Les nécrologies des leaders défunts sont normalement inspirées beaucoup moins par le souci d'esquisser leur biographie que par des exigences politiques ou propagandistes. Si Palmiro Togliatti était mort avant 1953, on aurait sans doute célébré en lui le défenseur sans faille de l'U.R.S.S. stalinienne, l'un des collaborateurs les plus fidèles de Staline à la direction de l'Internationale communiste et l'homme qui avait transmis au mouvement ouvrier italien ses enseignements capitaux. Dans lété 1964, les derniers saluts à Togliatti ont souligné surtout son rôle après 1956 dans le processus de démantèlement de l'échafaudage stalinien.
Les hommages fervents au disparu, dans lesquels, d'ailleurs, certains intellectuels « progressistes » ont largement dépassé l'élan apologétique des héritiers de Togliatti à la direction du P.C. italien, n'ont pas étonné, de même que les manifestations imposantes qui ont couronné les obsèques. Pour les masses qui ont rempli les rues et les boulevards de Rome, par centaines de milliers, Togliatti était le symbole de l'organisation de leur classe et la manifestation, qui a effectivement bouleversé les bourgeois, était l'occasion d'une épreuve de force spectaculaire. Ceux qui faisaient les éloges, exprimaient des appréciations fondées dans la mesure ou ils jugeaient Togliatti beaucoup plus par rapport à d'autres personnages de son pays ou de son mouvement international qu'en fonction de la valeur intrinsèque de sa propre personnalité. La vie politique italienne n'a pas connu un seul leader de grande envergure dans l'après-guerre (de Gasperi lui-même, bien que supérieur sous plusieurs angies à tous ses successeurs, etait une personnalite limitée qui s'imposa par la force des circonstances beaucoup plus que par une capacité et une originalité réelle) ; et dans le mouvement communiste, surtout dans le secteur des pays capitalistes, Togliatti dépassait de très loin tous les autres dirigeants de sa génération.
Grâce à une intelligence lucide, à une habileté et un doigté incontestable, il était en condition d'exprimer mieux que n'importe qui le mouvement dont il faisait partie et ses nécessités, en particulier à certaines étapes (époque des fronts populaires, de la coalition antifasciste, de ia déstalinisation). Aux yeux de ce mouvement, ses limites, ses contradictions, son passé lui-même n'apparaissaient pas d'ailleurs comme des obstacles, mais, au contraire, comme des garanties qu'il n'irait pas au-delà d'un certain point, qu'en substance, il ne mettrait pas en question l'hégémonie des appareils et des directions bureaucratiques (et ce que lui voulait faire oublier, beaucoup d'autres avaient intérêt à le faire oublier...). Ainsi, notamment au cours des dernières années, l'orientation qu'un nombre croissant de dirigeants des Partis communistes souhaitaient, Togliatti était capable de la formuler d'une façon suffisamment claire et de la faire valoir par son autorité. C'est pourquoi, même après des événements qui, à la rigueur, auraient dû détruire son prestige, il fut considéré comme un leader même par les tendances « novatrices › de son parti, et des courants « togliattistes » ont surgi dans d'autres partis communistes, du Japon et d'Espagne.
Tout cela explique, entre autre, toute l'importance politique actuelle du togliattisme — accrue par la publication du « testament » sur lequel nous reviendrons plus loin —, mais ne justifie aucunement les opérations de mystification en cours visant à créer un mythe et à reconstruire un Togliatti qui n'a qu'une très vague parenté avec le Togliatti réel. A plus forte raison, cela ne doit pas faire oublier un seul instant la signification précise et concrète du courant que le disparu représentait, notamment au cours des dernières années.
Le Togliatti qu'on veut maintenant mettre en avant est celui de l'Ordine Nuovo (1) et de la collaboration avec
(1) Ordine nuovo (Ordre nouveau) — est le titre de la revue publiée à Turin par Gramsci, Terracini, Tasca et Togliatti dans la période de préparation du P.C. italien, et qui ensuite fut un des organes du nouveau parti.
