Depuis la mort de Nehru, l'Inde a vu se succéder une série de crises politiques et sociales qui semblent annoncer la fin du long règne relativement stable du Parti du Congrès. Le gouvernement du Congrès s'est effondré dans l'Etat de Karala. Des accusations de corruption flagrante ont été lancées contre l'administration du Congrès dans presque tous les Etats. Au sommet du parti, l'aile droite collabore presque ouvertement dans un gouvernement « parallèle », avec les partis réactionnaires Swatantra et Jan Sangh, contre le gouvernement central de son propre parti.
En même temps, une vaste agitation contre l'inflation croissante, la hausse des prix des produits alimentaires, et la pénurie des vivres, s'est déclenchée dans les populaires. Signe grave pour le régime du Congrès : cette agitation tend à s'étendre au-delà des limites des grands centre surbains, sièges traditionnels de l'agitation politique en Inde, vers de petites villes lointaines et même vers les villages, dont la stabilité relative avait été la condition de la stabilité du règne du Congrès. Vers la fin du mois de septembre, de multiples incidents se sont produits dans de nombreux Etats, des groupes de manifestants prenant d'assaut des magasins ou des silos de blé, et de très nombreux heurts se produisant avec la police.
Néanmoins, les partis traditionnels du mouvement ouvrier indien, le P. C. prosoviétique et le S.S.P. (né de la fusion du P.S.P. et du P.S. de Lohia), sont moins que jamais à la hauteur de leurs tâches. Ils commencèrent par laisser l'initiative aux partis de l'extrême-droite dans l'agitation contre la pénurie quand eux-mêmes prirent initiatives, ordre dispersé, le S.S.P. refusant de se joindre à une action déclenchée par le P.C. pro-soviétiques celui-ci refusant de se joindre ensuite à un appel à l'action lancé par le Enfin, les formes d'action prônées sont le traditionnel satyagraha (mouvement de résistance passive inventé par Gandhi), qui ne correspond plus à la conscience de classe plus militante du prolétariat indien d'aujourd'hui. Une tentative de remplacer ce satyagraha par une grève générale ouvrière fut partout brisée par les directions traditionnelles, sauf au Bengale occidental, où un front unique de tous les partis de gauche lança une grève générale de 24 heures le 25 septembre, qui arrêta toutes les usines à Calcutta.
La ligne opportuniste suivie par le P.C. pro-soviétique, caractère petit bourgeois et anti-communiste des dirigeants du S.S.P., la dispersion des forces révolutionnaires, la confusion créée par la vague social-patriote au moment du dernier conflit de frontières sino-indien, la division des syndicats entre quatre différentes centrales, tous ces facteurs empêchent aujourd'hui le mouvement ouvrier indien de présenter aux masses encore largement paysannes une solution de rechange socialiste et une direction prolétarienne, par rapport à la direction bourgeoise du Congrès en lente désagrégation.
Il est vrai que la plus petite et la plus radicale des quatre centrales syndicales indiennes, FUTUC (United Trades Union Congress), a récemment pris l'initiative de lancer un appel à l'unité syndicale, appel qui a souligné la lente politisation des grèves sporadiques qui se multiplient dans le pays, et a proposé de créer au sein des entreprises des conseils ouvriers élus, représentant toutes les tendances du mouvement syndical et politique de la classe ouvrière. Mais cet appel n'a pas encore recu lécho qu'il mérite, le courant unitaire et le degré de mobilisation du prolétariat ne permettant pas encore à l'heure présente de déborder l'obstacle que constituent les bureaucraties congressiste, réformiste et khrouchtchevienne au sein du mouvement syndical indien.
Dans ces conditions, il est à craindre que l'initiative politique passe de plus en plus à l'extrême-droite, et que ce soit elle qui profite dans l'immédiat de la désintégration progressive du Parti du Congrès. Déjà les partis d'extrême-droite Swatantra et Jan Sangh se renforcent constamment sur le plan de l'agitation politique et sur le plan electoral. Ils jouissent d'un appui croissant au sein de l'armée. Les rumeurs d'un coup d'Etat militaire, déjà nombreuses au moment du conflit de frontières sino-indien en 1962, deviennent de plus en plus persistantes. Les manœuvres américaines dans l'Océan indien, l'assistance militaire croissante offerte par l'impérialisme américain à la bourgeoisie indienne, tendent ainsi à la fois à la consolidation du régime capitaliste en Inde, et à la préparation d'un gouvernement d'extrême-droite, ouvertement intégré dans le camp impérialiste.
Vouloir « réduire » les effets de ces fournitures d'armes américaines par... la d'armes soviétiques à la bourgeoisie indienne — dernière trouvaille de Khrouchtchev — exprime dès lors un degré d'aveuglement politique rarement égalé. Ces armes, de même que l'usine d'assemblage de Mig construite par la bureaucratie soviétique en Inde, ne sont pas à la disposition du prolétariat indien, mais restent à la disposition de la même armée bourgeoise, réactionnaire, qui prépare un coup d'Etat contre le prolétariat et les paysans pauvres. Se joindre à une course de vitesse avec l'impérialisme américain à qui fournira le plus d'armes à la bourgeoisie indienne, c'est mener une politique objectivement contre-révolutionnaire, non seulement en armant un Etat bourgeois contre l'Etat ouvrier chinois, mais encore en armant la réaction indienne contre le prolétariat de ce pays lui-même.