Avec le tome III « Le prophète banni »
I. Deutscher a complété sa biographie de
Trotsky. Une vue d'ensemble de l'ouvrage s'offre à nous. En outre, pour les trotskystes les plus vieux, ce tome ne pouvait manquer d'avoir une importance exceptionnelle. Il touchait à ce qui avait été leur propre vie, la signification du combat qu'ils poursuivent. Pour quelquesuns, c'était aussi le rappel des liens qu'ils ont eus avec Trotsky et sa famille.
Nous ne traiterons pas ici de l'œuvre de Deutscher pour ce qu'elle contient sur la très riche et complexe personnalité de Trotsky. Disons brièvement qu'il a dressé un remarquable tableau de Trotsky et des siens aux prises avec des événements historiques formidables.
Le troisième tome développe un thème qui courait de façon sous-jacente dans les tomes précédents, et que l'on peut résumer comme suit : Trotsky, toute sa vie durant, a eu une production considérable sur le plan des idées marxistes, production qui non seulement reste valable, mais qui atteint même toute sa validité à présent, notamment en Union Soviétique ; par contre, en dehors de l'année 1905 et des années 1917-1921, son activité politique a été réduite. Il aurait consacré, à une activité politique qui ne pouvait donner grand chose de sérieux, un temps considérable qu'il aurait mieux utilisé à écrire des œuvres théoriques et historiques où il était incomparable. Deutscher ajoute même que, si Trotsky n'avait pas été assassiné en 1940, il « aurait à peine trouvé un rôle effectif pour lui dans tout le drame de l'après-guerre » (page 519).
Ce thème, nous le considérons comme profondément erroné. Deutscher ne déduit pas sa conclusion sur l'après-guerre à partir des traits de caractère personnel de Trotsky, il impute ce qui lui paraît vrai à un développement exceptionnel et inattendu des événements. Il construit toute une théorie selon laquelle la vague révolutionnaire de la fin de la première guerre mondiale, commencée de façon classique avec la révolution russe, se ter-
C'est l'interprétation, l'estimation de la place de Trotsky dans l'histoire du mouvement ouvrier et du socialisme que donne Deutscher dans son œuvre que nous voulons examiner dans le présent article (1).
Des critiques ont déjà été formulées sur certaines appréciations de Deutscher, notamment sur son interprétation du rôle de la personnalité dans l'histoire. Nous voulons examiner plus particulièrement son interprétation de l'activité politique de Trotsky. Nous n'entendons nullement diminuer la valeur de l'ouvrage. C'est précisément parce que cette biographie de Trotsky n'est pas un travail épisodique, parce qu'elle servira souvent aux jeunes générations à prendre connaissance de la vie et de l'œuvre de Trotsky que nous estimons nos critiques indispensables. mina en 1921 dans la « révolution par conquête » de la Géorgie, en dépit de Lénine et Trotsky; que, lorsque le cycle révolutionnaire se rouvrit dans les années 1940, il recommença par là où le précédent avait fini, à savoir la « révolution par conquête », celle de l'Europe orientale. Et Trotsky n'aurait pu y jouer un rôle effectif parce que, comme Lénine, il avait été élevé dans l'esprit du « marxisme classique » et qu'il « n'y avait pas de place pour le marxisme classique dans ce cycle de révolution. » (page 519).
Toute la construction de Deutscher sur la « révolution par conquête » repose sur une vision arbitraire et très simplifiée de la réalité historique. De l'entrée des troupes soviétiques en Géorgie jusqu'à leur entrée en Europe orientale en 1939, il n'a
(1) Il n'est pas nécessaire de souligner la grande richesse de la documentation rassemblée par Deutscher. Il est douteux qu'on puisse désormais y ajouter autre chose que des détails. Signalons cependant à Deutscher une erreur. Il qualifie (édition anglaise, page 261) Silone comme un des jeunes partisans de Trotsky. Ce ne fut jamais le cas: Silone quand il était membre du Comité Central du P.C. italien, était lié à la droite boukharinienne.
