Le COMECON (Conseil d'Entre-Aide Economique) fut fondé en avril 1949 par TU.R.S.S. et les pays d'Europe orientale dits de « démocratie populaire ». La Yougoslavie n'en fit pas partie, la fondation du COMECON intervenant après la rupture de Staline avec Tito. Les Etats ouvriers asiatiques, au fur et à mesure de leur fondation, y furent associés en tant qu'observateurs mais pas en tant que membres. Seule, la République Populaire Mongole fut admise comme membre en 1962.
L'évolution du COMECON passe par trois étapes assez distinctes :
1º D'avril 1949 jusqu'en 1956, le COMECON se limita à la coordination du commerce extérieur des pays-membres, tavorisant l'accroissement des échanges et la prolongation des accords, et ce sur une base essentiellement bilatérale. Il ne put même pas créer un système financier de compensation multilatérale, comparable à l'Union Européenne des paiements qui facilita la reprise et l'essor du commerce international entre les pays capitalistes d'Europe.
Le caractère atrophié de la collaboration internationale entre Etats ouvriers à cette époque était dû essentiellement aux rapports de pillage et d'exploitation que la bureaucratie soviétique avait imposés aux pays de « démocratie populaire ». La doctrine autarcique, limitation servile du schéma stalinien de « socialisme dans un seul pays », n'en fut que la conséquence et non la cause, dans des conditions de méfiance généralisée semée par la bureaucratie stalinienne. Elle accrut cependant les ravages causés par ces liens de subordination imposés par le Kremlin aux « démocraties populaires ». . 2° De 1956 jusqu'en 1962, le COMECON s'efforça de coordonner les principaux objectifs des plans économiques à long terme (1956-60). La montée de la révolution politique en Pologne, en Hongrie et dans la R.D.A. obligèrent le Kremlin à faire une brusque volte-face dans ses rapports avec les pays de « démocratie populaire ». Les « sociétés soviétiques par actions » et les « sociétés mixtes » établies sur le territoire de ces pays furent dissoutes et leurs actifs remis aux Etats sur les territoires desquels elles avaient été établies. Les accords commerciaux léonins furent abolis. La bureaucratie soviétique commença même à accorder une aide aux pays de « démocratie populaire ». La coordination des plans s'imposa surtout pour des raisons objectives, en vue de pallier les disproportions apparues (par exemple disproportions entre les bases de matières premières et les industries de transformation) et éviter, du moins dans une certaine mesure, les doubles emplois les plus flagrants (développement des mêmes branches des industries mécaniques dans chacun des pays du COMECON, etc.). (Voir à ce propos l'aveu d'un auteur comme L. Lavallée : « L'économie socialiste mondiale et la division internationale du travail socialiste », Economie et Politique, février 1963). En pratique cependant, cette coordination se limite encore à des accords sur les fournitures mutuelles.
Du fait de la coordination progressive entre les plans, le commerce extérieur des pays membres du COMECON se développa davantage sous l'effet des conditions objectives de dépendance croissante entre les différentes économies, que sous l'effet d'efforts bilatéraux de « disposer des restes » ou de « combler les lacunes » d'économies essentiellement conçues de manière autarcique. Des commissions permanentes furent créées au sein du COMECON, en vue de permettre une certaine spécialisation par branche industrielle.
QUAT Des études comparatives de coûts de production, de prix, de rentabilité des investissements furent entreprises, qui se heurtèrent à de nombreuses difficultés théoriques et pratiques.
3º A partir de 1962, le COMECON doit en principe assurer une véritable division international du travail socialiste. Alors qu'entre 1956 et 1962, chacun des pays membres commençait par élaborer son propre plan de développement économique, et que la coordination de ces plans ne s'effectua donc pour ainsi dire qu'a posteriori, on admet maintenant la n cessité d'une coordination a priori, les plans des pays membres devant être harmonisés avant d'être adoptés définiti vement à l'échelle nationale. Cette coordination implique surtout de nombreux accords de spécialisation de production. C'est seulement à partir de ce moment que le principe d'une compensation multilatérale des paiements au sein du COMECON a été adopté, principe qui a apouti à la création d'une banque spéciale, la « Banque internationale de collaboration économique » qui a commencé à travailler le ler janvier 1964, après avoir eu à surmonter d'énormes difficultés.
