« Littérature et Révolution » et ses critiques par MICHEL LEQUENNE
C'est plus de quarante ans après sa publication en Union soviétique que Littérature et Révolution (1) aura eu sa première traduction en français, dans ce pays que ses intellectuels continuent à croire la patrie de la culture.
Trois mois après sa parution, seuls deux hebdomadaires et un mensuel de « gauche » (et l'Internationale mise à part) lui ont consacré des articles de quelque importance. Bien entendu, les journaux « communistes » n'en ont pas parlé. Un grand débat public organisé à la Mutualité par les Etudiants communistes sur le thème « Que peut la littérature? » n'en a même pas fait mention, bien que les organisateurs soient de ceux qui réclament que l'on étudie sérieusement les origines du stalinisme et que l'un des orateurs, Jorge Semprun, eût écrit la semaine précédente un des trois articles évoqués ci-dessus.
S'agirait-il par hasard d'un livre dépassé? Quarante ans font une si longue période, l'accélération de l'Histoire aidant ! Ou bien souffrirait-il de se trop consacrer à des écrivains russes dont la plupart sont, sinon inconnus et inédits en français, du moins généralement introuvables en librairie ? Personne n'a utilisé pareils arguments. Si Maurice Nadeau, préfacier du livre, a choisi de le faire paraître dans la collection « Dossiers des Lettres nouvelles », ce n'est assurément pas par un simple hasard d'édition. Littérature et Révolution proprement dit, l'ouvrage de 1923, forme à peu près les deux tiers du volume. Y sont joints deux textes antérieurs (l'un sur Tolstoï, de 1908, l'autre, de 1916, des impressions sur Paris en guerre) et dixneuf écrits divers, contemporains ou postérieurs à l'œuvre principale, les derniers datant de 1938 (2). Mais l'actualité du recueil tient moins à ces dates qu'au contenu des textes rassemblés.
En effet, si Trotsky analyse en profondeur les auteurs qu'il aborde, dans leur
(1) Ed. Julliard, traduit par P. Frank et Claude Ligny.
2) S'y ajoute un texte de Diego Rivera attribué par erreur à Trotsky, mais qui doit beaucoup à ce dernier comme on peut s'en rendre compte par la communauté de certaines de leurs formules. de certaines de leurs formules.
originalité propre, il ne se limite jamais à l'étude de cas individuels, aux phénomènes artificiellement isolés; il s'élève toujours aux significations sociales des œuvres et des groupes par rapport aux forces en lutte dans la société. Ce faisant, ce qu'il dit d'écrivains que nous avons peu lu ou pas du tout (comme Kliouiev, les frères Sérapion, etc.) vaut bien au-delà de leurs œuvres particulières et nous évoque des écrivains, des tendances et des problèmes beaucoup plus proches de nous.
Mais surtout, avec l'extraordinaire sagacité qui était le signe le plus évident de son génie, Trotsky s'attaquait, dès Littérature et Révolution, aux premiers symptômes du mal mortel qui allait s'abattre sur la vie culturelle soviétique, et donner les fruits secs ou pourris du « réalisme socialiste » et de la « science prolétarienne ». Tout le livre de 1923 tourne autour du danger qu'il décèle et traque dans ses prodromes : exigences de certaines écoles d'être proclamées chacune seule expression artistique de la révolution, théorie de la « culture » et de la « littérature prolétarienne » ne relevant que d'un marxisme primaire et schématique. Plus fondamentalement, il mettait à nu devant le chauvinisme soviétique naissant la misère culturelle dont héritait la Russie des Soviets, et, réclamant la liberté de création pour tous les artistes, proclamait, « l'art n'est pas un domaine où le Parti est appelé à commander ».
Par tout cela, on voit quelle brûlante actualité prend ce livre à l'heure de la timide déstalinisation des lettres, des arts et de la culture en U.R.S.S., coupée de bonds en arrière marqués de faits aussi significatifs que le « procès de Moscou » du poète Brodsky ; à l'heure où un nouveau jdanovisme s'épanouit en Chine ; mais aussi au terme d'années où se sont multipliés dans notre pays les débats sur «la crise du roman », sur la possibilité d'une « littérature de gauche », où des tenants de « la forme » s'opposent aux tenants « du fond » dans une commune médiocrité grisâtre, et alors que les esthéticiens et les « maîtres » du réalisme socialiste local renient leur foi d'hier pour sombrer le plus souvent corps et biens sur
QUAT les écueils des formes les plus dégénérées de l'art de la bourgeoisie.
Alors pourquoi ce silence quasi général de nos gens de lettres? Il est probable que si ce livre vient à son heure pour les jeunes, libres de préjugés et avides de savoir, il gêne de moins jeunes, et survient comme un spectre apporter remords et honte à maintes autorités culturelles, faux grands hommes et maîtres à penser perpétuellement obligés de réviser leurs pensées maîtresses.
Des trois critiques évoquées plus haut, une seule, celle de François Chatelet (dans l'Express) salue le livre avec enthousiasme, sans sous-entendus sournois ni vagues réserves empoisonnées, et en discute les thèses avec une limpidité qui permet de poursuivre et d'élever le débat. F. Chatelet estime que Trotsky s'est trompé dans son jugement des « formalistes », et il pense que les travaux modernes, linguistiques, ethnologiques, psychanalytiques l'auraient amené à mieux apprécier la valeur d'œuvres fondées sur l'analyse du langage. Si nous ne croyons pas que Trotsky aurait pu être amené à beaucoup changer ses points de vue sur la portée littéraire d'ouvrages qu'il ne méprisait pas, mais qui lui semblaient relever plus de la recherche que de l'art élaboré, nous pensons qu'en effet les pays de vieille culture ont vu la littérature et la révolution nouer des rapports nouveaux au cours de l'ère ouverte par Octobre, sans pourtant qu'encore les besoins artistiques des révolutionnaires soient assouvis. Peut-on d'ailleurs oublier que, grâce à André Breton, Trotsky comprit et estima le surréalisme? Ce qu'il écrit de Céline nous assure qu'il aurait apprécié Queneau.