Gramsci, celui des fronts populaires et de la coalition antifasciste, celui de la période qui a suivi le XX• Congrès. On prétend qu'il y a, dans la politique qu'il a inspirée à son parti, une ligne de développement essentiellement cohérente que la dégénerescence du stalinisme n'a que superficiellement effleurée (2). Pourtant, est-il besoin de rappeler que vingt-cinq des quarante-cinq années d'activité politique de Togliatti se sont déroulées sous le signe du stalinisme et que c'est justement à l'époque stalinienne que Togliatti s'est élevé dans le mouvement italien qu'international, ce qui n'aurait été jamais possible sans une acceptation complète de sa part des conceptions et des méthodes du stalinisme ?
Ses successeurs à la tête du P.C. italien insistent surtout sur la contribution que Togliatti aurait donnée dans l'analyse du phénomène fasciste et dans l'élaboration d'une ligne d'unité avec les socialistes et et avec des secteurs « antifascistes » et « progressistes » de la bourgeoisie, prétendant que surtout sur ce terrain — comme d'ailleurs sur le terrain de la lutte pius récente contre les vestiges du stalinisme - il aurait fait preuve de génialité et d'originalité.
Il est vrai que Togliatti n'a pas accepté de gaîté de cœur la ligne ultra-sectaire de la « troisième période » et les absurdités criminelles du « social-fascisme ». Dans Et maintenant?, Trotsky lui-même avait souligné des passages intéressants d'un article d'Ercoli paru dans l'organe du Komintern et, au VI• Congrès de l'Internationale Communiste, Togliatti avait effectivement prononcé un discours où ses réserves étaient absolument claires (3). Il est vrai aussi que Togliatti fut parmi les plus enthousiastes à adopter, plus tard, le nouveau cours qui devait aboutir aux fronts populaires, notamment en Espagne et en France. Mais il est également vrai qu'à partir du moment où la ligne de la « troisième période » fut définitivement précisée par Staline, Togliatti l'accepta sans fléchir et s'associa au
(2) Jean-Paul Sartre, qui a battu tous les records dans l'apologétique de Togliatti dans un article paru dans l'Unità (30 août) reproduit par Les Temps Modernes, en est arrivé à écrire que dans les années 30 et même après, le P. C. italien « n'était ni anti-stalinien, ni stalinien ».
(3) Il est significatif que, peu de temps avant sa mort, Togliatti a publié dans sa revue le texte de son discours au VI Congrès de l'I.C., en soulignant, dans une brève introduction, le caractère d'opposition que le texte avait par rapport « aux positions ultra gauche » (cf. Rinascita, 11 juillet 1964).
NALE 21 chœur des dénonciateurs des « social-fascistes », en imposant une orientation ultra-gauche à son propre parti (ce qui était particulièrement absurde dans la situation concrète de l'Italie de l'époque). Il ne faut pas oublier entre autres que la crise sans doute la plus grave que le P.C. italien ait connue au niveau de ses organismes dirigeants fut provoquée justement par cette question : la moitié du Bureau politique fut condamnée et exclue (et par la suite calomniée selon le style stalinien le plus classique) à cause de son refus de souscrire la nouvelle ligne (4). Ce n'est que quelques années après le XX congrès que Togliatti est revenu sur la question en critiquant Staline pour la « théorie » du social-fascisme et en entamant à ce sujet un processus de révision historique à vrai dire encore réticent et timide (5).
Quant à l'originalité de ce qu'on veut présenter maintenant comme les aspects les plus positifs de l'activité de Togliatti, à savoir la ligne de front populaire et celle de collaboration antifasciste — et qui ne sont en réalité que la manifestation la plus claire de son opportunisme droitier — elle n'existe pas. A la base de l'une aussi bien que de l'autre ligne, il y avait les nécessités internationales de la bureaucratie soviétique dans deux phases données, ce qui est confirmé par le fait qu'elles furent adoptées par tous les partis communistes sous des formes analogues. L'originalité de Togliatti, si l'on veut, réside dans des applications spécifiques et dans des ajustements tactiques particuliers : sur ce terrain, il est indéniable que, notamment par le tournant de Salerne et le vote de l'article 7 de la Constitution italienne (6), Togliatti est allé plus loin que d'autres de ses confrères. Il reste évidemment à démontrer — et pour notre part nous ne croyons pas qu'on pourra le faire — que cela représente un mérite du point de vue des intérêts réels du mouvement ouvrier.