Plus les travaux au COMECON s'approchent des problèmes d'une véritable planification économique internationale, plus ils se heurtent aux obstacles résultant de la bureaucratisation des Etats ouvriers. Les pratiques honteuses de la bureaucratle soviétique à l'époque stalinienne n'ont pas pu ne pas provoquer une meriance énorme, autant auprès des masses qu'auprès des bureaucraties des différentes « démocraties populaires ». Cette méfiance à l'égard du Kremlin s'exprime en pratique par une recrudescence du nationalisme, y compris au nationalisme économique, qui est aujourd'hui une des dominantes de la situa-
Les deux problèmes-clés posés par la « division internationale du travail socialiste » sont celui de la détermination des prix des marchandises exportées et importées, et celui de la sélection des critères déterminant la préférence accordée aux investissements dans un pays plutôt que dans un autre.
Le problème des prix appliqués sur le « marché international socialiste » a été résolu pratiquement, sous la pression des besoins, d'une manière fort nette: ces prix sont ceux du marché mondial, c'està-dire ceux du marché international capitaliste, seules les fluctuations spéculatives à court terme ayant été éliminées (lors de la XVII session plénière du COME- tion en Europe orientale, le prix que le mouvement communiste paye pour vingtcinq années de pratiques staliniennes ayant sapé l'internationalisme prolétarien. Et ces pratiques ont été infiniment plus importantes pour déterminer la conscience et le comportement des hommes dans ces pays que tous les facteurs idéologiques pris dans leur ensemble.
Pour neutraliser partiellement cette méfiance, le Kremlin a dû admettre des règles de procédure, comme la règle de l'unanimité dans le vote des projets de plans ou d'entreprises communes, règles qui ne peuvent pas manquer d'alourdir les travaux du COMECON et de retarder la prise de décisions.
A l'étape actuelle d'évolution du COMECON, il est clair que se posent des problèmes théoriques inhérents à toute division internationale du travail entre Etats ouvriers, et auxquels les marxistes révolutionnaires doivent s'efforcer à leur tour d'apporter des réponses. Longtemps les théoriciens staliniens et khrouchtchéviens se sont efforcés de passer sous silence ces problèmes, ou bien même de nier qu'ils existent. Ils se sont contentes de phrases creuses concernant la « fraternité des pays socialistes », la « collaboration sur pied d'égalité », « la loi de développement harmonieux et proportionnel des forces productives dans les pays socialistes », etc.
Les débats pratiques qui ont eu lieu au sein du COMECON, notamment sous la pression des différentes bureaucraties nationales défendant chacune avec acharnement et autonomie croissante « ses » intérêts nationaux, ont cependant obligé les théoriciens khrouchtchéviens à prendre conscience de ces problèmes théoriques et à les aborder, fût-ce avec une extrême prudence. CON, qui s'est tenue en décembre 1962, on adopta la moyenne des prix mondiaux 1957-1961 comme base des prix pour le « marché international socialiste »). La raison indiquée pour cette solution — fortement insuffisante, tant sur le plan théorique que pratique — c'est qu'en cas de mécontentement envers les prix pratiqués au sein du COMECON, chaque pays membre a toujours la solution de rechange d'acheter ses marchandises dans un pays capitaliste, seule l'adoption des mêmes prix que ceux pratiqués par les pays capitalistes fermant la porte à un marchandage perpétuel.
Il faut d'ailleurs ajouter que la pratique s'éloigne quelquefois de cette règle
L'ECHANGE INEGAL PERSISTE
L'ECHANGE INEGAL PERSISTE générale; notamment pour le pétrole, I'U.R.S.S. applique des prix largement différents, selon qu'elle l'exporte vers des pays capitalistes ou vers des pays membres du COMECON. Cuba a ainsi profité du fait qu'elle était encore classée parmi les pays « capitalistes » lors de la conclusion de l'accord commercial soviéto-cubain sur les fournitures de pétrole; elle paye aujourd'hui le pétrole soviétique à une fraction seulement du prix imposé à la Pologne, à la R..D.A., à la Tchécoslovaquie, à la Hongrie, à la Bulgarie, etc.
L'adoption de la règle générale d'emploi des prix du marché mondial entraîne une conséquence de la plus grande importance. On sait que, d'après la théorie marxiste de la valeur-travail, les prix sur le marché mondial impliquent des échanges inégaux, une quantité moindre de travail des pays à productivité de travail audessus de la moyenne mondiale étant échangée contre une quantité plus grande de travail des pays à productivité du travail en-dessous de la moyenne mondiale. Cet échange inégal sur le marché mondial constitue une des causes essentielles du maintien et du renforcement de l'inégalité de développement économique entre les nations, le commerce mondial équivalant à un drainage constant de valeur des pavs pauvres vers les pays riches.