Avec Vidal-Naquet (dans l'Action), pour qui il semble n'y avoir de bons trotskystes que ceux qui sont morts — tel notre ami Rosmer — ou ont renié la pensée de Trotsky et déserté son combat _ tel Naville - les restrictions mentales, les insinuations perfides, les allusions injurieuses commencent. Par exemple : si les « articles nécrologiques consacrés à Essénine et à Maïakowsky, l'un publié en 1926 dans la Pravda, l'autre en 1930 dans le Bulletin de l'Opposition, rendent un son tout différent des pages de 1923 (consacrées à ces auteurs)... ce n'est pas seulement parce qu'il s'agit de nécrologie. » Cela dépend donc de quoi? Vidal-Naquet suggère que le Trotsky de 1923 (déjà oppositionnel, aux pouvoirs limités) parlait en bureaucrate. « Plus d'une page de ce livre si riche rend un son qui inquiète, car Trotsky pouvait difficilement sous-estimer le poids énorme de son intervention.» Mais, enfin, n'y a-t-il pas un abîme entre la sévérité de jugement - tempérée pour nombre d'écrivains, et en particulier pour Essénine et Maïakowsky, par des éloges d'autant plus « pesants » que mesurés — et l'intervention étatique autoritaire dans l'activité des artistes? Trotsky ne laisse aucune équivoque à ce sujet. Il écrit précisément CONTRE « certains écrivains marxistes (qui) se sont mis à reprendre des méthodes de pogrom à l'égard des futuristes, des « frères Sérapion », des Imaginistes, et, en général, de tous les compagnons de route, ensemble et individuellement », et, repoussant avec mépris la critique des partisans de l'art prolétarien, selon lesquels l'absence d'intervention aurait été, de la part du Parti, la manifestation d'une « position éclectique en art », Trotsky précise : « Le marxisme offre diverses possibilités : évaluer le développement de l'art nouveau, en suivre toutes les variations, encourager les courants progressistes au moyen de la critique ; on ne peut guère lui demander davantage. L'art doit se frayer sa propre route par lui-même. Ses méthodes ne sont pas celles du marxisme. Si le Parti dirige le prolétariat, il ne dirige pas le processus historique. Oui, il est des domaines où il dirige directement, impérieusement. || en est d'autres où il contrôle et encourage, certains où il se borne à encourager, certains encore où il ne fait qu'orienter. L'art n'est pas un domaine où le Parti est appelé à commander. »
A quoi se ramène donc l' « inquiétude » de Vidal-Naquet? En fait, à cette vulgarité petite-bourgeoise que le trotskysme n'était que le -« frère jumeau » (malheureux) du stalinisme, et que sa victoire aurait donné les mêmes fruits « totalitaires » de mise au pas de l'art et de la science. C'est là un corollaire de cette autre vulgarité : la « nécessité historique » du stalinisme et de son cortège de monstruosités ; la conséquence de la théorie du « stalinisme, suite logique et nécessaire du bolchevisme ».
Si ces idées, d'un « marxisme » mécaniste, hésitent maintenant à se développer en clair, c'est que cela devient difficile après la publication de livres tels que ceux de Deutscher, et avec la large diffusion de ceux de Trotsky lui-même, et peut-être surtout après l'exemple du contraire que donne la révolution cubaine. Une attitude comme celle de Vidal-Naquet relève pour une part d'un vieil antitrotskysme solidement implanté dans l'inconscient de plusieurs générations d'intellectuels français et produit mi-partie d'imprégnation idéologique du stalinisme ou du néo-stalinisme existentialiste, mi-partie d'un rejet passionnel et superficiel du stalinisme emportant dans le même flot le bolchevisme, voire le marxisme. L'enfant est rejeté avec son bain de boue.
Ainsi Vidal-Naquet écrit-il de Littérature et Révolution : «Il ne s'agit pas de critique littéraire, bien que l'intuition psy- chologique soit souvent étonnante, mais de critique marxiste. »
Etrange opposition ! La critique littéraire marxiste est-elle impossible? La critique littéraire relèverait donc de ses seules lois? Pour Trotsky, « une œuvre d'art doit, en premier lieu, être jugée d'après ses propres lois... mais seul le marxisme est capable d'expliquer pourquoi et comment, à telle période historique, est apparue telle tendance artistique, c'est-à-dire qui a exprimé le besoin de telles formes artistiques à l'exclusion des autres et pourquoi. » Et, à propos du poète Nicolas Kliouiev, il précise justement en quoi la critique littéraire ne saurait se limiter à l'étude de l' « âme unique » de tel ou tel écrivain, et par conséquent, en quoi elle doit être marxiste :
« L'individualisme est une fusion intime d'éléments ressortissants à la tribu, à la nation, à la classe, passagers ou institutionalisés; et en fait, c'est dans le caractère unique de cette fusion, dans les proportions de cette composition psychochimique que s'exprime l'individualité. Une des plus importantes tâches de la critique est d'analyser l'individualité de l'artiste (c'est-àdire son art) en ses éléments constitutifs, et de montrer leur corrélation. De cette façon, la critique amène l'artiste plus près du lecteur, qui a, lui aussi, plus ou moins une âme unique, inexprimée « artistiquement », « non fixée », mais qui n'en représente pas moins une union des mêmes éléments que ceux de l'âme du poète. lI s'avère ainsi que ce qui sert de pont d'une âme à une autre âme est non pas l'unique, mais le commun. C'est seulement par l'intermédiaire du commun que l'unique est connu ; le commun est déterminé dans l'homme par les conditions les plus profondes et les plus durables qui modèlent son « âme », par les conditions sociales d'éducation, d'existence, de travail et d'associations. Les conditions sociales dans la société humaine historique sont, avant tout, les conditions d'appartenance de classe. C'est pourquoi un critère de classe se montre si fécond dans tous les domaines de l'idéologie, y compris l'art, particulièrement l'art, parce que celui-ci exprime souvent les aspirations sociales les plus profondes et les plus cachées. D'autre part, un critère social, non seulement n'exclut pas la critique formelle, mais se marie parfaitement à celle-ci, c'est-à-dire avec le critère du savoir-faire technique ; ce dernier aussi éprouve en fait le particulier au moyen d'une mesure commune, car si l'on ne ramenait pas le particulier au général, il n'y aurait pas de contacts entre les hommes, pas de pensée, et pas de poésie non plus. »
A quelle autre critique littéraire que celle-là se réfère donc Vidal-Naquet: A la
NALE 53 critique universitaire qui s'occupe de tout — des notes de blanchisseuses au recensement des virgules, travaux utiles... - sauf du cœur qui bat dans l'œuvre et de son lien avec ses lecteurs, ou bien de la critique de goût des gens de goût? I existe aujourd'hui une autre critique, celle qu'incarne, par exemple, Roland Barthes ; mais outre qu'elle se réclame le plus souvent elle aussi du marxisme, ne l'a-t-on pas vue récemment taxée d'arbitraire et accusée de n'être qu'une œuvre d'art au second degré?