(4) Il s'agit de la crise des « trois », à savoir Tresso (Blasco), Leonetti et Ravazzoli.
(5) Cf. surtout l'attitude envers les « Trois » et notamment Tresso, dont on continue à présenter les positions sous un faux jour. Léonetti est rentré dans le parti depuis quelques années et a pu, dans deux occasions, faire état des divergences de 1929-30 sans affirmer que le parti avait raison et en laissant en réalité la question ouverte.
(6) A Salerne, Togliatti prône la collaboration même avec le général monarchiste Badoglio. L'article 7 prévoit l'acceptation des traités conclus entre l'Eglise et Mussolini.
Des articles et discours récents ont insisté encore sur les méthodes démocratiques de Togliatti dans la gestion de son parti, sur son esprit de tolérance, sur sa compréhension de la dialectique propre de l'art et de la culture et de leurs exigences d'autonomie. Certes, dans la lutte actuelle au sein du mouvement communiste, notamment là où le contrôle bureaucratique reste serré, il peut s'avérer tactiquement opportun de se référer aux tendances « démocratiques » et « libéralisatrices » du dernier Togliatti. Mais un bilan d'ensemble de ses attitudes et de son activité ne saurait oublier que cet homme qu'on veut présenter maintenant comme un antistalinien s'est associé sans réserve au lynchage abject des victimes de la terreur de Staline, y compris de ce Boukharine avec qui il avait pourtant pas mal d'affinités; qu'il a introduit dans son propre parti un culte de la personnalité de style classique, qu'il a sévi contre tous les opposants en les couvrant de boue, qu'il n'a pas hésité même dans l'aprèsguerre à se lancer avec les autres dans la campagne contre les communistes yougoslaves. Un organe du P.C. italien a reproduit, à l'occasion des obsèques, une préface de Togliatti au traité de Voltaire sur la tolérance, préface souvent citée comme preuve de l'esprit qui animait son auteur. Le caractère réel du personnage ressortira peut-être plus clairement si l'on se rappelle que dans les mêmes années où il se complaisait dans un tel travail littéraire et faisait allusion, à propos de siècles passés, à « ces procès qui déshonorent juges et justice », il approuvait la nouvelle édition des procès staliniens se déroulant dans les démocraties populaires. Quant à l'autonomie de l'art et de la culture, les prises de position des dernières années ne peuvent pas effacer le silence complet des années 30 et de la période jdanovienne de l'aprèsguerre, où Togliatti n'exprima jamais la moindre réserve envers les méthodes et les conceptions en vigueur.
Ce n'est pas dans le cadre d'un court article que nous pouvons esquisser le problème du rôle de Togliatti à l'origine du P.C. italien et pendant la toute première période de l'existence de ce parti. Des documents assez intéressants ont paru récemment y compris par les soins de Togliatti lui-même (7). Nous aurons l'occasion d'y revenir et il est possible que la documentation soit ultérieurement enrichie: de toute façon, il n'y a pas de doute que Togliatti ne fut pas le premier à engager des batailles pourtant considérées nécessaires, comme par exemple
(7) Cf. notamment le volume La formazione del gruppo dirigente del P.C.I., (Editori Riuniti).
celle pour la formation d'un nouveau groupe dirigeant contre la tendance sectaire de Bordiga. Nous insisterons un peu par contre, sur l'attitude de Togliatti après le XX• congrès qui est évidemment d'une actualité brûlante.