Il est évident que cette règle continue à jouer entre Etats ouvriers qui se trouvent à des niveaux de développement suffisamment différents (ce qui est actuellement le cas. En 1960, par rapport à celle de la République Démocratique Allemande prise pour 100, la production industrielle par tête d'habitant s'établissait à 110 en Tchécoslovaquie, 70 en U.R.S.S., 60 en Pologne, 55 en Hongrie, 36, en Roumanie, 33 en Bulgarie, 15 en Corée du Nord et 7 en Chine. Voir l'article précité de L. Lavallée, ainsi que La Nouvelle Revue Internationale, juin 1964, p. 93). D'ailleurs, certains théoriciens khrouchtcheviens ne le contestent pas. D'autres, cependant, s'efforcent de « démontrer » que cet échange inégal s'effectue autant au profit du pays sousdéveloppé que des pays avancés (pour autant qu'il s'agit d'Etats ouvriers, évidemment). Ainsi, l'économiste soviétique O. Bogomolov, prenant la parole à une rencontre internationale d'économistes des Etats ouvriers consacrée aux problèmes du «'système économique socialiste mondial », affirme notamment :
« Le pays qui se trouve à un haut degré le développement économique peut échanger une part moindre de son travail contre une plus grande quantité de travail des autres nations. Comment concilier cette particularité
NALE 31 des échanges internationaux avec le principe de l'avantage mutuel qui découle de la véritable égalité de droits et de la souveraineté des pays socialistes ?
A notre avis, les deux choses sont parfaitement conciliables. en effet. legaliti des parties dans l'échange, leur intérêt mutuel, ne dépendent pas du fait que la même quantité de travail national soit contenue dans les marchandises échangées ou non. L'avantage économique, c'est-àdire la portée de l'échange commercial pour l'économie nationale, est déterminé par la différence entre les dépenses nécessaires pour obtenir tel ou tel produit par ses propres moyens, et les dépenses nécessaires pour produire les marchandises destinées à l'exportation, en échange desquelles on peut recevoir le même produit ».
(Les lois générales du développement du système économique mondial, p. 107, Nouvelle Revue Internationale, juin 1964).
Voilà donc un économiste soviétique invoquant la théorie des coûts comparés de Ricardo, pour convaincre un quelconque Indien (pardon ; un Roumain, un Vietnamien, un Chinois, un Nord-Coréen) que du moment qu'il paye les machines britanniques (pardon: soviétiques) moins cher qu'il ne les aurait payées si elles avaient été produites dans son propre pays, l'échange est à son « avantage ». Savourons en passant la logique sereine de la phrase : l'égalité des parties dans l'échange ne dépend pas (!) de l'égalité des quantités de travail échangées. Et demandons à Bogomolov pourquoi cette étrange logique, qui s'appliquerait aux relations commerciales entre Etats ouvriers, cesserait d'être valable lorsqu'on l'applique aux relations entre Etats capitalistes. Ne taudrait-il pas, dès lors, rédiger une apologie de l'impérialisme, du colonialisme, et des échanges inégaux qui régissent les relations entre pays impérialistes et pays sousdéveloppés ?
En réalité, le raisonnement de Bogomolov n'est qu'un vulgaire sophisme, où on substitue subrepticement « avantage mutuel » à égalité.. Evidemment, un pays arriéré a « avantage » (c'est-à-dire subit moins de pertes) à acheter des produits industriels à des prix surélevés dans des pays avancés, car il aurait fabriqué luimême ces mêmes produits à des prix encore plus exorbitants. N'empêche qu'en échangeant ses matières premières trop bon marché contre des produits industriels à prix surélevés, il pratique un échange inégal qui implique un transfert de valeur du pays retardataire au pays riche. Aucune considération relative aux « avantages mutuels » ne peut effacer ce fait évident.
L'ECHANGE INEGAL TEND-IL A DEPERIR?
L'échange inégal provient en dernière analyse des différences de niveau de productivité du travail entre partenaires commerciaux (qui se laissent généralement, bien que pas toujours, réduire à des différences de degré d'industrialisation). Les différentes bureaucraties au pouvoir dans les Etats ouvriers en sont à tel point convaincues qu'elles ont élevé « l'égalisation des niveaux de développement économique » au rang de « loi » des relations économiques entre Etats ouvriers.