LE THEME CENTRAL DE L'OUVRAGE
LE THEME CENTRAL DE L'OUVRAGE pas manqué de luttes révolutionnaires « classiques » en Europe, sans parler de la deuxième révolution chinoise. D'autre part, la fin de la deuxième guerre mondiale ne connut pas que la « révolution par conquête » en Europe orientale: on ne peut faire bon marché de la révolution yougoslave ni des mouvements de
La notion d'un « marxisme classique » qui n'aurait pas eu de place dans la deuxième après-guerre mérite d'être examinée de plus près. Il semble que, chez Deutscher, elle a le sens du mouvement révolutionnaire des masses, par opposition à l'intervention d'armées organisées faisant la « révolution par conquête ». Dans ce cas, sa notion est aussi arbitraire que le schéma qu'il a dressé des cycles révolutionnaires. Veut-il dire, par contre, que les marxistes révolutionnaires, depuis Marx jusqu'à Trotsky et les trotskystes, avaient eu pour perspective la victoire de la révolution prolétarienne en Europe d'abord (la Russie étant considérée comme une partie de l'Europe), et que cela ne s'est pas vérifié, qu'avec l'échec des révolutions européennes dans la deuxième après-guerre et la victoire de la révoluțion chinoise, il a fallu procéder à un gigantesque bouleversement des grandes perspectives marxistes ? Sur ce point, nous sommes d'accord, mais nous ne voyons pas qu'il y ait, opposé à un « marxisme classique » qui ne s'est pas vérifié on ne sait quel autre « marxisme ».
Nous ne ferons pas à Deutscher l'injure de lui attribuer une ignorance des erreurs de perspectives, parfois gigantesques commises par les plus grands marxistes. Pour ceux, nombreux, qui s'accrochent à de telles erreurs pour chercher quelque faille dans le marxisme, donnons un exemple qui nous ramènera au « marxisme classique ». Le 8 octobre 1858, Marx dans une lettr à Engels écrivait : « La tâche spécifique de la société bourgeoise est l'é ablissement du marché mondial, du moins dans ses grandes lignes, et une production reposant sur celui-ci. La terre étant ronde, cette tâche paraît accomplie avec la colonisation de la Californie et de l'Australie et l'ouverture de la Chine et du Japon. La question difficile pour nous est la suivante: sur le continent, la révolution est imminente et prendra tout aussitôt un caractère socialiste. Ne sera-t-elle pas nécessairement écrasée dans ce petit coin, étant donné que sur un errain beaucoup plus grand le mouvement de la société bourgeoise est encore ascendant? » (Briefwechsel, zweiterband, page 424).
Ainsi, il y a cent six ans, Marx voyait
NALE 59 résistance dans plusieurs pays, notamment en Grèce, en Italie et en France, qui, en dépit de leur énorme confusion politique, étaient essentiellement des mouvements révolutionnaires qui ne cadrent pas du tout avec ce schéma de « révolution par conquête », au contraire. la révolution européenne imminente et acquérant rapidement un caractère socialiste, et il envisageait son écrasement en raison de l'ascension du capitalisme en Chine et dans d'autres pays. Qui, en 1858, aurait osé prétendre qu'au contraire, un siècle plus tard, l'Europe occidentale serait encore un bastion du capitalisme, celui-ci étant emporté ou menacé en Chine, à Cuba, dans plusieurs pays d'Asie et d'Afrique ? Aucune analyse sérieuse ne pouvait permettre d'arriver à de telles conclusions; le marxisme n'est pas un moyen de « devoiler l'avenir », c'est un guide pour l'action.
Il n'y avait aucune fatalité qui devait amener la révolution dans les colonies à prendre, depuis quinze ans environ, le pas sur la révolution en Europe.