Si nous nous trompons en considérant Littérature et Révolution comme un magnifique exemple de critique littéraire « totale », que l'on nous cite des critiques français de Céline qui, sur le moment, à première lecture, aient seulement été aussi loin que Trotsky dans l'analyse du Voyage au bout de la nuit. Y a-t-il eu un seul autre critique qui ait reconnu aussitôt, en même temps l'importance littéraire du « frisson nouveau » et les limites de l'homme, les contradictions internes qui allaient le briser net? Connaît-on une autre conclusion aussi prophétique que celle-ci « Céline n'écrira plus d'autres livres ou éclatent une telle aversion du mensonge et une telle méfiance de la vérité. Cette dissonance doit se résoudre. Ou l'artiste s'accommodera des ténèbres, ou il verra l'aurore. » Trente-deux ans plus tard (Nouvel Observateur. du 25 février) quelques écrivains français interrogés sur Céline ne sont même pas encore parvenus à un jugement synthétique. J.-L. Bory écrit : « On peut haïr, on peut adorer Céline. » (Affaire de goût, en somme) et Louis Aragon déclare lâchement (nous nous excusons du pléonasme) : « Oh ! vous savez je préfère éviter ce genre de sujet, ce genre d'homme et d'œuvre. »
Ce qui vaut pour Céline vaut aussi pour Malraux. A l'époque où tous les critiques qui saluaient son talent voyaient en lui un écrivain révolutionnaire, Trotsky perçait à jour, par la critique des seuls Conquérants, l'aventurier plein de mépris pour les Tchen, chair à souffrance de la révolution, et mettait à nu l'étoffe du futur ministre gaulliste.
Simple « intuition psychologique » ? Un ovaume littéraire pour des critiques nor narxistes doués d'un peu de cette intuition « psychologique» !
Quant à la sévérité avec laquelle Trotsky aborde les « grands écrivains russes de la Révolution », elle tranche à coup sûr avec la manière dont tant de nos critiques, bons donneurs de séné ou meilleurs camelots de communes maisons d'éditions trouvent aujourd'hui pour le moins une étincelle de génie dans le plus plat roman Maïakowsky et Pilniak étaient pour Trotsky
UA T des contemporains pleins d'avenir et dont il espérait beaucoup. Pour nous qui les considérons par-dessus l'écœurant désert gris de trente ans de « réalisme socialiste », ils sont des maîtres. Trotsky avait mille fois raison pourtant de souligner le gigantisme égotiste du premier, l'incapacité synthétique de l'autre. Non seulement cela ne les diminue pas à nos yeux, mais cela nous aide sans doute à comprendre le drame du grand poète, et comment il faut lire l'Année nue. Ces artistes ne resfaut lire l'Année nue. Ces artistes ne ressentaient pas la critique de Trotsky comme un acte d'hostilité. Si cela avait été, Pilniak serait-il mort en déportation ? (3).
Pour Trotsky, Octobre ouvrait une nouvelle période de l'art et de la culture. Vidal-Naquet y voit seulement les derniers feux jetés par l'intelligentsia russe de la période pré-révolutionnaire. C'est encore une manière d'exprimer - peut-être inconsciemment - qu'Octobre ne pouvait pas donner naissance à un nouvel élan de civilisation, parce que sa logique conduisait au stalinisme. Certes, en 1923, luttant contre les premiers symptômes de bureaucratisation de la vie artistique, Trotsky ne pouvait prévoir l'ampleur de la dégénérescence prochaine, mais en dénonçant la misère culturelle russe, il dévoilait une des bases du futur Thermidor qui allait briser l'élan d'Octobre, et d'abord au niveau de ses plus fines superstructures. Cependant, Octobre, dans le monde entier, a ouvert une nouvelle période de l'art. Si en U.R.S.S. les artistes et écrivains ont dû se soumettre ou se démettre, hors d'U.R.S.S. il n'a plus été possible d'écrire comme avant. La frontière tracée par Trotsky entre arts d'avant et d'après Octobre, pour invisible qu'elle soit à la plupart des gens de lettres, est toujours celle qui sépare les œuvres d'aujourd'hui en expressions mortes d'un passé pourrissant et courants vivifiants de la révolte, de la contestation du monde bourgeois. C'est leur rapport à l'âme d'Octobre qui donne la mesure de la valeur humaine des œuvres de notre temps.
Avec Jorge Semprun (Nouvel Observateur, n° 3) on atteint un degré plus bas de la critique, le degré post-stalinien conscient de lui-même. Mais cette conscience est mauvaise, et cela ne va pas sans mauvaise foi et une étonnante impudeur
(3) Dans une note, Vidal-Naquet écrit : « Le nom de Babel est curieusement [souligné par nous] absent du livre de Trotsky ». Le «curieusement » est soupconneux, et l'on voit mal en effet pourquoi Trotsky aurait évité de parler d'un éminent romancier qui fut déporté comtrotskyste, sinon pour des motifs inavouables. Mais, même « prophète » comme le veut Deutscher, Trotsky pouvaitil prévoir en 1923 que Cavalerie rouge paraîtrait en 1926?
(4). Comme au nom de tous ceux que hantent le fantôme de Trotsky, Jorge Semprun tente d'abord de substituer au silence coupé d'anathèmes — règle d'hier - la dissolution du gêneur dans l'Histoire.
Semprun n'est pas l'inventeur du système. Beaucoup de gens voudraient bien se débarrasser du trotskysme en l'enterrant avec le stalinisme. L'un n'aurait eu de signification que par rapport à l'autre. On veut bien, à la rigueur, reconnaître que
Trotsky avait raison
(à l'époque où l'« mais aujourd'hui, ce vieilleries. Semprun courant une pensée
, hier, contre Staline était stalinien), on » sont là de parallèles représente dans ce plus fine — à moins que ce ne soit un repli sur des positions préparées à l'avance: « La pensée de Trotsky devrait être enfin réintégrée dans l'analyse du PASSÉ (nous soulignons) du mouvement ouvrier et dans le débat sur son avenir. » Si la phrase conserve une ambiguïté, le contexte ne l'est pas : c'est en tant qu'élément du passé que la pensée de Trotsky peut être consultée dans le « débat » sur l'avenir. Le trotskisme vivant n'est qu'hagiographie pour Semprun, comme pour Vidal-Naquet les trotskistes vivants n'étaient que thuriféraires. Et s'il lui faut exorciser les rééditions de Trotsky (surtout en livres de poche) c'est en valorisant, dans le besoin qu'elles manifestent, son aspect de « recherche historique ».