Evidemment, disent les idéologues de la bureaucratie, cette loi ne s'exerce que « sous forme de tendance ». Et d'aucuns ajoutent : « la construction du socialisme n'apporte pas nécessairement la garantie de l'égalisation » (Nouvelle Revue Internationale, de juin 1964, p. 94). Nous verrons pourquoi il en est en effet ainsi, surtout sous un régime politique fortement bureaucratisé dans les Etats ouvriers. Mais retenons pour le moment qu'en énonçant cette « loi », les économistes khrouchtchéviens admettent du même fait l'existence d'un problème d'inégalité, et les conséquences graves qui en découlent.
Lors d'une discussion intéressante qui a eu lieu à l'Ecole pratique des Hautes Etudes à Paris, à laquelle ont participé MM.. A. Emmanuel et Charles Bettelheim, et qu'on trouve reproduite dans la revue Problèmes de planification (n° 2: « Echange inégal et politique de développement »), les deux économistes ont carrément admis l'existence de l'échange inégal entre « pays socialistes » (Etats ouvriers). Mais alors que M. A. Emmanuel s'est borné à analyser les causes et le mécanisme de ces échanges inégaux, Charles Bettelheim a essayé de dégager une loi de développement qui permettrait de démontrer le dépérissement progressif de l'échange inégal entre Etats ouvriers. Cette loi serait simplement celle du taux de croissance plus rapide des Etats ouvriers moins industrialisés (1).
Statistiquement, on peut évidemment démontrer que jusqu'ici (c'est-à-dire pendant la période 1949-1963), les pays commençant à construire le socialisme ont eu des taux de croissance plus élevés selon qu'ils partent d'un niveau d'industrialisation plus bas. Lorsque la distance entre deux degrés d'industrialisation est énorme, cette loi correspond au bon sens: Il est évidemment plus facile d'avoir un «taux de croissance » plus élevé à partir de la production de 1.000 paires de souliers par an, qu'à partir de la production de 400 millions de paires. Mais il est vrai que, dans le premier cas, ce « taux de croissance » ne signifie plus grand chose.
S'agit-il cependant vraiment d'une
« loi » qui continuerait à agir lorsque la distance entre deux niveaux d'industrialisation n'est plus Rien ne permet de ple historique des nées, auquel on se pour en démontrer sément marqué de tellement énorme ? le démontrer. L'exemquinze dernières anréfère habituellement la validité, est précil'effort autarcique de la plupart des Etats ouvriers, qui a eu tendance à exagérer le taux de croissance industriel (aux dépens non seulement du niveau de vie des masses mais encore de la « rentabilité », du « rapport effectif », des investissements). Et un des buts du fonctionnement amélioré et élargi du COMECON est précisément celui de porter remède à cet excès. Qui nous dit qu'il n'en résultera pas en même temps un certain rapprochement des taux de croissance, du moins des Etats ouvriers européens, qui remettrait « Tegalisation de leur niveau de développement » aux calendes grecques ? D'ailleurs, les « preuves statistiques » fournies notamment dans l'article précité de L. Lavallée, sont bien moins probantes qu'elles ne le paraissent à première vue. Si la production d'électricité par tête d'habitant s'est effectivement rapprochée dans les Etats ouvriers entre 1950 et 1960 (les écarts restant cependant encore énormes entre les 120 kwh par tête d'habitant produits en 1960 en Albanie ou les 470 kwh produits en Roumanie, et les 2.600 kwh produits par tête d'habitant en R.D.A. dans la même année), ce rapprochement devient très petit et très lent en matière de production sidérurgique (sans parler de la production de biens d'équipement en général) : en 1950, la production sidérurgique par tête d'habitant arrivait en Roumanie à 23 % de celle de I'U.R.S.S. ; en 1960, elle arrivait à 35 %
(1) Cette « loi » impliquerait évidemment la « loi » d'une baisse tendancielle du taux de croissance dans l'économie des Etats ouvriers, dont personne n'a encore démontré la validité.