D'autre part, si un marxiste ne s'est pas montré prisonnier d'un schéma si « classique » fut-il, c'est bien Trotsky. Comme Lénine, mieux que Lénine même, il comprit que dire que l'histoire a un sens, qu'il y a des lois de l'histoire, ne veut pas dire que l'histoire est stéréotypée. Sa théorie de la révolution permanente s'est montrée l'élément indispensable pour comprendre la marche de la révolution telle que nous la voyons.
Au lieu et place du schéma sur la « révolution par conquête », une des raisons de cette marche imprévue de la révolution provient du fait qu'avec la fondation et la consolidation du premier Etat ouvrier s'est introduit dans l'histoire de la lutte pour le socialisme un facteur nouveau d'une extrême complexité. Deutscher est d'accord avec Trotsky et les trotskystes sur le róle double de la bureaucratie de l'Etat ouvrier, bien qu'il y ait certainement entre lui et nous des désaccords sur le poids spécifique et relatif de chacun des aspects de ce rôle. En tout cas, sur cette dimension nouvelle introduite dans l'histoire de la lutte des classes, Trotsky fut celui qui a écrit les choses les plus profondes, avant tout parce qu'en raison de son activité politique, de sa lutte contre la bureaucratie, il comprit mieux que quiconque la nature de ce phénomène.
Il eut été utile d'approfondir les conséquences de ce facteur nouveau - la bureaucratie d'Etat ouvrier - pour comprendre, avec tout ce que le recul du
LE « MARXISME CLASSIQUE »
LE « MARXISME CLASSIQUE »
INTERNATIONALE temps permet, les difficultés qui se trouvèrent placées sur la voie de Trotsky et de la IVe Internationale pour régénérer le mouvement communiste international.
Dans le document « La dialectique actuelle de la révolution mondiale », le Congrès de
Réunification de la IVe Internationale a apporté les causes qui ont permis au stalinisme de conserver la direction de mouvements de masse en dehors de l'Union soviétique. D'autre part, pour ce qui concerne les pays où le système capitaliste a été renversé, la vie témoigne que le parti le plus révolutionnaire de l'histoire a été brisé à la suite de la conquête du pouvoir, et que, dans les autres Etats ouvriers, le problème du parti révolutionnaire est un des plus difficiles à résoudre, même dans le cas où existe une direction antibureaucratique, comme à Cuba. Bref, l'existence d'un terrain encombré par les vieilles directions, l'emprise de la bureaucratie soviétique qui se prolonge au delà du moment où les conditions qui l'ont créée ont disparu, le décalage entre le niveau culturel des masses au lendemain de la prise du pouvoir et les exigences posées par les problèmes de l'exercice du pouvoir prolétarien, tout cela explique les difficultés qui se posent dans l'accomplissement de la tâche entreprise par Trotsky à la suite de la iaillite de la III• Internationale.
L'opposition que Deutscher formule entre l'apport idéologique de Trotsky et son activité pratique ainsi que celle du mouvement trotskyste n'est pas du tout partagée par les bureaucrates dirigeants du mouvement communiste officiel. Te-
UNE « ERREUR
Tout en affirmant qu'il n'y avait pas de véritable action politique possible pour Trotsky pendant l'époque de reflux révolutionnaire, Deutscher lui trouve une excuse pour avoir agi politiquement. Procédant à une comparaison avec Marx et Engels dans les années qui suivirent la défaite de 1848, jusqu'à la fondation de la Ire Internationale, il dit que les temps étaient très diftérents: l'URSS existait, les luttes de classe se menaient sur une grande échelle, et dans ces conditions Trotsky ne pouvait pas ne pas chercher à poursuivre une activité politique. Autrement dit, Trotsky aurait commis une erreur qu'il ne pouvait pas ne pas commettre. Même sur ce plan, nous ne pouvons accepter le point de vue de Deutscher. Car ce n'est pas le succès immédiat qui peut servir de critère ; en outre, rien ne permet de dire que cette activité était par avance vouée à l'échec. Même après la défaite de l'Opposition de gauche en U.R.S.S., alors que la bureaucratisation des Partis communistes s'élevait vers un paroxysme, les crises ne manquèrent pas nant à souligner l'actualité des idées mises en avant par Trotsky, Deutscher écrit avec raison :
« Dans la controverse entre Khrouchtchev et Mao-Tse-Tung, chaque partie accuse l'autre de trotskysme comme si chacune s'acharnait à fournir au moins la preuve par la négative de la vitalité des questions soulevées par Trotsky et ses idées. » (Préface, page XI).