Nous avons déjà rappelé que, face au premier phénomène macroscopique de la crise du stalinisme — le conflit entre la Yougoslavie et le Kremlin — Togliatti eut une attitude absolument orthodoxe, organisant même une petite chasse aux très peu nombreux « titistes » de son parti Pour quelqu'un que l'on présente désormais comme un précurseur de la bataille déstalinisatrice, il s'agit certes d'un « détail » un peu gênant !
Mais, ce qui est plus important, il est bien connu que Togliatti n'a amorcé son tournant qu'après que d'autres en avaient pris l'initiative. Et lorsque les dirigeants du P.C.U.S. estimèrent qu'il était allé un peu trop loin dans sa fameuse entrevue à Nuovi Argomenti, avec l'énonciation de sa thèse sur le polycentrisme, il recula immédiatement, mettant une sourdine sur les thèmes les plus délicats (ce n'est qu'à la veille du IX• congrès de son parti — janvier 1960 — qu'il déclara de ne pas avoir renoncé à ses points de vue).
Est-il inutile de rappeler que Togliatti participa à la campagne de dénigrement des insurgés hongrois et notamment des intellectuels du cercle Pétofi (son article d'Irodalmi Ujsag reste un texte fondamental pour comprendre sa façon de polémiquer, sa conception profondément buorientation déstalinisatrice) et qu'il n'héreaucratique. la nature réelle de sor sita pas à condamner l'organisation des obsèques solennelles de Laslo Rajzk (se montrant à ce sujet, plus « dur », donc que Rakosi et Geroe !) ? Il est, par contre, moins connu qu'au commencement, il se montra très froid envers Gomulka qu'il faisait critiquer par ses fidèles, et qu'à propos des événements de Poznan il préféra s'en tenir à une explication très peu « originale », en contradiction non seulement avec les faits, mais aussi avec l'interprétation de Gomulka : « l'ennemi -écrivait-il — était présent à Poznan, comme il ressort de plus en plus clairement ». Même l'analyse des causes et de la signification de la dégénérescence de l'époque stalinienne — telle qu'elle fut esquissée surtout dans l'entrevue à Nuovi Argomenti et dans un numéro spécial de Rinascita d'octobre 1957 révèle assez nettement le vrai caractère de la « déstalinisation » togliattiste et la façon dont il a tenté d'escamoter la question de son attitude passée et de ses propres respon sabilités. Son affirmation célèbre : « nous n'avions aucune notion des faits qu'on dénonce aujourd'hui ni ne pouvions l'avoir... » — en dit aussi long sur la nature du personnage (8).
La position de Togliatti sur la déstalinisation et ses attitudes les plus récentes fournissent toutefois une clef pour l'interprétation de sa personnalité. Il est clair, en effet, qu'il s'était rendu compte à fond - dans une mesure plus large même que les dirigeants soviétiques actuels, surtout a partir d'un moment donné — que les conceptions et les méthodes de l'époque stalinienne étaient dépassées, même du point de vue des nécessités conservatrices de la bureaucratie, et qu'il fallait tourner radicalement. Mais renouveler signifiait, pour lui, innover dans la mesure où il fallait le faire pour conserver et mieux développer sa stratégie droitière. Toute son activité depuis 1956 le confirme sans aucune équivoque.
Il existe cependant un autre aspect non moins important. Si on juge abstraitement la personnalité de Togliatti, du point de vue de ses inclinations intellectuelles, de sa formation, de sa mentalité, de son style, on peut conclure que le stalinisme ne correspondait pas à sa nature profonde. Cela explique certaines résistances initiales, son attitude la plus récente, certaines formes spécifiques de son application du stalinisme. Par tempérament, par formation, par tendance, Togliatti était incontestablement un communiste de droite, et son affinité avec Boukharine pendant une certaine période de l'histoire du P.C.U.S. et de l'Internationale communiste était donc parfaitement logique. Dans ce sens, il était beaucoup plus l'homme des fronts populaires que de la « troisième période », de la collaboration antifasciste que de la guerre froide, d'une conception et d'une pratique bureaucratique paternaliste que d'une conception et d'une pratique terroristes. Oublier cet aspect de sa personnalité signifierait ne pas être en condition de donner un jugement d'ensemble. Mais, d'autre part, il serait arbitraire de passer sous silence le fait qu'il n'osa jamais s'opposer au stalinisme -même lorsqu'il jugeait sans doute néfaste la ligne imposée — et en pratique il en devint l'instrument, même au prix d'une distorsion de sa propre personnalité. En dernière analyse, si on pose le problème dans ces termes, cela loin de diminuer ses responsabilités les accroit.
