Cet article, comme la plupart de ceux qui composent écrit avant la chute de Khrouchtchev. Prévu pour le 47e anniversaire d'Octobre, il devait souligner la distance, le fossé, qui sépare la vie du P.C. de soviétique aujourd'hui de celle temps de Lénine. Son était tout particulièrement qualifié pour le faire, par la propre expérience qu'il subit. Mais, avec la chute de Khrouchtchev, cet article reçoit une illuséclatante : l'opération fut faite dans l'ombre au sein de l'appareil ; - le résultat comme les griefs ne furent formulés qu'après coup, et seul côté. Les autres n'ont plus qu'à approuver... et les masses soviétiques n'ont droit que de voter à 100% pour les vainqueurs de l'opération.
Une des plus importantes promesses faite par la direction du P.C.U.S., lors du XX• Congrès, en février 1956, fut le rétablissement des « normes léninistes » dans la vie du parti. Il n'est pas exagéré de penser que de la tenue de cette promesse dépend non seulement la caractéristique du parti communiste de l'Union soviétique comme de l'héritage de Lénine, mais également le sort du développement du pouvoir soviétique, la liquidation des suites du régime anti-populaire stalinien, etc...
Les discussions soulevées immédiatement après le XX• Congrès parmi les vieux militants soviétiques en ces inoubliables journées du printemps et de l'été 1956, ces discussions passionnées me demeurent bien en mémoire.. Elles tournaient autour de la question suivante : le rétablissement des normes léninistes au sein du Parti était-il après tout, encore possible après les terribles destructions menées sans ménagements durant les années 1930 lors de la guerre d'extermination menée par Staline contre le Parti de Lénine. Dans un parti qui en était arrivé à compter des millions de membres, le nombre des « vieux » militants avait été réduit à quelques centaines. Nombreux eux revenaient malades, infirmes, brisés, des camps de déportation et des isolateurs ; ils vivaient du souvenir des glorieuses années de la révolution et de la guerre malgré tout, se renouveler, que les radieuses années d'une « renaissance léniniste civile et, de toutes les fibres de leur être, ils voulaient croire que le parti pouvait étaient imminentes. camarades imaginaient un parti vivant, pensant, fécond appliquerait le véritable centralisme démocratique dans l'esprit XIle Congrès, et qui permettrait d'oublier les contorsions VIlle, IXe, X*, XI sinistres de la période stalinienne..
D'autres camarades étaient plus pessimistes et laissaient entendre que les traditions léninistes avaient été profondément altérées, défigurées, par les bureaucrates qui, durant l'ère stalinienne, avaient pris les rènes de la direction ; ils pensaient que l'appareil formé par l'autocratie despotique n'était pas en état de redonner une âme léniniste au parti, même si quelques Mikoyan et Khrouchtchev était particulièrement grande) souhaitaient réellement le ces jours-là, la confiance en faire. Ces camarades insistaient particulièrement sur le fait que le caractère équivoque, hypocrite, que la phraséologie avec laquelle Staline et les siens avaient masqué leurs réactionnaires, avaient entraîné une confusion telle que l'on ne pouvait mesures la supprimer par de simples résolutions. N'était-ce donc pas la même conception du « centralisme démocratique » au nom duquel avaient été menés et sanctionnés les monstrueux crimes de Staline : tout avait été formulé lege artis, c'étaient des décisions du Parti (prises le plus souvent à l'unanimité) qui non seulement avaient muselé l'opposition, mais avaient encore décrété l'emprisonnement et l'exécution de 80 % du Comité Central, de tous les secrétaires régionaux du Parti, des meilleurs spécialistes militaires et de cenlaines de milliers de fonctionnaires et d'activistes du Parti.
Etait-il possible que - comme dans un conte — par le miracle de la formule magique « rétablissement des normes léninistes », tout s'arrangerait ?
Seules la pratique, l'expérience pouvaient répondre à cette question. Aujourd'hui, alors que plus de huit années se sont écoulées depuis le XX• Congrès, on peut faire intérimaire » afin d'éclairer les rapporis existant entre les une sorte de « bilan décisions prises et la réalité.
POSSIBILITE ET NECESSITE DE LA DEMOCRATIE INTERNE AU SEIN DU PARTI Qu'étaient, en fait, les normes léninistes de la vie du parti? Jusqu'à quel point étaient-elles réalisées ? Et est-il possible et nécessaire qu'elles deviennent à nouveau les bases de la démocratie communiste et soviétique?
