Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 23

Après les élections chiliennes

Quatrième Internationale, n° 23 · novembre 1964 · p. 15-17 · 1 200 mots

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L'échec du sénateur Salvador Allende, candidat du FRAP, aux élections présidentielles chiliennes du 4 septembre, confirme une fois de plus le caractère illusoire de la « voie parlementaire au socialisme ». Une victoire d'Allende l'aurait vraisemblablement aussi confirmé, car il est impensable que l'oligarchie, l'impériaisme et la bourgeoisie chilienne auraient permis à un président socialiste (ne disposant pas de la majorité au Congrès) de réaliser un programme de revendications transitoires assez radicales. Il est infiniment plus probable, si le FRAP n'avait pas lui-même complètement émasculé son programme en associant les radicaux bourgeois à l'exercice du pouvoir, que l'armée serait intervenue — comme au Brésil — au moment opportun, en vue de sauver le régime capitaliste, rappelant à tous ceux qui tendent à l'oublier que le pouvoir d'Etat ne peut passer de la classe bourgeoise à la classe ouvrière sans destruction de la machine de l'Etat bourgeois, et avant tout destruction de son armée et de son appareil de répression, sans armement du prolétariat et des paysans pauvres.

Quoi qu'il en soit, c'est sur le terrain électoral lui-même qu'Allende a été battu. Sa défaite est honorable, si l'on considère qu'il a presque triplé le nombre ses suffrages par rapport aux élections précédentes. Elle est lourde, si l'on tient compte du fait que le vainqueur du 4 septembre, le démocrate-chrétien Frei, obtient près d'un demi-million de voix de plus que le candidat du FRAP, et qu'il triomphe dans toutes les grandes villes sauf Concepcion. C'est l'ampleur de la victoire de Frei qui constitue en tout cas l'élément de surprise du scrutin du 4 septembre.

Cette ample victoire de Frei a pourtant une explication assez simple. Sous l'effet de la montée du FRAP, et de la panique provoquée par l'élection partielle où le candidat du FRAP battit celui des partis bourgeois), toutes les forces réactionnaires du Chili décidèrent de bloquer leurs voix derrière le candidat « réformiste » Frei, plutôt que derrière le candidat du parti radical, bourgeois traditionnel, Duran. Au lieu d'une division presque égale des votes bourgeois et petits-bourgeois entre Frei et Duran, pratiquement toute la bourgeoisie - grande, moyenne et petite - vota pour Frei. L'appui illimité de l'Eglise, de la grande presse, des monopoles, des sociétés minières, permit à Frei de mobiliser toutes ses forces et de remporter une large victoire.

Les erreurs tactiques du FRAP, son orientation hésitante oscillant entre un certain radicalisme verbal et une tentative maladroite de « tranquilliser les électeurs flottants », son refus de mobiliser les masses dans l'action notamment pour riposter à la rupture des relations diplomatiques avec Cuba, quelques jours avant les élections, tout cela désorienta et découragea des masses, surtout urbaines, qui auraient été prêtes à se joindre d'enthousiasme à un FRAP mobilisateur et menant une action énergiquement anti-impérialisme et anti-capitaliste.

Il faut y ajouter que le coup d'Etat réactionnaire au Brésil contribua, lui aussi, victoire de Frei. Beaucoup de couches hésitantes de la petite bourgeoisie urbaine et même du prolétariat se dirent qu'il était inutile d'élire Allende, puisque suivant l'exemple du Brésil, l'armée réactionnaire l'éliminerait de toute façon s'il avait par hasard triomphé. Pareil coup d'Etat menant probablement au pouvoir des réactionnaires extrémistes, l'élection de Frei devint pour toutes ces couches une solution de moindre mal.