Effectivement, dans leur controverse,
Soviétiques et Chinois voient avec stupeur et crainte surgir les idées qu'ils avaient jadis dénoncées comme du « trotskysme ». Mais, Soviétiques et Chinois ne se contentent pas de dénoncer les idées trotskystes en général, ils s'accusent récide faire le jeu des « trotskystes actuels », de la IV• Internationale (voir le rapport Souslov et plusieurs articles de la presse chinoise). Deutscher indique que Staline ne fut jamais réassuré, en dépit de toutes les mesures de répression, jusqu'au jour où il fit assassiner Trotsky. Il ne crut jamais à la sincérité des propos adulateurs de la plupart des hommes qui avaient été aux côtés de Lénine et Trotsky dans les premières années de la révolution. Un tel sentiment ne peut aujourd'hui exister chez Khrouchtchev et, moins encore, chez Mao. Leur crainte du trotskysme - de ses idées et de son organisation — s'explique par la connaissance qu'ils ont, peut-être mieux que quiconque, des contradictions incluses dans le sein des Etats et des mouvements qu'ils dirigent et des menaces qui y pèsent sur la bureaucratie. » INEVITABLE dans ces formations. Des groupes de militants, parfois des fractions de directions, s'opposèrent à la ligne de Staline. Même dans cette période, il s'en fallut parfois de peu que cette ligne fut repoussée même dans des Comités centraux de Partis.
Trotsky, nous dit Deutscher, ne pouvait pas ne pas s'engager dans une lutte politique. Mais tel était aussi le cas de nombreux membres des partis communistes qui s'apercevaient de la nocivité de la ligne stalinienne. Ils se devaient de lutter pour une ligne qu'ils jugeaient correcte, et ils ne pouvaient le faire qu'en s'organisant. La crainte du « travail fractionnel » et la répression stalinienne contre les groupes d'opposition, si petits soient-ils, montrent que la bureaucratie de Moscou ne jugeait pas leur activité insignifiante et inutile.
Il n'en restait pas moins, selon Deutscher, que la tentative de Trotsky de créer la IVe Internationale s'est terminée par un fiasco (page 513). Cette appréciation repose uniquement sur le fait qu'au moment où Deutscher écrivait la biographie de Trotsky, la IVe Internationale n'est pas devenue un mouvement. de masse. Car, sur le plan de la défense et de l'enrichissement du marxisme révolutionnaire depuis la mort de Trotsky, aucun courant politique n'a contribué dans une mesure qui soit tant soit peu comparable à ce qu'ont été l'activité et la production théorique et politique de la IV° Internationale. Il n'y a aucune forfanterie à dire cela. Si la IV° Internationale n'avait fait que cela, sa création aurait déjà été justifiée. Cette contribution théorique et politique eut été totalement impossible sans l'existence de l'organisation, sans la participation de ses membres à tous les grands combats révolutionnaires dans le monde. Chacun sait que c'est une des données fondamentales du marxisme qu'il n'est pas possible de dissocier théorie et pratique sans dangers d'erreur pour l'un comme pour l'autre. Ce qui est vrai d'une façon générale est devenu beaucoup plus impérieux a notre époque, à la différence des époques passées. Presque jusqu'au déclenchement de la guerre de 1914-1918, la politique mondiale était le fait de quelques grandes puissances seulement, le mouvement ou• vrier se concentrait dans quelques pays aux développements économiques, politiques et sociaux pas trop différents, la plus grande partie du monde était un objet de la politique mondiale. A l'heure actuelle, celle-ci est faite dans plus de cent pays fort différents les uns des autres tant du
Il nous reste maintenant à aborder la question de la faiblesse numérique et des immenses difficultés organisationnelles que connait la IVe Internationale. Nous avons déjà mentionné les raisons essentielles qui expliquent cet état de fait. L'histoire est loin d'avoir dit son dernier mot et d'autres critères sont plus valables que celui de la force numérique pour juger de la validité et de la vitalité d'un mouvement.