Pour en revenir brièvement au Togliatti de la dernière période, lorsqu'on exalte sa contribution soi-disant originale et fondamentale à l'élaboration des voies nouvelles au socialisme, on ne saurait oublier que, si la pratique du P.C. italien n'était
(8) Cf. à ce sujet l'article « Togliatti revient 30 ans en arrière », paru dans Quatrième Internationale, janvier 1958.
NALE 23 pas essentiellement différente avant 1956, ni Togliatti ni d'autres n'avaient fait preuve d'une telle « originalité » avant que Khrouchtchev et les siens en donnèrent le signal à partir du XX• congrès. On ne saurait oublier non plus que d'autres, beaucoup moins connus ou célèbres que Togliatti, ont contribué à la formulation des conceptions et de la ligne actuelle du P.C. italien — qui ont une cohésion et une logique interne incontestables - bien plus que le vieux leader disparu : notamment par des analyses particulières, des approfondissements effectifs, des tentatives d'interprétation de la réalité du capitalisme contemporain, qu'on chercherait inutilement dans les formulations presque toujours très générales de Togliatti, caractérisé entre autre par une myopie dans la compréhension des phénomènes économiques (chez un dirigeant d'un grand parti cela de nos jours ne peut être compensé par aucune érudition littéraire). Last but not least, il est significatif que Togliatti n'ait dit ni écrit rien qui soit digne d'attention sur des événements de portée historiques comme les développements révolutionnaires à Cuba et en Algérie ; et il a fallu toute la bonne volonté d'un de ses dauphins — Ingrao, pour découvrir une « anticipation » en la matière dans une affirmation très vague de 1956, par ailleurs profondément erronée dans la mesure où elle impliquait des allusions précises.
Les mises au point nécessaires sur le terrain du bilan historique ne doivent impliquer aucune sous-estimation de l'importance politique de l'orientation de Togliatti après 1956 dans le contexte concret du mouvement communiste international. Nous avons insisté maintes fois sur l'évolution du P.C. italien et n'y reviendrons pas ici. Mais le sort a voulu que le Togliatti de l'époque de la déstalinisation exerce une influence accrue à l'occasion de sa mort.
Togliatti ne pensait certainement pas que son fameux aide-mémoire serait son dernier écrit et il est fort probable qu'il ne pensait pas le rendre public, du moins à brève échéance. Mais le fait qu'il l'a écrit dans des circonstances particulières, après une rencontre avec des dirigeants soviétiques qui l'avait — paraît-il — assez bouleversé, et qu'il n'a eu la possibilité d'apporter aucune correction ou rectification à ce qu'il avait écrit du premier jet et qu'il avait trouvé un peu trop hérétique (selon des propos qui lui sont attribués) est une confirmation que le document de Yalta correspondait en gros à sa pensée ‚telle qu'il l'avait désormais fixée sur un certain nombre de problèmes capitaux.
Si l'on considère le texte posthume du point de vue de sa valeur théorique et politique intrinsèque, on ne saurait bien sûr le surestimer. Les remarques et les affirmations les plus importantes et les moins contestables - par exemple, sur des plans différents, les critiques aux structures bureaucratisées de l'U.R.S.S. même dans l'étape post-stalinienne, les énonciations sur le caractère propre de la dialectique de l'art et de la culture, la constatation de la nécessité d'une coordination européenne des luttes syndicales à l'heure du Marché commun — ne font que reprendre - avec quelle timidité et quels retards ! — ce qu'avaient dit soit les marxistes révolutionnaires depuis les années 1930, soit les communistes yougoslaves après 1948, soit certains courants de gauche — socialistes ou syndicalistes — depuis assez longtemps ; pour ne pas mentionner les passages dont les sources sont beaucoup moins honorables, à savoir les réformistes de l'âge d'or de la socialdémocratie européenne. Parler d'originalité, de génialité, etc. revient donc tout simplement à se livrer à l'apologétique.
