver progressivement. Ce n'est pas en substituant le marché au plan, mais en combinant les deux avec la démocratie soviétique, au niveau de l'entreprise et au niveau politique, qu'on remettra de l'ordre dans l'économie et que celle-ci repartira d'un élan inégalé.

1er mars 1965.

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