Il nous mènerait trop loin de procéder ici à une précise analyse historique du « centralisme démocratique » du de Lénine et de la falsification qui fut faite dans les années 1925-1955. Qu'il soit seulement signalé que cette question attend encore une description conforme à la réalité. Malheureusement, peu de choses ont été écrites sur l'imporiante question : « Comment vivait, pensait, discutait, le parti bolchevik au temps de Lénine ? »; et les descriptions actuellement publiées, avant tout en U.R.S.S., sont dénaturées, fausses, et n'en restituent pas l'essence (ceci concerne, par exemple, la publication de nouveaux passages, jusqu'alors inconnus, de l'ouvrage d'Ostrovsky — passages « arrangés » en vue d'une malveillante dénonciation des trotskystes — et dont on ne peut que dire : « ce n'était pas ainsi »).
Mais également certaines descriptions de cette période, parues à l'étranger, ne peuvent rester sans mise au point. Ainsi, dans de nombreux et récents articles de soi-disants soviétologues, il est toujours et à nouveau « démontré » que la campagne de Staline contre la démocratie au sein du parti « était justifiée ». (Malheureusement, sur ce point, la description qu'en fait Isaac Deutscher, dans le tome II de sa biographie de Trotsky, n'est pas sans être irrécusable : lui aussi en arrive à la conclusion que la dégénérescence anti-démocratique du P.C. russe (b) était, en fin de compte, « historiquement inéluctable »... ce qui prouve ses insuffisantes en ce qui concerne la vie interne du parti au début des années 1920).
La vérité est que, du vivant de Lénine, les « normes de vie » du parii s'appuyaient sur une série de règles fondamentales qui étaient décisives pour la nature et le rôle du parti. Ces règles étaient étroitement liées aux idées que Lénine et les vieux bolcheviks se faisaient relativement au passage de la dictature du prolétariat vers une société des travailleurs jouissant largement de l'intégralité de ses droits; ces règles se rattachaient à la conception d' « un Etat qui ne serait plus un Etat », à la conception du dépérissement de l'appareil d'Etat, à leur conception de l'autoadministration par la population laborieuse, etc...
L'abolition de la démocratie interne du parti n'était pas, pour Staline, une condition du renforcement de la dictature du prolétariat, mais la condition de l'établissement de son autocratie personnelle. La progression vers une communauté populaire d'hommes libres et égaux ne pouvait se concevoir que sur la base d'un élargissement de la démocratie dans le parti.
La question d'une direciion collective du parti, de la liquidation du « culte de la personnalité », était une question distincte qui, est vrai, se serait posée si le retour aux normes léninistes avait du être imposé, mais qui, en aucune façon, ne pouvait être résolue isolément; ce n'était pas l'unique question à résoudre, tant s'en faui, si l'on voulait sérieusement lutter contre les « séquelles de l'époque écoulée ». que la solution de cette question fondamentale n'a été que formelle et superficielle, L'expérience de ces huit à dix dernières années a, du reste, également montré et non menée dans l'esprit de la tradition léniniste.
Il est vrai que les exagérations byzantines du régime stalinien ont été en partie liquidées. Les louanges emphatiques au « guide », au « père des peuples », etc, ont cessé ; les villes et les usines au nom de Staline ont été débaptisées ; on pensait, par là, effacer petit à petit le souvenir du sanglant despote. L'actuel dirigeant du parti, Nikita Sergueievitch Khrouchtchev, prend soin de ne pas marcher empreintes du « tzar rouge ».
Mais a-t-il, pour cela seulement, le mérite d'avoir restauré les méthodes léninistes de direction du Parti ?
AUTORITE ET APPAREIL
Une analyse précise de la période de Lénine et une comparaison des méthodes d'alors avec celles utilisées aujourd'hui, ne permetent en aucun cas de répondre par l'affirmative. La différence ne réside pas seulement dans l'art dont Lénine d'une part, Khrouchtchev de l'autre, se sont assurés la position dirigeante. Elle ne réside pas seulement dans la colossale distance qui sépare la personnalité de Lénine et sa valeur intellectuelle de la médiocrité d'horizon intellectuel de Khrouchtchev.. Elle repose avant tout sur les raisons qui firent, de Lénine en son temps, de Khrouchtchev aujourd'hui, les dirigeants du Parti.
La direction du P.C.U.S. aborde rarement cette question, et seulement dans des phrases dites en passant. Ainsi, lors d'une manifestation officielle, il sera dit vrai que le parti s'est dégagé du culte de la personnalité, mais « qu'il sait considérer et estimer l'expérience et l'autorité de certain camarade ».