Après s'être donné ces gants d'impartialité, s'être mis au-dessus de l'opposition fondamentale du mouvement ouvrier, comme d'autres se mettent au-dessus de la lutte des classes, Semprun entreprend sa critique de Littérature et Révolution.
De façon assez amusante, il se trouve avoir choisi d'abord une argumentation diamétralement opposée à l'une de celles de Vidal-Naquet. Pour minimiser l'œuvre, diminuer sa portée, il nous apprend que le livre n'était pas une exception, mais s'intégrait dans le « vaste mouvement d'ouverture culturelle qui a marqué les quinze premières années d'existence de la société soviétique ». Ce n'est qu'un arbre dans la forêt. Si Semprun nous aide un jour à faire marcher vers nous, telle celle de Macbeth, la forêt de la culture soviétique des années vingt, nous ne craignons pas que cela amoindrisse l'éclat de l'œuvre de Trotsky, mais nous sommes assurés que cela en rehaussera au contraire le prestige. D'autre part, la publication en notre lan-
(4) Semprun a intitulé son article « Un fil à la patte ». Nous nous sommes interrogés sur l'application qu'il fallait donner à cette formule. A la réflexion, elle ne peut en avoir qu'une : il s'agit de l'aveu par Semprun du fil stalinien qu'il garde à la patte pour aborder la critique de Trotsky. C'est en somme un avertissement liminaire.
gue d'œuvres de romanciers et de poètes de ce temps — pas encore traduites, au fait, pourquoi? - remettrait sans doute à leur vraie place bien des fausses valeurs contemporaines. Mais parmi les débats fiévreux de cette aube troublée, nul doute non plus qu'il en soit de dépassés. S'ils trouvaient des éditeurs, ils ne feraient que mieux ressortir sur la broussaille la hauteur du chêne Trotsky.
Ce n'est pas l'avis de Semprun qui soutient que, contre Trotsky, Lounatcharsky et Boukharine défendaient des positions fortes, et singulièrement, à propos de la « culture prolétarienne ». Quel dommage que Semprun n'ait pu développer ce jugement péremptoire. Cependant, le fait qu'il avoue que le problème de la « culture socialiste dans une période de transition (transition entre la dictature du prolétariat et la société socialiste, entre le socialisme dans un seul pays et le socialisme l'échelle mondiale) n'ait pas « été résolu de façon satisfaisante, ni sur le plan de la théorie, ni sur celui de la pratique » justifie deux fois les thèses de Trotsky contre celles de Lounatcharsky et de Boukharine. Une fois parce qu'il est aveuglant que nul essor culturel n'est compatible avec une dictature bureaucratique, et une deuxième fois parce qu'il ne peut y avoir de socialisme ni dans un seul pays ni dans un groupe, aussi important fût-il, de pays arriérés, donc pas davantage de culture socialiste. La démonstration théorique de Trotsky est confirmée, de l'aveu même de Semprun, par l'autorité obstinée de la pratique.
La confusion terminologique est le véhicule de l'assurance de Semprun. Il qualifie de socialistes les Etats ouvriers bureaucratisés ; ce qu'il appelle « dictature du prolétariat » est la dictature bureaucratique, et il ne comprend pas que les œuvres de quelque intérêt artistique qui sont apparues sous le joug stalinien, en dépit de lui, et toujours marquées de tares plus ou moins déformantes, ne sont en rien socialistes, mais appartiennent simplement au courant universel de l'art et de la littérature révolutionnaires, et n'ont aucune différence de nature avec d'autres, souvent moins tarées, élaborées dans les pays capitalistes.
Où l'incompréhension d'un demi-déstalinisé se transforme en mauvaise foi, c'est quand Semprun passe du confusionnisme magistral à l'amalgame des positions de Trotsky et de celles de Jdanov. Il écrit : « Sous le brillant des formules et sous la fulgurante vérité de certaines remarques de Trotsky, on retrouve la même erreur fondamentale que dans la plupart des travaux d'esthétique marxiste : la conception utilitaire, instrumentale de l'art, directement héritée de l'enseignement de Plékha-
NALE 55 nov. L'art, dit Trotsky — et cette notion court comme un fil rouge tout au long de son livre — « est un outil de la plus grande importance aux mains de la classe qui construit une nouvelle société. »
Ce qui nous frappe en Trotsky critique littéraire, c'est l'élargissement considérable de son champ d'analyse, l'approfondissement de son approche des écrivains par rapport aux travaux de Plékhanov ou de Lafargue ; la parenté étroite de sa méthode critique avec celle dont Marx seul avait donné des exemples trop rares. Mais, cependant, est-il vrai que l'art ne demeure pour lui qu'un outil ? Il a précisé sa pensée à ce sujet sans nulle équivoque : «C'est dans ce sens large (de réponse à un besoin de classe) que l'on peut parler de fonction de l'art, dire que l'art SERT (souligné par lui). Il n'est pas un élément désincarné nourrissant de lui-même, mais une fonction de l'homme social, indissolublement liée à son milieu et à son mode de vie. » Nous voilà très loin de l'art outil de propagande. Mais aussi très loin, il est vrai, de l'art pour l'art, ou, forme plus moderne, de l'art pour les artistes.
Semprun veut un « renouvellement des structures figées, dogmatiques de la pensée marxiste ». Il écrit encore: " il semble bien que ce renouvellement implique, dans un même mouvement, la récupération historique de la critique trotskyste et le dépassement de cette critique elle-même ». C'est un beau programme auquel nous vouIons bien souscrire. Mais, comme c'est presque toujours le cas avec les « dépasseurs », Semprun n'est-il pas tout simplement en train de sauter de l'autre côté du cheval au lieu de se mettre en selle, et d'enrouler dans le même linceul, critique dogmatique stalinienne et critique totale - parce que marxiste — de Trotsky, pour revenir au vieux marais de la critique du goût (remarquons, comme si nous étions un critique universitaire, que dans un seul de ses paragraphes le mot goût revient deux fois), celle qui se plonge si profondément dans l'art « qui se fait » qu'elle en perd toute notion de perspective.