Ce qui est toutefois important est le fait que certaines choses soient dites et, par suite de la décision des successeurs, portées devant le grand public — par un homme comme Togliatti et par un parti communiste avec une très grande influence de masse et un prestige international considérable. Cela ne pouvait pas et ne pourra pas ne pas avoir des répercussions et des conséquences d'une très grande portée pour l'évolution future aussi bien du P.C. italien que d'autres secteurs du mouvement ouvrier international, surtout de ceux jusqu'ici très peu affectés par le processus de déstalinisation et qui reçoivent maintenant un stimulant puissant.
Ce qui est important est que Togliatti, tout en se plaçant dans l'optique d'une lutte plus efficace contre les Chinois, confirme son opposition à une conférence qui serait le prélude d'un nouveau resserrement du mouvement international; qu'il ait fait état implicitement de la carence de l'élaboration politique et théorique du mouvement communiste face aux problèmes de la lutte des peuples coloniaux ; qu'il ait dénoncé clairement la faiblesse stratégique intrinsèque de certains partis communistes des pays occidentaux et l'inefficacité de certains organismes (voir notamment la remarque sur la F.S.M.). Ce qui est encore plus important est qu'il ait souligné de nouveau et plus nettement l'exigence d'aller plus loin dans la recherche des causes des phénomènes de l'époque stalinienne et qu'il ait exprimé des critiques aux structures politiques et aux méthodes toujours en vigueur en U.R.S.S. et dans d'autres Etats ouvriers. On se rend aisément compte que ce sont surtout ces derniers éléments qui représenteront un stimulant critique dans de larges secteurs du mouvement communiste et dans les Etats ouvriers et qui pourront constiphase, un point de départ tactiquement très favorable.
Mais le document de Togliatti n'est pas seulement - et surtout - un texte pour la déstalinisation, pour un desserrement de la contrainte de style stalinien dans le mouvement communiste et dans les Etats ouvriers, ce n'est pas seulement un stimulant à la réflexion politique et théorique et à l'autocritique. Se reliant aussi bien à ce que Togliatti lui-même avait déjà écrit dans le passé qu'aux thèses désormais acquises par le P.C. italien, le texte de Yalta inclut en même temps des éléments multiples pour une plate-forme donnée du mouvement ouvrier, surtout italien et de l'Europe occidentale. Il s'agit, à proprement parler, d'une plate-forme carrément droitière et néo-réformiste. Plus encore : même des affirmations en ellesmêmes peu contestables comme celle sur le rôle de la culture et les critiques à certains phénomènes soviétiques entrent dans le jeu de la stratégie de Togliatti et du P.C. italien, visant à donner des « garanties », des « assurances » aux forces disparates qu'on tâche de gagner à un très large front anti-monopoles.
Sur ce terrain, à vrai dire, il n'y a pas dans le texte de choses nouvelles par rapport aux thèses officielles du P.C. italien et à certains discours et articles de ses principaux dirigeants (même l'affaire de l'attitude « nouvelle » envers la religion se trouvait déjà dans les textes du dernier congrès). Mais on retiendra en tout cas comme élément significatif que Togliatti mettait désormais en question ouvertement, même dans un texte dirigé aux Soviétiques, la conception léniniste de l'Etat pour avancer une conception néoréformiste gradualiste qui reprend les théses des réformistes classiques, même dans leur terminologie propre. A cause du prestige de son auteur, de sa correspondance partielle avec certaines situations, de la confusion politique et théorique que le stalinisme a engendrée, le document de Yalta pourra donc aider non seulement la déstalinisation, mais aussi et plus précisément une déstalinisation dans un sens droitier. Il serait donc profondément erroné de se laisser méduser par certains côtés du « testament » et d'oublier son contenu et ses implications plus spécifiques et concrètes.