Là n'est pas le centre du problème. La vérité est beaucoup plus celle-ci : l'autorité de Lénine reposait sur la valeur de ses arguments, sur la force de persuasion exposés et de ses explications, sur la confiance de la majorité de ses partisans (en ce cas : sur l'expérience du peuple qui voyait la justesse de sa politique à l'échelle nationale et iniernationale), alors que le pouvoir de Khrouchtchev repose avant tout sur l'appareil du parti.
Les organismes du parti, vivants, pensants, formaient le « milieu » de Lénine ; les décisions du Bureau Politique et du Bureau d'Organisation, tout comme les résolutions du Comité Central, étaient le fruit de discussions détaillées et approfondies auxquelles tous ou presque tous les membres de ces organismes prenaient part. Aujourd'hui encore, les procès-verbaux des Congrès du Parti (comme ceux des Congrès de la III Internationale, sessions du gouvernement soviétique, des Congrès des sont des documents qui montrent comment s'élaborait la pensée collecparti du temps de Lénine. Sur presque toutes les questions, il y avait des avis différents, des résolutions majoritaires et minoritaires, des points de vue particuliers et des déclarations individuelles. Lénine était le primus inter pares (le premier parmi ses pairs), mais, en aucun cas, le commandant de marionnettes obéissantes et sans volonté. Il existe d'innombrables exemples minoritaires, Lénine se soumettant aux décisions de la majorité, ou encore de modifications que Lénine apporta à ses propres résolutions sur l'avis d'autres camarades. Finalement, il y a le fait fondamental que Lénine, tout comme les autres camarades dirigeants, demeurait en contact étroit avec la base du parti qui, en aucune façon, n'était « bétail votant », mais exigeait et obtenait des explications et influait d'une manière déterminante sur la pensée de Lénine et du Comité Central..
Qu'en est-il dans ces dernières années, après la résolution sur le retour aux normes léninistes, dans la vie du P.C.U.S.? Le « style de travail », aujourd'hui, en 1964, ressemble encore etrangement à celui du « passé » ; non du passé léniniste mais au contraire des traditions qui se sont implantées durant les dégénerescence stalinienne. Les « dirigeants collectifs du parti » ne sont comme pouvaient l'être Trotsky, Zinoviev, Kamenev ou Boukharine — des personnalités pensant par elles-mêmes, mais, presque sans exception, des « hommes de l'appareil » qui se donnent pour tâche de ressasser les directives du Premier Secrétaire, d'en inculquer les masses et de veiller à leur exécution.
La « direction collective » ne repose pas sur l'autorité et la force de persuasion, forces d'inertie d'un appareil nivelant tout. Le mode bureaucratique de vie intérieure du parti est aussi la raison principale expliquant pourquoi les organismes du parti laissent justement dans l'ombre question du mode léniniste de réalisation du centralisme démocratique. La jeunesse ne sait pas ce qu'étaient, dans la réalité, les « normes léninistes »; et l'appareil du Comité Central s'emploie à ce que de stupides et ronflantes légendes soient contées sur Lénine et son temps, et s'emploie également à ce que nulle description véridique sur cette question ne transpire dans les masses.
PUBLICITE OU CONSPIRATION? Une partie essentielle et irremplaçable des normes léninistes consistait à soumettre toujours les questions idéologiques et principielles à une large discussion publique. Qui connait l'histoire du parti bolchevik sait fort bien que, du temps de Lénine, le parti n'a jamais sous-estimé l'importance de la conspiration. Le parti eut à lutter dans les difficiles périodes de la terreur tsariste, de la Révolution et de la guerre civile ; il n'est donc pas étonnant que la direction, et Lénine avant tout, prenait un soin jaloux à ce qu'aucun détail de la vie organisationnelle, intime, du parti ne soit trahi à l'ennemi. Lénine savait veiller aux secrets du Parti.
Mais, du temps de Lénine, l'idéologie du parti, les discussions sur la stratégie et la tactique du parti, n'étaient pas des « secrets ». Bien au contraire, Lénine insistait pour que les questions idéologiques soient débattues devant le plus large forum, devant les masses mêmes; les masses devaient elles-mêmes trancher qui avait raison dans tel ou tel problème d'actualité. Qu'il ne soit pas mentionné ici l'actuelle question du différend entre les partis communistes soviétique et chinois, car il est clair, pour chaque militant sachant ce qu'étaient les normes léninistes, qu'il eut été simplement absurde, du temps de Lénine, d'interdire tout bonnement — par la non publication de leurs thèses — l'expression de millions de militants — si plongés dans l'erreur qu'ils puissent être - sous des prétextes filandreux et usés jusqu'à la corde, et de se cantonner à des discussions « secrètes » entre groupes de parti).