Nous ne prétendons pas - bien que thuriféraire et hagiographe - que Trotsky n'ait pu commettre la moindre faute de goût. Le goût à des critères flottants : Diderot était-il un homme de goût sûr, et Stendhal? Nous connaissons des hommes au goût réputé sûr qui tiennent Sartre pour notre plus grand écrivain, voir Aragon pour un poète. Et peut-être même est-ce le cas de Semprun? Trotsky avait peut-être tort d'admirer Demyan Biedny (que nous avouons ignorer totalement) ; le fait que Staline l'ait admiré aussi préjuge en effet en sa défaveur. Mais Trotsky lui consacre quelques lignes, et de longues pages, voire des chapitres particuliers à Blok, Essénine, Pilniak et Maiakowsky. Chef d'Etat révolutionnaire engagé dans une double et terrible bataille intérieure et extérieure, il n'écrivait pas sur les lettres pour vanter des talents, alors largement reconnus, mais en homme pour qui la culture était un besoin aussi vital que le pain. Grand écrivain lui-même, il concevait la critique à la fois comme une activité scientifique et comme un devoir. Il s'agit de savoir si les faiblesses qu'il décèle chez les « grands » sont réelles. Semprun luimême ne dit pas que ses critiques sont, comme celles d'un Khrouchtchev, les grossiéretés d'un inculte. Où le fil rouge de l'art « utilitaire » se transforme-t-il en fouet poussant les poètes à chanter les machines? Trotsky écrit le contraire : « Notre conception marxiste du conditionnement social objectif de l'art et de son utilité sociale ne signifie nullement, lorsqu'elle est traduite dans le langage de la politique, que nous voulons régenter l'art au moyen de décrets et de prescriptions. Il est faux de dire que, pour nous, seul est nouveau et révolutionnaire un art qui parle de l'ouvrier ; quant à prétendre que nous exigeons des poètes qu'ils décrivent exclusivement des cheminées d'usines ou une insurrection contre le capital, c'est absurde. »
Toutefois, Semprun va dépasser tout cela. Reprenons encore une fois le test de Céline, si précieux du fait de l'ambiguïté de cet écrivain. Semprun a lui aussi répondu à la récente enquête. Il a dit: « Je n'ai même pas essayé de lire les derniers livres de Céline parce que je n'arrive pas à le prendre seulement pour un écrivain. Je ne peux séparer son attitude politique ou humaine en général de son œuvre.»
Comme voilà la vulgaire critique marxiste dépassée ! Et comme on comprend que le même homme ait pu écrire qu'il y avait « plus que des fautes de goût » chez Trotsky dans sa « condamnation ironique de l'architecture de Tatline et de la sculpture de Lipschitz » dans « sa condamnation sans appel (comme celle de Jdanov) de l'œuvre poétique d'Anna Akhmatova. »
Il y a là encore un amalgame.
En architecture, il est faux que Trotsky condamne Tatline. Il écrit au contraire : « Tatline a certainement raison d'écarter de son projet les styles nationaux, la sculpture allégorique, les pièces de stuc, les ornements et les parures, et de tenter d'utiliser correctement ses matériaux. » En somme, il soutient ici la jeune architecture contre le néo-classique colossal et le folklorique que Staline prônera peu après. || rêva de livrer la reconstruction d'un Moscou polychrome au génie de Le Corbusier. Mais, avec modération, il émettait des réserves sur celles des « inventions » de Tatline qui lui paraissaient gratuites ou baroques, et concluait : « Les circonstances lui donneront le temps de fignoler les arguments en leur faveur.»
Et Lipschitz? A partir de ce qu'en dit Trotsky, on pourrait faire partir une longue étude, abordant tous les aspects des rapports entre arts modernes et art révolutionnaire, dont les esthéticiens ont tendance à faire de permanents synonymes. Les révolutions de l'art ne coïncident pas avec l'apparition d'œuvres de plus en plus révolutionnaires, au sens social du terme ; il s'en faut de beaucoup. Les marxistes peuvent comprendre et célébrer des révoltes artistiques, exprimant le rejet, par des créateurs toujours plus isolés hors de leur propre classe, des valeurs décomposées de celle-ci ; ils peuvent ressentir, au contact des œuvres issues de cette souffrance et la colère, expressions de déchirement et de refus, voire les délires et névroses qui, sans dépasser l'aliénation qui portent témoignage contre le système social historiquement condamné. Tout le début de ce siècle (et le mouvement surréaliste mis à part) apparaîtra sans doute dominé, en art, par des œuvres relevant de cette révolte dont les auteurs, le plus souvent, sont inconscients des problèmes politiques de notre temps, et croient que le monde est absurde, noir, irrémédiablement tragique, et qui nient toute valeur ou, au mieux, se raccrochent aux plus élémentaires, rejoignant ainsi parfois, aux racines, le mouvement de la révolution. En somme, l'art et la littérature de notre époque sont déjà très largement ceux d'une après-atomisation morale. Ces œuvres paraissent combler le public des artistes eux-mêmes (dans une délectation souvent morose), mais s'il arrive qu'elles touchent un public cultivé en extension, et qui souffre des même maux, elles ne peuvent apporter la satisfaction à l'avantgarde sociale dont la conscience est claire, pour qui le monde n'est ni absurde ni privé de valeurs, pour qui le tragique n'est pas métaphysique mais historique ; et ce public réclame un art qui vibre au rythme de ses souffrances (qui ne sont pas celles d'un paradis perdu de libéralisme bourgeois) et de ses espoirs (qui impliquent la transformation du monde). Nous avons besoin de cinéastes comme Bunuel et Wajda, de romanciers comme Guilloux (du Sang noir), comme Serge, comme Brecht (des Affaires de M. Jules César), comme Fast (de Spartacus), etc.
Trotsky n'a sans doute pas pris le temps de comprendre ce que voulait exprimer Lipschitz, mais peut-on lui reprocher de ne pas avoir vibré à ses œuvres et d'avoir aspiré à autre chose? Nous ne le pensons pas. Et qu'on ne nous fasse pas dire que nous voulons un art inférieur,
QUATRIEME qui se mutile pour descendre vers les noncultivés. « L'art destiné au prolétariat, écrivait Trotsky, ne peut être un art de seconde qualité. » Les mandarins de notre temps rient jaune au spectacle des jeunes travailleurs découvrant Stendhal et Rimbaud en livres de poche. Hier, ils dégradaient Prévert de son titre de poète pour crime d'être tiré à plus de 100.000 exemplaires et appris par cœur par toute une génération. Les chefs-d'œuvre les plus subtils du cinéma, réalisés souvent avec de pauvres moyens matériels, partagent les records de recettes avec les grandes machines démagogiques dès qu'on lève les obstacles à leur diffusion. Il est trop simple d'arguer de l'incompréhension du public (cultivé) d'hier devant certaines œuvres - celles des impressionnistes, par exemple — pour se justifier sur le dos du public d'aujourd'hui d'être incompris. Shakespeare et Daumier étaient compris des masses. Il n'y a plus de nos jours d'obstacles extérieurs à être Shakespeare ou Daumier. Notre temps peut devenir l'un de ceux où les plus profonds artistes auront les grandes masses pour public. Mais il faut pour cela qu'ils deviennent conscients du mouvement du monde et qu'ils soient capables de vivre au rythme des plus grandes passions du siècle. Dans ce sens, ce n'est pas la critique « trotskyste » qui est à dépasser, c'est l'auto-satisfaction de 95 % des artistes et écrivains d'aujourd'hui.