Nous avons appris à l'école de Trotsky qu'il v avait toujours intérêt dans les grandes questions à se placer sur l'échelle historique. Voici un demi-siècle qu'à commencé avec la guerre de 1914 la crise du capitalisme. Dans ces cinquante années, pleines de bouleversements gigantesques, le mouvement ouvrier est passé par de gigantesques épreuves. De nombreuses tentatives organisationnelles se sont produites. Quel bilan peut-on dresser à présent ? La social-démocratie a conservé de fortes positions en Europe. Le mouvement communiste officiel, outre les pays où il est au pouvoir, dispose d'un certain nombre de partis de masse; dans bien des pays il n'a pu se développer. Des groupements qui se sont formés en réaction
NALE 61 point de vue social que du point de vue développement économique; les mouvements ouvriers et les mouvements de masse en général ont des formes et des développements extrêmement différenciés. La lutte pour le socialisme exige une politique mondiale, ne serait-ce que face au rôle dirigeant que joue l'impérialisme américain dans le camp capitaliste. Une telle politique mondiale dépasse toute assimilation livresque de la situation, elle ne peut pas non plus résulter de groupements essentiellement nationaux même si leurs dirigeants doivent nécessairement avoir une estimation de la situation mondiale. L'approximation la plus grande, la réduction des erreurs inévitables à un minimum, ne peuvent être obtenues que par une confrontation constante d'une ligne internationale avec une activité pratique au sein du mouvement ouvrier international.
Il vaudrait certes mieux qu'une telle confrontation soit faite par une IV° Internationale numériquement plus forte, pour la cause même du socialisme. Mais, du point de vue des considérations fondamentales que nous venons d'évoquer sommairement, la question du nombre n'est pas primordiale, ce qui compte c'est qu'il y ait vraiment unité internationale réelle de pensée et d'action. Nous pouvons dire que, sur ce plan, la IV° Internationale a sérieusement progressé par rapport à l'avant-guerre. contre la politique de la social-démocratie ou du stalinisme, souvent avec des forces plus nombreuses que celles des sections de la IVe Internationale, il ne reste pratiquement rien. De même les tentatives d'organisations internationales qui furent faites avec beaucoup moins d'exigences que notre mouvement n'en avait, ont disparu complètement. La IV• Internationale n'est pas devenue une organisation de masse, mais elle s'est étendue dans de nombreux pays du monde colonial. En d'autres termes, le bilan du mouvement ouvrier au bout d'un demi-siècle montre que trois groupements ont montré leur vitalité, ce qui ne peut s'expliquer par des causes subjectives comme les qualités de leurs membres et dirigeants, mais par des raisons objectives, des raisons historiques : les organisations de la II Internationale qui ont leurs racines à la fois dans la classe ouvrière et dans le capitalisme; les organisations staliniennes parce qu'elles ont des liens avec la classe ouvrière et avec la direction bureaucratique du premier Etat ouvrier dans le monde ; et, enfin, les organisations de la IV° Internationale, numériquement faibles et qui ont connu une répression inégalée dans
NOS FAIBLESSES
NOS FAIBLESSES l'histoire de la part de la bourgeoisie et de la bureaucratie, parce qu'elles représentent la classe ouvrière internationale dans ses intérêts historiques fondamentaux et qu'elles sont la filiation directe du Parti bolchevik de 1917 et de l'Internationale communiste.