(2) Lavallée groupe les Etats ouvriers en trois catégories... selon leur population, affirmant que seuls de très grand pays comme l'URSS et la Chine peuvent (et doivent ?). produire pratiquement toute la gamme des produits à l'intérieur leurs frontières. Cette manière statique de considérer le problème sous-estime les conséquences de la formidable dynamique des forces productives. Même un pays comme les Etats-Unis n'est pas devenu plus indépendant mais au contraire plus dépendant de l'étranger, au fur et à mesure que ses forces productives se développaient, et cela non seulement du point de vue des marchés (pour écouler une partie de sa production) mais aussi du point de vue des matières premières, dont les réserves nationales s'épuisent un rythme rapide à partir d'un très haut niveau de production.
à celle de l'U.R.S.S.; pour la Bulgarie, les rapports sont respectivement 0,5 et 13 % ; pour la Yougoslavie 17,5 et 25,5 %. A ce rythme-là, il faudrait attendre l'an 2.000 et bien au-delà avant qu'il y ait réellement « égalisation »...
On pourrait rétorquer que tous les pays. ne doivent pas nécessairement produire de l'acier. L'objection est valable, mais seulement jusqu'a un certain point (2). En réalité, comme des économistes khrouchtchéviens ne manquent pas de le souligner, une égalisation réelle des niveaux de développement économique, c'est-à-dire une égalisation réelle des niveaux de productivité du travail implique qu'aucun Etat ouvrier ne reste ni pays prédominamment agricole, ni pays prédominamment exportateur de matières premières, ni pays prédominamment exportateur de produits des industries légères (produits textiles, produits de l'industrie alimentaire, etc.) C'est seulement après avoir éliminé toutes ces hypothèses qu'on peut prendre en considération diverses variantes de développement possibles. Mais, dans ce cas, la création d'une sidérurgie puissante ne paraît ni
Nous avons déjà rencontré une raison pour laquelle « la construction du socialisme n'apporte pas nécessairement la garantie de l'égalisation »: les effets de l'échange inégal impliquant le transfert de valeur des Etats ouvriers « pauvres » vers les Etats ouvriers « riches », plus les relations commerciales entre ces deux catégories d'Etats s'élargissent sous forme d'échanges inégaux, et plus le fossé qui les sépare risque de s'élargir (c'est ce qui s'est effectivement produit surtout pendant la première phase du COMECON, au cours de laquelle le « commerce avec IU.R.S.S. » n'était fort souvent qu'une paraphrase polie du pillage par la bureaucratie soviétique).
Il faut maintenant signaler une autre raison pour laquelle « la construction du socialisme » n'implique en effet aucune garantie automatique « d'égalisation » entre Etats ouvriers à divers niveaux de développement économique, raison qui devient de plus en plus opérante, au fur et à mesure qu'on passe à la « cordination internationale de la planification », et aux « entreprises communes » à plusieurs
Etats ouvriers, c'est-à-dire dans la phase présente d'activité du COMECON. Il s'agit des critères de choix entre divers projets d'investissements basés exclusivement ou principalement sur la rentabilité de ces investissements.
C'est un des problèmes théoriques (et
NALE 33 plus coûteuse ni moins facile que la création d'un complexe de pétrochimie ou d'une industrie électronique épousant le dernier cri de la productivité.
La question de l'égalisation à long terme des niveaux de développement des Etats ouvriers n'est-elle d'ailleurs pas un faux problème ? Même en admettant que cette égalisation finisse par se produire (d'ici un demi-siècle, ou même plus tôt), on admet du même fait que des décennies durant un échange inégal opèrera entre Etats ouvriers relativement avancés et Etats ouvriers relativement arriérés, échange inégal qui implique un transfert de valeurs, de « substance », des Etats ouvriers (relativement) arriérés vers les Etats ouvriers (relativement) avancés, et qui, de ce fait, accroît l'inégalité de développement au lieu de la réduire. Il s'agit donc de savoir si dans les relations entre Etats ouvriers ne doivent pas opérer d'autres facteurs pour compenser les effets de ces échanges inégaux, faute de quoi un sentiment d'exploitation se maintiendra dans tous les Etats ouvriers (relativement) arriérés, nourrissant inévitable'ment le nationalisme économique. pratiques) les plus complexes que les fonctionnaires du COMECON ont actuellement a résoudre, problème implicite dans ce qu'on appelle aujourd'hui la « division internationale du travail socialiste ».