The Trotsky p (Premier tome
Les archives de Trotsky qui ont été déposées, comme on le sait, à la Houghton Library de l'université de Harvard aux Etats-Unis renferment entre autre un dossier contenant les copies de plus de huit cents pièces (télégrammes, lettres, documents) échangés de 1917 à 1922 principalement entre Lénine et Trotsky, éventuellement aussi avec quelques militants occupant à cette époque de très hautes fonctions civiles ou militaires.
L'Institut International d'Histoire Sociale d'Amsterdam a entrepris il y a plusieurs années la publication de ce dossier. Le Dr Jan M. Meijer assure cette tâche, et, sous le titre « The Trotsky papers » vient de paraître le premier tome contenant les documents des années 1917-1919, soit 435 pièces (1), avec un abondant matériel de notes rédigées par le Docteur J. M. Meijer.
C'est une publication remarquable, dans laquelle on trouve côte à côte le texte russe et la traduction en anglais. Il s'agit
(1) Mouton & Co, éditeurs, Amsterdan. 858 pages.
Quant à Jorge Semprun, il se trahit avec Akhmatova. Il est vrai qu'il risque peu. Combien a-t-elle de lecteurs en France? Mais traduisons ; est-ce « plus qu'une faute de goût », est-ce « l'expression d'une conception erronée de l'art » de ne pas avoir pour Claudel le respect que tant d'hommes de gauche — ceux qui ne sont pas sectaires — lui accordent? Et pour les mêmes raisons qui l'ont amené à cesser de lire Céline, Semprun a-t-il cessé de lire Aragon, Vailland et quelques autres? S'il répondait à ces questions, on saurait à quel « dépassement » de la « critique trotskyste » il rêve de se livrer.
En attendant cette éventualité improbable, recommandons la lecture de Littérature et Révolution, non comme de la Bible à jamais indépassable de la critique marxiste, mais comme de son point de départ, indépassé encore, pendant ces décennies inachevées du temps du mépris (5).
(5) Nous n'avons pas parlé dans cet article des écrits de Trotsky publiés dans Littérature et Révolution qui traitent des aspects non artistiques de la culture. Dans le domaine des sciences, on ne peut cependant pas ne pas signaler les appels faits par Trotsky à Pavlov pour tenter d'associer, en rec chanalyse à tionnés, et, unique sans chefs d'Etat herche psychologique, la psyla théorie des réflexes condila prédiction, allleurs par doute dans les discours de de cette époque (1926), que l'énergie atomique deviendrait bientôt la principale source énergétique, celle de l'ère du socialisme. apers 1917-1922 : 1917-1919) d'un travail scientifique de la plus grande valeur. Une partie de ces documents avait déjà été publiée, soit par Trotsky dans divers ouvrages soit dans des publications soviétiques. Le docteur J. M. Meijer a examiné les copies des documents qui se trouvaient dans les archives de Trotsky (2), les textes publiés en Union soviétique, sans autre parti-pris que celui de la vérité ; il a vérifié les noms, les indications portées dans les documents, les dates, etc. Il remarque que, du temps de staline, on n'a publié contre Trotsky aucune pièce qui aurait été compromettante pour celuici, ce que l'on n'aurait pas manqué de faire s'il y en avait. Il remarque également que quelles qu'aient été les raisons de Trotsky pour constituer ce dossier, qui
(2) En 1924, Trotsky avait remis à l'Institut Lénine de Moscou, sur demande de celui-ci, les originaux de ces pièces, en échange d'une promesse d'en recevoir des copies photographiques. Il n'en reçu que 58 de ces copies photocopiées. Ce qui se trouve dans les archives de Trotsky, ce sont donc surtout des copies faites probablement par ses secrétaires.
QUAT ne contient qu'une partie des textes échangés entre Lénine et Trotsky de 1917 à 1922, la sélection faite par Trotsky, comme en témoignent les pièces rassemblées, n'a pas été dictée par des sympathies ou des antipathies ou par un désir de soutenir une politique déterminée. En ce sens, il voit dans ce dossier une contribution à l'étude de l'histoire de l'Union soviétique et, par suite , du monde.
Le Dr. Meijer signale également que des publications antérieures de certains de ces textes n'étaient pas adéquates. Les différences sont mentionnées dans ses notes ; on s'aperçoit que, très souvent, dans les publications de certains documents à Moscou, les noms du destinataire ont été remplacés par la fonction de celui auquel le document était destiné. La raison en est simple ; on ne peut que plaindre les historiens soviétiques forcés de procéder de la sorte.
Le tome ler ainsi paru contient d'abord un certain nombre de documents relatifs à Brest-Litovsk. Ceux-ci n'ajoutent pas grand chose à ce qui est déjà connu à ce sujet. (Nous ne parlons évidemment pas des mensonges staliniens ni non plus des déformations auxquelles se livrent encore les post-staliniens, mais des documents authentiques qui existent sur ce sujet, à commencer par les procès-verbaux du CC du Parti bolchevik).
L'intérêt exceptionnel de ce tome a trait aux documents relatifs à la guerre civile et à la formation de l'armée rouge. La seconde partie de l'année 1918 et surtout l'année 1919, c'est la période suprême dans l'histoire du jeune pouvoir révolutionnaire, aux prises avec les soulèvements des blancs et l'invasion d'armées étrangères. Trotsky désirait, après avoir écrit son Histoire de la Révolution russe qui s'achève sur la prise du pouvoir en octobre 1917, s'atteler à une histoire de l'Armée rouge, dans laquelle il ne pouvait manquer d'utiliser, entre autre, les documents parus dans les Trotsky papers.
