Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 23

La grève générale au Nigéria, par un témoin

Quatrième Internationale, n° 23 · novembre 1964 · p. 26-28 · 2 014 mots

Texte lu par machine sur le scan (relu en 2026 colonne par colonne) : il peut contenir des fautes de lecture. Pour citer, reportez-vous au scan de la page.

Durant les deux premières semaines de juin, le Nigeria a été secoué par une grève générale entraînant un million de travailleurs. Cette grève se préparait depuis que les syndicats s'étaient unis en un Comité d'action commune peu après l'avènement du Nigeria au statut de République, en octobre dernier.

Le Comité d'action commune demandait l'établissement d'un salaire minimum fédéral de 20 livres par mois (270 francs). Le minimum fédéral pour les employés du service public dans la capitale, Lagos, etait alors de 7-12 ivres (102 francs). Sous l'influence d'une forte pression, le gouvernement nomma une commission dirigée par le juge Adeyinka Morgan qui fut chargée de mener une enquête. Elle conclut à la nécessité de nombreuses améliorations, y compris un salaire minimum de 12 livres (162 francs) par mois.

Cependant, le gouvernement ne s'empressa pas de publier le rapport.

Le 26 mai, le Comité d'action commune posa un ultimatum au gouvernement : publier le rapport dans les 72 heures, sinon affronter la grève générale. Le samedi 30 mai, les syndicats commencèrent à préparer la grève. Ce jour-là la police attaqua un rassemblemeni, blessant des douzaines de manifestants et en arrêtant un grand nombre. La grève générale commença le ler juin. Le 3, le gouvernement publia le rapport de la commission Morgan accompagné du Livre Blanc qui offrait un salaire minimum de 9-2 livres seulement (123 francs). La grève continua à se renforcer. Nous donnons ici le récit d'un témoin des événements.

Décider une grève pour le retard du gouvernement à publier un rapport, cela paraissait peu sérieux. Mais depuis l'Indépendance, il y a trois ans, un mécontentement latent se faisait sentir dans tout le pays. Aussi les réunions publiques, les manifestations et les meetings de tout genre étaient-ils déclarés illégaux par décret exécutifs du genre :

Pas de rassemblement à Lagos du ler au 10 janvier 1964. Ordre du 31 décembre 1963 Pas de... dans le Nord du 15 janvier au 18 février. Ordre du 14 janvier 1964.

Et ainsi de suite, pour toutes les parties du pays.

Quand le Comité d'action tint un meeting dans un hôtel, le 30 mai, il était absolument en dehors de la loi. Au cours de cette réunion, M.A.O. Imoudu adressa aux travailleurs un discours passionné sur la nécessité de la liberté politique, sur les violations de la constitution. Ses remarques les plus cuisantes portèrent sur l'interdiction des manifestations. Le leader travailliste n° 1 du Nigeria s'écria :

« Maintenant, nous allons passer outre à l'interdiction ! ».

La foule des travailleurs le hissa sur ses épaules et c'est ainsi que commença la manifestation. C'était une longue marche massive de la terre ferme de Lagos dans la direction de l'ile.

Non seulement cette manifestation était illégale, mais elle n'était pas prévue. Aussi la foule n'était-elle pas préparée à affronter les escouades de policiers qu'elle trouva rangée en ordre de bataille au coin de l'entrée du Pont Carter.

Alhaji Adehdlu, du Congrès de l'Union des travailleurs (syndicat reconnu par le gouvernement et affilié à la Confédération internationale des syndicats libres) décida d'arrêter pour parler avec l'officier responsable de la police. Imoudu demanda à descendre pour traverser le pont à pied. Cette pause d'une minute à peine favorisa la police qui chargea les ouvriers de trois côtés. La foule ne pouvait que reculer dans une seule rue.

Bientôt Adehdlu était roué de coups de bâtons. Il descendit et fut piétiné par les travailleurs qui commençaient à s'af-

QUATRIEME foler. En se dirigeant rapidement vers l'avant Imoudu avait förcé les lignes de la police mais s'était retrouvé seul sur le pont. Il alla rejoindre les travailleurs, forçant le barrage une fois de plus. Il reçut quelques coups de matraque sur la tête, mais il parvint à rejoindre ses camarades et à fuir.

Cet épisode souvent cité est connu sous le nom de « Bataille de Carter Bridge ».