Evidemment, la victoire électorale de Frei peut s'avérer un cadeau empoisonné pour les forces « réformistes » qui sont maintenant au pouvoir au Chili. Frei a fait de grandes promesses de « révolution pacifique » dans le domaine économique et social, dans la lutte contre la sous-alimentation et la crise du logement, contre la mortalité infantile et la concentration de la propriété foncière. Il est peu probable qu'il puisse tenir ses promesses et conserver tous ses partisans. Mais si le FRAP ne s'engage pas résolument dans la voie de l'action, il risque, lui aussi, de voir se disloquer une partie de sa base. Dès le lendemain des élections, des voix critiques s'y sont d'ailleurs levées avec vigueur, remettant en question la « voie parlementaire vers le socialisme » et réclamant une politique d'action de masse.

Les élections chiliennes allongent ainsi la série des défaites momentanées des forces anti-impérialistes en Amérique latine, qui va de la victoire du coup d'Etat réactionnaire au Brésil et de l'arrêt temporaire des soulèvements paysans au Pérou aux échecs du gouvernement Jagan en Guyane britannique, aux résultats incertains du « plan de lutte » de la CGT argentine et à l'élection de Frei au Chili. La rupture des relations diplomatiques avec Cuba tous les pays latino-américains, à l'exception du Mexique, confirme cette impression de recul momentané, favorisé par ailleurs par une légère augmentation des cours de plusieurs produits d'exportation de l'Amérique

Mais il ne s'agit de toute évidence que d'un recul MOMENTANE. Nulle part, l'impérialisme, l'oligarchie ou la bourgeoisie nationale n'ont réussi à résoudre les contradictions économiques et sociales . qui poussent les masses sur la voie de l'action ; nulle part, les racines du mouvement révolutionnaire n'ont pu être arrachées du sol national. Au Vénézuela, après la victoire incontestable que l'élection de Léoni représenta pour les forces contre-révolutionnaires, et les illusions constitutionnelles qui se développèrent par suite de cette victoire, l'activité des guérillas du FALN s'est de nouveau amplifiée. En Argentine, malgré des années de stagnation économique, de chômage, et de réduction du pouvoir d'achat, les travailleurs ont participé sur une échelle impressionnante aux occupations limitées d'usines orgamisées par le « plan de lutte » de la CGT. En Bolivie, la grève des enseignants, les remous persistants dans les zones minières, démontrent que les masses ne se considèrent pas comme écrasées par la droite du MNR, mais seulement comme momentanément refoulées (1). Et au Chili même, l'augmentation considérable des votes pour le FRAP confirme en tout cas qu'un million de Chiliens sans tenir compte des masses maintenues éloignées des urnes par une législation réactionnaire et par des fraudes multiples — sont décidés à s'engager dans la voie du socialisme.

C'est le devoir des révolutionnaires latino-américains de tirer les leçons de l'échec élecioral au Chili et de tous les échecs et défaites momentanés subis par le mouvement anti-impérialiste au cours des derniers mois. Ces leçons se laissent résumer en une seule formule : il faut s'engager partout, résolument, dans la voie de la révotion permanente, la voie de la Deuxième Déclaration de La Havane. Les maquis au Vénézuéla et en Colombie, les soulèvements des mineurs boliviens et des paysans péruviens, les leçons tirées par l'avant-garde du prolétariat brésilien de sa défaite d'avril et par l'avant-garde du prolétariat argentin des occupations limitées d'usines vont tous dans le même sens. Les marxistes révolutionnaires latino-américains, en se faisant les meilleurs propagandistes de la Deuxième Déclaration de La Havane,

(1) Au moment où nous allons sous presse le régime d'Estenssoro s'effondre, sous les coups des masses et de l'armée. Les nouvelles jusqu'à présent ne donnent pas une vue claire de la situation nouvelle.

doivent œuvrer patiemment à l'unité de toutes les forces sincèrement révolutionnaires, de toutes les forces fidélistes, communistes de gauche, socialistes révolutionnaires, anti-impérialistes radicales, prêtes à déclencher la lutte qui unit toutes classes laborieuses de la nation contre l'impérialisme et tous les exploiteurs « nationaux » et les oriente vers le but socialiste clairement affirmé.

20 octobre 1964.

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