Les années 1918-1919 forment une période sans précédent, car même en 1792 la Convention ne partit pas, sur le plan de l'Etat et de l'armée, du niveau où commença le pouvoir soviétique. Si un pouvoir établi de longue date, dont l'autorité est reconnue du peuple qu'il dirige, se heurte en cas de guerre à des difficultés qui mettent son existence en danger, que dire de la situation d'un pouvoir nouveau contesté de partout ! Les espoirs des révolutions de Hongrie et de Bavière n'allaient en outre pas durer longtemps : au lieu de recevoir de l'aide, le pouvoir révolutionnaire luttant pour son existence cherchait encore les moyens de faire sa jonction avec la Hongrie révolutionnaire.
Ces documents donnent une vue partielle sur le fonctionnement de la direction à cette époque, plus particulièrement sur la manière dont deux hommes, l'un au centre de l'Etat qui se bâtissait ‚l'autre à la pointe de l'armée qui était créée dans le combat, voyaient les problèmes, les résolvaient.
Les textes publiés sont constitués surtout de notes, rédigées en style télégraphique. Il s'y trouve très peu de développements politiques (c'est ailleurs que Lénine et Trotsky les ont formulés en direction de larges couches de militants et des masses). Ce ne sont pas des documents écrits en vue d'être publiés pour l'éducation des travailleurs. Ce sont des échanges d'indications, de remarques, avec les explications formulées le plus succintement possible, en vue de prendre rapidement des décisions dont dépendaient l'existence de nombreuses vies humaines et l'existence même de la Révolution.
De ces textes ressort clairement que les plus hautes décisions à l'époque ont, à certains moments cruciaux, dépendu . de la prise de position de ces deux hommes. Non pas que d'autres ne comptaient pas, n'exprimaient pas leur avis, ne prenaient pas part aux décisions, mais l'opinion de Lénine et la présence de Trotsky furent, dans certaines conditions, décisives.
On peut d'autant mieux en saisir les raisons quand on se rend compte par ces documents du chaos dans lequel se trouvait le pouvoir, le parti bolchevik. Un chaos qui s'étendait sur tout et sur tous. Le recrutement pour l'armée souvent était suivi par des désertions massives; la discipline disparaissait beaucoup plus vite qu'on ne parvenait à la forger; le commandement se montrait aux capacités ou aux qualités plus d'une fois déficientes. Transports et transmissions fonctionnaient souvent mal. Vivres et vêtements étaient insuffisants, armes et munitions faisaient défaut là où on en avait besoin et se trouvaient plus d'une fois dans des mains peu sûres. Des unités formées avec peine se disloquaient ‚du jour au lendemain. L'ennemi à l'extérieur, mais aussi l'ennemi à l'intérieur. Enfin et surtout on trouvait parmi les révolutionnaires, d'autres habitudes, d'autres réflexes que ceux nécessités par les circonstances nouvelles, et très souvent l'incapacité de se remodeler pour agir dans ces circonstances. Dans de telles conditions, même des hommes de très grande valeur ne pouvaient manquer d'être déroutés, accablés parfois; par suite, ils n'en appréciaient que mieux les deux hommes qui, dans ce chaos, se montraient les plus clairvoyants et les plus résolus. Quand elle était identique, leur position entrainait aisément l'accord général.
A la lecture des documents, on voit entre Lénine et Trotsky des rapports clairs, une confiance réciproque, qui ne dis- parait pas même aux moment où ils diffèrent. Tacitement ils forment une équipe dirigeante, et un mot revient fréquemment dans ces textes: énergie. Ils devaient en avoir une dose exceptionnelle, surmontant des faiblesses, des insutfisances. Même chez les plus intrépides révolutionnaires, ils détectent de la « douceur » ! Au poste qu'occupait Trotsky à la tête de l'armée, et surtout du fait qu'il assura cette direction sur les fronts, là où les dangers se faisaient les plus grands, cette énergie se manifesta dans une combinaison extraordinaire de force de persuasion auprès des uns, d'autorité pure et simple sans discussion dans certains cas, de répression dans d'autres. Une combinaison qu'il fallait établir au plus juste à chaque fois, sous peine de tout perdre.
Dans ce gigantesque chaos, la loi suprême était la victoire de la révolution. Il fallut pour cela des sacrifices innombrables.
A travers des avances et des reculs, des victoires et des échecs, les vissicitudes qui firent que, vers la fin de l'année 1919, on passa en quelques sursauts du bord de la catastrophe à la victoire, ceux qui tenaient le plus fermement la barre en mains, Lénine et Trotsky ne perdaient jamais l'objectif de créer un ordre nouveau. Il leur fallut plus d'une fois changer les responsables, modifier les organismes, mais ils n'oubliaient jamais la nécessité d'établir un Etat nouveau ‚une armée nouvelle. Que de difficultés pour faire respecter les droits et attributions de chacun et de chaque organisme. Dans les nécessités de la répression, Trotsky montre le souci rigoureux qu'il y ait des tribunaux et des règles, que l'arbitraire ne sévisse pas, que la justice révolutionnaire même dans ses plus grandes rigueurs assure les garanties les plus sûres.
Sans vouloir ici reprendre les nombreuses questions qui se trouvent soulevées dans ces documents ‚nous dirons quelques mots sur deux questions qui ont eu chacune une suite après la victoire dans la guerre civile.
D'abord la question des divergences au sujet de l'importance relative des différents fronts au cours de la guerre. Il est probable que les discussions à ce sujet seront encore longtemps poursuivies par les historiens militaires; elles le seront surtout plus tard lorsque l'atmosphère viciée créée par Staline et les siens aura définitivement disparu, lorsqu'on pourra s'exprimer honnêtement sur Trotsky en URSS. Si brefs que soient les documents publiés, on distingue nettement les caractéristiques de chacun des fronts : celui de Petrograd qui sera de brève durée, et où le prolétariat de la ville se mobilisera vigoureusement à l'appel de Trotsky; celui de l'est sibérien, où furent formées les
NALE 59 troupes les plus disciplinées, celles qui furent ensuite envoyées ailleurs pour étayer des formations beaucoup moins consistantes au point que ce front fut dangereusement dégarni ; et le front sud qui s'avèrera le plus difficile, que ce soit sur le terrain, ou sur le plan des rapports des nationalités, des particularités de la paysannerie, et où viendront s'ajouter les immenses difficultés suscitées par le commandement (Staline, Vorochilov, d'autres). C'est là que Trotsky rencontrera nombre d'obstacles à créer un commandement qualifié, insérant son activité dans les dispositions d'ensemble du pouvoir. La victoire sera finalement remportée, mais à quel prix, écrira Trotsky à Lénine :
« De ce point de vue, le retournement a été complet. Il ne reste pas même une trace de l'opposition du 8° Congrès. Il est vrai que ces hommes n'ont pas acheté leur savoir à bon marché... le bassin du Donetz, Kharkov, Ekaterinoslav et plusieurs millions de quintaux de blé. » (Du front sud, 11 août 1919.)