Le lendemain, on pouvait lire en première page de tous les journaux : « Les leaders ouvriers battus par la police ont été emmenés à l'hôpital ». Malgré ces mauvaises nouvelles, il s'était produit quelque chose de positif. On avait brisé l'interdiction du droit de réunion. On ne pouvait douter du grand succès de la grève qui allait commencer le ler juin. Les travailleurs étaient furieux et parfaitement décidés.

A 6 h 30 du matin je trouvais trois barrières de passage à niveau enlevées. Les trains ne marchaient pas. J'allais aux docks à 7 heures et à midi j'apprenais que tous les navires étaient en rade. La grève était quasi totale quoiqu'elle ne recouvre pas le pays entier. Cependant elle s'étendait avec une rapidité extraordinaire. On avait encore de l'eau et de l'électricité. C'était les soldats qui faisaient fonctionner les centrales, protégeant par leurs matraques l'équipe européenne.

Le mardi, les employés des transports municipaux, les égoutiers et autres travailleurs cessèrent le travail. Dans tout le pays la production s'arrêta presque to.

talement.

Au nord du Nigeria, les syndicats ne sont pas aussi bien organisés que dans le sud. Les premières nouvelles de ce qui s'y passait arrivèrent le mercredi 3 juin

Non seulement la grève gagnait du terrain mais les chefs syndicalistes étaient traînés devant la Cour, accusés de sabotage. Cela se rapportait à la grève des travailleurs dans les principaux services.

Dans l'ouest, un chef syndicaliste qui avait critiqué les préparatifs de samedi comme « peu sérieux » faisait volte-face le mardi et se révélait parfait organisateur de grève.

A l'Université d'Ibadan, il n'y avait pas parfaite solidarité. Les étudiants s'attaquaient aux employés qui refusaient de les servir parce qu'ils étaient en grève.

(Les étudiants africains étaient autrefois les plus dynamiques du monde !)

Il y eut une nouvelle flambée dans la lutte lorsque les employés des services publics se joignirent à la grève. Leur participation était de 100 % tandis que celle des employés commerciaux restait inégale.

Dans l'est du Nigeria, à Port Harcourt ouvriers firent une marche de 25 km pour « libérer » des travailleurs qui travaillaient encore dans l'usine. vallaient encore dans usure.

A Aba, des femmes et des ouvriers marchèrent sur la Haute-Cour et demanderent au juge pourquoi il n'était pas en grève. Selon des témoins, il s'enfuit abandonnant sa perruque.

C'est aussi dans l'est du Nigeria que les ouvriers marchèrent sur le poste de police pour délivrer leurs dirigeants qui y étaient incarcérés. La police s'enfuit.

On força les portes, on délivra les prisenniers et la grève se poursuivit.

Dans les milieux bourgeois on annonçait généralement que la grève se terminerait le lundi 8 juin. Mais quiconque avait assisté aux meetings de masses qui eurent lieu dans tout le pays le samedi précédent n'aurait pu penser cela. Le mouvement ouvrier et les milieux de gauche se livraient à de grandes activités qui allaient porter leurs fruits la semaine suivante. Des « Comités SS » étaient organisés dans chaque usine. C'étaient des comités de grèves composés des activistes la plupart influencés par le Groupe Marxiste Révolutionnaire • récemment formé. En ce qui concerne l'organisation, les comités de grève firent un travail excellent.

Dans certains magasins et bureaux où travaillaient les expatriés, la plupart des Européens du sud, les comités de grève firent une marche pour les « libérer » en menaçant les patrons. Le 8 juin, le Premier Ministre, Alhayi Sir Abubaka Tafawa Balega s'adressa à toute la nation, donnant 48 heures pour reprendre le travail ou s'attendre aux pires conséquences, y compris le licenciement.

Les deux jours expirés, on vit des tracts dans Lagos posant un ultimatum au Premier Ministre.

Le tract était ainsi rédigé :

« En suant dans leurs ateliers et leurs bureaux, les travailleurs du Nigeria produisent la richesse mais ne profitent nullement de ses fruits. En conséquence ils sont en grève. Une grève nationale pour un minimum vital ne semble pas impressionner nos oppresseurs. Au lieu de négociations, ils nous lancent des ultimatums.

« Aujourd'hui les travailleurs prouvent qu'ils ne sauraient être intimidés par aucun ultimatum ou manifestation force. Nous ne retournerons pas travailler.