On est un peu surpris qu'un marxiste aussi averti que Deutscher emploie le mot secte pour notre mouvement à cause de sa faiblesse numérique. Il est vrai qu'on l'utilise souvent pour désigner un petit groupe, en opposition à une organisation de masse. Mais ce n'est pas là un usage correct de ce terme. Marx qualifiait les laassaliens de secte à un moment où, si nous ne nous trompons pas, ceux-ci l'emportaient numériquement sur les marxistes. Une secte est avant tout caractérisée par le fait qu'elle s'accroche à quelques dadas, à quelque « point d'honneur » indépendamment de la réalité et contre celle-ci. Ce n'est pas seulement politiquement mais aussi sur le plan d'organisation que les trotskystes se sont montrés dépourvus de sectarisme. Absolument intransigeants pour tout ce qui concerne
Ayant minimisé l'activité politique pratique de Trotsky, à l'exception de celle de l'année 1905 et des premières années de la Révolution russe, ayant déclaré vaine toute l'activité pour la IVe Internationale, Deutscher présente Trotsky comme affligé par dessus le marché d'une infortune supplémentaire: les hommes qu'il rassembla à partir de 1929 hors de l'Union soviétique ne valaient pas grand chose. Après tout, Marx lui-même n'avait-il pas semé des dragons et récolté des puces ? Ce n'est pas ce jugement ad hominem que nous discuterons. Nous n'en tiendrons pas rigueur à Deutscher, parce que, comme le disait Trotsky et, comme il le rapporte dans son ouvrage, « la politique ne connait pas de ressentiment personnel » (page 185). Ce qui est grave, c'est que dans l'histoire de la IV° Internationale, la recherche de l'explication historique ait fait place chez Deutscher à des préjugés. En effet, ce qui sert d' « explication » a Deutscher tourne avant tout autour des difficultés et des conflits au sein du mouvement trotskyste français, où il y en eut en abondance. C'est de notoriété publique. Que
Trotsky en ait eu à certains moment de l'irritation, on le comprend aisément. Il se trouve qu'il l'exprime une fois dans une lettre personnelle à son fils et plus proche collaborateur, Liova, en utilisant une expression forte « ekelhalte Kleinkrãmmerei » (petit marchandage répugnant). C'est cette expression que Deutscher relève, qu'il souligne pour justifier la défense des conquêtes du mouvement ouvrier, les trotskystes ont abordé les mouvements des masses sans aucun préjugé, ils ont pris ces mouvements tels qu'ils sont, cherchant à en découvrir les tendances de développement pour pouvoir agir sur eux et se gardant, dans ce domaine, de vouloir imposer des schémas comme beaucoup s'évertuent de le faire. Malheureusement, ces problèmes sont minimisés dans l'ouvrage de Deutscher. « L'entrisme » est liquidé en quelques mots à la page 272. De même, il met au second plan ce que Trotsky a dit sur diverses questions de tactique :
« Outre ses principes fondamentaux, le trotskysme représente aussi un ensemble de conceptions tactiques variant avec les circonstances. Une proportion énormément grande des écrits de Trotsky en exil consiste en commentaires sur ces sujets, qui sont rarement intéressants pour un protane, surtout après un laps de temps. Toutefois, l'é-endue était si grande et ses points de vue sont en partie encore valables pour la politique ouvrière que ce qu'il avait à dire avait plus qu'un intérêt historique. » (Pages 37-38). son point de vue ; et pourtant il sait que Trotsky, s'il a employé dans une lettre confidentielle à Liova une expression de cet ordre, a consacré, comme il l'indique dans un autre passage de son livre, de nombreuses lettres, des articles, des brochures, pour éduquer des militants dans le monde entier sur ce qui se trouvait derrière ces manifestations désagréables. On pourrait de la même façon broder à loisir sur tel ou tel propos de la correspondance Marx-Engels. Se servir d'un mot vigoureux, et omettre les pensées longuement développées c'est défigurer l'opinion que Trotsky avait du mouvement qu'il avait créé.