L. Lavallée, dans l'article cité plus haut, écrit sans ambages qu'une répartition internationale des investissements basée sur le seul critère de rentabilité, aboutirait inévitablement à « spécialiser » les Etats ouvriers relativement arriérés dans la production de marchandises agricoles et de matières premières, c'est-à-dire de fixer plus ou moins définitivement l'échange inégal (comme cela se produit effectivement dans le monde capitaliste). Bettelheim affirme de même, et avec force dans la conférence précitée) qu'une application rigide de la règle d'économie maxima de matériaux et de travail, pour déterminer le choix des investissements par le CO-
MECON, augmenterait l'inégalité entre
Etats membres au lieu de la réduire.
Aussi, les « Principes fondamentaux de la division internationale du travail socialiste », adoptés par une conférence spéciale du COMECON le 7 juin 1962, affirment-ils prudemment que l'accroissement de la productivité du travail (c'est-à-dire en dernière analyse la « rentabilité » physique) n'est que le critère principal pour déterminer la division internationale du travail entre Etats ouvriers, et nullement le critère unique.
LES EFFETS NUISIBLES DES ECHANGES INEGAUX
PEUVENT-ILS ETRE NEUTRALISES?
LES EFFETS NUISIBLES DES ECHANGES INEGAUX
PEUVENT-ILS ETRE NEUTRALISES?
Néanmoins, le dirigeant mongol Y. Tsedenbal écrit : « Il a été décidé que, s'il existe dans plusieurs pays du C.E.E. (CO-
MECON-H.V.) des matières premières identiques, on doit donner la préférence aux investissements les plus rentables »
(Nouvelle Revue Internationale, septembre 1964, pp. 35-6). On comprend dès lors que les Roumains s'énervent ; ils se sentent visés. Aussi, l'économiste Zaharescu, qui représente son pays à la conférence internationale d'économistes « socialistes » sus-mentionnée, s'oppose-t-il avec véhémence a toute généralisation du critère de rentabilité pour les investissements dans le cadre du COMECON :
« ...B. Zaharescu a fait observer que le principe de la portée économique maximale avec le minimum de dépenses ne peut constituer un critère unique et abstrait dans la réalisation de la division internationale du travail et de la spécialisation de la production. Il faut tenir compte de la nécessité de développer l'industrie et l'agriculture sur une base moderne, d'impulser par priorité la production des moyens de production, d'établir un rapport correct entre l'industrie et l'agricul.ure, d'assurer le plein emploi de la main-d'œuvre, etc... Pour produire avec le maximum d'efficacité, il faut d'abord savoir quoi produire. Et cela n'est déjà plus seulement une question de pure efficacité ». (Nouvelle Revue Internationale, juin 1964, p. 102).
A part l'allusion au dogme éculé de la priorité de la production des moyens de production, ces remarques sont généralement pertinentes : c'est aller à l'encontre de toute la logique du socialisme que de vouloir y établir le développement économique sur le critère de la « rentabilité maximum de chaque projet d'investissement » (ou de chaque entreprise). L. Lavallée, prudent, explique qu'il faudrait partir de la notion de rentabilité potentielle, c'est-à-dire des coûts qui existeront nrobablement vers la fin di teront probablement vers la fin du XXe siècle. Il est évident que, dans ces conditions, la notion de calcul scientifique » des coûts perd tout contenu précis (3).
La conclusion s'impose : la coordination internationale des investissements entre Etats ouvriers doit devenir le facteur qui compense « l'échange inégal », doit « neutraliser » les pertes de valeur subies par les Etats ouvriers relativement arriérés dans leur commerce avec les Etats ouvriers relativement développés. A travers cette coordination, cette « coopération », des dons (ou des crédits sans intérêt) des seconds aux premiers sont indispensables pour égaliser progressivement les niveaux de développement inégaux entre ces Etats. Ces dons, cette aide désintéressée, ne correspondent pas seulement à un
« devoir de solidarité internationale prolétarienne » ils correspondent aussi à un impératif d'équité, les Etats ouvriers relativement avancés ayant reçu — et cuntinuant à recevoir — plus de valeurs des Etats ouvriers relativement arriérés qu'ils ne leur en donnent, au cours des échanges commerciaux « normaux », aux prix du marché mondial » (nous ne traitons même pas des transferts de valeur opérés à l'époque stalinienne par pillage pur et simple). Et cet impératif d'équité couvre un intérêt politique évident, le renationalisme économique ne pouvant que croître dans chacun des Etats ouvriers, aussi longtemps que leurs habitants (qu'ils soient simples prolétaires ou bureaucrates) ont le sentiment d'être exploités ou, dans le meilleur des cas, abandonnés à leur sort, par les « paysfrères » (plus riches).