« Au lieu de cela, nous adressons un ultimatum au gouvernement Balewa pour qu'il démisionne, puisqu'il ne peut satisfaire aux aspirations de nos compatriotes travailleurs. S'il ne peut appliquer les décisions de la Commission Morgan, qu'il démissionne dans les 48 heures ou affronte la colère des travailleurs unis du Nigeria.

« Morgan ou pas Morgan, la lutte des travailleurs nigériens continue. Aujourd'hui c'est la grève et nous ne cesserons de la recommencer. Demain sera le pouvoir des travailleurs !

« Nos buts sont pacifiques mais si l'on use de la violence contre nous, nous, les millions de travailleurs, nous nous défendrons. Ni les baïonnettes ni les boucliers de rotin [tels sont les boucliers de la police nigérienne] ne nous arrêteront.

« Tous les ouvriers en grève et les citoyens progressistes forment des comités de défense ouvriers pour rester vigilants et protéger la population. Eucore la grève, encore la grève et encore la grève.

A bas Baleva ! »

Le Comité de défense des travailleurs de Lagos.

Les manifestations se multiplièrent, les attaques de la police s'intensifièrent : gaz Jacrymogènes, charges au bâton, matraquages. Armée de baïonnettes, la police restait souvent près des rassemblements ouvriers qui étaient encore illégaux. Cependant les inculpations pour tenue d'assemblée illégales dirigées contre les chefs syndicalistes après la bataille de Carter Bridge, furent levées.

Dans la semaine la police demandait la reddition d'Imoudu. Des policiers en civil allèrent chez lui alors qu'il était encore au lit par suite des coups reçus, mais ils n'osèrent traverser la masse d'ouvriers qui se trouvait là.

Dans leurs assemblées, les travailleurs commencèrent à lancer de nouveaux mots d'ordre : « Le pouvoir ! », « Imoudu, notre Premier Ministre ! » «Donnez-nous un parti travailliste ! ».

Sur le champ de course d'Ibadan, une résolution fut unanimement adoptée qui demandait la formation d'un Labour Party.

Le Premier Ministre Balega, qui était en vacances, revint à Lagos. Je l'ai vu dans sa voiture, aller vers la place Tafawa Balewa. La foule le huait en criant : « Ole ! Ole ! » (voleur). Le. Premier Ministre quitta la ville au bout de peu de temps.

Comme la grève se poursuivait, le cabinet se réunit. La N.E.C.A. (Association consultative des employeurs nigériens) commença à tenir des réunions. Ils faiblissaient mais ne voulaient pas encore accepter le salaire demandé par le rapport Morgan. Ils annonçaient dans les journaux le licenciement d'ouvriers qui ne reprendraient pas le travail avant teile ou telle date. Personne n'en tint compte.

Le vendredi 12 juillet, les marchandes de la Halle étaient prêtes à se mettre en grève, fait d'autant plus important que 90 % de la distribution de l'économie nigérienne reste entre les mains de ces femmes.

Juste avant, les jeunes organisaient des manifestations dans Lagos. Arrivés des trois coins de la ville, ils convergeaient vers le centre. La plupart faisaient partie d'une association de jeunes appelée Groupe d'Action. Ils portaient des batons et chantaient des chants de guerre. On ne voyait pas un seul policier dans les rues occupées par les jeunes.

Le vendredi, le cabinet annonçait qu'il allait se retirer. Le gouvernement, le N.E.C.A. et le comité d'Action commune ouvrirent des négociations.

Au même moment, circulaient des rumeurs selon lesquelles des employeurs « expatriés » voulaient assassiner M.A.O. Imoudu. On doubla la garde de volontaires qui l'entouraient D'autpes rumeurs parlaient d'une prise de pouvoir par l'armée.

J'ai été arrêté le vendredi, le chef de la police m'a interrogé sur des tentatives de renversement du gouvernement. Mais je l'ai assuré de cette impossibilité car le gouvernement accepterait certainement le rapport Morgan, soit ce jour même, soit dimanche au plus tard.

Il s'est avéré que j'avais raison. quand on m'a libéré le samedi matin, les titres des journaux annonçaient que la grève était terminée parce que le gouvernement, Le N.E.C.A. et le Comité d'Action comhune s'étaient entendus pour prendre le apport Morgan comme base de négocia tions.

cependant le gain le plus important de la grève générale de 1964 a été une élévation considérable de la conscience politique des travailleurs. Ce qui porera ses fruits dans un proche avenir.

Une erreur sur cette page ?