L'autre question, ce fut celle de la politique militaire à l'égard des « spécialistes », c'est-à-dire des anciens officiers de l'armée tsariste dont les capacités furent utilisées dans l'Armée rouge. Y parvenir ne fut pas simple, et il y eut des mécomptes, mais dans une proportion qui s'avéra somme toute assez faible, si l'on n'oublie pas les circonstances dans lesquelles cette utilisation se fit. Une des plus grandes difficultés dans ce domaine eut pour origine l'hostilité envers cette politique d'une importante partie des cadres et membres du Parti. Le mobile qui fut invoqué, probablement avec beaucoup de sincérité, était l'hostilité à l'introduction de méthodes de discipline rigoureuses, qui se heurtaient à l'esprit de libre discussion qui avait toujours été celui du parti et à l'esprit qui anima les premières formations de partisans. Mais, derrière ce prétexte se trouvait en fait l'incapacité chez un grand nombre de révolutionnaires d'utiliser les capacités, une incapacité de faire un tri convenable dans l'acquis de la civilisation bourgeoise pour l'édification du monde socialiste ; d'où un rejet total, qui se traduisit par une hostilité, une méfiance le plus souvent irraisonnée envers les « spécialistes » et leurs propositions.
Trotsky insista énormément sur le tournant à faire dans ce domaine. Il souligna très fortement les différences entre l'armée et le parti :
« L'armée est, au plus haut degré, un organisme artificiel qui développe toujours des forces centrifuges. Tandis que le Parti, comme tel, peut se permettre certaines limites dans ses différences internes de points de vue au-delà desquelles il se divise, et tandis que ces limites admissibles pour les différences de vues dans un parti révolutionnaire sont réduites à l'extrême dans une époque de révolution, lorsque le Parti ne fait pas de préparatifs pour une action mais est engagé dans celle-ci dans des conditions d'une guerre civile intense et implacable, de telles différences admissibles de vues dans le sein de l'armée de la classe révolutionnaire sont réduites à un minimum absolu. L'armée est un organisme artificiel, et l'unité de pensée et de direction qui soutient cet organisme artificiel doit être maintenue avec une fermeté d'autant plus inflexible que les condicions objectives qui tendent à miner l'armée sont plus sauvages. Il vaut mieux avoir dans chaque division dix communistes qui ont été désignés par le Parti que d'en avoir une centaine qui regardent l'armée comme une arène de discussion et de toutes sortes d'expériences de groupes. » (mars 1919).
La politique militaire préconisée par Trotsky l'emporta dans le parti et contribua à assurer la victoire. Mais, après, une bonne partie de ceux qui avaient combattu cette politique firent une volte-face totale ; oubliant toutes les différences que Trotsky soulignait, tout le caractère « artificiel » de l'armée, ils furent parmi les plus farouches introducteurs des méthodes militaires dans le parti, dans l'économie, dans toute la vie sociale. Les mêmes hommes qui avaient lutté contre la discipline militaire devinrent les champions de la bureaucratisation stalinienne.
Les Trotsky papers, par leur contenu et, subsidiairement, par le prix de cette édition (le tome I, 90 florins) ne pourront avoir qu'une diffusion limitée. Souhaitons qu'on les trouve dans le plus grand nombre de bibliothèques d'organisations ouvrières. Souhaitons aussi que le tome II soit au plus tôt à notre disposition.
Pierre FRANK.
Le Curé Meslier
(Athée, communiste et révolutionnaire sous Louis XIV)
de MAURICE DOMMANGET (1)
A ses nombreuses et riches contributions à l'histoire du mouvement ouvrier et des idées socialistes, Maurice Dommanget vient d'ajouter un livre de très grande valeur consacré à la biographie et à l'œuvre du curé Meslier, ce prêtre qui vécut sur la fin du XVII• siècle et le début du XVIII, dans une paroisse perdue des Ardennes, qui n'exprima jamais publiquement ses convictions mais au contraire exerça son ministère d'une manière ne soulevant aucun soupçon de ceux qui le connaissaient, et qui, en mourant, laissa comme Testament un traité copieux en conceptions philosophiques, politiques et sociales fort en avance sur son temps. Le sous-titre de l'ouvrage de Dommanget définit très bien le curé Meslier : athée, communiste, révolutionnaire.
Certes, déjà à l'époque où vécut le curé Meslier les idées qu'il exprima avec une force exceptionnelle dans ce Testament n'étaient pas toutes complètement nouvelles. Ainsi l'athéisme se répandit; des utopies sociales étaient formulées. Mais ces idées n'étaient pas associées. Cette association se conçoit peut-être mieux chez un homme qui n'avait aucun lien social avec les milieux où certaines de ces idées circulaient, mais qui traduisait au contraire les sentiments de révolte grandissante des paysans parmi lesquels il vivait, en leur donnant une expression intellectuelle supérieure.
Non moins extraordinaire que cette histoire du curé de campagne Meslier est l'histoire de ce Testament. Ce sont les curés des paroisses voisines qui prirent connaissance avec effroi, après la mort de Meslier, de son œuvre explosive. Il ne fut pas enterré religieusement. Les autorités de l'époque étouffent l'ouvrage. Mais, le curé mort, son Testament commence à vivre. Des copies, plus ou moins conformes, commencent à circuler. C'est après 1760 que Voltaire assure une large publicité au curé Meslier. La renommée de ce dernier va grandir, notamment au cours de la Révolution française Pourtant, aucun texte complet de son Testament ne fut publié avant une édition à cinq cents exemplaires en 1864 à Amsterdam Il ne semble pas que Marx et Engels aient eu connaissance de cette publication, et du contenu du Testament.
Une des raisons de cette ignorance est certainement dans la façon dont Voltaire fit connaître l'ouvrage de Meslier. En bon idéologue de la bourgeoisie montante, il ne donna de cet ouvrage que des extraits soigneusement choisis pour combattre « l'infâme », c'est-à-dire l'Eglise. mais en expurgeant l'athéisme, la révolte sociale et les aspirations socialistes. Voltaire fut, sur le plan des idées, le précurseurs des bourgeois qui, à la fin de son siècle, exploitèrent la révolte paysanne pour éliminer l'ordre féodal à leur profit.
(1) Julliard éditeur, (Dossiers des « Lettres Nouvelles »).