Or, une coopération économique de plus en plus avancée entre les Etats ouvriers est une nécessité objective. Celle-ci résulte du fait que, dans une branche après l'autre, les investissements optima impliquent des entreprises de taille telle que le « marché national » ne peut en absorber toute la production (4). Le nationalisme lisme économique est un obstacle qui entrave la réalisation de cette coopération économique ; mais il est un produit inévitable — et dans de nombreux cas légitime - de l'exploitation dont les autres Etats ouvriers ont fait l'objet à l'époque de Staline, et qui se poursuit, fût-ce de manière atténuée, à travers les échanges inégaux. Par conséquent, la politique d'aide désintéressée, de dons pour accélérer le développement économique, de la part des Etats ouvriers « riches » aux Etats ouvriers « pauvres » est indispensable pour
(3) Dans une étude parue dans la revue soviétique « VNECHNJAJA TORGOVLIA » (no 1963), J. Kormnov et D. Ladygin cluant les coûts prévus d'ici 10 à 20 ans. parlent d'une comparaison des coûts inToute leur analyse a un caractère fort gêné, et en pratique, sieurs reprises qu'il de revient
(coûts de transport et coû pour déterminer la ils affirment à plufaut additionner prix de production), frais ts des investissements, meilleure localisation des entreprises. Finalement, Ils se tirent de la difficulté en déclarant que « la division internationale de travail socialiste » n'est pas « fondée » sur l'étude comparative des coûts de production, mais qu'elle doit cependant partir de celle-ci comme « base de départ »...
(4) Exemple : avant les accords de spécialisation du COMECON, trois pays, membres fabriquèrent des turbines de condensation d'une capacité de 12.000 kW, et quatre pays membres des turbines d'une capacité de 25.000 kW. L'accord de spécialisation a ramené la production de ces deux types de turbines a un seul pays membre, ce qul entraina des économies de 400 millions de roubles par an ! Manifestement les séries produites avant cet accord de spécialisation étaient si petites, que les coûts de production s'en trouvaient outrageusement élevés.
produire le facteur subjectif sans lequel la nécessité objective de la coopération économique ne pourra être pleinement reconnue et appliquée en pratique.
Ce n'est pas le moindre des méfaits de la bureaucratie soviétique, — et, en général, de toutes les bureaucraties des Etats ouvriers — qu'à une époque où « l'internationalisation de l'économie » est à l'ordre du jour, où des idéologues et moralistes bourgeois ont découvert depuis longtemps les vertus de « l'aide aux pays sous-développés » sur une échelie dix fois plus vaste que celle pratiquée dans les faits par les Etats impérialistes, les Etats ouvriers, loin de donner l'exemple dans leurs propres rapports mutuels de ce que seraient les rapports entre pays « riches » et pays « pauvres » dans un monde socialiste, continuent à bavarder sur les « avantages mutuels » à retirer du commerce international, ou même sur les « avantages proportionnels
Rapports nationaux », que chaque Etat ouvrier devrait retirer d'entreprises communes à plusieurs Etats.
Certes, il ne s'agit pas de rassembler dans un gigantesque « pot commun » les
NALE 35 fonds d'investissements de tous les Etats ouvriers et d'égaliser ainsi la misère. Il ne s'agit que d'une fraction relativement réduite du fonds d'investissement de chaque Etat ouvrier relativement avancé, qui devrait être consacrée à l'aide au développement économique des Etats ouvriers relativement arriérés. Mais cette aide devrait avoir une priorité absolue sur « l'aide » économique (sans parler de l'aide militaire !) accordée à la bourgeoisie coloniale. Ce n'est que par une démonstration pratique patiente de ce principe de compensation, que la théorie de « l'effort principalement appuyé sur ses propres forces » pourra être surmontée (théorie qui n'est pas « d'origine stalinienne » dans les pays jadis coloniaux ou semi-coloniaux comme la Chine, mais qui y est le produit d'une méfiance com• préhensible, résultant de siècles d'exploitation systématique par l'étranger). Car lorsque le choix pratique met en opposition ce principe avec une « coopération internationale » essentiellement fondée sur l'échange inégal, il s'avèrera fort difficile de le battre en brèche.
5 octobre 1964.