Nous publions ci-dessous la lettre adressée en « réponse à un camarade », de la prison d'Arequipa, par le célèbre leader des paysans péruviens. Cette lettre se trouve incluse dans une brochure intitulée La voie de notre révolution. Elle traite d'un problème actuellement discuté par les révolutionnaires d'Amérique latine sur le rôle des guérillas et des milices. Hugo Blanco y apporte son expérience de dirigeant paysan dans la région de Cuzco. Les notes de bas de page sont celles des éditeurs de la brochure.
Les expériences cubaine, chinoise, etc. ont été, au départ, caractérisées par l'absence de l'organisation des masses combattantes considérées jusqu'alors comme un préalable. Il était tout à fait normal que le groupe armé n'ait pas, au début, joui de la confiance des masses, ce qui lui conféra un caractère nomade de guérillero. Mais quand le groupe armé parvient à gagner la confiance et le soutien des masses, il perd son caractère nomade pour s'installer sur les lieux. Dans ces conditions, la guérilla constitue l'axe de la lutte du peuple ‚le noyau polarisateur et organisateur, l'avant-garde. Il s'agit donc d'un groupe qui s'est préparé et organisé en marge d'un mouvement de masses presque inexistant, mouvement que la guérilla, sortie elle-même du sein des masses, est appelée à organiser.
Au Pérou il existe déjà des organisations groupant de larges masses. Dans les régions où ces organisations sont constituées, peu de personnes restent en marge de celles-ci.
La question fondamentale est celle-ci : penses-tu qu'il y a actuellement à la campagne une situation de double pouvoir ? (1). Si tu ne le pense pas, tu dois te prononcer pour les guérillas (2). Mais
(1) Il convient de préciser qu'il s'agit de la dualité du pouvoir dont fait état la lettre (de H.B.) datée du 7 février, c'està-dire d'une lutte pour le pouvoir éparpillée, inconsciente, sans centralisation et sans programme. Cependant cette lutte tend nécessairement à se développer, à gagner en conscience, dû à l'action de l'avantgarde.
(2) Indépendamment du développement du mouvement des masses. C'est une autre chose que des Comités de défense, bras armés de la paysannerie, se volent appelés à employer des méthodes de guérillas au cours de la lutte.
si tu es convaincu que cette situation existe, alors tu dois opter pour les milices (3).
Après avril 1962, alors que je me trouvais coupé de mes camarades et que de grands nuages putschistes traversaient encore mon cerveau, j'ai sous la forte pression de la réalité rédigé un rapport intitulé « La zone libérée avant l'insurrection ». Ce rapport renferme certainement quelques erreurs d'appréciation, mais son seul titre indique combien s'était développée la situation de double pouvoir (4). Tu connais aussi ce que j'ai écrit sur les syndicats paysans (5). Il semble mnutile de rappeler ces choses à un membre du FIR, « facteur conscient [celui-ci] du réveil de la paysannerie » — comme tu dis. Si je fais de tels rappels, c'est parce qu'il me semble que tes idées sur la lutte armée sont le produit de ta méconnaissance et de ton isolement du travail de la base du FIR.
Si ‚pour engager la lutte armée, on part de situations tellement différentes de celles qui existaient à Cuba et en Chine, il est clair qu'au commencement cette lutte doit être différente des autres. C'est là le « processus dialectique ».
La guérilla, comme tu dis ‚doit « s'attirer la sympathie de la paysannerie ».
(3) C'est là l'appellation la plus précise qu'on peut donner aux Comités de défense par le fait qu'ils se constituent et se développent au sein de la masse paysanne, indépendamment de la technique qu'ils emprunteront lors des combats.
(4) Ce rapport sur la dualité de pouvoir fut adopté par la direction nationale du F.I.R.
(5) Ce texte fut publié par Révolucion Peruana et adopté par la direction du F.I.R.
La milice est le produit de la montée du mouvement paysan. Les masses, ayant compris la nécessité de la lutte armée, créent les milices. Celles-ci sont engendrées par la paysannerie elle-même et de ce fait elles jouissent de sa confiance, de son soutien, même avant leur naissance. N'oublie pas que les paysans ont déjà décidé la constitution de comités de défense : ils sont conscients de la nécessité de ces comités, et ils savent que c'est eux qui doivent les créer.
A ta phrase « Ici on lie le mouvement de masses aux formes embryonnaires de la lutte armée pour le pouvoir », j'aurais préféré celle-ci : « Ici le mouvement des masses atteint le stade de la lutte armée pour le pouvoir » (même si ce but n'est pas au départ perçu consciemment).
Tu demandes : « Quel est l'organisme appelé à préparer et à organiser la lutte armée : le syndicat paysan ou le parti? ». Pour nous aider à répondre, je demanderai à mon tour: qui dirigera l'occupation des terres à Cuzco? Les syndicats ? Le parti? Et qui prit le pouvoir en Russie .. Les soviets ? Ou le parti ? La réponse dans les trois cas est : Ce fut le parti à travers les organisations de masses, chez nous, à travers les syndicats paysans. Ceux-ci ont déjà montré qu'ils sont d'accord pour cela. Il ne reste donc qu'à se mettre à l'œuvre.
« ...cette forme de lutte est pratiquée pas des organismes formés et disciplinés dans la science et l'art de la guerre révolutionnaire. Le syndicat ne pourrait donc ni organiser ni diriger la lutte armée ». Ces organismes-là sont précisément les comités de défense du syndicat révolutionnaire dirigé par le parti.