Loin d'en garder le moindre ressentiment, remercions Deutscher de nous donner une occasion d'aborder dans ses grandes lignes l'explication profonde de ces difficultés que le mouvement trotskyste français semble avoir accumulées comme à plaisir. Les individualités sont sans doute pour quelque chose, mais il ne faut pas donner à ce facteur plus d'importance qu'il n'en mérite, ou plutôt il faut rechercher quelles sont les conditions qui ont favorisé les manifestations de caractère personnelles. Or, il n'est pas difficile de constater que les difficultés qu'a eues Trotsky avec les Français ne sont pas exceptionnelles. En effet, Marx eut les siennes avec les Français de la
I° Internationale, Engels avec les Français dans la IIe Internationale ; et.. dans la
LE MOUVEMENT OUVRIER FRANÇAIS ET L'INTERNATIONALE
LE MOUVEMENT OUVRIER FRANÇAIS ET L'INTERNATIONALE
III Internationale à ses débuts, c'est déjà Trotsky qui en connut d'assez nombreuses. Toute considération de nombre mise à part, un phénomène qui s'étend sur près d'un siecle doit avoir quelques causes objectives. L'histoire et la structure de la société française les fournissent amplement. La France est le pays d'Europe occidentale où, par suite de la puissance de la grande Révolution du XVIII siècle, la petite bourgeoisie a le poids le plus grand. Il s'est exercé sur la grande bourgeoisie ainsi que sur le prolétariat. Sur la grande bourgeoisie, l'un des résultats en est que -celle-ci n'a jamais construit un parti structuré ; les partis bourgeois ont été surtout des conglomérats de comités électoraux; par dessus les groupes parlementaires dépourvus de discipline, c'est la machine de l'Etat qui a assuré la pérennité des intérêts capitalistes. A voir combien la petite bourgeoisie a pesé sur le grand capital, il n'y a rien de surprenant que la classe ouvrière ait également éprouvé fortement cette influence, le mouvement ouvrier français étant né au sein même du mouvement républicain bourgeois ou petit bourgeois sous la Restauration. Ajoutons encore que les traditions révolutionnaires ont également engendré une sorte de messianisme quant à un rôle privilégié du mouvement ouvrier français dans le monde. Pour ces raisons, la création d'un parti ouvrier marxiste en France s'est avérée une tâche des plus difficiles. L'expérience du Parti Ouvrier Français, de Guesde et Lafargue, échoua, en partie il est vrai à cause d'erreurs sectaires commises dans le domaine syndical, mais très largement. pour des raisons objectives. D'autre part, le courant ouvrier le plus révolutionnaire dans les années qui précédèrent 1914, le courant syndicaliste révolutionnaire, était à l'opposé du marxisme sur les questions essentielles de l'Etat et du parti. Les premières années d'existence " du Parti communiste en France ont aussi montré, que bien que les conditions objectives étaient devenues meilleures que du temps du Parti Ouvrier Français, les traits petits bourgeois étaient loin d'avoir disparu. Le fait que la formation d'un parti ouvrier structuré et lié à la classe ait été largement accomplie sous la tutelle du stalinisme, avec son monolithisme, sa discipline de caserne, ne pouvait pas ne pas être sans conséquence auprès de ceux qui se dressaient contre ce régime. La formation du mouvement trotskyste en France en fut affectée.
