« Les électeurs ne doivent pas acquérir l'impression que le SPD veut se charger de toute la boutique. Non, nous ne voulons pas cela ! » C'est de cette façon démagogique que Willy Brandt, le leader de six cents mille sociaux-démocrates d'Allemagne occidentale, justifia, à la fin du Congrès du Parti de Karlsruhe, le fait que le SPD ne présente pas au peuple un complet gouvernement de rechange mais seulement une « troupe de silhouettes ». Mais avec cette platitude Brandt pouvait dissimuler ce qui s'était produit dans les coulisses du congrès sur la question du gouvernement de rechange du S.P.D.: à savoir que l'intention initiale de l'appareil d'établir à la manière anglaise un complet gouvernement de rechange échoua en raison du trop grand nombre de « camarades » qui aspiraient à des fauteuils ministériels. Le désir subjectif de prestige et de puissance est aussi une locomotive de l'élan électoral du SPD dont l'ancienne charte programmatique et politique fut abandonnée comme un lest pesant afin de pouvoir parvenir plus vite au hâvre du banc gouvernemental.
Remarquable était déjà l'image extérieure de l' « unité » qui fut manipulée si parfaitement que même des observateurs bourgeois en furent dégoutés. Le mur principal de la salle du Congrès était décoré d'une immense carte de l'Allemagne avec les frontières de 1937 et de l'inscription « Héritage et mission ». Les dirigeants du SPD savent qu'une révision des frontières actuelles de l'Allemagne signifierait une guerre avec les Etats ouvriers. Personne ne croit qu'ils la veulent. Aussi la carte de l'Allemagne était de la pure démagogie, afin de gagner les voix des réfugiés. Mais qui ‚aujourd'hui, quelles qu'en soient les raisons, se met en compagnie avec les réfugiés revanchards comme Seebohm et Jaksch, sera coresponsable des conséquences qui peuvent résulter d'une telle politique d'excitation des sentiments revanchards et chauvins dans les masses.
Dans lestimation du rôle que le SPD joue aujourd'hui dans le débat social et politique, il ne faut pas partir de la conception fausse qu'il s'agirait d'un parti marxiste, même mal dirigé, qui s'oriente néanmoins vers un but socialiste. Dans toute sa structure actuelle, et même à la base, le SPD n'est pas marxiste et ne tend pas à établir le socialisme, ne seraitce que par la voie des réformes et des majorités parlementaires. Ce n'est même pas un parti ouvrier réformiste militant. D'autre part, l'évolution de ce parti est un exemple classique pour montrer où mène la voie d'un parti ouvrier qui a abandonné la plate-forme marxiste révolutionnaire pour vouloir venir au pouvoir de « manière pacifique » avec un programme révisionniste. La maxime de Bernstein, selon laquelle le but n'est rien, le mouvement tout, conduit de manière conséquente là où a abouti le SPD. Les partis communistes qui, dans la phase post-stalinienne, khrouchtchevienne, de leur développement, cherchent ce développement de plus en plus en suivant des solutions réformistes devraient apprendre à comprendre cela aussi par l'étude de l'histoire de la social-démocratie.
Nous n'avions aucune illusion sur le véritable caractère du SPD. Aussi, le déroulement tout à fait réactionnaire du Congrès de Stuttgart, prévu jusque dans le dernier détail par l'appareil, et exécuté sous une stricte direction, ne fut pas pour nous étonner. La bureaucratie avait éliminé tout risque, de sorte que les rares propositions progressives issues de la base furent arrêtées par le filtrage des séances « préparatoires » de la direction et des « commissions de travail » manipulées par elle.
De nombreuses propositions avaient été soumises au Congrès par les organismes inférieurs du parti. Un certain nombre de celles-ci méritent d'attirer l'attention car en elles s'exprime le fait que dans le SPD, en dépit de la terreur exercée depuis des années par Wehner, se maniteste sporadiquement une réaction cours nouveau. Les propositions positives comportaient :
- le refus de la MLF ,
- le refus de tout armement atomique de la République fédérale ;
- la revendication du désarmement
- le refus de toute loi d'exception ,
— la revendication de davantage de démocratie dans le parti,
— la revendication de l'élargissement de la cogestion des ouvriers à toutes les grandes entreprises de toutes les branches de l'économie.