L'abus de l'argument de la « conspiration » fut caractéristique des méthodes criminelles de Staline et de ses agents ; il va de soi que les sombres intrigues dans les luttes intestines du parti, qui précédaient les soi-disant mesures organisationnelles
(lire l'extermination massive des opposants) nécessitaient la pénombre de la « conspiration ». D'innombrables articles publiés dans la presse soviétique, en particulier durant ces dernières années, ont suffisamment montré que ce manteau de la « conspiration » dans lequel se drapait l'activité des organismes dirigeants du parti, était la couverture pour la réalisation de tous ces forfaits que le P.C.U.S. rejette depuis dix ans et qui sont condamnés comme « conséquence du culte de la personnalité de Staline ».
On aurait donc pu s'attendre à ce qu'il soit mis fin à cela dans la deuxième moitié des années cinquante et en ces débuts des années soixante. Mais que voyonsnous ? Les traditions léninistes concernant la discussion idéologique publique ou le contrôle des masses n'ont pas été rétablies ; la dictature d'un petit noyau de fonctionnaires du parti sur la masse des militants subsiste toujours, comme du temps de
Staline. Ce qui subsiste encore, inchangée, c'est la séparation proprette (même si c'est en vue de buts moins propres) entre militants bien informés, semi-informés et noninformés du tout.
D'un contrôle des masses tel que Lénine le demandait — et qui, aujourd'hui, plus de 40 ans après sa mort, devrait enfin aller de soi — d'un tel contrôle, il n'en est pas question. Les puissants instruments que sont aujourd'hui la presse, la radio, la télévision, etc., devraient permettre au P.C. et aux travailleurs de l'Union Soviétique de participer plus activement à l'éclaircissement des questions politiques intérieures et extérieures ; mais ces instruments demeurent entre les mains d'une petite clique « intime » qui les utilise afin d'abrutir les masses.
Ainsi, les normes léninistes n'ont pas été réintroduites ; les méthodes staliniennes de falsification et de mensonge, sous le manteau de la « conspiration », dominent comme par le passé au sein du P.C.U.S., même si, ici et là, quelques correctifs ont été apportés.
LES DROITS DU MILITANT Un des principes du centralisme démocratique le plus souvent formulé est le suivant: « chaque militant a le droit d'exprimer clairement et publiquement son opinion jusqu'à ce qu'une décision ait été prise à ce sujet par une instance qualifiée du parti ; dès lors, le militant doit se plier avec discipline à la décision prise par cette instance ». Ces deux composantes forment, ensemble, l'unité du centralisme démocratique.
Le premier secrétaire du P.C.U.S. N. S. Khrouchtchev, le conçoit autrement. * Nous sommes revenus aux méthodes de travail de Lénine, nous agissons comme Lénine » dit Khrouchtchev (d'après l'éditorial de la Pravda du 11 août 1964). * Lénine, même dans les circonstances les plus complexes et les plus difficiles, s'est toujours efforcé d'informer le parti et le peuple des décisions prises par le Comité Central, il se rendait chez les ouvriers et les paysans afin de leur relater ce que le C.C. avait décidé lors de sa session et comment il l'avait fait... »
Dans cet exposé de Khrouchtchev, une seule chose est vraie : le fait que, durant la période stalinienne, même l'information post-factum des résolutions des du Parti n'avait plus court, tout comme, par ailleurs, on se résignait à l'absence congrès, conférences du parti, etc. Mais Nikita Serguéièvitch oublie de dire que, du vivant de Lénine et même quelque temps après, non seulement les masses étaient informées, mais encore elles étaient questionnées ; que tous les problèmes importants et vitaux du pouvoir soviétique étaient concrètement discutés dans les cellules du parti, dans des assemblées de masse, dans la presse du parti, et ceci AVANT les sessions du comité central, AVANT les congrès du parti ; que les décisions prises dans les organismes dirigeants du parti étaient le résultat d'une pensée collective ; que jamais Lénine, malgré sa grande autorité, ne renonça à la discussion des problèmes avec et dans le parti; que non seulement les membres du Bureau Politique (Trotsky, Rikov, Zinoviev, Boukharine, etc) mais aussi chaque militant participait aux discussions préliminaires aux décisions du Parti.
lon veut parler de normes léninistes, de méthodes léninistes, il faut avant tout savoir ce qu'était le centralisme démocratique en ce temps là.
Et ce n'est que par le complet rétablissement de la liberté de discussion, par l'élargissement de cette dernière, par le retour au contrôle collectif sur le parti, et non par la démagogique et fausse formule de l' « information après coup » qu'un pas décisif peut être fait dans la voie de la réalisation des décisions du XX• Congrès en ce qui concerne le retour aux normes léninistes.