Je ne nie pas la grande importance qu'a le parti. Au contraire, je reconnais que l'énorme carence en 1962 s'identifiera avec l'absence du parti, et que de là découlèrent toutes les faiblesses.
Le parti se doit d'avoir des cellules dans les syndicats paysans ; cela est nécessaire si nous voulons diriger au mieux la lutte armée. Nous devons profiter des expériences. S'il y avait eu un parti bien organisé — du moins à La Convencion et à Lares — nous aurions obtenu d'autres résultats. Ce fut une expérience de signe négatif.
Mais nous devons également profiter des expériences positives. Pourquoi nous (mes camarades et moi) nous sommes nous maintenus plus longtemps que n'importe quel autre groupe malgré le manque de parti, de clarté politique, de connaissances techniques, etc. Parce que nous étions un groupe issu du syndicat paysan, alimenté et soutenu par le syndicat.
Dans notre expérience il y a des apports qu'un guérillero appellerait de la deuxième étape : On connait les personnes constituant la population et partant, on connait les trois ou quatre jaunes y résidant (à moins qu'ils n'aient été chassés de la zone comme on avait fait à Quochapampa, Mesada, etc.). Presque toute la population est organisée. Non seulement elle soutiendra économiquement, protégera, renseignera, nourrira, etc. les groupes armés, elle fera encore plus : le moment venu elle pratiquera le sabotage et engagera même la lutte armée en masse. Certes cette lutte serait épisodique si elle se produisait avant l'insurrection, mais les occasions ne manqueront pas pour qu'elle se produise. Je ne veux pas dire par là que nous devons en toutes circonstances promouvoir une telle lutte, bien que parfois il faudra le faire. Ce que je veux, c'est te montrer comment les choses. se présentent et vont se présenter devant nous ; c'est de signaler que nous avons de grands acquis pour commencer, et que nous ne devons gaspiller aucune force. (A l'époque de tension contre Chaupimayo tous les syndicats montaient la garde à tour de rôle). La richesse d'information dont disposaient les syndicats de La Convencion et de Lares se trouva inexploitée en raison du manque de parti.
Toutes ces conditions, semblables celles de la « deuxième étape des guérillas », offrent à un groupe armé la possibilité de s'installer dans une population grandement favorable à son égard. Si des problèmes étaient soulevés par une tenace chasse à tel ou tel milicien, celui-ci doit être transféré au syndicat d'une autre région.
Une des conditions fondamentales de la lutte des milices, c'est la grande ampleur du territoire où elle va se développer. Il faut qu'il y ait beaucoup de milices dans la contrée envisagée: une par syndicat, Sinon la milice prendrait le caractère des guérillas et l'ennemi concentrerait ses feux sur elle et son syndicat. (C'est bien ce qui nous était arrivé; cependant nous n'étions pas une guérilla classique de la première étape). On ne recommencera plus le cas de Chaupimayo qui attira une attention concentrée de l'ennemi .
En ce qui concerne la tactique des guérillas, je suis d'accord qu'elle doit être apprise aux comités de défense. Ceux-ci ne doivent pas recourir à l'empirisme car le parti d'avant-garde a ses raisons d'être. Toutes les connaissances en matière de guérillas pouvant s'adapter à notre stratégie de milices doivent être exploitées.
Et maintenant une question de grande importance : est-il plus facile de recruter des guerilleros que de recruter des miliciens? (6).
Une grande partie des paysans sont disposés à perdre la vie mais non pas à quitter leur terroir, leur habitat. Ils approuvent ainsi le slogan « La terre ou la mort! » Donc le guérillero quitte son foyer pour n'y revenir qu'après la lutte finie. Par contre, le milicien reste chez lui, vaque à ses occupations et, quand il faut lutter, il lutte. Sur cent paysans disposés à la lutte, 99 voudront être miliciens et un seul voudra être guérillero. Je ne veux pas entrer ici dans les détails mais tu peux me croire: j'en ai fait l'expérience. Manco II, qui avait mis le siège à Cuzco pour donner l'assaut, se vit abandonné de ses troupes parce qu'était arrivée la saison de planter les pommes de terres, ou de les récolter — je ne sais pas laquelle des deux.
Cependant ,rien ne s'oppose à l'organisation des guérillas. On peut constituer quelques-unes avec les éléments qui y se-
(6) Compte tenu du rapport de forces, du niveau et du caractère des luttes paysanes.
NALE 47 raient disposés, pour aider les milices (7). Mais l'organisme fondamental de la lutte armée au Pérou, c'est la milice du syndicat dirigée par le parti.
Tirons profit de toutes les particularités de la réalité péruvienne et ne repartons pas de zéro après avoir tant avancé.
Tu dis : « C'est en chevauchant le mouvement paysan que le FIR doit engager la lutte armée pour la prise du pouvoir ». Fort bien : tel fut le cas à Cuba. Seulement les Cubains prirent d'abord les armes et montèrent après à cheval, tandis que nous, nous sommes à cheval mais nous manquons d'armes. Pourquoi mettrions-nous pied à terre ?
Je suis certain que si ma réponse ne parvenait pas à te convaincre, ta liaison avec les militants de base s'en chargera. Et le plus tôt serait le mieux.
La terre ou la mort! Nous vaincrons ! Prison centrale d'Arequipa, le 7 avril 1964
(7) Mais ces guérillas seront sous une direction centralisée, et dans le cadre de l'organisation révolutionnaire des masses (les syndicats) et non pas en dehors d'elle. Les nécessités de la lutte détermineront le nombre des guérillas et leur nombre.