Mais au Congrès il n'y eut aucune place pour la plupart de ces propositions, et il faut ajouter que ceux qui firent ces propositions, dans la mesure où ils étaient délégués ne combattirent pas pour leur acceptation. Le seul délégué qui s'engagea avec énergie contre la MLF, l'ancien maire de Hambourg Max Brauer, ne fut pas réélu à la direction. Or Brauer n'est nullement un militant de gauche. Il serait vain de rechercher ici si, dans son attitude, des mobiles personnels ou des considérations rationnelles jouèrent un rôle déterminant, car Brauer défendit son point de vue de manière purement individuelle. Il n'est ni le porte-parole d'une fronde contre la direction du parti ni celui d'une « gauche » dans le parti. Cependant, dans les années 1950, Brauer avait organisé à Hambourg la plus grande manifestation anti-atomique qui avait jamais eu lieu en République fédérale et qui rassembla plus de cent cinquante mille ouvriers.
Le sujet « législation d'exception » fut essentiellement tabou. Les régisseurs du congrès ne voulaient pas que, précisément sur cette question, il y eut un risque de « sécurité intérieure » au sujet de l'aspect de l'unanimité : le parti aurait pu trop facilement acquérir dans l'opinion la marque « danger public ».
La décision du congrès sur le problème de la Bundeswehr fut particulièrement obscure. Compte tenu du fait que le SPD, pendant la création de la Bundeswehr, avait constamment rappelé les expériences de Weimar et du danger d'un « Etat dans l'Etat », la direction du parti fit adopter par le congrès des plans de réforme de l'organisation militaire de la Bundeswehr qui ouvrent largement les portes à une indépendance du corps militaire. « Tout le pouvoir aux militaires », cela ne pouvait être le point de départ dans la rédaction de cette décision. Même si les dirigeants réformistes ont souvent souillé la tradition antimilitariste du mouvement ouvrier allemand par leur comportement opportuniste et sans principe, cette manœuvre répugnante n'avait pu • être effectuée qu'avec l'intention de montrer publiquement que le SPD avait pleine confiance dans la direction de la Bundeswehr. Noske
NALE 49 n'a pas été maintenant réhabilité mais à Karlsruhe les acteurs se sont dévoilés comme ses dignes successeurs.
Le but de l'appareil de camoufler au congrès toutes les divergences existant dans le parti ne fut pas tout à fait atteint. Le fait qu'il n'ait pas compté avec le problème de la cogestion, sur lequel s'exprimèrent les divergences au cours de la discussion et du vote, montre que la cogestion après une pratique de quinze années reste un point névralgique pour la direction aussi bien que pour la bourgeoisie. Celle-ci n'a pas encore oublié que cette loi fut adoptée contre sa volonté déclarée au Parlement sous une pression extraparlementaire des syndicats et, d'autre part, elle est consciente que la cogestion peut être en permanence le point de départ de nouvelles revendications plus amples des syndicats. Si jusqu'à ce jour, la loi a « fonctionné » dans le sens des employeurs, c'est seulement parce que les dirigeants ouvriers réformistes ,en tant que conseillers de surveillance ou directeurs du travail, n'exploitent pas ou exploitent insuffisamment dans les intérêts des ouvriers les possibilités qui sont peu nombreuses de la loi. La loi de cogestion à présent au fond inoffensive, née sur le terrain de l'idéologie réformiste de la collaboration des classes, peut devenir un point de départ de la lutte entre les intérêts de classe toujours inconciliables, si les syndicats entament une lutte pour un élargissement de la cogestion.
Au Congrès du parti, et contre la volonté de Wehner, il fut décidé à la majorité de se prononcer pour l'élargissement de la cogestion à toutes les grandes entreprises, même en dehors de l'industrie minière. L'attitude de Wehner est claire. Issu de l'école stalinienne, il méprise les masses. Il se place au-dessus d'elles, il considère les concessions comme dangereuses. En bureaucrate qui est passé par toutes les eaux, il connaît la dynamique que les masses peuvent développer une fois qu'elles se mettent en mouvement. C'est pourquoi il évite tout risque, c'est pourquoi il s'est prononcé en dernière analyse si fortement contre les propositions d'élargissement de la cogestion. Indépendamment du fait qu'il était aussi préoccupé que le congrès du parti pouvait perdre de « l'éclat ».