Nous sommes plus que jamais convaincus que l'histoire rendra justice à Trotsky non seulement pour les idées qu'il a défendues, pour son opposition à la dégéné-
Le mouvement trotskyste français s'est formé en 1929 dans des conditions peu favorables, à un moment où les groupes d'opposition constitués lors de la dégénérescence de l'Internationale communiste étaient en décomposition politique et organisationnelle. Il ne fut pas le produit d'une lutte commune au sein d'un mouvement de masse, mais le regroupement de jeunes n'ayant pas grande expérience politique. En même temps qu'ils s'efforçaient de se souder politiquement, ils furent soumis à des attaques de la part du P.C. qui équivalaient à leur interdire le droit de cité dans le mouvement ouvrier. Deutscher écrit de Trotsky qu'il lutta « pour rallier des combattants à la plus difficile des causes. Il chercha à dresser ses disciples, comme lui-même l'était, contre toute puissance dans le monde: contre le fascisme, la démocratie bourgeoise, et le stalinisme ; contre toute variété d'impérialisme, contre le social-patriotisme, le réformisme et le pacifisme; contre le social-patriotisme, le réformisme et le pacifisme ; contre la religion, le mysticisme et même contre le rationalisme et le pragmatisme séculaires. » (Page 435). C'est vrai, aucune tendance du mouvement ouvrier ne connut une existence pareille à celle du mouvement trotskyste. Aussi n'est-il pas surprenant que des hommes aient failli, abandonnant la lutte qui, dans d'autres conditions, auraient manifesté des potentialités qui existaient en eux. Ce qui est survenu dans le mouvement trotskyste — et notamment dans le mouvement trotskyste français - est surtout un aspect de la destruction de cadres révolutionnaires par le stalinisme, de ce gachis de forces valables aussi bien au sein des partis communistes que de celles qui tentaient de lui résister. Encore une fois, l'essentiel, ce ne sont pas ces déchirements, ces crises, avec leurs côtés rebutants, mais c'est le maintien, le développement, le renouvellement du mouvement trotskyste, tant sur le plan politique qu'organisationnel. Enfin, il nous suffira de mentionner certains des problèmes politiques qui furent l'objet des controverses parmi les trotskystes français pour qu'il n'y ait plus le moindre doute qu'il s'agissait de questions essentielles : rapports parti-syndicats, unité syndicale, programme de transition, entrisme, etc, sans parler des problèmes qui furent discutés dans tout le mouvement trotskyste (nature de la bureaucratie, etc.). rescence de la Révolution, mais aussi pour son combat politique, pour sa création de la IV• Internationale. Toute la crise présente du communisme officiel non seule-
DE LA BIOGRAPHIE DE TROTSKY A LA IV° INTERNATIONALE
DE LA BIOGRAPHIE DE TROTSKY A LA IV° INTERNATIONALE ment voit soulever dans ces organisations bureaucratisées les idées de Trotsky et des trotskystes, mais au cœur même de cette crise se trouve posée, derrière les questions fondamentales, la plus fondamentale de toutes ces questions, celle de la direction révolutionnaire internationale du prolétariat. Tous - khrouchtcheviens, chinois, togliattistes - déclarent que cette question n'est pas à l'ordre du jour ! Ils s'efforcent de l'exorciser comme un spectre. L'heure du trotskysme approche. Et c'est pourquoi, bien que le livre de Deutscher pêche quant il traite de l'activité politique de Trotsky, ce n'est pas cet aspect qui touchera beaucoup de ses lecteurs. Au contraire, dans les jeunes générations, nombreux seront ceux qui feront connaissance avec le trotskysme par l'intermédiaire de la biographie qu'a écrite Deutscher. Ce n'est pas seulement la personnalité prestigieuse, le marxiste génial, le révolutionnaire indomptable qu'ils y trouveront ; au travers de la personne de Trotsky, ils feront connaissance de l'extraordinaire épopée du marxisme révolutionnaire depuis le début du XX° siècle, ils pénètreront le développement tout à fait imprévisible, puissant et tourmenté, de la révolution mondiale, et ils retrouveront ainsi le marxisme révolutionnaire incarné à présent par la IVe Internationale.
Le 26 septembre 1964.