Un mot sur la question de l'autonomie nationale des partis communistes qui était devenue l'un des points centraux du Togliatti des dernières années. Nous n'avons jamais oublié - déjà à l'époque des prises de position des communistes yougoslaves ou face à la tendance gomulkiste - la signification de la revendication de l'autonomie des partis dans le contexte donné. Dans la mesure où cela impliquait une condamnation des pratiques du Komintern stalinisé et du Kominform, et un refus de se soumettre à un contrôle bureaucratique monolithique par la bureaucratie soviétique, nous en avons saisi les côtés objectivement progressifs. Nous ajoutons maintenant que toute manœuvre éventueile de la part de Khrouchtchev de restaurer un organisme ou une organisation internationale dont le but véritable serait de rétablir dans une certaine mesure l'emprise de la bureaucratie soviétique sur une partie au moins des partis communistes ne peut que provoquer des refus sous forme de défense de l'autonomie nationale. Toutefois, dans le courant représenté par Togliatti, l'autonomie est souhaitée d'une part dans des buts opporturistes (peur pouvoir mieux apparaitre « national » et « démocratique »), d'autre part elle est devenue un but, une réponse prétendument définitive aux problèmes de l'internationalisme prolétarien à notre époque. Or, s'il faut évidemment tenir compte de toutes les expériences négatives et de toutes les difficultés et erreurs, y compris de l'Internationale Communiste durant ses meilleures années, des solutions basées sur l' « autonomie » ou le trop fameux polycentrisme ne sauraient être acceptées par le marxisme révolutionnaire. A notre sens, l'expérience démontre de plus en plus la nécessité d'une stratégie d'ensemble du mouvement ouvrier mondial, la nécessité de contrecarrer toute une série de tendances centrifuges qui pullulent dans la phase de transition, ce qui serait impossible sans une concrétisation de l'internationalisme prolétarien sous des formes politiques et organisationnelles.
Nous nous rendons parfaitement compte qu'il ne s'agit pas, en dernière analyse, d'un débat abstrait et que Togliatti et ceux qui partagent son point de vue ne
NALE 25 sont pas ou ne sont pas exclusivement victimes d'une erreur politique et théorique. Il existe des forces objectives qui sont à la base de leur attitude, il y a une évolution dans le jeu de certains facteurs qui se précise de plus en plus, notamment dans certains pays.
En principe, l'orientation d'un parti communiste fut traditionnellement déterminée par trois facteurs, à savoir les intérêts et les nécessités stratégiques et tactiques de la bureaucratie soviétique, les exigences spécifiques de la bureaucratie « communiste » nationale, la pression du mouvement des masses. Le premier facteur fut toujours décisif — et de loin - à l'époque stalinienne, notamment face à des partis communistes sans une large base de masse. Mais, surtout à partir de la deuxième guerre mondiale - voir l'expérience yougoslave, pilote même sous cet angle - les trois facteurs commencèrent à se combiner, dans des circonstances données, sous des formes différentes. Il est clair que, maintenant, à la suite des développements de la dernière décennie et plus récemment du conflit sino-soviétique, le poids du premier facteur particulièrement dans le cas d'un parti puissant comme le P.C. italien, a baissé sensiblement et aujourd'hui les nécessités propres, « nationales », de la bureaucratie ont tendance à primer. C'est une évolution qui pourrait mener très loin, et, dans l'abstrait, vers des issues tout à fait opposées : dans le cas du P.C. italien, la tendance qui se dessine jusqu'ici est celle d'une transformation graduelle du parti dans un sens réformiste social-démocrate. Tout cela pose aux marxistes révolutionnaires des problèmes complexes - aussi bien d'analyse politique que d'attitude tactique -dans une époque nouvelle que la disparition presque simultanée de deux vieux leaders comme Togliatti et Thorez a symboliquement sanctionnée.
20 septembre 1964.