Brandt et Erler, dont l'attitude fondamentale était conforme à celle de Wehner, se différencièrent dans cette question de son orientation de combat. Ils avaient peut-être pour perspective, en votant, d'émousser le problème en fermant ainsi la discussion. Peut-être ont-ils vu aussi qu'un SPD qui ne serait pas en état de pouvoir neutraliser le potentiel de combat des syndicats au moment approprié ne serait pas un partenaire gouvernemental intéressant. C'est pourquoi ils ont fait aujourd'hui certaines concessions pour pouvoir exercer leur influence modératrice a11 moment d'un conflit de classe ouvert.
Nous ne surestimons nullement la signification des divergences sur la question de la cogestion dans la direction du SPD au Congrès. Mais elles ont montré que, derrière la façade monolithique du parti établie par l'appareil au moyen de la pression et de la corruption, il existe bien une certaine différenciation. Elle ne pèse certainement pas aujourd'hui. Mais au moment d'un conflit social ouvert les contradictions ne pourront plus être étouffées.
Au premier plan du spectacle donné par le congrès se trouvait la proclamation desdites tâches de la communauté (stimulation de l'éducation, de la culture, de la science, de la santé, des communications, etc.). Dans ces domaines, le SPD veut réaliser de véritables miracles, sans vouloir toucher vraiment à la structure de la société. Indépendamment du fait que nombre de ces problèmes ne peuvent être résolus sans changement de la structure sociale parce qu'ils reproduisent en euxmêmes la société de classe, la réalisation reste globalement impossible aussi longtemps que l'on ne veut pas entreprendre de grandes incursions dans la propriété privée ou réduire radicalement le budget militaire. Les appels timides d'un éventuel gouvernement du SPD aux classes dirigeantes pour financer les tâches communautaires ou soutenir les réformes sociales se heurteront à un refus énergique des maîtres du Rhin et de la Ruhr. Au contraire, ils chercheront avec succès à utiliser le SPD comme un instrument de domestication des syndicats pour surinonter les difficultés qu'une récession économique entraîne déjà avec elle. Les prévisions de la conjoncture indiquent qu'il faut s'attendre à une récession pour l'automne 1965. Il est instructif que la bourgeoisie permette une première « épreuve de protection » au SPD dans une situation de coïncidence des élections parlementaires et d'un recul économique.
Le SPD a gagné des millions d'électeurs nouveaux dans les derniers mois. Ces succès n'étaient pas le résultat de son nouveau « programme », de son « style » ou de sa complète adaptation au gouvernement bourgeois, de ses erreurs, de ses affaires et de sa paralysie. Pour les masses, le SPD, en dépit de son adaptation, est encore aujourd'hui une alternative à la CDU d'Adenauer et d'Ehrard, ne serait-ce que celle des forces inutilisées face aux forces qui ont été utilisées. En vue des élections du Bundestag de 1965, la direction du SPD a voulu montrer à Stuttgart unité et résolution. Elle est résolue au moyen du manque de couleur, avec un programme pour l'homme moyen, de mobiliser pour elle-même les couches les plus arriérées, afin « d'accoster » enfin en 1965.
Si elle réussit, soit à entrer dans une dans une coalition avec la CDU ou avec le FPD, soit — ce qui est plus invraisemblable - à obtenir une majorité absolue, elle commencera à se trouver placée dans un dilemme. Ou bien elle représentera les intérêts de ses électeurs et elle entrera rapidement en conflit avec la classe dirigeante. Ou elle sera sensible aux intérêts de celle-ci, et elle se trouvera rapidement en contradiction avec les syndicats et avec les masses. Les dirigeants du SPD doivent savoir que, dans une société de classe, un équilibre des intérêts n'est pas durable. Etant donné que la pratique et la mentalité des ministres et gouvernements sociaux-démocrates sont suffisamment connus, ce serait se duper soi-même que de penser que les Wehner-Erler-Brandt se battraient en dernière analyse aux côtés des masses travailleuses. Ils rempliront le rôle attendu d'eux par la bourgeoisie. A la place de la « résolution » et de « l'unité » commencera alors dans le parti un processus de différenciation, dont le rythme dépendra de la force et de l'intensité du choc des oppositions de classe. De là jusqu'à la construction d'une nouvelle force politique sur la gauche il y aura encore de nombreuses difficultés à surmonter. C'est par conséquent la tâche des marxistes révolutionnaires de développer auprès des couches les plus conscientes de la classe ouvrière une perspective qui, a l'opposé d'un faux radicalisme, conduit à la construction d'une avant-garde révolutionnaire.